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CE QUI S'ETAIT PASSE DANS LA NUIT DU 12 AU

L'accent de surprise, de stupeur de Georges Delmont, eu entendant cette révélation inattendue, fut si profond, si ter-

rible, que madame Riccardi comprit le piège où la terreur l'avait fait tomber.

Elle se redressa tout à coup.

— Il ne le savait pas ! s'écria-t-elle^ et c'est moi qui le lui ai appris!

Elle se tordait les bras avec désespoir.

La situation était claire et nette.

Son mari était là, devant elle, en chair et en os, bien vivant.

Comment cela se faisait-il? peu importait. Le fait existait, voilà tout, et cela suffisait.

En le reconnaissant, en l'entendant parler avec cette certitude des détails du passé, elle avait cru qu'il savait tout, que Gcorgette, — car la pauvre enfant connaissait, en effet, l'atroce vérité, — avait révélé à son père le nom de la meurtrière.

Lorsqu'elle vit qu'elle s'était trompée, elle éprouva un affreux sentiment de désespoir. Ce n'était point le remords, noQ, mais le regret cuisant, la rage insensée de s'être livrée elle-même.

Cependant, avec celte intuition rapide de la femme, et cette netteté de coup d'oeil que donne l'instinct de la conservation personnelle développé par l'extrême danger, elle résolut de ne point s'abandonner, de lutter jusqu'au bout, de tirer le meilleur parti possible, pour elle-même, de la situation "redoutable où elle s'était jetée par son imprudence.

Elle avait d'abord cru que son mari voulait la tuer; puis elle avait essayé d'obtenir qu'il parlât bas, pour que le récit de ses crimes n'allât pas ainsi frapper à l'iinproviste des oreilles étrangères.

Dautre part, en voyant que Georgette, qui avait évidemment reconnu son père depuis longtemps, — elle le comprenait à présent, — s'était renfermée dans le silence, elle espéra que tout n'était pas perdu pour elle.

Si Georgette se taisait, c'est qu'il y avait, en effet, quelque chose d'abominable pour cette jeune lllle à révéler l'adultère de sa mère et l'assassinat accompli par elle.

Mais ce qui arrêtait la fille, n'arrêterait-il pas le mari et le père?

Cet homme trompé, cet homme condamné à sa place, n'hésiterait-il pas aussi à la traîner devant les tribunaux, à ramasser son honneur dans son déshonneur à elle, à payer sa réhal)ilitatioQ de ce prix honteux, à contraindre sa fille, — la seule qui pût fournir un témoignage et un ensemble de preuves, comme on l'a vu, — à déshabiller publiquement celle à qui elle devait le jour ?

Tout cela passa devant les yeux de la femme coupable avec la rapidité de l'éclair et lui rendit un peu de sang-froid.

Dévote, elle était sans cœur.

Italienne, elle ne manquait point d'habileté.

Femme, elle avait de l'audace.

Appeler, dénoncer son mari, le livrer à la justice une seconde fois, elle l'eût fait, certes, si (jeorgette n'avait pas tout su, et si une erreur fatale ne lui avait pas arraché un aveu.

Dans ces circonstances nouvelles, il fallait user d'une autre lactique, et • elle ne désespéra plus d'une victoire relative.

D'ailleurs, la physionomie de son mari, qu'elle observait attentivement, exprimait plus de surprise, d'horreur et d'angoisse, que de colère et de résolution menaçante pour elle.'

— Ainsi, reprit enfin Delmont lentement, c'est vous qui l'avez tué !.. . Gomment cela s'est-il passé ?

Madame Riccardi s'était décidée à la franchise, comme au moyen le meilleur et le plus sûr.

— Soit! répondit-elle d'une voix humble et soumise. Vous savez tout... je suis moins coupable que vous ne croyez.

— Je vous écoute.

— Eh bien, ce soir-là dit-elle en hésitant, après le départ de ma femme de chambre, je me relevai, j'allumai la lampe, je passai un peignoir, et, laissant la lumière dans ma chambre, dont je refermai la porte, pour respecter un vœu que j'avais fait. ..

— Celui de recevoir votre amant dans l'obscurité, n'est-ce pas?

— Oui, c'est cela? répliqua-t-elle avec étonnement. Comment le savez-vous?

— Peu importe. Continuez!

— Je vins dans le salon, et j'ouvris la fenêtre... attendant le signal habituel.

— En effet! murmura Delmont. J'avais annoncé que je ne reviendrais pas celte nuit-là, et vous vous croyiez bien en sûreté.

— A l'heure dite, poursuivit Marie, quelqu'un, au dehors, frappa trois fois dans ses mains. Je répondis en frappant deux fois dans les miennes, et un homme, gravissant la fenêtre, entra dans le snlon.

Marie s'arrêta. Elle était vivement émue et cherchait ses mots péniblement,

— Eh bien? demanda Delmont.

— La nuit était fort obscure. 11 n'y avait pas de lune, et de lourds nuages couvraient le ciel, interceptant même la lueur des étoiles... Quant à la chambre, elle était absolument noire. L'homme que je croyais connaître... le prenant... pour Ercole Riccardi, s'avança en tâtonnant. Je m'avançai aussi vers lui... 11 me saisit le bras, m'attira violemment contre sa poitrine... et pressa ses lèvres contre les miennes!... Je me retirai brusquement avec effroi... Je n'avais pas reconnu celui que j'attendais. Il me retint avec force, et je sentis d'instinct, à mille petits détails, que j'avais affaire à un étranger!...

— Qui étes-vous? Laissez-moi! — dis-jeà voix basse, en le repoussant, car je craignais d'être entendue, d'éveiller une femme de chambre ou un domestique.

— Un homme qui t'aime! répondit-on de la môme voix basse et contenue.

— Allez-vous-en I dis-je encore.

— Non! non! répoiidait-on toujours. — Je suis- venu, je resterai!... Marie, il est inutile de résister !

Et l'inconnu se jetant en avant, me saisit et me serra irrésistiblement.

— Laissez-moi! laissez-moi !répétais-je suffoquée parla terreur et d'indignation. — Je vais appeler!

— Non! non! disait-il en ricanant, tu n'appelleras pas! Ce serait tout découvrir, et tu ne pourrais plus revoir... Ercole.

Tout cela s'échangeait à voix basse, je le répète; car, autant que lui... je redoutais... le bruit.

Cependant, je luttais de toute mon énergie pour lui échapper... Je sentais ses lèvres qui brûlaient mes épaules ou mes bras, quand je les jetais en avant afin de le repousser... Sa violence augmentait... J'avais peur!... J'entendis son chapeau qui tombait et roulait au loin.

Tout à coup je fus acculée au guéridon, sur lequel il me renversait, en ployant mes reins sous son étreiote... D'une main, la gauche, je m'étais cramponnée à lui, je tenais l'étoffe de ses vêtements, je l'éloignais de toutes mes forces qui faiblissaient; de l'autre, de la droite, je cherchais un point d'appui sur cette table qui avait roulé jusqu'au mur, auprès de la fenêtre...

A ce moment, ma main étendue sentit un poignard...

— Ah! je comprends! — murmura Delmont.

— Je le saisis! — J'étais sauvée! — Je ne songeai pas aux conséquences... J'avais la tête perdue... Je diminuai ma résistance. Je me laissai coucher sur la table... et, comme il serapprochait de moi... je frappai: Sonmouvement en avant... aida le mien... Le couteau entra jusqu'au mauche... Il se redressa comme mû par un ressort, poussa un cri sourd, un appel désespéré, et tomba raide sur le plancher!

— Voyons! continuez! — s'écria Delmont haletant, en voyant son émotion et ses hésitations.

— Je... je me relevai in.<tantanément, et, sans bruit, — car j'avais les pieds nus, — je me précipitai dans ma chambre, dont je tirai la porte derrière moi... puis, j'écoutai environ une demi-minute... Il ne bougeait pas!.. . Cela me rassura... Je courus à ma lampe... mais j'eus une faiblesse... mes oreilles bourdonnaient... Je croyais entendre des murmures confus... Je fus obligée de m'asseoir. Cela ne dura pas.

Je voulais savoir quel était l'homme que j'avais frappé...

car je ne m'en doutais pas... Nous parlions trop bas, l'un et l'autre, pour reconnaître les voix... m'assurer de sa mort, si je l'avais tué... et le faire disparaître d'une façon quelconque... me débarrasser de son corps... Gomment? je n'en savais rien... je ne raisonnais plus...

C'est alors que que j'entrai... que je reconnus le frère de...

— De votre amant!

— Accroupi, près de lui...

— Votre mari !

— Et, contre la fenêtre, debout, deux gendarmes!... Madame Riccardi se tut. La sueur inondait son visage. Sur un geste d'impatience de Georges Delmont, elle

reprit :

— Je m'enfuis dans ma chambre, me croyant perdue; je glissai à terre, où je restai sans connaissance..*.

Quand je revins à moi, la maison était pleine de bruit... On me dit que vous veniez d'assassiner Hippolyte Riccardi..., que vous étiez arrêté... On me plaignait...

— Et votre premier cri, le cri de la conscience, no -fut pas de hurler: — C'est faux! Il est innocent ! Moi seule ai tout fait!

Madame Riccardi baissa la tète.

— Je le voulais... oh! certes, je le voulais!... Je vous le jure!... Mais ma position était atroce... Dire cela!... c'était avouer ma faute... mon adultère... devant vous!... devant tous!... me déshonorer aux yeux du monde...

Delmont eut un geste d'indignation.

— Aux yeux de Ceorgétte ! reprit-elle vivement. — De Georgette qui était accourue et qui pleurait... près de moi...

— Ah ! oui, ricana Delmont. — Et vous l'aimez, et vous la respectez, votre fille! notre enfant ! Car vous êtes aussi bonne mère que vous fûtes tendre et fidèle épouse!

— Et puis... et puis... celui que je venais de tuer... c'était le frère...

Les mots s'étranglaient dans sa gorge.

— De votre amant! c'est vrai. — Et vous aviez peur qu'il ne voulût plus de la femme couverte de ce sang, qu'il en eût horreur ! Ou, tout au moins, que la pudeur, le respect hu-

main, l'en éloignassent. Pùen de plus juste. Il valait mieux la bonté et l'échafaud pour moi!

— Non, non ! Je voulais parler... j'aurais parlé, oui certainement... J'en fais serment!

— Mensonge I

— Ma conscience déchirée me conduisit aux pieds de l'abbé Clodion, mon directeur, un homme d'une piété austère, un saint prêtre... en qui j'avais toute confiance...

— Et vous lui avez tout dit '?

— Tout !

— Il connaissait vos relations avec Ercole?

— Oui.

— Que vous répondit-il?

— Il me calma, me rassura, m'engagea à me taire... me déclara que, dans celte affaire, il voyait le doigt de Dieu...

— Infamie! murmura Delmont.

— Il me dit encore que vous étiez un impie, un athée, un matérialiste, un révolutionnaire, un ennemi de la religion et de l'Église , — ce qui est vrai ; — que la Providence avait tout conduit pour faire éclater la vengeance divine, qu'en me taisant je servais la cause de Dieu lui-même, qui voulait vous frapper... Au contraire, si je me dénonçais, moi, femme chrétienne, bonne catholique, au su et au vu de tous, je causerais un grand scandale qui retomberait sur la rehgion!... Il fallait laisser agir la Providence. Si elle vous jugeait assez puni et voulait vous sauver, elle saurait bien faire éclater votre innocence! Je devais m'en remettre à la justice... Je n'avais point à parler... à vous accuser... ce qui serait un mensonge... mais à me taire. Il ajouta qu'on n'était jamais tenu de dire toute la vérité, pourvu que tout ce qu'on disait fût vrai... ni de se dénoncer soi-même... que, par conséquent, je n'avais pas de faux témoignage à porter, mais seulement un témoignage... restrictif... ne traitant que des faits connus, établis, indéniables...

Delmont se rongeait les poings, i — Ah! le misérable! Le misérable! disait-il avec rage. Et vous l'avez écouté, et vous ne l'avez pas étranglé de vos ! mains! hurla-t-il hors de lui.

— C'était mon confesseur! Un prêtre! j Mon devoir de chrétienne était de croire et d'obéir... Cependant, je luttais, je pleurais J'avais peur de la damnation éternelle!... Il me donna l'absolution d'avance... Je ne voulais pas, non plus... votre mort!... Il me jura d'obtenir une commutation de peine... si votre condamnation survenait.

Elle se tut, le regardant pleine d'anxiété pour savoir ce qu'il allait dire, ce qu'il allait taire.

— Et vous avez épousé le frère de celui que vous aviez tuéî

— Il ne sait rien, répondit elle avec un cynisme naïf.

Il y a, chez certaines natures, des abîmes qui donnent le vertige.

Georges n'avait jamais, jusqu'à celte heure suprême, bien compris, bien jugé sa femme, cette Italienne superstitieuse et dévote, ne connaissant au monde que son confesseur et son amant, ne craignant que l'enfer et le scandale, n'aimant qu'elle-même et sa traaquilité, dépourvue de sens moral et de sensibilité, qui, à condition d'avoir l'absolution et qu'on ne sût rien, implacable, sèche et rusée, était capable de commettre des crimes et de fouler aux pieds les sentiments les plus naturels, sans sortir de sa nonchalance.

FEMIttE ET MARI

— Et vous avec pu vivre tranquille, satisfaite, heureuse, avec tous ces crimes sur la conscience? reprit Delmont en la regardant avec une sorte de stupeur.

Pendant que lui, brisé par la douleur, usé par une lente agonie de longues années, il avait vieilli et n'était plus que l'ombre de cet homme plein de feu et de talent qui s'était assis sur le banc de la cour d'assises, — elle, elle s'était conservée jeune.

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A cet instant surtout, animée par niilie sentiments contraires de terreur et d'espérance, dans ce désliabillé galant destiné à un autre, — le seul être qu'elle eût aimé, après elle, — et qui laissait voir ses formes encore délicates et presque juvéniles, on aurait dit que les sept années écoulées avaient passé sur elle sans l'atteindre.

Rien ne conserve aussi bien que l'égoïsme!

Marie saisit le regard de Delmont,sans le comprendre.

Elle se sentait encore belle et désirable. Elle espéra qu'il s'en apercevrait. Elle se rappela combien il l'avait aimée. Avec une impudeur brutale, elle se demanda s'il ne sorait pas possible de réveiller en lui quelque chose du passé, d'obtenir d'une surprise de l'homme une indulgence que le mari et le père ne pouvaient accorder.

D'autre part elle entrevoyait, sans en connaître la cause exacte, que Delmont éprouvait une certaine irrésolution et comme une détente des nerfs.

Cette irrésolution ne provenait, certes, ni de la pitié, ni de la faiblesse, ni d'un retour de l'ancien amour. Non. Il était bien mort sous le mépris. Delmont éprouvait seulement ce qu'avait éprouvé Georgette en découvrant la vérité.

Il se demandait, s'il devait s'en servir, comment, et jusqu'où? S'il irait ramasser sa vie dans celte fange?

En face de cette vérité si longtemps cherchée, poursuivie, il sentait le découragement s'emparer de lui. Il voyait de quelles terribles conséquences sa révélation publique serait entourée.

Quel bel avantage pour lui, condamné injustement comme auteur d'un meurtre qu'il n'avait point commis, d'aller crier sur les toits :

— C'est ma femme, ma femme adultère, qui a tué le frère de son amant, et qui, ensuite, a épousé cet amant!

Quel beau résultat pour Georgette d'avoir un père réhabilité et une mère couverte de sang et de boue !

Gomme la position de la jeune fille en serait améliorée!

Toutes ces idées passaient rapides, confuses, dans son cerveau, et, sans éteindre l'indignation farouche du juge et de

la victime, mettaient du trouble dans son regard et dans son altitude.

Madame Riccardi ne vit que le trouble, l'hésitation, et voulut en proliter.

A toutprix, d'ailleurs, il fallait éviter un scandale, un éclat qui la perdrait, qui, tout au moins, rendrait impossible, à coup sûr, son existence avec Riccardi.

Ouoi qu'il arrivât, si Delmont agissait, jetait au public la vérité, comment pourrait-elle garder l'homme qu'elle aimait ?

C'était à cela, à cela par-dessus tout, qu'elle tenait. Elle avait lait à cette passion trop de sacrifices pour la sacrilier à son tour.

Rapidement, sans transition, elle se rapprocha de Delmont, se jeta à ses pieds, la gorge saillante, les bras étendus, la télé eu arriére, cherchant à plonger ses yeux noirs dans les yeux de son premier mari, espérant le brûler peut-être de leur flamme, raviver des souvenirs mal éteints! .

— Georges, dit-elle d'une voix suppliante, j'ai été coupable, criminelle, infâme, tout ce que tu voudras!... Tu peux me tuer... ce serait ton droit! Mais tu es bon, généreux, tu es grand! Ah! je ne le savais pas assez, autrefois!... je le vois, aujourd'hui. .. Seras-tu saus pitié, parce que je le fus, moi, aveuglée par la crainte de la honte et les conseils de celui qui dirigeait ma conscience, et que ma foi ne me permeltait pas de discuter? Pourquoi me perdre? En me déshonorant, lu ne laveras pas Ion liouneur... Et Georgelte, Georgelle, la hlJe... que deviendra-l-elle, quand lu m'auras salie, avilie' Quand tu auras dit, au monde entier, que ta femme, que la mère de ton unique enfant fut...

— Taisez-vous! interrompit violemment Delmont. N'invoquez pas son nom, c'est une souillure pour elle, et votre condamnation!

— C'est vrai! répliqua-t-ellc humblement, mais..., elle qui sait tout!...

Delmont frémit, et cacha ta ligure dans ses mains, avec une douleur prol'oude.

— Pauvre enfant ! pensait-il. Quelle horrible révélation J

Et qu'elle a dû souirrir ! Ali ! je comprends qu'elle voulut se taire, me cacher la vérité !

— Elle sait tout! continuait madame Riccardi... et elle ne veut pas que tu me perdes, car ce serait la perdre elle-même... Elle l'a compris... puisqu'elle t'a caché ce qu'elle savait..., puisque tu l'ignorais, en venant ici...

Cet argument était fort habile et portait juste. Il répondait aux secrètes angoisses de Delmont.

Brusquement il prit sa résolution.

— Où est Georgette? demanda-t-il. — Où l'avez-vous emmenée, cachée, de complicité avec l'abbé Clodion?

— Elle esta Orléans, chez madame de Lessac, une vieille dame pieuse. Je l'y ai conduite ce matin.

— Oui, pour l'empêcher de me revoir et la contraindre à ce mariage infâme.

— Il n'aura pas lieu, dit vivement madame Riccardi, s'il déplaît à son père.

Ignorant l'histoire de l'abbé Clodion et les raisons qui lui faisaient vouloir. ce mariage, ainsi que les précautions qu'il avait prises pour le rendre inévitable, elle était sincère dans cette promesse.

Elle se rapprochait de lui, qui s'éloignait, se tramant sur les genoux. Elle cherchait à l'entourer de ses bras nus. Elle essayait de saisir ses mains.

11 la repoussa, en lui disant durement:

— Relevez-vous^

Elle s'arrêta, se releva frémissante, humiliée. Elle sentit qu'elle n'arriverait pas à corrompre son juge, à ranimer une étincelle dans les cendres du passé, à obtenir ce pardon qu devait, pensait-elle, l'assurer contre les menaces de l'avenir. Une haine furieuse s'ajoutait peu à peu, en elle, à la terreur grandissante, à l'espoir déçu.

Il la tenait, il pouvait parler à Riccardi, mettre entre elle et lui le cadavre d'un frère.

Elle eut poignardé Delmont, si elle l'avait pu, à cet instant, si elle l'avait osé; mais, quoique absent, il y avait un témoin, Georgette!

352 LA REVANCHE DE CLODIOiN

Sa victime n'était plus que son ennemi. Elle ne voyait plus que le mal qu'il pouvait lui faire. Cependant elle se contint.

— Je sais ce que vous craignez, et ce que vous désirez, coiitinua-t-il. — Vous voulez que je vous laisse à Riccardi, à votre amant devenu votre mari. Vous voulez que je reste mort pour le monde, et que votre vie continue calme et paisible, au prix de toutes les infamies et de toutes les lâchetés qui vous ont procuré ces joies et cette tranquillité.

Il s'arrêta.

Anxieuse, pâle, froide, elle l'interrogeait du regard, se demandant ce qu'il allait décider, car elle voyait sur ses traits que l'hésitation avait cessé.

— D'abord, reprit-il, je veux que Georgette épouse Olivier qu'elle aime. Vous donnerez votre consentement immédiat.

— Oui, oui, répondit-elle avec empressement.

— Demain, je la ramène à Paris, chez Me Steinbach, où elle restera jusqu'à son mariage.

— Oui, répondit-elle encore.

— Et cela, quelles que. soient les résistances de l'abbé Clodion. Vous m'entendez?

— Je le jure! Et... ensuite...?

— Tenez vos promesses.

— Oh ! je les tiendrai.

— Et rappelez-vous bien ceci:

Si tout ce que je veux ne s'accomplit pas immédiatement, exactement... Si l'abbé s'y oppose, et si vous n'arrivez pas à vaincre son opposition...

— Je la vaincrai! s'écria-t-elle, ne prévoyant aucune résistance de ce côté, et se croyant libre d'agir à sa guise- en cette affaire.

— S'il tente quoi que ce soit contre moi, poursuivit Georges, qui m'empêche de veiller au salut de Georgette, d'assurer son bonheur ; n'ayant plus rien à perdre, je me vengerai ! Tant que je vis, cela m'est possible, maintenant que je sais la vérité... Si je mourais par hasard, ajouta-t-il en la regardant dans les yeux, car il faut tout prévoir, d'au-

très agiraient pour moi ! Georgette, et, au besoin, M^ Steinbacli, avisé de tout... Vous êtes prévenue!

Et il sortit plus pâle, plus découragé, plus vieux, qu'il n'était entré dans cette maison, en possession de l'arme qu'il avait voulu arracher à cette femme, arme à double tranchant dont la lame empoisonnée ne pouvait frapper les coupables sans ouvrir de cruelles blessures, des blessures mortelles pour les innocents.

Quant à Riccardi, s'il avait jamais pensé à se venger de lui, Delmont n'y songeait guère à cet instant.

Que lui importait cet homme? Il n'en était pas jaloux.

— Il faut se taire! se disait-il, et sauver Georgette de cet immense naufrage.

Tout étouffer et tout cacher pour elle, — telle était son unique préoccupation, telje était son unique volonté.

Au moment où il mettait le pied dans la rue, un peu calmé par cette résolution définitive, un homme s'approcha de lui, et lui posa la main sur l'épaule.

Delmont se retourna brusquement.

— N'est-ce pas vous, demanda cet homme en le dévisageant à la lueur d'un réverbère, qui vous faites appeler don RamonLIorente?

— Pourquoi cela ? répondit Delmont surpris et défiant. Qui êtes- vous ?

L'homme écarta son paletot et montra une écharpe tricolore.

~ Je suis commissaire de police, et je vous arrête au nom de la loi.

— Ah ! ah! l'abbé! — murmura Delmont.

Il fit un brusque mouvement en arrière pour s'échapper.

Lui arrêté, que deviendrait Georgette ? Qui la défendrait?

Mais aussitôt quatre hommes embusqués dans l'ombre d'une porte se jetèrent sur lui et le terrassèrent.

La lutte fut longue, la résistance de Delmont acharnée.

Cependant il finit par succomber.

On lui lia les pieds et les mains. Une voiture, qui stationnait non loin, s'approcha. Il y fut déposé. Le commissaire de police y monta à ses côtés, et les chevaux partirent.

— Où me conduisez- VOUS? demaûda Delmont.

— A la (iOnciergerie.

— De quoi suis-je accusé?

— C'est ce que vous dira le juge d'instruction.

ou FRANGINE POURSUIT SON BUTJ

A riieure même oii s'accomplissaient ces événements, où Delmont, arrêté, arrivait à la Conciergerie, désespéré, près- ] que fou de rage et de douleur, en se voyant réduit à l'im- \ puissance, en se figurant Georgette restée aux mains de l'abbé Glodion et de madame Eiccardi, sans qu'il pût rien pour elle, une scène bien différente se passait dans la petite maison du carrefour de l'Observatoire.

Là, l'abbé Clodion triomphant, sûr d'avoir pris toutes les mesures nécessaires pour que mademoiselle Delmont ne pût échapper à la contrainte qu'il exerçait sur elle, bien convaincu que son père n'avait pas pu pénétrer jusqu'à madame liiccardi, ou que, s'il l'avait vue, s'il lui avait arraché son secret, il n'oserait s'en servir et reculerait au moment de l'action, l'abbé Clodion, disons-nous, recevaitFrancine avec les précautions habituelles, avide de goûter d'autres joies plus douces, après les joies de la vengeance satisfaite et de la victoire assurée.

Pour fêter cet heureux jour, il s'était même mis en frais de coquetterie, ce qui ne lui arrivait pas souvent, et s'était rasé avec soin, ainsi qu'en témoignaient la peau lisse de ses joues creuses et de son menton fuyant, et les deux rasoirs restés sur un coin de la table, dans un étui à demirepoussé.

Francine avait revêtu une nouvelle toilette. Une robe de grenadine noire, semée de paillettes d'or, la drapait et

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faisait ressortir l'éclat satiné du décolleté, qui émergeait de lYtoffe sombre avec des blancheurs éblouissantes.

Ses cheveux, relevés sur les tempes et ramenés haut en arrière, dégageaient la nuque veloutée d'un duvet fin, court et léger.

Une longue épingle d'or les traversait.

Point de collier ni de bracelet, rien que la chair nue, neige et marbre à la fois.

Jamais elle n'avait été aussi belle, aussi provoquante, jamais son étrange amant ne s'était senti plus frappé de ces trésors offerts à ses convoitises insatiables.

Cependant ils restaient à distance l'un de l'autre, Francine, les sourcils contractés, les lèvres serrées, les prunelles dilatées et remplies d'éclairs menaçants, l'abbé Glodion ricanant avec un mélange d'irritation et de caresse.

— Voyons, ne sois pas méchante, ce soir! lui disait-il; tu es trop belle, et je suis trop content!

— Non, répondait-elle. J'en ai assez. Il faut que cela finisse... Voilà trop longtemps que cela dure... Remplissez vos promesses. . . ou alors. . .

— Eh bien, que feras tu?

— Je me vengerai!

— En quoi faisant?

— En ne revenant plus!

L'abbé haussa les épaules d'un air foi't rassuré.

— Basle, lit-il, tu reviendras. J'ai ce qu'il faut pour te ramener. Je sais où est tou enfant et tu ne peux le savoir que par moi.

Francine s'approcha de lui.

— Glodion, dit-elle en essayant de sourire et d'adoucir la lueur de soa regard, soyez raisonnable. Tout ce que vous m'avez demandé, vous l'avez obtenu; tout ce que vous avez commandé, je l'ai fait.

— C'est vrai.

Il voulut l'attirer vers lui, elle s'y prêta.

— Vous n'avez pas à vous plaindre de moi.'

— Non.

— Mais, moi, j'ai à me plaindre de vous.

— Sois patiente! raurmura-t-il. Je tiens toutes mes promesses. . . mais à mon heure.

— Quand sonnera-t-elle?

— Ah! vilaine fille!... C'est ta faute!

— Comment cela?

— Si tu m'avais aimé un peu, si je ne savais pas que le jour où tu seras satisfaite, tu me quitteras...

— Eh bien?

— Eh bien, tu aurais ton tils depuis longtemps. Francine se redressa violemment.

— Et s'il est mort, comme je le crains? lui dit-elle en plongeant ses yeux dans les siens.

— Il vit!

— Donnez-m'en la preuve.

— Je ne puis, . . plus tard.

illle s'éloigna de lui, s'arrachant à son étreinte avec une énergie inattendue.

— Ah! prenez garde! s'écria-t-elle. Je ne puis plus endurer ce supplice. Il est au-dessus de mes forces!. . . Ce doute, c'est l'ancoisse de mes jours, la torture de mes nuits! . . . Si

j'avais sacrifié. . . tout ce que j'ai sacrifié si je m'étais

avilie — perdue. . . pour rien ! Si, au bout de ce calvaire, il n'y avait que le cadavre de mon enfant. . . !

— Mais non, mais non, te dis-je, il vit, tu le verras. J'ai des renseignements exacts, répéta l'abbé inquiet de son exaltation subite et de la colère qui décomposait ses traits, de la soif de vengeance qui y faisait explosion.

— Je veux le voir.

— Est-ce que je l'ai la, sous la main pour te le montrer? L'abbé se leva, à son tour, avec un commencement de

colère.

— Écoutez, reprit Francine, dont la respiration entrecoupée soulevait la poitrine, si vous me tenez, je vous tiens aussi. . . si je suis à vous, vous êtes à moi !

— Vraiment !

— Vous m'avez pris mon fils et mon honneur. Je puis vous prendre votre réputation et votre position, vous déslio-

norer, comme vous m'avez déshonorée, vous livrer à la risée du monde...

— Vraiment! répéta l'abbé.

— Je puis dire ce que vous êtes, raconter que je suis votre maîtresse, vous tuer, comme vous me tuez !

— Impossible.

— Vous m'en défiez ?

— Je t'en défie. Mes précautions sont trop bien prises. Je nierai, et tu seras poursuivie pour diffamation. Qui te croira? Qui m'a vu te parler? Qui sait que je te connais? Les personnes auxquelles je t'ai fait recommander, même pour du travail, — sauf une, la première, qui n'est plus à Paris, — ignorent que la recommandation vient de moi. Tu n'es pas ma pénitente, tu n'as jamais mis les pieds dans la chapelle du couvent où j'officie, pas plus que je n'ai mis les pieds dans ta maison. Nous habitons aux deux extrémités de Paris. Dis ce que tu voudras. Jamais on ne croira que Francine Ledhuc puisse connaître l'abbé Clodion, se soit rencontrée une seule fois avec lui.

Francine l'écoutait avec une attention profonde. Son visage prenait une expression réfléchie, étrange, qui frappa l'abbé.

— A quoi penses-tu? lui dit-il tout à coup, étonné de la fixité de son regard.

— A ceci... qu'en effet... vous avez raison... et qu'il serait bien difficile de prouver... que je vous connais... que je suis venue chez vous !

— Tu vois ! s'écria l'abbé Clodion triomphant.

Elle changea d'allure, parut plus calme, se rapprocha de lui de nouveau.

— Voyons, lui dit-elle, dites-moi seulement ce que vous en avez fait, et je serai sage, patiente...

L'abbé la regardait en hésitant.

— Est-il à Paris ?

— Non.

— Alors, il est en province?

— Oui.

— Chez des paysans^ L'abbé hésita encore.

— Ah ! dit-elle avec fureur, vous l'avez mis aux Enfants trouvés! — Perdu ! perdu pour moi ! Je le savais bien, je ne le reverrai plus !

Elle était effrayante.

Il comprit qu'il fallait la calmer, la rassurer, ou qu'il n'obtiendrait rien, et ces explications pénible^ l'ennuyaient, quand il espérait toute autre chose.

— Tu te trompes, répliqua-t-il. Il est en elTet chez des paysans. On peut le reprendre quand on voudra.

— C'est un mensonge.

Tremblante de la terreur qui la secouait, elle se contenait pour le laisser parler.

L'abbé se dirigea vers la table, tira de sa poche une clef, ouvrit le tiroir^ y prit un petit paquet entouré de papier.

— Si, répéta-t-il, on peut le reprendre avec ceci. .

Il se retourna du côté de Francine immobile qui suivait tous ses gestes d'un regard sombre.

— Qii'est-ce que c'est ? fit-elle, sans changer d'expression ni d'attitude.

L'abbé déploya le papier.

Il contenait un morceau d'étoffe sur lequel était brodée une lettre, plus une moitié de sou brisé en deux, et enfin un bout de papier jauni où il y avait quelques lignes d'une grosse écriture.

— Sur ce papier, continua-t-il, en le lui montrant à distance, sont indiqués le nom du village, le nom des personnes qui gardent l'enfant, et enfin le nom sous lequel il leur a été remis, — car elles ne connaissent pas son vrai nom, — et j'aurais pu oublier tout cela. Tu comprends bien que ce n'est pas moi qui l'ai porté, ton fils, et que je n'y suis jamais allé. Ce bout d'étoffe a été coupé dans la couverture qui l'enveloppait à ce moment, et reproduit la même marque. Enfin, cette moitié de son correspond à une autre moitié cousue dans cette même couverture. Avec cela, il suffit de se présenter, et on recevra l'enfant. Sans cela, tu aurais beau savoir l'endroit où il est. Cela ne te servirait de rien... .l'ai pris mes mesures. — Moi seul je puis te le rendre ou te le faire rendre.

— Ah! ditFrancinc haletante. Et vous êtes bien sûr qu'on le remettrait à la personne qui présenterait tout cela?

— Certainement ! mais à celle-là seulement, je le répète. Elle s'élança d'un bond rapide pour arracher les objets

que tenait l'abbé.

Il avait prévu cette tentative. Il arrêta la jeune femme d'un bras nerveux. Il n'y eut pas de lutte. Francine se recula presque instantanément.

— Est-ce ainsi que tu tiens ta promesse ? demanda l'abbé avec un sourire de raillerie.

— J'ai tort ! répondit-elle. Je sais ce que je voulais savoir,, merci ! me voilà rassurée.

L'abbé remit le paquet dans le tiroir, le referma soigneusement à clef, et fit disparaître la clef.

— Eh bien, lui dit-il, tu vois que je ne t'ai pas trompée. Es-tu contente ?

— Oui, oui ! s'écria-t-elle en éclatant de rire. Je suis contente, heureuse!

Et elle lui jeta ses bras souples et blancs autour du cou.

ou TOUT EST DÉSESPÉRÉ

Quelques heures après avoir quitté Georgette, Olivier arriva chez son père, qai l'attendait avec une inquiétude facile à comprendre.

— Te voilà enfin! s'écria Me Steinbach en apercevant son fils. Ce n'est pas malheureux ! D'où viehs-tu ?

— D'Orléans.

— D'Orléans ? répéta l'avocat. Que diable allais-tu faire là?

— J'allais voir Georgette, qui y était.

j\le Steinbach regarda le jeune homme d'un air assez ébahi.

— Et comment as-tu su qu'elle était là?

— Par Fiorestan.

ô\y() LA REVANCHE DE CLODION

— Ficlilrcl si lu es le confident de ce monsieur, à présent... J'avais pensé, d'abord, que tu étais allé voir ce petit drôle, grommela le père, mais pour le provoquer... Or, vous ne vous êtes pas battus, je le sais... Gomment t'a-t-il révélé alors le refuge de mademoiselle Delmont?

— Je t'expliquerai cela plus tard. Gourons au plus vite. Astu vu M. Delmont? Il est évidemment ici !

— Ici'? Ail bien oui! Je n'ai pas revu Georges, et j'ignore absolument où il est. Ge qu'il y a de certain, c'est qu'il n'est pas rentré chez lui, hier, de toute la journée, ni cette nuit, ni ce mutin... car tu penses que j'y ai veillé, et c'était là ma plus cruelle inquiétude.

Olivier devint très-pàle.

— Tout est perdu ! s'écria-t-il. J'étais passé chez lui, avant de venir ici, et je le croyais chez toi, ou caché par toi!... J'arrive trop tard!... Georgette avait raison... Elle avait prévu...

— Quoi?

— Eh bien, M. Delmont est arrêté. G'est évident.

— J'en ai eu l'idée.

— Il fallait t'en informer.

— Diable! comme tu y vas! Aller dire à la police: — Estce que, par hasard, vous n'auriez pas coffré M. un tel? G'est attirer son attention sur ce M. un tel, et Delmont est de ceux qui ont tout intérêt à ce que la justice ne pense pas à eux. Voilà la raison qui m'a retenu, et me retient encore.

— Certes, mais il n'y u plus à hésiter, reprit Olivier, au comble de l'agitation.

Alors il raconta à M'= Steinbach, qui l'écoutait attentivement, ce qui s'était passé entre lui et Florestan, son arrivée à Orléans, son entrelien avec Georgette, ce que celte dernière lui avait appris, combien elle craignait que l'abbé ne fit incarcérer, ne fût-ce que par précaution et pour l'avoir sous a main, Georges Delmont.

En finissant son récit, Olivier remit à son père la lettre que lui avait confiée Georgette eu prévision des événements.

— iS'y touchons pas encore, dit le vieil avocat, en la resserrant dans son bureau, bâchons d'abord ce qu'est devenu

LA HEVANCHK DE CLOûlON iibl

Delmont. Il n'y a plus à hésiter, en effet. Ou il s'est suicidé... mais c'est impossible!... L'idée de sa fille l'aurait retenu... Ou on l'a assassiné..., mais c'est aussi invraisemblable, car l'abbé a intérêt à ce qu'il vive, pour dominer Georgette..., Ou il est en prison, et c'est ce que je vais savoir. L'avocat sonna.

— Faites atteler, dit- il au domestique qui entrait, et vite I -- Où vas-tu? demanda Olivier.

— A la préfecture de police, parbleu ! Là, je saurai ce qu'il en est. Quant à loi, attends-moi ici, sans bouger... et que je te retrouve, cette fois!

Une heure après, Me Steinbach était de retour.

— Georgette avait raison, dit-il en entrant comme un boulet de canon, à Olivier qui se promenait avec une agitation fébrile, en proie aux plus affreux pressentiments. — On l'a arrêté, cette nuit. 11 est déjà transféré à Mazas.

— Que te disais-je ! — l'abbé l'a dénoncé !

— C'est probable. On n'a pas voulu me faire connaître de qui provenait la dénonciation, mais c'est une arrestation... comment dirai-je?... de simple précaution.

Olivier regarda son père, de l'air surpris d'un homme qui ne comprend pas.

— Oui, continua l'avocat, il est accusé d'avoir pris part aux événements de la Commune. On suppose que c'est un proscrit qui, après avoir quitté la France pour échapper aux conseils de guerre, serait rentré sous un faux nom.

— Mais ce n'est pas l'abbé, alors, qui a fait opérer celte arrestation !

— Au contraire. Je saisis parfaitement son jeu. Cette accusation absurde, et qui sera reconnue erronée, le fera garder en prison, au moins un mois ou six semaines, — le temps nécessaire pour que Georgette épouse Florestan. Le mariage accompli, il sera relâché. Le tour est joué, et l'abbé a tenu sa parole. Si Georgette résiste... mais elle ne résistera pas, sachant son père à la discrétion de l'abbé.

— Il faut prévenir M. Delmont.

— Impossible I il est au secret.

— Et cela durera ?

— Cela dure... autant qu'il plaît au juge d'instruction ! Or, comme Delmont lui est recommandé, ou lui sera recommandé par qui de droit, le secret durera ce qu'il doit durer pour la réussite des projets obscurs de l'abbé!

Le raisonnement de l'avocat était aussi désolant qu'évident.

Olivier avait envie de se casser la tète contre les murs.

Perdre Georgette, là, sous ses yeux l II n'y pouvait consentir.

Mais que faire? que faire ? Et quel intérêt personnel l'abbé avait-il au mariage de Georgette avec Florestan ?

Florestan seul aurait pu le dire. Pour M« Steinbach, c'était le point noir, le mystère menaçant, obscur, où il n'entrevoyait pas la plus légère lueur.

Le désespoir d'amoureux d'Olivier causait une peine cruelle au vieil avocat, déjà fort ému du danger que courait l'ami sauvé par lui une première fois, — on se rappelle à quel prix ! — et de la situation de Georgette, qu'il aimait comme sa propre fille.

— C'est le moment, dit-il enlin, de lire la lettre que Georgette t'a donnée, et d'aviser. Toutes les conditioûs requises sont remplies.

Un éclair d'espoir traversa le cœur d'Olivier et ranima son courage.

Peut-être, là, y avait-il le salut !

Les deux hommes ouvrirent la lettre et en prirent connaissance.

On sait ce que cette lettre pouvait renfermer.

Georgette y expliquait comment, par une série d'inductions, en réunissant à ses souvenirs de petite fille mille faits, en apparence indiilérents, en étudiant et retournant \ii question sous toutes ses faces, elle avait acquis la conviction affreuse que sa mère était l'auteur du crime de Sceaux, et comment, après la scène qu'on a vue, entre la mère et la fille, cette conviction était devenue une certitude.

Cette lettre, simple et touchante , se terminait par ces mois :

« Voilà la vérité! Agis, si tu crois devoir agir. Ne t'occupe

LA reva:\Che de glodion 363

pas de moi. Ne pense qu'à toi, et, si tu es menacé, défends-toi ! »

Après celte lecture, Olivier et son père, extrêmement émus, se regardèrent en silence.

— C'est bien grave ! murmura l'avocat, et Delmont seul aurait le droit de décider... Moi, je ne me reconnais pas le droit d'agir.

— Comment le prévenir? comment arriver jusqu'à lui? répétait Olivier bouleversé, hors de lui.

— Accorde-moi jusqu'à demain pour réfléchir, reprit Me Steinbach. Il y aura lieu, sans doute, de voir madame Riccardi. C'est par elle seule qu'on peut sauver la situation.

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