‹ La revanche de ClodionChapitre 61 sur 64 · QUEL ÉTAIT L'ASSASSIN D'HIPPOLYTE RICCARDI · texte numérisé non relu

QUEL ÉTAIT L'ASSASSIN D'HIPPOLYTE RICCARDI

En effet, madame Riccardi était depuis une heure de retour d'Orléans, après y avoir conduit (jeorsretle et l'avoir confiée et recommandée à la surveillance de madame de Lessac, déjà chapitrée à cet égard par les soins de l'abbé, ainsi que nous l'avons vu.

En rentrant chez elle, après une si courte absence, et en apprenant que son mari n'avait pas été revu dans la maison depuis son départ, qu'il ne s'y trouvait même pas à cet instant, bien qu'il fût déjà tard pour lui, car neuf heures étaient sonnées, et jamais il ne se couchait passé huit heures, madame Riccardi éprouva une vive contrariété et beaucoup d'inquiétude.

Elle ne craignait ni poqr les jours, ni pour la santé d'Ercole, qu'elle savait aussi prudent que solide, mais elle avait peur que sa soif des plaisirs, soif à laquelle elle croyait très-sincèrement, et d'autant plus qu'elle avait dû la désaltérer assez souvent, ne l'eût entraîné à quelqu'une de ces dépenses folles dont il lui présentait ensuite la carte à payer.

On se rappelle, en effet, que tel avait été le calcul de Riccardi qui, après avoir dépensé environ 1 fr. 60 à ses deux repas, dans les restaurants à 80 centimes, vin compris, et 50 centimes pour une tasse de café sans cognac, dans un établissement de second ordre où il comptait passer la soirée en lisant les journaux par-dessus le marché, s'apprêtait, lors de sa rentrée, à faire le récit le plus fantastique et le plus larmoyant des excès auxquels il se serait abandonné loin de sa femme adorée, pour se consoler d'une si cruelle absence. — Coût : trois mille francs!

11 y avait baisse à la Bourse. N'était-ce pas le moment d'acheter ?

Or, comme la femme adorée était d'une avarice extrême, cette prévision n'avait rien que de fort pénible pour elle, surtout au moment où la dot de Greorgette allait lui enlever juste la jmoitié de son revenu.

Au lieu donc de rester dans sa chambre et de se coucher elle-même pour se reposer des fatigues du voyage, elle passa un peignoir de nuit fort élégant et très léger et descendit au rez-de-chaussée.

Sans avoir eu jamais sujet de douter de la fidélité de Riccardi, elle était passablement jalouse, et cette absence extraordinaire à pareille heure lui causait une certaine angoisse. Aussi avait-elle résolu, à tout hasard, de le charmer par un peu de coquetterie, et s'était- elle mise sous les armes.

Elle s'installa dans une petite pièce d'été dont la fenêtre était entourée d'une guirlande épaisse de chèvrefeuille, à l'odeur suave de laquelle se mêlait le parfum plus fort des héliotropes et des roses abondamment répandues à l'entour de la maison.

Le temps était orageux, la chaleur étoufTante. Par instants seulement un souffle d'air embaumé pénétrait par la fenêtre ouverte, et madame Riccardi recevait avec joie cet air, relativement frais, sur ses épaules et ses bras nus.

Une lampe à globe dépoli éclairait la petite pièce. C'était l'unique lumière qu'on aperçût dans la maison.

La veuve de Delmont avait renvoyé sa femme de chambre pour se livrer en paix à ses réflexions. Les domestiques s'étaient retirés ou couchés. Le concierge seul veillait, attendant son maître, sur l'ordre de madame Riccardi.

Sans l'inquiétude que lui causait son mari, elle se fût, d'ailleurs, sentie parfaitement heureuse, (jeorgette était vaincue! Elle cédait, elle épousait Florestan. Ainsi se trouvait éloignée sa fille, écarté un témoin incommode, réduit désormais à l'impuissance.

Par quels moyens l'abbé avait-il obtenu ce résultat? C'est ce dont elle s'occupait le moins. Le résultat était tout. La

00b> LA REVANCHE DE CLODION

fille qu'elle haïssait aujourd'hui, une fois mariée, ne serait plus un danger.

Jamais elle n'avait été plus rassurée sur l'avenir.

Au moment oii la demie de neuf heures sonnait aux horloges du quartier, une ombre apparut à l'extrémité de la rue.

C'était Delmont qui s'approchait , après avoir quitté l'abbé Clodion, se demandant comment il ferait pour pénétrer dans celte maison, dont l'entrée lui était interdite.

Il était venu avec une extrême rapidité du carrefour de l'Observatoire à l'assy, bien décidé à voir sa femme, à l'instant et à tout prix.

Plusieurs fois, pendant cette longue course, car il n'avait pas pris de voiture, éprouvant le besoin d'une fatigue physique quelconque, il lui avait semblé qu'on le suivait, mais sa cruelle préoccupation ne lui permettait pas d'y attacher une grande importance, ou de chercher à s'en assurer d'une façon certaine.

En approchant de la maison avec précaution, il aperçut le concierge assis devant la grille du jardin, demandant un peu de fraîcheur et de distraction à la rue, pendant sa faction.

C'était un avantage et un désavantage tout à la fois pour Delmont, puisque la grille était ouverte et, en même temps, gardée.

Pendant qu'il hésitait sur le résolution à prendre, ne voulant pas s'exposer à une nouvelle lutte avec les domestiques de la maison, le concierge se leva et lit quelques pas sur le trottoir, en lui tournant le dos.

Profitant de l'occasion, Georges s'élança dans le jardin, sans être vu, et se faufila jusqu'à l'habitation, en se courbant et se cachant derrière les buissons de lilas et les petits arbustes, dont l'ombre le protégeait d'autant mieux que la lune n'était pas encore levée.

En avançant, il aperçut une lumière, et se dirigea vers elle.

Arrivé au bas de la fenêtre du rez-de-chaussée, il se redressa doucement, et vit sa femme, seule et assise, qui re-

gardait vaguement du côté du jardin, dont elle aspirait les senteurs éparses.

Une horrible angoisse lui serra le cœur, à la vue de cette créature qu'il avait tant aimée et qui l'avait si. ignoblement trompé. Pour une seconde, son passé, sa jeunesse revécurent sous ses yeux, et cela avec d'autant plus de force que le négligé coquet de madame Riccardi, l'heure, la lumière pâle, raj-^unissaient cette femme et semblaient la lui représenter telle que jadis, au temps de son bonheur et de son amour.

Cette faiblesse ne dura pas.

Il était arrivé au moment décisif de son existence. Pour la seconde fois, cette femme tenait sa destinée, sa vie, son honneur entre ses mains.

11 fallait qu'il lui arrachât enfin la vérité.

Il s'éloigna sans bruit, gagna le perron, poussa la porte qui n'était point fermée, et arriva devant la chambre où se trouvait madame Riccardi, guidé par la lumière qui filtrait à travers une légère tenture de toile de Persp, faisant portière.

Il souleva cette tenture et se trouva dans la chambre, derrière sa femme qui lui tournait le dos, et dont il ne distingua d'abord que les blanches épaules.

Au bruit léger qu'il fit, madame Riccardi se retourna de son air nonchalant, en s'écriant d'une voix à la fois satisfaite et un peu irritée :

— Est-ce toi, Ercole?

Mais aussitôt elle entrevit la figure amaigrie, les cheveux blancs et la barbe de don Ramon Llorente. Elle se leva avec surprise et colère.

— Quoi? cet homme encore! s'écria-t elle. Que venez-vous faire ici? C'est trop d'audace, sortez!

Delmont s'avança sans répondre, en la regardant fixement. Madame Riccardi eut peur. Elle recula.

— Prenez garde! je vais appeler... que voulez-vous, encore une fois?

Delmont croisa les bras.

— C'est donc bien vrai que tu ne me reconnais pas, Marie! dit-il lentement. '

Madame Piiccardi tressaillit, et ses yeux s'agrandirent.

Pour cette fois, la voix, la vraie voix de Greorges, dépouillée de tout faux accent étranger, frappa son oreille d'un souvenir lointain et formidable.

Elle se pencha vivement en avant pour dévorer du regard ce visage que, jusqu'alors, elle avait à peine regardé.

— Oui, reprit Greorges, regarde-moi bien. Ctierche sous ces cheveux blancs les cheveux noirs que tu as connus, il y a sept ans! Cherche dans ces traits brûlés par le soleil, vieillis par la douleur, les traits de l'homme jeune, plein d'avenir, plein de force, que tu croyais si bien avoir tué.

Un tremblement convulsil" agita le corps de madame Riccardi. Une pâleur mortelle s'étendit sur son visage faisant ressortir le velours noir de ses grands yeux démesurément ouverts.

Elle se rejeta en arrière, les bras étendus devant elle, comme pour éloigner quelque vision terrible, et s'appuya contre la muraille.

— Qui... qui êtes- vous? balbutia-t-elle d'une voix étouffée. Je ne vous connais pas... Il est mort!

— Qui je suis?

Delmont s'approcha d'elle, lui saisit le bras.

— Qui je suis? — Georges Delmont! Ton mari et ton juge. Et, d'un mouvement sec, il la jeta sur le tapis, à ses

pieds.

Madame Riccardi poussa un cri sourd de terreur.

Profondément superstitieuse, elle crut d'abord à un de ces miracles, à une de ces apparitions dont elle avait la tête farcie par ses lectures religieuses. Elle crut que la tombe lui renvoyait son hôte pour la punir, pour l'écraser.

Elle n'éprouva, sur le moment, qu'une peur horrible, irréfléchie, car elle ne pouvait douter. Maintenant, elle reconnaissait bien cette voix, cette parole ardente, ces yeux, ces traits amaigris et flétris, ce visage labouré par le chagrin, mais enfin tout cela resté semblable à lui-même.

— Grâce! murmura-t-clle.

— Grâce pour qui? répéta Delmont. Pour la femme adultère? Pour la mère dénaturée? Pour l'infâme qui livrait son mari innocent au bourreau ?

Madame liiccardi, revenue à elle, et comprenant enfin qu'elle avait affaire non pas à une apparition fantastique, mais à un être réel, essaya instinctivement de se défendre par le mensonge ek voulut articuler une dénégation.

Sa nature, au fond, n'était faite que de lâcheté, et cette résurrection qu'elle n'avait jamais prévue, la prenant à l'improviste, lui ôta tout sang-froid, toute idée de lutte, de résistance.

— Quoi ! s'écria Delmont, tu n'étais pas la maîtresse de Riccardi avant notre mariage! Après ce mariage, tu ne m'as pas conduit à Milan pour y renouer tes relations avec ce misérable! Après notre retour à Paris, lu ne l'y as pas amené, pour y continuer vos amours! A Sceaux, dans la nuit du meurtre, ce n'est pas lui que tu attendais!...

Delmont élevait la voix.

Elle eût peur qu'on l'entendit.

— Si, si, dit-elle d'une voix suppliante, — plus bas! oh! plus bas!... J'avoue, j'avoue tout!

— Et ce malheureux frère qui vint à sa place, te sachant infâme, et pensant en profiter, continua Delmont, dont la voix s'élevait de plus en plus, devenait tonnante...

— Oui, oui, interrompit madame Riccardi, tordue par l'angoisse, regardant autour d'elle si personne ne venait, si personne n'entendait. — Oui, oui, j'avoue... C'est moi... c'est moi qui l'ai tué !... Mais plus bas... Oh ! plus bas !

Delmont poussa un cri et recula à son tour, en portant ses mains à son front, d'un geste fou...

— Toi! balbutia-t-il . — C'était elle!

Page 1