‹ La revanche de Joseph NoirelChapitre 3 sur 6 · J2 LA REVANCHE · texte numérisé non relu

J2 LA REVANCHE

teur. — A oes mots, pour calmer sa colfere, U avala un grand verre de vin, puis il continua : — Dans quels termes sont-ils avec leur gendre?

— lis font gloire de lui et lui parlent h genoux comme au Pfcre 6ternel.

— Si demain il leur demandait la moitig d'un million, la lui donneraient-ils?

— Oh! oh! comme vous y allez! La veille de la ceremonie, libre k lui de leur prendre jusqu'St leur der-

" ntere chemise; aujounThui m'est avis qu'on Tenverrait promener.

— Et si Margot se m61ait de les demander, ces cent mille 6cus?

— Ceci est bien different. On lui donnerait le million tout entier. Avec ses airs de n'y pas toucher, elle les mfene tous h la baguette et les ferait passer, s'il lui plaisait, par le chas d'un aiguille. C'est le vrai berger de ce troupeau.

Le visage de M. Bertrand s'illumina. II s'assit dans une berceuse et s*y balanga en tambourinant de ses dix doigts une marche guerri&re sur son front; puis, se redressant : — Dis*moi, petit, Gtes-vous brouilles, Margot et toi ?

— Pourquoi done cela? Elle ne soupgonne pas, je pense, que j'ai eu Teflfronterie.. . C'est a sa mere que je me suis declare, et sa m&renelui a rien reditu. Est-ce qu'on redit ces choses-lk? C'est plus tot fait de jeter le pauvre diaUe h la rue, et Ton n'a garde de r6v61er a Margot qu'un chenapan, un rien du tout, un Joseph... Voilk que je rentre en colere. Jouons au domino, je vous en prie, monsieur Bertrand.

II tirait les dominos de leur boite. M. Bertrand lui arr&ta le bras : — Dans le cas oil tu te pr6senterais k Ornis sous un pretexts quelcdnque, tu y serais regu?

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— Bien ou mal, je ne sais; mais s'il n'y avait que moi pour passer dans les chemins qui conduisent k Ornis, Fherbe ne serait pas longue k y pousser, et quand on me donnerait dix mille francs...

— Encore un coup, tu es un fute! interrompit M. Bertrand. Si on te donnait dix mille francs, tu t'en irais de ton pied gaillard k Ornis et j usque dans la caverne du diable!... Et comme Joseph se levait en faisant un geste d'humeur : — Mon Dieu! que tu es sot! Aie Tobligeance de te rasseoir et de m'ecouter... Suppose, ajouta-t-il d'un ton mysterieux, qu'un quidam se prSsente aupres de Margot et iui dise k Toreille : Madame la comtesse, votre beau mari, dont vous 6tes si fifere, a sur la conscience une petite dr61erie dont personne, gr&ce k Dieu, n'a eu vent, et qui pourrait bien, si elle venait k 6tre connue, lui attirer de serieux d6sagr6ments...

Joseph bondit sur sa chaise. — Que dites-vous Ik? s'ecriart-il. Aurait-il commis quelque faux en 6critures, ce comte d'Ornis, ou forc6 un coff re-fort?

— Cela ne te regarde pas, rSpliqua M. Bertrand, c'est mon secret. Reflechis seulement sur le cas que je te propose. Que repondrait notre poulette k ce quidam?

— Ne vous y trompez pas, ce ne sont point des gobe-mouches que les Mirion, et celie-ci a une t6te d'enfer, qui raisonne, qui ne croit rien que sur bonnes preuves...

— Suppose, poursuivit M. Bertrahd, qu'il ait des preuves en main, le quidam.

— Oh ! bien, elle en demandera de concluantes et sans r6plique, de celles qui se laisseilt voir dt tou* cher...

M. Bertrand se pencha vers lui, et le saisissant par

les deux oreilles, qu'il secoua vigoureusement : — Des preuvesquise laissentvoir et toucher?... Si j'en avals, moi qui* teparle, qu'en penserais-tu?

Joseph resta un instant muet d'Gmerveillement. Enfin, sortant de son extase : — Je penserais, s'6cria-t-il, qu'en ce cas 1' affaire est superbe et que je demanded 6tre de part !

M. Bertrand eclata de rire : — Voyez un peu cet innocent quin'a jamais aim6 que sa mie au gue' Ne lui parlez pas d' argent; cela lui fait lever le coeur... Eh! garcon, si on te venge, qu'as-tu a reclamer? Jouons au domino, monsieur Joson!

— Un instant, reprit Joseph, en lui arrfetant le bras a son tour. Ge n'est pas que je sois interesse; mais une vengeance qui rap'porte, que diable! c'est un de ces plats... on en mangerait sans avoir faim... Et faisant claquer ses doigts comme des castagnettes : — Ah! vous voulez faire chanter ces Mirion? J'en suis; mais je n'entends pas garder les manteaux.

— Rassure-toi, ben6t. Quiconque met la main a la pAte, il hu en reste quelque chose aux doigts. On te fera ta part, grosse ou petite, selon la taille du g&teau.

Et posant ses coudes sur la table : — Ecoute-moi. Tu partiras au premier jour pour Ornis ; tu te pr6senteras k ta belle en alleguant... Void Faffaire : tu seras venu la prier de plaider ta cause aupres de ton ancien patron. On t'a chasse, tu as le mal du pays; tu voudrais rentrer en gr&ce. Si elle fait accueil k ta demande, tu lui temoigneras ta reconnaissance en l'avertissant d'un danger; si elle te renvoiebienloin, tuprendrasla mouche, et tu lui diras qu'il ne tiendrait qu'k toi de te venger. De toutes manteres, tu lui rSveleras que ton nouveau patron, le sieur Bertrand, marchand de brica-brac et d'autres choses, est le dStenteur d'un papier

compromettant pour le comte d'Ornis, que ledit Bertram! est un homme dangereux dont il est bon de se defier, qu'au demeurant son petit papjer est probablement k vendre, que le tout est d'en faire le prix. Tu inventeras une histoire k ton gre pour lui expliquer comment tu sais tout cela ; surtout tu auras soin de lui donner k entendre qu'elle serait perdue, si son mari venait k se douter... Diable ! il serait homme k la tuer. Tu lui recommanderas en consequence le plus grand secret... Bref, tu es un b6litre, si tu ne m'apportes k ton retour la nouvelle que la dame m'attend tel jour, k telle heure, en tel lieu, pour m'interroger t6te k t6te et me marchander mes pattes de mouche.

A mesure que M* Bertrand lui developpait son plan de campagne, Joseph, qui d'abord avait pris feu, affectait de devenir plus soucieux, plus hesitant. II abondait en difficulty, en objections, reprSsentant k son patron que leur commune entreprise lui semblait hasardeuse, qu'il craignait de mai s'acquitter de sa mission, que selon toute apparence on ne le recevrait pas k Ornis ou qu'on ne le croirait pas, et que des les premiers mots, sans lui laisser le temps de s' expliquer, on le chasserait outrageusement. M. Bertrand prit de l'humeur, le traita de pieutre. — Pourquoi m'envoyer \kbas? lui demandait Joseph. Que n'6crivez-vous?

— Je n'ecris jamais, r6pliquait-il. Je n'ai jamais aim6 que T6criture des autres.

Leiendemain, Joseph continua le m6me jeu. Plus il se refroidissait, plus M. Bertrand s Schauffait. — Ne vous fftchez pas, finit-il par dire au brocanteur. Puisque vous le voulez, on essayera; mais je ne r6ponds de rien. Vous verrez que vous avez affaire k forte partie.

Le surlendemain, il se mit en route pour Ornis.

Ondit : Fort comme un Turc; on devrait dire : Fort comme la jeunesse aux prises avec la maladie et le malheur. On la croit perdue; ses m£decins l'ont condapin6e, ses amis, si elle en a, portent d6j& son deuil. Ella ne laisse pas d'en appeler; elle se defend avec une douceur opini&tre contre les etreintes de 1'impitoyable ennemi qui l'enlace et la d6 vore ; plus souple que rosier ou qu'une branche de vigne, elle lasse sa fureur par ses molles et patientes resistances. Elle a si peu v6cu! Elle porte au *c(Bur le d6sir et le r6ve des lendemains qui lui sont dus ; elle les embrasse de ses regards et de ses esp£rances. — Attendez-moi, leur crie-t-elle; me voil&l — Et, prise d'un repentir qu d'une piti6, la mort s'£loigne furtivement.

Marguerite fut pendant plusieurs jours h I'extr&nitg. M. Crotet avait prononc6 TarrAt fatal, quand son 6tat s'ameliora comme par miracle; les symptdmes les plus alarmants disparurent, les yeux, un instant paralyses, reprirent tout leur jeu, la fi&vre se ralentit. Au bout de trois semaines, elle entra en convalescence ; Vapp6tit et les forces lui revinrent, et huit jours plus tard elle etait sur pied. Sans doute ce n'6tait plus tout b. fait la Marguerite d'autrefois. Elle semblait avoir perdu & jamais T6clat de ses oouleurs, la vivacity de ses mouvements, la 16g£ret£ de son pas, la rapidity cbarmante de son regard et cette espfcce de rire qu'elle avait nagufcre au fond des yeux. Ge qui avait le plus change en elle, c'6tait sa voix pleine, etofifee, moelleuse, qui modulait la phrase et dont la fraicheur rap-

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pelait le chant du loriot dans les bois, quand, ivre de printemps, il leur raconte sa folie. Cette voix s'etait assourdie, voiiee, comrae tendue d'un cr6pe; n'ayant plus que des choses tristes h dire, de quoi lui auraient servi ses notes qlaires et sonores? Comme son parler, toute la personne de Marguerite s'etait impregn6e d'une gr&ce languissante; mais sa beaute lui etait restee. Ge n'etait pas une destruction, c'etaitune metamorphose. La douleur avait touche de son sceptre ce front jeune et riant, h qui les heures etaient jusqu'alors si leg^res; elle y avait laisse une ombre ineffagable et la pesanteur d'un souvenir. Ce qui n'emp^chait pas M. Crotet d'admirer l'etonnante rapidity avec laquelie sa malade reprenait, — et il etait admirable en effet qu'elle eftt resiste non-seulement h la maladie, mais au medecin, lequel F avait traitee h la diable, lui administrant des remedes de cheval. — Je n'ai jamais vu personne, ma chere comtesse, lui disait-il, se tirer ainsi d'une meningite. — II 1'avait prise en affection pour toutes les sangsues qu'il lui avait appliquGes, Ce sont \k les considerations qui determinant les amities des m6decins.

Marguerite avait recouvre, en entrant en convalescence, toute lalucidite de son esprit et de sa memoire. Elle se rappelait nettement le passe; mais elle le voyait, pour ainsi dire, h distance, dans un lointain. II lui semblait que sa maladie avait dur6 fort longtemps, que des annees enti&res s' etaient ecoul6es depuis le jour oil, rapportant un pastel dans un grenier, elle avait assists h un entretien qui lui avait glac6 le sang dans les veines. Ses souvenirs etaient precis; mais, ses impressions s'etant amorties, elle se demandait si son imagination n'avait pas eu quelque part dans ses epouvantes et ses desespoirs.

Kile se (Jisait ; — Ne pensops plus h tout cela que

je n'aie repris toutes mes forces et toute maraison. — Quand on sort (Tune fievre cerGbrale, il faut refaire l'apprentissage de la vie. Elle rapprenait bravement k se servir de ses mains, de ses pieds et de sa tgte; elle s'y appliquait comme un 6colier studieux qui soigne ses devoirs. Le temps ne lui manquait pas; ses journ6es lui appartenaient tout entteres. Tous les trois jours, elle voyait son mari pendant trois minutes, et tirait de lui trois paroles. Gelalui paraissait plus que sufflsant, tant elle redoutait les Amotions. Elle voyait quelquefois aussi sa belle-m£re, dont elle n'avait pas k se plaindre. M me d'Ornis la traitait comme un enfant malade auquel on suit gr6 de toutes les sottises qu'il ne dit pas, de toutes celles qu'il ne fait point. C'etait miracle, semblait-il, qu'elle reussit k coudre ensemble deux idees et deux mots, qu'elle daign&t avoir parfois le sens commun. Sa femme de chambre 6tait de cet avis. Marguerite ne tarda pas k decouvrir que cette fille avait chang6 pendant sa maladie, qu'elle cherchait k la faire causer, qu'elle 6tait d'intelligence avec Tennemi. Une autre chose lacontrista. Un matin, comme elle faisait le tour du pare, le fils du concierge se mit k crier St sa soeur, qui tripotait dans la neige : — As-tu bientdt flni, grande folle? — Sa m&re lui mit brusquement la main sur la bouche en jetant k Marguerite un regard d' excuses; elle se souvenait quil n'est pas permis de parler de corde dans la maison d'un pendu.

Le courage de Marguerite avait ses hauts et ses bas. Par moments, elle croyait decouvrir en elle un fonds inSpuisable de patience et de resignation ; elle se sentait de force k lasser le malheur. A d'autres heures, la vie lui pesait si lourdement sur les epaules, que son ftrae s'affaissait sur elle-m^me : il s'y faisait comme un

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6croulement. Marguerite ne s'abandonnait point : elle travaillait k r6parer cette ruine.

Sa seule distraction 6tait de se promener en voiture. Depuis quelques annees, M. d'Ornis n'avait plus de chevaux, il en louait dans le besoin. Elle lui temoigna le desir d'en acheter une paire de ses propres deniers ; il y consentit sans difficulte. Le marquis du Rozan lui c6da deux bons trotteurs, qui inqutetaient la marquise par leurs vivacites. Elle adopta pour son cocher un vieux bonhomme qui avait 6t6 jadis postilion de diligence. M. d'Ornis exigea seulement que J6rdme, son valet de cbambre, l'accompagn&t toujours dans ses promenades; sa consigne portait qu'il ne devait jamais la perdre des yeux. »

Cependant il arriva qu'un jour, vers la mi-fevrier, J6r6me se trouva empechS. Marguerite ne l'attendit point; elle ordonna a son vieux postilion de toucher, et se fit conduire assez loin sur la route d'Arnay-le- Duc, jusqu'au pied d'un tertre rocheux qui commandait une belle 6chapp6e de vue. Descendant de voiture, elle grimpa par un raidillon au sommet du tertre. Quand un mur de cl6ture l'eut dSrobee au regard de son cocher, croisant ses bras sur sa poitrine, elle contempla le paysage qui se deployait sous ses yeux. La neige 6tait tomb6e en abondance les jours precedents, et avait recouvert la plaine d'un 6pais linceul, que soulevaient faiblement par endroits les ondulations du terrain. Sur cette blancheur se dessin&ient de longues flies de peupliers h la hampe gr&e et t6nue, quelques touffes d'osiers jaun&tres, de vieux chines rabougris, couverts de leurs feuilles s&ches, qui faisaient des taches rouges, des bouquets d'ormes ou de h£tres dont le noir squelette et les branches d6nud6es prenaient des attitudes tragiques, des fouillis de broussailles he-

ri9s6es, tout 6raues encore de leurs longues disputes avec le vent, et qui r6v61aient leurs col&res par des gestes farouches ; Qk et Ik quelques sapins solitaires, succombant sous leurs ann6es, regardaient la neige avec des yeux tristes. Les collines qui s'enfuyaient k \

l'horizon 6taient k demi noy6es dans une brume grisAtre et stagnant e. L'air 6tait tranquille, nul bruit; rien ne remuait ni sur le sol, ni dans les branches des arbres. Cette plaine et tout ce qu'elle contenait semblaient comme fig6s dans rimmobilit6 et le silence. Sur ce lugubre paysage pesait l'ennui dun ciel hAve, bteme, couleur de plomb, qui regardait vaguement on ne sait quoi et b&iliait.

Marguerite 6tait dans un de ses jours d'accablement, et la scene qu'elle avait devant elle n'&ait pas propre k la reconforter. Sa tristesse causait tout bas avec la melancolie des choses, avec ces champs glaces ou rien ne se passait, avec ces bois d6pouilles qui n'esperaient et n'attendaient rien, avec cette terre et ce ciel en proie aux frimas et qui ne croyaient plus au printemps. Son coeur grelottait comme cette plaine, son avenir lui apparaissait terne et gris comme ces horizons fumeux. Un instant il se fit une eclaircie dans la brume, la nuee s'entr'ouvrit, et un p&le soleil se montra. II y eut comme un gtonnement dans la valine, elle ne reconnaissait pas cet Stranger; luim6me se sentit de trop et disparut. Tel un passant qui s'est mis en chemin pour chercher quelqu'un et qui s'est tromp6 de porte; des yeux inconnus Tinterrogent, il s'apergoit de sa m6prise et s'Sloigne k la Mte.

Qu'il est chang6! pensa Marguerite, je ne lui avais jamais vu ce visage morne et blafard. II a fait une maladie comme moi; comme moi, il a perdu ses coq-

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leurs. Au temps jadis, nous aimions h nous regarder Fun l'autre, et je ne sais qui de nous deux 6tait le plus gai. Oh! notre antique amiti6, qu'6tes-vous devenue?.,. Et poprtant, continua-t-elle, -quand j'ai vu que la mort ne voulait pas de moi, je Ten ai remerciee, Strange fureur de vivrel La vie a-t-elle quelque prix sans le bonheur? Ou bien croirais-je encore au bonheur? Je croyais, je ne crois plus. Que j'6tais candide alors! que tout me semblait facile! J'etais si jeune! Quel ftge ai-je done aujourd'hui?

EUe s'assit sur le rebord d'une pierre dont elle epousseta la neige avec son mouchoir, Elle pencha la t6te, ferma les yeux. II lui parut qu'il y avait en elle un printemps surpris et d6fleuri par les getees; son lime 6tait jonchee de d6sirs trompSs, d'espSrances digues, de rameaux fl6tris et de bouquets raorts. — Si j'avais un enfant, dit-elle en relevant la t6te, je lui apprendrais que la vie est un piege.

Comme elle se disposait k redescendre et h rejoindre son cocber et ses chevaux, qui commengaient peut-6tre h s'inquteter, elle jeta un dernier regard dans la yall6e. De l'endroit oti elle se trouvait, Marguerite d6couvrait h sa gauche le prolongement de la route, qui, apres s'&tre inftechie, s'abaissait en lacets jusqu'k un ruisseau, au-delk duquel on la voyait courir en Ugne droite. Au milieu d'un de ces lacets, Marguerite avisa un point noir dans la neige. Ge point changeait de place, il marchait, il se rapprochait. Elle le regardait avec int6r6t; o'Stait le seul 6tre vivant que renferm&t cette solitude, il y faisait 6v6nement,

Tout h coup une inexplicable Amotion s'empara d'elle. L'id6e lui vint que ce pi6ton qui gravissait la cdte ne lui 6tait pas inconnu, quelle savait son nom at qu'il savait le sien, qu'en cet instant m6me il pen-

sait k elle, qu'il la cherchait, qu'il l'appelait, qu'il lui apportait quelque chose. II disparut k Tun des tournants du chemin ; eile ne voulut pas s'en aller avant de 1'avoir revu. EnveloppSe et calfeutr6e dans ses imp6n6trables fourrures, elle ne sentait pas le froid. Ses pieds seuls commencaient a s'engourdir ; elle pietina sur place pour les rSchauffer. L'homme reparut. Elle poussa un cri, comme les Israelites en voyant pleuvoir la manne dans leur desert. Elle ne s'etait pas tromp6e, — ce passant savait sa vie, son histoire, son nom, ii aimait k le prononcer. C'&ait un tSmoin de sa jeunesse, il avait vu fleurir cette plante, il avait entendu chanter cet oiseau, il pouvait certifier qu'une certaine Marguerite Mirion avait 6te jadis aimee, heureuse, — et, k vrai dire, ce passant qui en savait si long ne passait pas, il etait venu tout expr&s pour la chercher, et il lui apportait bien quelque chose, car sous sa blouse grise, sous son veston de laine, il y avait un coeur tout plein d'elle, une ame qui lui appartenait, qui lui avait jur6 ob&ssance et dGvoftment. Dans le premier transport de sa joie, elle jeta autour d'elle un regard de triomphe, comme si elle eftt dit aux arbres, aux rochers, k la neige, au brouillard : Je suis plus riche que je ne pensais; si vous n'avez jamais vu d'atne, en voici une qui vient et qui est k moi. Qu'elle sort la bien venue!... Puis elle agita son mouchoir avec autant d'empressement qu'en peut mettre un navire en d6tresse k multiplier ses signaux k la vue d'un sauveteur qui s'approche. Joseph Papercut, souleva sa casquette, forga le pas, et bientot, quittant la route pour grimper jusqu'k elle en droiture, elle le vit sauter de pierre en pierre, enjamber les buissons, traverser des fourres, courir, bondir sur la neige. II n'etait plus qxx'k vingt pas, quand il s*arr6ta essoufflS, pr6t

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k defaillir demotion. II reprit sa course. Elle lui tendit les deux mains, qu'il saisit avidetnent et pressa dans les siennes, en attachant sur elle des yeux od elle ne sut lire que les curiosites respectueuses* d'une amitie tendreet devou6e, et peut-6tre en ce moment ne disaient-ils pas autre chose. Elle but son regard comme un naufragS qui sent encore k ses levres Tamertume des vagues et les affres de la mort boit le premier verre de vin que la charity pr6sente k sa soif .

Ce transport de joie fut court. Ses souvenirs, engourdis par la maladie, venaient de se rSveiller dans toute leur force. En revoyant Thomme qui avait recu ses confidences, elle avait revu le pass6, et, secouant sa torpeur, son kme s'etait dress6e en sursaut. Depuis qu'elle 6tait revenue de mort k vie, elle avait tAche de se persuader que son malheur se r^duisait au chagrin de n'6tre pas aim6e. — Avant que Joseph eftt ouvert la bouche, elle comprit qu il lui rapportait toutes ses terreurs d'autrefois.

Elle le regardait avec inquietude ; il la regardait avec etonnement. 11 la trouvait transformee et ne reconnaissait plus celle que deux ans auparavant il avait portee au travers d'un champ labour^. Sa p&ieur, le feu sombre de son regard, ses traits amincis et effiles, son visage que la maladie avait travailte et dont l'eclat avait fait place k une langueur touchante, k un charme penetrant, d£routaient ses souvenirs. Qu'etait devenue Marguerite Mirion? Quand il 1'eut consideree quelques instants, il prononga en lui-m6me qu'il ne l'aimait pas moins, mais qu'il l'aimait autrement. II 6prouvait un attendrissement douloureux, il aurait voulu s'asseoir k ses pieds et pleurer ; il se sentait capable en ce moment de risquer sa vie pour elle sans lui rien demander. — Que s'est-il pass6*? lui dit-il. Vous avez 6te malade?

— H61as! oui t mon pauvre Joseph, terriblement malade, lui r6pondit-elle en essayant de sourire. J'en ai r6chapp6 par miracle, et vous me voyez tout gtonnee de vivre, ne sachant trop si je dois en tire ou en pleurer. Gependant la vie a du bon, puisque t6t ou tard on revoit ses amis.

A ces mots, elle lui tendit de nouveau la main. — Mais vous-mtoie, reprit-elle, par quel hasard?... Je vous avais 6crit il y a deux mois; vous avez regu ma lettre ?

— Pardonnez-moi, r6pondit-il. Je vous ai dSsobei, et c'est une bonne id6e qui m'est venue Ik, car ce chiffon de papier dont vous m'aviez parte, il existe; le crochet du chiffonnier Fa ramasse... II est tombe, je vous le jure, en de vilaines mains. Heureusement ce sont des mains qui s'ouvrent quand elles voient quelque part de Tor k prendre.

Elle froissa fievreusement entre ses doigts les rubans de son chapeau. — Dites-moi bien vite tout ce que vous savez, repliqua-t-elle d'une voix fremissante.

II lui conta brievement son histoire, qu'elle ecouta en le regardant avec des yeux hagards. Elle Tinterrompait par des exclamations : — Ah! vraiment?... vous croyez?... c'6tait done bien vrai?

. 11 finit par lui dire : — Apres y avoir r&lechi, je crois que vous ferez bian de voir cet homme. II est indigne de vous approcher, devous parler... Que voulez-vous? la necessite... Au surplus il ne faut pas avoir peur de lui ; c'est un l&che. Et puis je ne serai pas loin, car pour rien au monde je ne consentirais... II sera bon de m'Scrife un mot que je puisse lui montrer, qui me fournisse un pr&exte pour Taccompagner. II est defiant. II importe que cette lettre so it adroitement tournee... De votre cote, vous affecterez de ne

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rieft croire que sur preuves, de n'admettre que les Evidences qui crev'ent les yeux. II faudra le mettre au pied du mur, Fobliger k produire son petit papier, et que vous sachiez enfln ce qu'ily a dedans... Peut-£tre, quoi qu'il en dise, ne s'agit-ii que de fadaises. En ce cas^ il s'en retournera d'ici avec sa.courte honte.

Pendant' que Joseph parlait, Marguerite etait en proie k de cruelles incertitudes. Son premier mouvement fut de repousser loin d'elle cette coupe qu'on portait k ses levres. Que sav&it-elle s'il n'y avait pas au fond Tun de ces poisons qui tuent? Cependant elle se disait aussi : — Ma situation pr6sente est un supplice auquel je ne pourrais r6sister longtemps. On m'offre un moyen d'en sortir. Si je parvenais k m'emparer du papier, k rendre k M. d'Ornis sa dignity, son repos perdu, je le forcerais d'abjurer ses monstrueux soupQons et de reconnaitre qui je suis. II a trait6 mes levres de menteuses ; il en croirait du moins mon action. Je ne lui demanderais pas de m'aimer, cela ne se peut ; mais la grandeur du service Tdbligerait k compter avec moi, k me faire une vie possible et supportable.

Elle prit son parti, et aux derniers mots que lui dit Joseph elle r6pondit d'une voix saccad6e : — Vous avez raison. Je vous ecrirai... Et puisje demanderai des preuves ; vous jugez bien que je ne puis m'en passer. . . II me faut des preuves ! . . . Ah ! ces preuves. . .

Une voix cria derri&re elle : — Les preuves de quoi?

Elle se retourna vivement et aperQUt M. d'Ornis, qui, ses mains dans ses poches, la regardait d'un air menacant.

Pendant que sa femme se promenait en voiture, il etait alle, selon sa coutume, courir a pied la campagne,

son fusil en bandouli&re. Comme il traversait un pre, apercevant de loin la cal&che arr^tee sur la route, et, curieux de savoir ce que signifiait cette halte, il s'etait d6tourn6 de son chemin. Le cocher venait de lui apprendre que madame avait mis pied a terre, que, ne la voyant pas revenir, l'inqutetudc l'avait pris, mais qu il n'avait os6 quitter ses chevaux, n'&ant passe personne k qui il p&t en confier la garde. Aussitdt M. d'Ornis avait gravi le tertre en trois sauts, et au bout du troisieme il avait ou'i ces mots : II me faut des preuves !

— Des preuves de quoi ? r6p6ta-t-il en promenant son regard de Marguerite k Joseph et de Joseph a Marguerite.

Elle recouvra sur-le-champ son sang-froid, et pour la premiere fois de sa vie elle mentit hardiment. C'est qu'il ne l'aimait pas et qu'elle ne pouvait plus l'aimer.

— Void un brave ouvrier, lui dit-elle du ton le plus calme , qui a pass6 douze ans chez nous. (Elle accentua ce nous.) On vient de le renvoyer pour une faute qu'il assure n*avoir pas commise. II est intelligent, honn<He, n'a pas d'autre defaut que de ne pas savoir toujours gouverner sa langue. II est venu me solliciter de plaider sa cause ; je lui ai promis que j'6crirais a mon pere, que je le prierais de me fournir la preuve que ce gargon a m6rit6 son renvoi. II me faut des preuves. Ne trouvez-vous pas, Roger , qu'il ne faut rien decider que preuves en main*?

Sur la foi de son experience, M. d'Ornis la jugeait incapable de mentir. II la crut k peu pres , ce qui ne TempGcha pas de toiser Joseph d'un oeil malveillant et hautain. — Comment vous appelez-vous ? lui dit-il brusquement.

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— Joseph Noirel, rSpondit Fouvrier apr&s avoir 1)6site s'il rGpondrait.

— Seigneur Joseph, si voiis avez fait tout expr&s le voyage d'Ornis pour venir demander une consultation k ma femme, elle vous coutera un peu cher et ne voua rapportera rien.

L'apparition subite de M. d'Ornis avait remue le coeur de Joseph de fond en comble. II n'Stait plus Fhomme de tout k Fheure, sa passion s 6tait soudain rallumee; il entendait au fond de son coeur des dfeirs et des col&res qui criaient, comme orient dans leur nid des aiglons et des hiboux qui demandent k manger. Sa premiere idee , qui en verite etait mSdiocrement raisonnable, fut de se jeter sur Marguerite et de Femporter dans ses bras, en s'ecriant : Qui oserait bien me la reprendre? — Heureusement elle le regardait, et ce regard le fit rentrer en lui-m6me. II r^pondit k M. d'Ornis : — J'avais esp6r6 que M 010 la comtesse... — II lui fut impossible d'achever sa phrase ; il ne pouvait prendre sur lui de parler k cet homme.

— On a toujours tort d'esperer, reprit M. d'Ornis en s'approchant de lui, et de ne pas se d6couvrir en parlant k un sup6rieur. — TEt d'un revers de main il lui fit voler en Fair sa casquette, qu'ii envoya tomber k dix pas de \k.

Joseph devint p&le comme la neige, et il ne s'en f&llutgu&re qu'il ne s'61anc&t tSte baiss6e sur M. d'Ornis. A grand'peine il r6ussit k se poss^der. Ses l&vres tremblaient, il frottait l'une contre l'autro ses mains crispSes; il disait ksonorgueil : — Tais-toi, ton heure n'est pas venue. — Marguerite avait couru apr&s la casquette ; elle la ramassa, la secoua, et, la pr6sentant k Joseph, elle lui dit : — C'est toujours une superiority

que de ne pas se fftcher. Comptez sur moi. J'6crirai demain k mon pere.

Tout k Theure elle avait menti k son man; en cet instant, pour la premiere fois, elle le bravait. Elle s'etonnait elle-mSme de son audace, du changement que sa destin6e commenQait d'operer dans son caractere. M. d'Ornis, lui aussi, paraissait 6tonn6. Deux minutes apres , Marguerite remontait en voitiire ; avant de fermer la portiere, elle fit signe k son mari qu'il y avait une place k cot6 d'elle.

— Je prefere marcher, repondit-il. Et s'adressant au cocher : — A l'avenir, lui dit-il sechement, qiiarid J6r6me ne sera pas libre, vous n'attellerez pas.

II laissa la voiture s' eloigner, puis il gravit dfe nouveau le tertre pour s'assurer que Joseph 6tait parti. L'homme k la casquette avait deja detail jusqu'a \a route; ilen suivait les contours, marchant k grands pas et entonnant k pleine tete une chanson guerrtere, qu'il interrompait par des accents rauques, aigus, pareils k des cris de geai ou d'Spervier. Ce chant et ces cris respiraient une joie sauvage, une esperance furieuse, la haine , la rage , la confusion d'une kme en tumulte qui ne pouvait se reconnaitre dans son desordre.

Joseph Noirel se presenta devaht son patron, le visage allonge, l'oreille basse, enhommequi rapporte de facheuses nouvelles. II raconta qu'il avait obtenu difficilement de la comtesse Marguerite la faveilr d'iine audience, et qu'a peine en 6tait-il venu au point de la

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question, elle S'6tait indign6e, lui avait donn6 le choix * de sortir aii plus vite par la potte bU paf la fenetre. . — Tu es un sot, lui dit M. Bertrand, tii n'as pas su t'y prendre. C'est egai, il ne faut pas desesperer sit6t. Les jeunes femmes ont Thumeur vive; elles s'indignent, s'effaroucheilt, ne vfculent rien entendre, apr&s quoi elles reflechissent, s'apprivoiseht et demaiident k causer. Je crains seulement que celle-ci ne eonte l'affaif e k son mafi, aiicfuel cas je te ttiets tout siir le dos, je te traite d'espion, d'intrigant, et je te chasse satis ftiis6rlcofde.

— Je me doutais bieri, lui repartit son ouvrier avec humeur, que c'etait \k tout ce que j'avais k gagiier.

Une semaine se passa, pendant laquelle il ne fut plus parle de rien. Le huiti&fne jotir, k l'heure du souper, le facteur remit tine lettre k Joseph. II Fouvrit k la hate, et son visage trahit qiielque Amotion. fit. Bertrand lui arracha le papier des mains sans c6remonie; heureusement c'Gtait une lettre ostensible. Elle 6tait congue en ces terines :

« J'ai 6crit pour solliciter votfe grS.ce. On m'a r6pondu que votre condiiite 6t£rit in justifiable, sans vouloir m'expliquer de quoi il s'agit. Vous vous 6tes ferm# k jamais une maison que vous devez tegrettef ; on y y avait eu pour vous des bontes que vous avez mal reconnties. J'en suis f&chSe. La reconnaissance est encore le meilleur des calculs, et mon perfc a raison : les ingrats finissent sur la pailld. Si vous Gtes k court d'argent, adressez-vous k moi. Je ne demande pas mieiix que de vous venii* en aide. Cependant il me semble qu'un ouvriet aussi habile que vous F6tes doit trouver facilement k se tirer d'affaire sans recourir a des moyens indigiies, satis trempei* dans de honteuses manoeuvres. Puis-je qualifier autrement la commission

dont vous aviez consenti k vous charger? Pour qui done me prend votre nouveau patron, qu'il me juge si prompte k m'Smouvoir? II pense apparemment que toutes les jeunes femmes sont cr6dules et jalouses. Vous auriez pu l'assurer que les personnes de ma famille n'ont pas l'esprit inquiet, que leur habitude est de ne croire que ce qu'elles voient. Je rougirais d'avoir pu me souvenir pendant un quart d'heure de la petite infamie qu'il vous avait prte de me glisser dans Toreille, et je serai heureuse de le lui dire k lui-meme, si jamais il passe k Ornis. Peut-6tre aimera-t-il mieux m'Scrire; en ce cas, je Tengagerais k contrefaire son 6criture, qui doit 6tre connue dans cette maison. »

— Seigneur Dieul s'6cria M. Bertrand en repliant la lettre, que les femmes sont un bizarre melange de finesse et de b6tise ! En voici une qui est femme de precautions. Eile a eu soin d'expSdier sa lettre d'Arnay-le-Duc, comme le prouve le timbre; elle ne Pa pas signGe, et probablement a-t-elle deguis£ son ecriture, ce qui me fait plaisir, car j'en conclus qu'elle a peur de son mari et ne lui dira rien. En revanche, cette personne si avis6e a la simplicity d'esperer que je m'en vais lui 6crire. Pour qui me prend- elle k son tour? Regie g6n6rale : ceux qui 6crivent sont des imbeciles. Ajoutez que madame n'est pas credule et ne s'inquifcte jamais, qu'elle rougirait de se souvenir plus d'un quart d'heure de certaines petites infamies, et il se trouve qu'il lui en souvient encore au bout de huit jours. G'est une innocente que ta Margot; on la mangerait k la croque-au-sel, et tu Tas aliunde d'un mot. Dieu m'envoie beaucoup de chalands de ce caract£re!... Ce qui est desagr6able, e'est qu'elle me laisse la peine de tout combiner, Theure et le lieu du ren-

dez-vous. Comment faire*? Je suis connu k Ornis comme le loup blanc.

— Tout ce que je vous demande, c'esl de ne pas m'y renvoyer ! repartit Joseph avec un geste d'effroi. On y est regu comme un chien, et nous avons notre petite fierte.

— Combien la vends-tu? lui repliqua son patron d'un air narquois. Petit, tu as d'heureuses dispositions ; mais tu as grand besoin qu'on se charge de te debourrer.

II s'Scoula encore une semaine. M. Bertrand esp6rait et attendait une nouvelle lettre de Marguerite, ^e voyant rien venir, il perdit patience et voulut lui faire 6crire par Joseph, qui s'y refusa en lui rep6tant son aphorisme : ceux qui Scrivent sont des imbeciles.

— Qu'as-tu k risquer? lui dit M. Bertrand.

— Certaines petites manoeuvres, r6pliqua-t-il, sont des cas pr6vus par la loi. Vous voulez me faire tirer les marrons du feu A vous la ch&taigne, k moi les gendarmes.

— Que tu es b6te avec tes gendarmes! Dis plutot que tu as peur des nasardes.

— Jen'ai peur de rien, rGpondit Joseph; mais je n'aime pas k faire le metier de dupe.

M. Bertrand luibattit froid toute la soir6e, et Joseph n'eut pas Tair de s'en soucier. Un seul point le pr6occupait : comment deciderait-il son patron k l'emmener avec lui k Ornis? M. Bertrand agitait le cas dans sa t6te et ne savait trop k quoi se r£soudre. On a beau ne pas se m6fier, on ne se fie tout k fait qu'k soim6me. Au moment oil Joseph se disposait k remonter dans sa soupente, il le pria de descendre chez lui le lendemain matin vers cinq heures. — Nous aurons peut-6tre k causer, lui dit-il.

II etait encore nuit close quand Joseph, qui n'avait gufere dormi, entendit M. Bertrand remuer dans sa chambre, sortir de son apparteinent et bient6t y rentrer. A quatre heures et demie, il descendit, et, entrant brusquement dans la chambre k coucher de son patron, il le surprit occupy de ses preparatife de depart. Une grande armoire en fer scellee dans la muraille et munie de cacbettes et d'une serrure Ficbet perfectionnee etait entr'ouverte; il y avait sur une table un gros portefeuille en cuir qui fermait a ele. M. Bertrand fit disparaitre le portefeuille dans la poche de son habit, qu'il boutonna precipitamment. — Entre-t-on ainsi chez les gens? s'ecria-t-il d'un ton bourru. Que viens-tu faire ici? II n'est pas cinq heures.

— Est-ce que je vous derange? lui dit Joseph. Si vous voulez que je vous aide dans vos pr6paratife...

— Quels pr6paratifs?

— Vous avez l'air d'un homme qui part; ce n'est pas difficile h voir... Eh bien! la, franchement, monsieur Bertrand, vous feriez mieux de n'y pas aller.

— De ne pas aller oil, inutile faiseur dembarras?

— Mon Dieu ! ce que je vous en dis, c'est pour 1 acquit de ma conscience, car vous sentez qu'apres tout cela m'est bien 6gal. Votre peau est k vous, et vous en pouvez disposer h votre guise ; cependant, si j'eteis Si votre place, je craindrais les surprises. Je ne sais trop ce qu'il peut y avoir dans ce gros portefeuille que vous venez de fourrer dans votre poche, et je n'ai cure de le savoir : ce ne sont pas mes affaires; mais, voyez-vous , la comtesse Marguerite est une fine mouche, et cette nuit il m'est venu un soupgon... Que diriez-vous si elle avait mis son mari dans le secret et si lui-meme avait dicte lalettre de l'autre jour? Dame! il faut tout prevoir. Etes-vous bien sur qu'on ne vous

DE JOSEPH NOIREI, 263

attire pas dans un traquenard? Vous arrivez Ik-bas, on vous assigne un rendez-vous, et tout k coup surgissent trois grands laquais embusqu6s qui vous bappent au collet, vous fouillent, vous devalisent... Le renard comptait manger la poule, et c'est la poule qui prend le renard... Croyez-moi, monsieur Bertrand, n'y allez pas I

M. Bertrand devint soucieux ; il s'assit k califourchon sur une chaise etposa ses coudessur le dossier. — II n'y a rien dans mon portefeuille, repondit-il apr&s un silence, que des m6moires acquittes et deux ou trois billets de banque.

L'air n'6tait pas d'accord avec la chanson, et Joseph savait ce qu'il voulait savoir. — Oh! bien, reprit-il nonchalemment, si vous n'avez pas autre chose en portefeuille, qu'iriez-vous faire k Ornis?... Margot est une Mirion, et jamais les Mirion n'ont achete chat en poche.

M. Bertrand regarda quelque temps ses ongles sans sonner mot. Le fantome des trois grands laquais 6voques par Joseph le rendait r6veur. Gependant plus il r£fl6chissait, plus la supposition de son ouvrier lui paraissait invraisemblable. Lalettre de Marguerite excluait l'id6e d'un complot; il Tavait gardee dans son secretaire, il Ten tira et la relut. — Tu as la rage de chercher midi a quatorze heures, dit-il k Joseph. Quand on veut attirer les gens dans une ratiere, on Tamorce. Relis cette lettre. Ne comprends-tu pas que Margot a tout k la fois envie et peur de me voir? Elle aimerait mieux que je prisse le parti d'ecrire. Done tu es un peureux, et tu t* amuses mal k propos k m'inquteter.

Joseph rSpliqua, ergota, mais finit par passer condamnation. -— Voici ma conclusion, lui dit M. Ber-

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DE JOSEPH NOIREL 265

mais que je lui demandeun sou de trop, ellemepriera (Taller m'assurer s'il y a des lettres de change dans la lune. Et puis sais-tu ce qui arrivera? Elle se mettra peut-6tre a pleurnicher, et j'ai le coeur tendre. Je me connais : quand je vpis pleurer une femme, c'est plus fort que moi, je m'attendris. . Tu verras que je lui donnerai pour un merci mon petit papier.

Les attendrissements de M. Bertrand ! Si une pieuvre avait parle a Joseph de ses acces de sensibilite il Yen aurait crue plus aisement. II tint bon. La discussion fut vive; le brocanteur dut se rendre, et bien qu'il n'aimat pas a ecrire, il consentit a signer un billet ainsi congu : — « M. Bertrand s'engage a payer la somme de deux mille francs a son ouvrier Joseph Noirel, quand celui-ci se serafidelement acquittedu travail dont il s'est charge. » — Joseph feignit de ne trouver rien a redire Ix la forme et a la redaction de ce billet que son patron lui prSsenta en disant : ^— Es-tu content? Tu faisais la petite bouche parce qu'on te taillait les morceaux trop courts. En voici un qui pourrait bien te donner une indigestion.

II ne prit que le temps de donner quelques instructions h ses garQons de magasin, et on s'achemina vers la gare de Vaise. A six heures et demie le train s'ebranla , k dix heures nos voyageurs arrivaient h Beaune. lis monterent dans une voiture ferm6e qui les transporta grand train jusqu'au Rousset, hameau situe h vingt minutes d Ornis. M. Bertrand descendit & Tauberge, oil il se mit en devoir de diner. — Leste* * en route, dit-ii h Joseph. Mon principe est de mener les affaires tambour battant.

Joseph partit comme un trait et atteignit bient6t les premieres maisons d' Ornis, qu'il evita de traverser. II gagna par un dStour le petit bois ou trois ans aupa-

trand en se levant : qui ne risque rien n'a rien; seulement, pour plus destirete, jet'emm&nejtu me serviras de courrier et d'eclaireur.

— Grand merci ! s ecria Joseph en faisant mine de gagner la porte. Ornis n'est point un lieu qui me revienne, et nous avons, nous autres, l'humeur casani6re.

M. Bertrandluibarrale passage, leramena de force au milieu de la chambre. — Voilk, ma parole, un singulier compagnon. S'agit-il de prendre, il est toujours pr6t, et des deux mains encore; on ne vit jamais pareil appGtit; mais ne lui demandez pas de se remuer. Monsieur vous alleguera sa petite fierte qui appr6hende les rebuffades, .sa petite conscience qui a peur des gendarmes, et ses longues oreilles qui fuient les aventures ; il craint toujours de les y laisser. Sacrebleu! tu aimes les sinecures, toi, et que le bien te vienne en dormant!... Ecoute, gargon, ta fierte, ta conscience, tes oreilles, je t'achete le tout en bloc. Gombien t'en faut-il?

Joseph le regarda dans les yeux comme pour s'assurer qu'il&aitdans son serieux. — Deux mille francs, dit-il d'une voix emue, et je suis votre homme.

M. Bertrand fit un geste d epouvante : — As-tu perdu la t6te? Deux mille francs! Ou les prendrais-je?

— Vous esperez que Taffaire vous en rapportera cinq cent mille, repartit Joseph.

— Ginq cent mille Hards... et encore serais-je heuroux si je les tenais. Tu ne connais pas ton stecle, les pattos de mouche sont en baisse et l'honneur aussi ; on ne les rach^te plus qu'au prix marchand. D'ailleurs tu t'exageres Timportance de mon petit papier. Je le sorfaisais l'autre jour ; pure vanit6 de collectionneur ! Sans doute Margot sera bien aise de me le reprendre ;

DE JOSEPH NOIREL 265

mais que je lui demande un soude trop, ellemepriera d'aller m'assurer s'il y a des lettres de change dans la lune. Et puis sais-tu ce qui arrivera? Elle se mettra peut-6tre a pleurnicher, et j'ai le coeur tendre. Je me connais : quand je vpis pleurer une femme, c'est plus fort que moi, je m'attendris. . Tu verras que je lui donnerai pour un merci mon petit papier.

Les attendrissements de M. Bertrand ! Si une pieuvre avait parte a Joseph de ses acces de sensibilite, il Ten aurait crue plus ais6ment. II tint bon. La discussion fut vive; le brocanteur dut se rendre, et bien qu'il n'aimat pas a 6crire, il consentit a signer un billet ainsi congu : — « M. Bertrand s'engage a payer la somme de deux mille francs a son ouvrier Joseph Noirel, quand celui-ci se serafidelement acquittedu travail dont il s'est charge. » — Joseph feignit de ne trouver ricn a redire a la forme et a la redaction de ce billet, que son patron lui pr6senta en disant : — Es-tu content? Tu faisais la petite bouche parce qu'on te taillait les morceaux trop courts. En voici un qui pourrait bien te donner une indigestion.

II ne prit que le temps de donner quelques instructions a ses gargons de magasin, et on s'acherhina vers la gare de Vaise. A six heures et demie le train s'ebranla , a dix heures nos voyageurs arrivaient a Beaune. lis monterent dans une voiture ferm6e, qui les transporta grand train jusqu'au Rousset, hameau situ6 a vingt minutes d Ornis. M. Bertrand descendit a Tauberge, oil il se mit en devoir de diner. — Leste, en route, dit-il a Joseph. Mon principe est de mener les affaires tambour battant.

Joseph partit comme un trait et atteignit bient6t les premieres maisons dOrnis, qu'il 6vita de traverser. II gagna par un detour le petit bois ou trois ans aupa-

266 LA flEVANCHE

ravant avait 6t6 assassin^ le marquis de Raoux. II y r6da quelque temps, Foeil aux aguets, dans l'esperance que Marguerite paraltrait peut-6tre dans le pare, et qu il pourrait se glisser aupr&s d'elle sans 6tre vu. II attendit en vain. Le soir approchait; il avait neige k gros flocons la nuit et le jour pr6c6dents, et, le ciel s'etant d6couvert, le froid 6tait vif ; les allees du pare n'avaient pas encore 6t6 dSblayees, il 6tait peu probable que Marguerite fCit d'humeur k s'y promener. Joseph retourna sur ses pas; il n'avait d 1 autre parti k prendre que d'entrer dans le chateau et d'y entrer par la porte.

Malheureusement cette porte avait un portier, lequel, au moment oil Joseph arriyait en vue de la grille, s'avanga sur le seuil de sa loge. Avisant dans' la cour J6r6me qui balayait la neige du perron : Est-il vrai, lui cria-t-il, que M. le comte ne reviendra pas diner?

— II dine chez le marquis du Rozan, repondit l'autre; il ne rentrera pas avant onze heures ou minuit.

Cette nouvelle causa un sensible plaisir k Joseph , dont le front s'Gclaircit. — Tiens! reprit le vieux concierge en humant une prise de tabac, M. le comte est done au mieux avec le marquis?

— II lui vend son moulin. lis passeront l'acte ce soir.

— Son moulin! Vous verrez que Tan prochain ii vendra son pare. Qu'est-ce qui lui prend, mon Dieu !

Le brave homme resta un instant pensif, le front bas, aussi sombre qu'Hamlet quand il s'ecriait : « Le temps est sortidesgonds. » Comme il regagn ait sa loge, il se rencontra nez k nez avec Joseph, qui venait de franchir la grille. — Ou allez-vous? que voulez-vous? v lui cria-t-il.

— M. le comte d'Ornis est-il chez lui? demanda Joseph.

DE JOSEPH NOIREL 267

— 1} est sorti. Si vous avez a lui parler, repassez demain.

— Oh! demain... C'est aujourd'hui que je voudrais le voir. Et M rae la comtesse, est elle sortie?

— Groyez-vous que M me la comtesse regoive ainsi le premier venu ?

— Je ne suis pas le premier venu ; elle me connait bien. Elle m'a promis que, si jamais je me trouvais dans l'embarras...

— On ne regoitpaslesmendiantsici. Allez-vous-en.

— Vous &tes bien dijr au pauvre monde ! reprit Joseph. Madame est meilleure que vous. Avant de me renvoyer, pr6venez-la que je demande k la voir.

Parlant ainsi, de pas en pas, malgre les resistances du concierge, il s'etait avanc6 jusqu'au milieu de la cour.

— Comment vous appelez-vous? reprit le concierge,

— Joseph Noirel.

— \o\\k qui se trouve bien. M. le comte m'a dit, il y a huit jours, que, si un nomme Joseph Noirel se presentait ici, je devais lui fermer ma porte au nez. Gagne au pied, mon gargon.

— Attendez done, je connais cet oiseau-l&, fit Jerdme en s'approchant son balai k la main. Parbleu ! oui. II 6tait venu un jour roder dans lc pare, h telles enseignes qu'en traversant la cour il a rencontre M. Bertrand, dont le grand danois lui a chatouille le gras des jambes. II parait que les chiens ne raiment pas. D6tachons Diane, et nous verrons beau jeu.

— Racailles que vous 6tes ! s'6cria Joseph Si pleine t6te dans Tespoir que les Eclats de sa voix attireraient Marguerite k sa fentoe ; je vous mets tous au defi, vous, votre balai et vos chiens.

II avait Tair si r6solu que le concierge et Jerdme hesit&rent k coramencer l'attaque. lis s encourageaient Tun l'autre du regard, chacun d'eux laissant k son compare Thonneur de donner Tassaut. Tout a coup un claquement de fouet retentit sous le passage voute qui conduisait k la grille, et une voix cria : La porte! — On y va, r6pondit le concierge, qui se precipita pour ouvrir.

L'instant d'apres, la voiture roulait dans la cour ; elle contenait la comtesse douairiere, qui avait etnprunte les chevaux de sa bru pour aller faire une visite dans le voisinage. Quelque mouche les avait piques ; au lieu de s'arreter devant le perron, ils le depasserent, et le cocher eut grand'peine k les faire reculer; ils piaflaient, se cabraient. M me d'Ornis, qui s'inqutetait facilement, poussa un cri d'effroi et pencha la tete k la porti&re. *

Sur ces entrefaites, Marguerite, qui avait entendu le bruit de la querelle, parut au haut du perron. En arrivant sous la marquise , elle apergut Joseph ; de surprise et demotion, elle rougit jusqu'au blanc des yeux. M me d'Ornis s'avisa de son trouble ; faisant signe a Jefrdme d'approcher : — Qui est Qet homme? lui demanda-t-elle. La douairiere n'aVait pas eu le temps d'achever sa question, que Joseph, gravissant les dix marches du perron et mettant chapeau bas : — Madame la comtesse se rappelle-t-elle la promesse qu'elle a bien voulu me faire ? dit-il k haute voix a Marguerite. — II ajouta tout bas, dun ton bref, en remuant k peine les levres : — L'homme est ici; ou et quand voulez-vous le voir?

Marguerite frissonna. Elle detournales yeux et contempla pendant deux ou trois secondes le soleil qui allait disparaitre de l'horizon, un vrai soleil d'hiver,

DE JOSEPH NOIREL 269

sans rayons, aux contours cernSs, pareil a un enorme pain k cacheter et rouge comme du sang; puis, se retournant vers Joseph, elle murmura entre ses dents :

— Ce soir, k neuf heures, dans Torangerie.

— §i vous aviez besoin de moi, lui dit Joseph sur le ra6me ton, vous frapperiez des mains... Et maintenant, chassez-moi et fdchez-vous.

Au mtoie instant M™ d'Ornis, qui venait de mettre pied k terre, s'ecria en regardant fixement sa bru :

— Eh bien ! ma belle, de quoi s'agit-il? — Elle n'avait rien entendu, mais ce qu'elie voyait lHntriguait.

— II s'agit, madame; repartit Marguerite, dun gar- Qon peu sense qui s'est d6goiit6 de sonbonheur et qui s'en repent. — Et s'adressant k Joseph : — Je vous r6pfcte qu'apres les informations que j'ai regues, je ne peux, je ne veux rien fahre pour vous. Vous avez des bras et des jambes ; travaillez, tirez-vous d'affaire.

— Cependant, madame,... r6pondit Joseph.

— II n'y a pas de cependant, interrompit-elle en elevant la voix. Ten suis pour ce que j'ai dit.

Joseph la salua jusqu'k terre avec une humility ironique et insolente. — Je remercie madame la comtesse, dit-il, de toutes les bont6s qu'elie a pour moi.

— Et St ces mots, pirouettant sur ses talons, il partit k grands pas, pendant que M m * d'Ornis disait k sa bru :

— Vous 6tes bien dure, ma mie.

— Vous trouvez, madame ?

— Je me laisse prendre k la figure ; celle de ce gargon est intSressante.

— Gette figure exprimait tout k l'heure une rare insolence, rSpliqua froidement Marguerite, et cela dit, elle regagna son appartement.

Avant de retourner aupr&s de son patron, Joseph s'arrfeta quelques minutes sur Tesplanade qui prece-

dait la grille du chateau, et il promena de lous les cotes ses regards pour d6couvrir Torangerie qui 6tait le lieu du rendez-vous. II Tapergut k Tun des coins d'un jardin potager enclos de raurs, qui occupait le fond d'un foss6 et formait un angle saillant devant Tune des faces du chateau, h Topposite du pare. II lui parut qu'on y pouvait p6netrer sans trop de difficult^ par 1' escalade des murs; degrades, ecrStes, ils offraient des br^ches praticables. Adossee h Tun dfe ces murs, Torangerie 6tait uhe ancienne serre dhinoise, qui ne renfermait plus que deux ou trois orahgef s en caisste languissants et malingres. A quelques pas de \k s'ouvrait, abritee par un petit porche en tambour, une porte rustique, laquelle communiquait par un escalier h vis avec i'appartement de Marguerite, dont les fen&tres donnaient siir cetriste jardin. On ne le cultivait plus depuis quelques ann6es, et it n'Stait pas besoin de le garder, n'offrant rien qui ptit tenter les maraudeurs. Joseph en fit ie tour exterieur quand la nuit fut tombee, et s'assura qu'une des breches etait facile k enjamber. Ayant acheve cette reconnaissance, il repartit pour le Rousset, oil il trouva M. Bertrand aux prises avec une bouteille de vin de Voliiey qui le mettait en gaiete. C'etait son habitude de boire quelques rasades avant de courir une aventure.

A huit heures et demie, le patron et son ouvrier arrivaient en vue du chateau d'Ornis. lis quitterent la route, en gravirent le talus, travers&rent uhe pelouse plantee de tilleuls ; au bout de la peioiise, ils trouverent la breche que Joseph avait jugee praticable. La lune brillait d'un vif eclat dans le ciel eiitiereinfcnt decouvert et faisait 6tinceler la heige du jardin, durcie par le froid. Heureusemeht les branches maltfesses et les rameaux eritrelaces des till&uls decoiipstleiit dans

DE JOSEPH NOIKEL 274

cette blancheur un lacis d'ombre qui protSgeait contre le regard la br&che et Torangerie. — II est bien convenu, dit M. Bertrand h son ouvrier, que tu resteras ici, que tu feras bonne garde, et que, si tu aper- • Qois quelque chose de suspect, tu pousseras un hotement de chouette.

— (Test entendu, lui repondit Joseph.

— A vrai dire, apres ce que tu m'as conte, je ne crains plus rien. Il me parait demontre que notre jeune comtesse n'a mis personne dans son secret. Grois-tu encore par hasard a ces trois laquais dont tu me faisais fete ce matin ?

— M. d'Ornis n'en a qu'un, qui est une mazette ; mais qu'ils y viennent, les trois laquais ! Je ne sais pas ce que j'ai ce soir, je me sens de force & massacrer dix hommes.

— Ne dis pas de sottises, reprit M. Bertrand. Ton premier devoir est de ne massacrer personne. Si contre toute attente il survenait tout k Theure quelque f&cheux, tu tiendrais le trouble-fete en respect pour me donner le temps de dSguerpir ; tu te debattrais pour la forme et tu te laisserais pincer. On ne trouverait sur toi ni armes ni rien ; tu leur ferais une histoire, tu leur dirais que tu es amoureux de Margot, que tu 6tais venu r6der au pied de sa tourelle, que tu aurais bien voulu grimper jusqu'k sa fenetre pour apercevoir le bout de sa cornette. On ne coffre pas les gens pour si peu ; tu on seras quitte pour quelques bourrades, et, des que tu seras de retour h Lyon, je mettrai sur tes blessures certain onguent tres-onctueiix qui te gu&ira comme par enchantement. Tu sais ce que je veux dire '?

— Bien, bien, repartit Joseph ; seulement lorsque vous serez dans rorang6rie, ne faites pas trop durer

la conversation. Le froid est peroant, et je n'ai pas de pelisse comme vous.

— Es tu frileux 1 N'as-tu pas ta gourde et tes esp6rahces pour te tenir au chaud?

Neuf heures sonn&rent k Thorloge du chateau. — Voilk Theure du berger, dit M. Bertrand, et comme Joseph pressait un papier sur ses l&vres : — Que faistu \k ? lui demanda-t-il.

— Je baise le billet que vous m'avez signe ce matin, repondit Joseph.

— II est, gtonnant, pensa M. Bertrand, qu'un jocrisse pareil raccommode si bien les bahuts. — Et, se laissant couler le long de la br&che, il gagna 1' entree de la serre, oil il sintroduisit & pas de loup et dont ses yeux fouillerent le mysterieux clair-obscur.

Dix minutes se pass&rent. Joseph attendait, le coeur emu, retenant son souffle, le regard attache sur le petit porche. Enfin il crut oui'r le faible grincement d'un gond, et il vit une ombre encapuchonn£e glisser entre les piliers de l'auvent. Elle parut h6siter avant de se hasarder dans un carr6 de neige oil la lune donnait ; puis elle s'avanga en courant, s'arrSta de nouveau, reprit sa course et disparut dans Torangerie. Aussit6t Joseph quitta son poste d'observation. II descendit dans le jardin et s'achemina sur la pointe des pieds le long de Tetroit couloir qui regnait entre la serre et la muraille. S'6tant dirig6 avec les plus grandes precautions vers une encoignure d'oii partait un vague murmure de voix, il s embusqua et s accroupit derriere tine claie qui 6tait restSe accrochSe au vitrage et qui le masquait. II ne pouvait rien voir ; mais un carreau brise lui permettait d'entendre.

En apercevant M. Bertrand dans la serre, Margue-

DE JOSEPH NOIREL 273

rite avait tremble de tout son corps. Le brocanteur la salua d'un air respectueux, presque galant. — Vous etes 6mue, madame la comtesse, lui dit-il ; ne craignez rien.

Elle se redressa : — De quoi done aurais-je peur? \

Vous avez un marchG k me proposer. Quel est-il? 'i

— N'intervertissons pas les roles, reprit-il. Vous : m'avez temoigne le desir de me voir, et un desir ex- "\ prime par une bouche si charmante m'est sacre. Je ] n'ai rien k vous proposer ; mais vous avez, je crois, \ quelque chose k me demander.

Elle Tecrasa d'un regard de mepris. — Faites-moi gr&ce de vos subtilites , repondit-elle- d'une voix sourde, mais ferme. Vous avez eu soin de me faire dire que vous possediez un papier compromettant pour M. d'Ornis, et vous avez pens6 que j'attacherais peut-etre quelque prix k ce papier, que je serais dispos6e k vous l'acheter. II faut d'abord que je sache ce qu'il vaut. H&tez-vous de me l'apprendre. Je serais d6solee de rester ici deux secondes de plus que cela n'est strictement ndcessaire dans votre interfit et dans le mien.

— Vous 6tes bien press6e, madame. Ce papier, je dois vous expliquer d'abord comment il se trouve en ma possession. C'est une surety dontje me suis nanti, . et tant qu'il sera dans mes mains, il. ne sera dangereux pour personne.

— Mon Dieu! interrompit-elle, a quoi perdez-vous votre temps et le mien ?

— G'est que je desire vous faire comprendre... Nous sommes tous mortels. Si demain j'6tais pris d'un coup de sang, et qu'on d6couvrit ce maudit chiffon dans mon bureau, ah I madame la comtesse, cette dScouverte aurait des consequences terribles pour M. d'Or-

nis et pour vous. Vous m'entendez, je ne tiens pas a m'en d6faire ; mais je pense a Tavenir. Qui me repond que mes h6ritiers seront aussi scrupuleux que moi?

— Ce serait trop leur demander, dit-elle avec une impatience croissante. Que de phrases ! Gonvenez que vous vous moquez de moi, et que votre papier ne vaut pas deux liards.

Elle se sentait un peu rassur6e par les circonlocutions et J 1 air embarrass^ de M. Bertrand. Elle oubliait que c'est un 6gal embarras ne n'avoir rien a dire ou d'avoir trop a dire. Goinme elle faisait un pas du cote de la porte, il etendit le bras pour la retenir. — Ne me touchez point! s'Scria-t-elle en secouant la manche de son mantelet pour en effacer Tempreinte de ce bras et de cette main.

M. Bertrand Stait sujet a des coteres ; si les mepris letouchaient peu, il ne pouvait admeltre qu'on vilipendat sa marchandise, et dans ce cas-ci il avait quelque raison de s'indigner : les pattes de mouche qu'il avait en poche 6taient plus authentiques que ses Perugins. — Mon petit papier vaut deux liards! s'ecriat*il en roulant des yeux terribles... Apprenez, madame, qu'il y a trois ans j'avais besoin de cinquante mille francs ; j'avais une echeance ; ma caisse etait vide. Je me dis : Allons trouver M. le comte d'Ornis ; il m'avancerala somme, tout ou partie* II me connait, il sait que le placement est sur, et que celui qui nous

a fabriquGs, nous autres, n'a pas plaint l'6toffe

M. d'Ornis s'etait lev6 ce jour-la sous une facheuse Stoile. II me refusa tout net, madame, et en v6rit6 il y mit peu de formes. Quelques heures plus tard, il me les offrait a genoux, ces cinquante mille francs, et il me suppliait de les accepter... Madame la comtesse,

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dans quelques instants vous m'offrirez non pas cinquante mille, mais quatre cent mille francs de mon petit papier.

Elle haussa les 6paules, et, croisant les bras, eile , attendit. Bien qu'elle Ven cachet, elle avait un peu perdu de son assurance ; Tinqutetude la gagnait. — II faut que je vous raconte ce qui s'etait passe, reprit-il, etpourquoi votre mari se ravisa. Tres mortifie de son refus, je tournai mes pas ailleurs. Je trouvai partout porte close, je me morfondis. II n'y a rien de tel que de noyer ses soucis ; a la nuit, j'entrai au cabaret. II etait onze heures et demie quand j'enfilai, pour revenir h Ornis? une traverse ou Ton ne passe gu&re. La lune eclairait. J'etais au milieu du petit bois.... Vous le connaissez, ce petit bois qui sert de bordure a votre pare... Tout k coup j'entends un cri, suivi d'un bruit sourd. Le cri ressemblait au cri d'un oiseau de nuit ; mais le bruit ressemblait au bruit d'un corps

qui s'affaisse et qui tombe Je double le pas, j'aper-

gois au milieu de la passerelle que vous savez deux hommes couches Tun sur Tautre. Gelui qui etait dessous etait mort ; Tautre se tenait coll6 h hii , front contre front, et regardait avec 6pouvante ce qu'il avait fait. II tenait encore dans sa main droite le manche d'un couteau de chasse ; on ne voyait plus la lame, et pour cause... Je crus d'abord qu'il etait mort, lui aussi, tant il 6tait immobile. Je m'approchai de lui, je lui pris le bras. II se redressa, comme si, ses jambes avaient fait ressort, et il bondit &ur ses pieds ; puis il me regarda, il avait les yeux d'un braque ou d'un fou... II tenait toujours son couteau, qu'il leva en Tair, et je dois dire ceci, madame, il chercha tr£s-s6rieusement & s'en percer le coeur; mais j'etais Ik, je parvins k lui arracher son arnie, dont il me fit en se

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