I- A REVANCHE
debattant une estafilade a la main... Quand on veut se tuer, madame, il faut y reussir du premier coup ; autrement on reflechit, on Vaisonne, on se decide a vivre. Voila ce qui arriva precisement a l'homme
dont je vousparle. Vingt minutes plus tard, il m'avait emmen6 chez lui. A vrai dir£, celui qui avait emmene lautre, c'&ait moi ; ses jambes ployaient comme des roseaux. Personne ne nous vit entrer. II avait l'habitude de boire et de jouer avec un ami jusqu'au petit jour dans un cabinet qui avait une sortie de plain-pied sur le pare, et passe onze heures tous ses gens s'allaient coucher. . . A ce propos, je vousdirai que Thomme qu'il venait de tuer, e'etait cet ami... Doric il m'oflfrit, me supplia d' accepter les cinquante mille francs qu'il m'avait refuses le matin. De mon cote, notez le point, jelepriaiavec quelque instance de me d61ivrer un petit certificat qui me garantit contre les erreurs de la justice. Elle est si sujette a caution, la justice ! On m'avait vu, en sortant du cabaret, prendre le chemin du bois, et rappelez-vous cette estafilade que j'avais attrapee a la main. II en faut moins pour perdre un innocent ; la vertu attire le malheur comme le miel attire les mouches... Madame, ce fut a son corps defendant que le fou qui venait d'en tuer un autre me deli vra le billet que je lui demandais. Et voyez un peu quel bonhomme je suis ! Si la justice m'avait impute le meurtre, je crois qu'au hasard de ma vie je n'aurais pu me resoudre a faire usage de mon certificat; mais un si grand combat de conscience me fut 6pargne. II se trouva qu'un rodeur de nuit, une fagon de bohemien, vint a passer dans le bois une heure ou deux apres le crime. Get imbecile detroussa le cadavre qui etait »est6 sur la passerelle, lui prit sa montre, ses bijoux et son argent. Ceci, madame la comtesse, est un
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accident tres-f&cheux ; cay des le lendemain le pauvre diable... * .
La parole expira sur ses levres. II avait fait son recit, tourn£ vers la muraille et comme s'ileut parle a la cantonade ; enfin la curiosity lui 6tait venue de savoir quel effet produisait son histoire. II se retourna vers Marguerite et recula d'un pas. II lui parut que ce qu'il avait devant lui, ce n'6tait pas une femme, que c'6tait un visage de marbre, une statue en pierre, et cette statue 6tait d'autant plus strange qu'elle avait deux grands yeux fixes dont le regard semblait sortir d'un ablme et revoir le monde avec Gtonnement, comme apres une longue absence. Marguerite avait eprouve un frisson d'horreur ; pareille h une houle grossissante, cette horreur avait monte de son coeur a son cerveau, et sa tete s'etait perdue. Ses oreilles ecoutaient , ne laissaient rien ecbapper ; mais son ame epouvantee s'6tait enfuie, elle ne la pouvait faire revenir. Et soudain elle se trtiuva transports k Mon- Plaisir. C'etait le matin, le printemps chantait au fond d'un bois ; elle se promenait parmi ses rosiers, et sa tante Amarante lui disait : — Baisse-toi, petite, que je mette cette rose dans tes cheveux. — Une voix l'appela ; elle leva la t6te, et 1'oncle Benjamin lui cria de sa fenStre : — Oh ! la belle fille, et heureuse autant que belle ! — Taisez-vous, lui r6pondit-elle, vous ne savez pas tout. — A ces,mots, elle decouvrit qu'elle n*6tait pas h Mon-Plaisir,qu'onravaitenferm6e dans une caverne humide et sombre, dont le silence lugubre Stait interrompu par le suintement d'une eau noire qui ruisselait de la votite et lui tombait goutte & goutte dansToreille. Alors, M. Bertrand ayant cess6de parler, elle se r6veilla brusquement, elle s'apergut que c'etait la nuit, qu'il y avait devant elle un jardin
plein da neige qu'eclairait la lune, qu'elle se trouvait dans une serre, qu'elle n'y 6tait pas seule, qu'un homme lui parlait, et que cet homme venait de lui apprendre que le comte d'Ornis etait un assassin.
Elle rabatlit violemment son capuchon sur ses £paules, et, promenant ses ongles dans ses cheveux : — Vous mentez ! s'ecria-t-elle. Vous etes un infame iraposteur ! II n'y a pas un mat de verite dans ce que vous dites. Vous imaginez-vous par hasard que je vous croie? Mon Dieu ! que vos inventions sont maladroites ! Ne savez-vous done pas que le marquis de Raoux 6tait le plus cher camarade, la meilleure amitie du comte d'Ornis ?
— Que s'etait-il passe entre eux? reprit M. Bertrand. Je n'en sais rien. Je suis un homme discret, je n'ai pas questions M. d'Ornis ; mais que vous semble maintenant de mon petit papier, madame la comtesse ? Pour le ravoir votre mari donnerait son bras droit? qu'il le regoive de votre belle main, il sera votre tres-humble esclave pendant le reste de vos jours, vous le menerez h la baguette.
— Ah! oui, ce papier I s'ecria-t-elle. Vous parliez tantot d'un papier. Est-ce qullexiste, ce papier? Vous ne pourriez pas me le montrer... Je vous mets au d6fi de me le montrer.. . Vous avez peur de moi, vous savez que je me connais en Ventures.
Et changeant de voix et de visage, du ton plaintif, caressant, d'un enfant qui mendie un joujou : — II faut que je le voie. Vous ne pouvez me refuser de le voir. Je me sens mourir... Je vous en supplie, montrez-le-moi.
— Dites-moi d'abord combien vous l'estimez, repondit-il d'un air triomphant.
— Que sais-je? un million, toute une fortune;...
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mais vous savez bien qu'il n est pas de sa main. Montrez-le-moi, ou je dirai partout que c'est un faux, et rjue vous etes un faussaire.
En parlant ainsi, elle se cramponnait au vetement et au bras de cet homme dont elle avait fui le contact comme une souillure. Elle n'avait plus qu'une id6e, qu'une passion, le besoin de voir et de savoir, une fievre de curiosity, le d6sir haletaAt d'acqu6rir l'horrible certitude de son irtalheur.
II lui prit les deux mains dans sa main droite, qui les serrait comme un etau, et l'entraina vers un vitrage oil penetrait un rayon de lune. Elle le laissa faire, elle l'aurait suivi au bout du monde. Sans l&cher prise, se baissant, il plongea sa main gauche dans l'interieur d'une de ses bottes a l'ecuyere, et d'une pochette pratiquee dans la doublure de la tige il tira un papier qu'il leva en Tair. Elle avangait la t6te, et ses yeux devoraient le papier, li le d6plia d'un coup de pouce; elle lut ces mots d'une ecriture mal assuree : « C'est moi qui, dans la nuit du 26 fevrier 1867, ai tue le marquis de Raoux. — Roger, comte d'Ornis. y>
En ce moment, M. Bertrand crut entendre le long d'une des faces laterales de l'orangerie un" fr61ement qui lui parut suspect. II tressaiilit, abandonna les mains de Marguerite, serra pr6cipitamment le billet dans sa cachette, puis il sonda du regard le fond obscur de la serre, pr^tant Toreille, la main droite fourr6e dans la poche de sa pelisse, taquinant de son pouce le chien d'un pistolet dont il s'6tait muni h tout evenement. II se rassurabientot. — C'Stait une fausse alerte, madame, murmura-t-il.
II s'apereut qu'il parlait dans le vide; Marguerite avait disparu comme un fant6me. II Vattendit quelques minutes, — Ce qu'on ne dit pas, onl'ecrit, pensa-
t-il. II parait qu'elle aime mieux ecrire. — Et, sortant de la serre avec precaution, il se dirigea vers la br&che, oil il retrouva, debout et immobile comme un homme qui fait le guet, le roi des Josons, lequel lui tendit le bras pour raider k gravir la muraille Quand il fut en haut : — Gargon, dit il, passe-moi ta gourde, j'ai la langue seche. — II vida d'un trait la gourde jusqu'aux trois quarts. — Qa, d6talons, ajouta-t-il. Je connais une traverse qui nous fgra gagner une demiheure, et nous ne courrons pas le risque de rencontrer le comte d'Ornis revenant de chez son marquis.
Dix minutes plus tard, le maitre et l'ouvrier cheminaient le long d'un sentier montant qui serpentait au milieu d'un taillis. On n'y pouvait passer deux de front ; le maitre marchait devant en gesticulant avec son bftton, Joseph lesuivait en sifflant. Si lebrocanteur avait pu deviner ce que signiflait ce sifflement, il etit 6te moins tranquille ; mais il 6tait 5. mille lieues de se douter des pens6es que roulait dans sa tete le pr6tendu Jocrisse qui Taccompagnait.
lis march ^rent quelque temps sans mot dire. Ce fut Joseph qui rompit le silence. — Ehbien! patron, 6tesvous content de votre petite conversation de tant6t? demanda-t-il. Marguerite Mirion chantera-t-elle? Dame ! elle a une si jolie voix!
— Pourquoi veux-tu renouveler mes douleurs*? lui r£pondit M. Bertrahd du m6me ton qu'fin^e rSpondait aux questions de la reine de Carthage. Tu vois en ma
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personne un homme vole et, qui pis est, tin homme qui s'est vol6 lui-mteie.
— Qu'est-ce k dire, monsieur Bertrand? Margot aurait-elle refus6 de vous croire?
— H£las! mon gargon, je t'avais prevenu que j'avais le coeur tendre; ma sensibilite m'a joue un mauvais tour. Quand j'ai vu pleurer eette pauvre femme, je me suis sottement attendri, et je lui ai donne mon petit papier gratis, sans rien demander.
— A d'autres! repliqua Joseph. Est-ce que je crois h vos larmes de crocodile?
— Que te dirais-je? Je ne sais pas si les crocodiles pleurent; mais cela m'est arrive quelquefois, \k y a l'improviste. .. de vraies averses! Et comme il est dit dans je ne sais quel opera :
Le ciel fait un present bien cher, bien dangereux, Quand il donne un coeur trop sensible.
J'etais venu pour faire une bonne affaire, je n'ai fait qu'une bonne action. Au diable cette Margot et ses beaux veux !
— Ma fpi ! cela vous regarde, reprit Joseph, et pourvu que je touche mes deux mille francs...
M. Bertrand s'arr6ta court. — Plaisantes-tu? lui ditil. Si je n'ai rien, tu n'auras rien. Oil il n'y a rien, le diable perd ses droits.
— Je ne Tentends pas ainsi, repliqua Joseph en haussant le ton. Vous m'avez promis deux mille francs ; il n'y a pas d'attendrissement qui tienne, vous me les donnerez.
— Je les prendrai done dans ma poche? Et pourquoi cela? Parce que monsieur a pass6 une demi-heure pres d'un vieux mur k contempler la lune. Tu n'as done pas de poesie dans l'&me, galopin? G'est plutdt
toi qui m'en redois pour la petite fGte que je t'ai procure.
— Grace kDieu, vous m'avez sign6un billet, s'6cria Joseph.
— Parlons-en de ton billet! Je me suis engage par 6crit k compter deux miile francs k Joseph Noirel quand ii se sera acquitt6 du travail dont je l'ai charge. Quel est done ce travail, s'il te plait? Le billet n'en dit rien. Je te condamne k me reparer tout d'une haieine cent bahuts et cinquante credences, et nous yerrons ensuite k te payer.
Joseph cherchait une querelle ; il n'avait pas eu de peine k la trouver. — Je vais vous apprendre qu'on ne se joue pas de moi, s'6cria-t-il en brandissant son baton.
M. Bertrand le consid6ra d'un air goguenard et compatissant; il comparait en lui-m6me sa plantureuse corpulence k la maigreur et aux Spaules fluettes du jeune homme. — Voyez un peu ce gringalet! dit-il. Pauvre Joson que tu es! je ne ferais de toi qu'une
bouch6e.
Et par manifcre de plaisanterie il se fendit et lui allongea une estocade; mais d'un coup de revers Joseph le d6sarma et fit voler sa canne dans un fourre. — Le luron a du poignet, pensa M. Bertrand surpris de sa m6saventure.
Aussitdt, de Tair paterne d'un hippopotame qui a trouvG k qui parler et qui remet la partie k des temps meilleurs : — Va me ramasser ma canne, fils, lui dit-il. Tu as un mauvais caract&re. Tu me vois tout marri de m'6tre laiss6 flibuster mes pattes de mouche par deux beaux yeux en larmes, et, au lieu de me plaindre, tu m'injuries. Crois-tu que jeveuille te faire. tort? Nous reprehdrons cet entretien k Lyon, et je te jure que tu auras contentement.
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Apr6s un instant d'hesitation, Joseph ramassa la
canne et la lui rendit. Sa victoire avait 6te trop facile;
il ne pouvait la poursuivre. lis se remirent en marche
sans ^changer un mot de plus, et bientot ils atteigni-
rent la cr6te de la colline, oil le hois s'interrompait
pour faire place St un grand p&tis rocailleux, h6riss6
par endroits de buissons rabougris qui projetaient des
ombres noires sur la neige. Au milieu se dressait une
croix en pierre. L'endroit etait solitaire, sauvage; nulle
habitation dans un rayon de deux kilometres. A quel-
que distance, perche au sommet d'une butte, un mou-
lin a vent, depuis longtemps delaisse de son meunier,
detachait sur le ciel ses grands bras immobiles, qui
montraient quelque chose h 1'horizon ou peut-etre se
plaignaient aux 6toiles de leur oisivet6 et de leur
ennui. Derriere le moulin, on voyait fuir des croupes
onduleuses de coteaux ou la lune repandait ses clart6s
vagues et son silence.
En arrivant au pied de la croix, M. Bertrand, qui avait mont6 vite, fit une halte pour reprendre haleine. II passa son mouchoir sur son front pour en tamponner la moiteur. S'il efrt retourne la t6te, il aurait 6te effray6 du regard qu'attachait sur lui son ouvrier. Ce regard 6tait sinistre comme cette lande d6sol6e , farouche comme le geste de ce moulin qui causait tout bas avec les 6toiles. Une brise glac6e courut dans Fair. Les broussailles s'emurent, fr&nirent et laisserent tomber quelques-unes de ces paroles mysterieuses que le vent fait dire h la nuit. II est des instants oil les choses s'animent; elles regardent, elles Scoutent. Ces temoinsendormissereveillent;ilsaperQoiventrhomme, et leur tranquillity contemple avec stupeur cette Strange creature qui leur ressemble si peu, qui a des passions et des volont6s, qui change de place et dM6cs.
Joseph leva les yeux sur la cioix, ct il crut la voir tressaillir ; il jeta un coup d'oeil au moulin, il lui sembla quece moulin 6tait quelqu'un, et que ce quelqu'un se demandait ce que Joseph Noirel allait faire. Le moulin, la croix, le vent, les broussailles, les etoiles, la lune, tous ces spectateurs comptaient sur lui pour leur fournir un spectacle. Tel 6tait bien son dessein ; mais il cherchait son commencement, et il ne pouvait le trouver. Le hasard lui vint en aide et lui servit de Fouffleur. Les meilleures occasions sont celles que nous offre la fortune sans nous consulter. *
Apr&s s'6tre essuy6 le front, M. Bertrand interrogea des yeux son chemin. — C'est par ici, dit-il, — et il recommenoa de marcher. Le sentier vague, k peine trace, qu'il avait h suivre, courait le long d'une cr6te et formait une 6troite chaussSe entre deux talus. A quelques pas au delk de la croix, il 6tait obstru6 par un baliveau abattu et gisant; 5, gauche s'ouvrait une sorte de fondriere produite par le fendillement et l'affaissement du sol. Peut-etre M. Bertrand avait-il livre un trop violent assaut & la gourde de Joseph, et ses jambes avaient elles perdu leur solidity ordinaire. Son pied s'embarrassa dans unie des branches du baliveau ; glissant sur le verglas, il tomba 6tendu tout de son long dans la crevasse. Heureusement elle n'Stait pas profonde, et le lit de neige qui le regut amortit sa chute; mais, sa t6te ayant porte contre une racine dechaussee, le choc Tetourdit. II en etait quitte h bon compte : ni luxation, ni foulure, ni d6boitement d'aucun os, ni lesion d'aucun genre; hormis une egratignure au visage, il ^tait arrive au fond du fosse sain de corps, sinon d'esprit.
II perdit entterement connaissance durant quelques minutes; en se reveillant, sa surprise fut grande. La
premiere chose qui s'offrit a son regard tut la lune, qui etait droit au-dessus de lui. Tournant les yeux, il apergut le sommet de la v croix, qui lui parut avoir un air singulier; les ayant ensuite portes h gauche, il entrevit les ailes du moulin, qui semblaient se hausser et faire effort pour le regarder. II contempla de nouveau la lune ; ce visage p&le exprimait, lui aussi, une sorte de curiosity narquoise, et it en conclut qu'il se passait quelque chose. Comedie ou tragedie, il ne savait, mais peut-&tre en 6tait-il le h6ros
Ses id6es commencerent a s'Sclaircir et ses souvenirs a'se debrouiller. — Ah ! oui, pensa t-il, j'ai butte contre un arbre, et je suis tomb6 dans un creux, oil je suis encore ; mais, quand je suis tombe, je n'Stais pas seul. Oil done est ce Joseph?... Alors il 1'aperQut ce Joseph, qui etait assis au bord de la crevasse, les bras crois£s, les pieds ballants, et qui le considerait fixement, d'un air impassible, comme il eflt considere une souche d'arbre ou une pierre.
— Quefais-tu done Ik? lui cria-t-il. Que ne m'aidestu a me relever ? N
Joseph ne bougea pas, ne souffla mot. C etait a croire qu'il 6tait devenu sourd et muet. — A qui en at-il? pensa M. Bertrand, — et, Joseph refusant de lui donncr un coup de main , il essaya de se relever tout seul. II voulut remuer ses jambes et n'y reussit point; il s'avisa qu'elles etaient solidement liees ensemble par une corde qui etreignait la cheville de ses pieds. II voulut remuer ses bras, il constata qu'il avait des menottes aux deux poignets. II crut r6ver; mais le fait etait patent, et il commenga de deviner ce que regardait la lune, ce qui lui donnait cet air d'ironique curiosity.
Cependant de minute en minute ses esprits lui re-
venaient, k quoi aidait la neige que la chaleur de son corps amollissait et fondait autour delui, et qui, en d6pit de sa pelisse et de son collet relevG sur ses oreilles, coramengait k penetrer dans son cou, h degoutter le long de son dos. Cette sensation desagr6able, mais utile, lui rendit par degres la faculte de raisonner sur les causes et les effets, et il jugea que la raison suffisante de T6trange situation oil il se trouvait pouvait bien 6tre ce Joseph qui ne disait mot et le regardait. II se rappela que ledit Joseph avait emporte de Lyon, dans ses poches, un paquet.de cordes, alleguant qu'il y avait beaucoup de murs k Ornis, et que pour escalader un mur rien n'est plus utile qu'une corde. Elles peuvent servir aussi k emp£cher un homme tomb6 k terre de se relever. Ce Joseph n'avait pas les mains gourdes, il possSdait au contraire une merveilleuse dexterity de doigts, et M. Bertrand en infera fort judicieusement que quelques minutes avaient pu lui suffire pour le mettre dans l'Stat ou il se voyait. A quelle fin ? Il n'avait pas encore V esprit assez lucide pour le comprendre, et son premier mouvement de colore fut non contre Joseph, mais contre l'arbre qui Tavait fait choir et qui 6tait la cause premiere de son aventure. — Sacr6 baliveau ! murmura-t-il entre ses dents, — apr&s quoi. il resta quelques instants sans souffler. Une idee lui etait venue. Si Ton peut faire un noeud, on peut aussi le defaire ; il tenta de s'en assurer. Son esp6rance futcourte : ses deux mains etaient emmitouflees de gants fourr^s, que Joseph n'avait eu garde de lui 6ter, et ses deux gants etaient solidement boutonnSs; II regarda tristement ses doigts empeches et captifs, qui ne luipouvaient rendre aucun service. — Maudit baliveau I murmura-t-ii pour la seconde fors. — II ajouta : — >Que yeut done ce Joseph ? — Et trois
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ou quatre suppositions diverses se croiserent dans son esprit.
Un gros rire lui vint aux l&vres. — Ah Qh ! quelle plaisanterie est-ce 1&? cria-t-il h Joseph.
— Une plaisanterie ! r6pondit gravement celui-ci. Je ne trouve pas cela plaisant du tout.
— Tu as enfin retrouv6 ta voix?'Daigneras-tu m'apprendre...
— Taisez-vous , repliqua Joseph, vous voyez bien que je suis occupy. — II tenait en effet dans ses mains un portefeiuille dont il paraissait visiter les poches avec une extreme attention. M. Bertrand reconnut son portefeuille et ouvrit de grands yeux. — Aurais-tu l'intention de me voler ?
— Pas le moins du monde, repartit Joseph. II y a \h t dedans deux billets de banque de deux cents francs
dont je n'aurais garde de vous priver. Je ne suis pas un volereau, moi ; j'aime h faire grand... Je cherchais dans les poches de ce maroquin les pattes de mouche que vous savez. II paralt qu'une fois dans votre vie vous n'avez pasmenti, et que c'estbien Margot qui les a... II jeta le portefeuille dans la crevasse avec colere, puis, s^lanQant d'un bond, il le ramassa, et le remit ..dans la poche de M, Bertrand. Le boriheur est une chose bien relative ; M. Bertrand«prouva qtfun homme garrotte est encore capable d'etre heureux. Un eclair de joie brilla dans ses yeux en voyant le d6pit de Joseph. Les pattes de mouche etaient sauvSes.
— Quand je te le disais, s'6cria-t-il d'un ton de belle humeur, que je ne pouvais rSsister k 1' empire de deux beaux yeux 1 Je suis un niais, j'en conviens; conviens de ton c&t6 que tu es un curieux et un indiscret. Aprfes cela, nous nous embrasserons; mais d6p6che toi de defaire ces maudits noeuds, je grelotfe.
288 LA UKVANGIIE
— Plaignez- vous 1 lui rSpondit Joseph. Vous etes abrit& contre le vent.
Et, regagnant le bord de la fondri&re, il s'y assit de nouveau. Sa figure n'exprimait plus la colere ; elie etait calme et sinistre. Cette fois M. Bertrand prit peur. — Cette plaisanterie n a-t-elle pasassez dure*? lui dit- J il. Qu attends -tu^ que veux-tu de moi?
— Vous 6tes un assassin ! lui cria Joseph d'une voix terrible, et i'homme que vous avez tue a trouv6 ce soir un vengeur !
— Tu es fou I balbutia le brocanteur.
— Silence! c'estmoi qui parte ici... Tant6t, pendant que vous causiez dans cette orangerie, une euriosite m'est venue, je suis alle appliquer ma joue contre un carreau brise. Par malheur, dans f la crainte d'etre surpris, je ne suis pas reste jusqu'St la fin; mais j'ai entendu certain recit qui est entre par cette oreille et n'est pas sorti par l'autre... Vous 6tes un assassin. Votre conscience vous le dit quelquefois la nuit, tout bas, comme une peureuse quelle est. II etait temps qii'on vous le dit tout haut.
— Est-ce moi par hasard qui ai tue le marquis de Raoux?
— Quand vous Tauriez tu6, il ne m'importerait guere. Que pie font tous les comtes et les marquis de la terre? Quils s'entre-tuent comme des loups!... Mais vous avez tue par votre silence ou par votre t6moignage un "mendiant, un vagabond, un va-nupieds, dont le seul tort etait d'avoir pass6 la nuit pres d'un crime et de ne pas s'6tre enfui h toutes jambes. J'en suis f&che, j'ai Thumeur bizarre, et ce petit accident m'interesse. C'est que, voyez-vous, les vagabonds, les va-nu-pieds sont de ma race et de ma parente, et que j'ai r esprit de famiiie. .. Je vengerai cet innocent.
1)E JOSEPH NOIREL 289
— Un innocent! objecta encore M. Bertrand (Tune voix etranglee par la peur. II avait devalise le cadavre.
' — Mon pere, dans son temps, s'ecria Joseph, s'il edt rencontre un mort au fond d'un bois , lui aurait peut-6tre vole sa montre. Vous voyez bien que l'homme dont je parle est un peu mon parent. — Et allongeant le bras : — Gomme la lune est pale ! Elle ressemble k une t6te coup6e.
M. Bertrand ferma les yeux. La lune lukfaisait peur presque autant que Joseph. II etait clair qu'elle savait tout, et son silence 6tait plus effrayant que toutes les paroles.
— S6rieusement, que veux-tu faire? murmura-t-il.
— Une chose bien simple, parbleul repondit Joseph du plus grand sang-froid; je veux vous enterrer sous la neige.
II s'en 6tait accumule une grande masse autour de la fondri&re. Le vent du nord, qui avait souffle avec force les jours pr6c6dents , F avait balayGe dans cette direction ; retenue par le talus et par le baliveau qui obstruait la cr6te, elle s' etait entassee et formait une montagne. Joseph retroussa ses deux manches jusqu'au coude, et avec une hate fievreuse il se mit h transporter couche par couche cette montagne au bord de la crevasse. La terreur que ressentait M. Bertrand devint de l'Spouvante, et, rassemblant toutes ses forces, il poussa un grand cri desesp^re qui dut retentir au loin dans les bois, car une chouette lui repondit. — Paixl lui dit Joseph.* Vous savezbien que Tendroit est desert, et quand vous crieriez jusqu'a demain, personne ne viendrait. Je travaille, et je naime pas qu'on me derange. Si vous ne vous taisez, je vous b&illonne.
II se remit h l'ouvrage. M. Bertrand rte s'abandonna point; on lui d6fendait de crier, il essaya de r6flechir, et de reflexion en reflexion il en vint k se dire : — Cet infernal Joseph, que je voudrais decouper en morceaux ou brftler h petit feu, joue en ce moment une comedie dont il ne m'a pas dit le dernier mot. II n'y a pas d'apparence qu'il veuille se donner le plaisir d'ensevelir un bourgeois sous la neige parce que ce bourgeois est pour quelque chose dans la mort d'un vagabond qu'il n'a jamais vu. Je ne crois pas h ces vengeances vertueuses. II ne tient qu'k r argent, et il veut me faire chanter h mon tour. En ce cas, il y a moyen de s'arranger.
— Joseph! cria-t-il, eh! monbon garconl... — Et comme Joseph se penchait vers lui : — Dis-moi done tout de suite que tu veux des esp&ces. La, combien te faut-il, et que cela finisse!
Joseph leva les deux mains au ciel , et son visage rayonna comme ceiui d'un plaideur Si qui son avocat annonce qu'il a gagn6 son proces : — Eh ! oui, e'est de l'argent qu'il me faut. Que de temps vous avez mis a faire cette belle d^couverte !... Mais je suis un bon enfant, moi, et pas exigeant du tout. Il me faut tout simplement les deux mille francs que vous m'avez promis ce matin et refuses ce soir.
— Tu en auras trois mille, dit vivement M. Bertrand.
— Vous 6tes trop g6n6reux. Je ne reclame que mon dft; mais jen'en rabats pas un sou, et quediable! vous m'avez rendu meflant. J'exige des garanties.
— Prends comme &-compte les billets qui sont dans mon portefeuille.
— Pas d'k-compte! Vous affirmeriez demain su/» Thonneur que vous m'avez tout donne. Je veux pro-
DE JOSEPH NOIREL 291
fiter de vos legons. II me faut un billet, meilleur, par exemple, que- celui de ce matin,... un petit billet par lequel vous reconnaitrez avoir tremp6 dans la mort d'un innocent. Cette fois je serai stir de vous tenir.
— Quelle extravagance ! dit M. Bertrand. Qtiand je te promets...
— Joli gage que vos promesses ! J'entends avoir de votre 6criture. Vous n'aimez pas Si Scrire; tant pis pour vous, vous donnerez de votre 6criture k quelqu'un, et ce quelqu'un, c'est moi.
— Jamais I s'Gcria M. Bertrand.
— II ne faut jamais dire jamais , repliqua Joseph. Cela porte malheur aux particuliers comme aux hommes d'Etat.
II se remit a transporter sa montagne. Une muraille blanche, Stincelante, aux creneaux menagants, s'elevait dej& sur la marge de la fondriere; elle grandissait de minute en minute. Par intervalles, Joseph regardait le brocanteur par-dessus cette muraille, et lui disait : — Pensez au Br6sil et k votre harem noir! Vous ravisez-vous? Ecrivons-nous ce billet? — Jamais! rep6tait M. Bertrand, dont la voix assourdie s'eteignait dans son gosier. — Tout k coup Joseph abattit sur lui un 6tage de sa muraille, qui, s'6croulant comme une avalanche, lui recouvrit enti&rement les deux jambes.
M. Bertrand se rendit; ses dents claquaient, il sentait un froid mortel circuler dans ses veines, s'approcher par degr6s de son coeur, et ce sommeil dont on ne se reveille pas peser sur ses paupi&res. II fit un signe de t6te et begaya : J'Scrirai. D'un saut Joseph fut aupr&s de lui, et, lui soulevant la t6te$ it lui versa dans la bouche le reste de sa gourde. Le cognac est une de ces amities qui ne trompent pas ; il pfoduisit
un effet magique sur M. Bertrand, qui sentit aussitdt | la vie et la chaleur lui revenir.
— Si tu veux que j'ecrive, dit-il, d£lie-moi les mains.
— Votre main droite n'a-t-elle pas assez de jeu? lui repondit l'inexorable Joseph. Je vais seulement vous dGbarrasser de votre gant. Voici un crayon et du papier. Mon bras gauche vous servira d'appuie-main. Vos doigts sont un peu raides ; je veux les degourdir en les frottant.. . C'est fait, je dicte. C'est une fameuse chandelle que la lune; il fait jour comme en plein midi.
Et il lui dicta la declaration que voici : « Dans la nuit du 26 fevrier 4867, j'ai vu le comte d'Ornis assassiner le marquis de Raoux, et je lui ai vendu mon silence, qui a coftte la vie h un innocent. — Louis Bertrand. »
— Tu me rendras ce papier des que tu auras touche tes deux mille francs? lui r6p6tait le brocanteur en ecrivant.
— N'en doutez pas, lui repondait Joseph, ou je le brCtlerai sous vos yeux.
D&s qu'ii eut serrS la declaration dans son portemonnaie, tirant son couteau, une seconde lui suffit pour couper les deux cordes. II pqussa la g6n6rosit6 jusqu'k aider le brocanteur a se relever, jusqu'a le hisser hors de la fondrfere; puis, s'&oignant de quelques pas et s'adossant contre la croix : — Monsieur Bertrand, s'6cria-t-il, faites-moi le plaisir de fouiller dans votre botte, et de vous assurer que votre tr£sor n'a pas d£log£.
M. Bertrand s'empressa de porter la main dans Finterieur de sa botte; la pochette etait vide. II fit un pas en avant pour se jeter sur Joseph ; mais il avait le corps fort enraidi et Thabitude de se defier de son
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premier mouvement. II se eontenta de passer sa main dans ses cheveux, et de les saisir h poignees comme s il eut voulu les arracher.
— Me voilSt devenu marchand de pattes de mouche ! reprit Joseph avec un geste superbe, et je tiens dans mon gousset la tSte d'un comte et celle d'un bourgeois!... II ajouta : — Voulez-vous me les reprendre, ces deux papiers? Battons-nous. Vous oubliez que vous avez un pistolet dans votre poche. J'ai mon couteau.
M. Bertrand saisit vivement son pistolet, l'arma, et, le doigt sur la detente, ajusta son coup ; ihais il r6fl6chit de nouveau, se ravisa, ramena doucement le chien sur le bassinet.
— Si mon couteau vous fait peur, je ne me servirai que de mon baton! s'6cria encore Joseph, transports d'une joie feroce qui ne se possedait plus.
Le brocanteur le regardait immobile. II lui sembla que ce petit ch&tain adosse contre une croix avait six pieds de haut, qu'il etait impenetrable aux balles, que la lune le prot^geait, et qu'il lui sortait une flamme des yeux. II fit un # geste de rage et de d£sespoir, serra son pistolet dans sa poche, et s'eloigna d'un pas chancelant.
Joseph le regarda quelque temps marcher et descendre p&riblement la pente de la colline; puis il jeta un dernier regard aux broussailles, au moulin h vent, h la croix de pierre, k Tarbre abattu, k la lune; il semblait ieur dire : — Quelle fete je vous ai donn^el Apr6s quoi, reprenant le chemin par lequel il etait venu, il retourna rapidement du c6t6 d'Ornis.
Si le docteur Crotet avait vu Marguerite sortir de l'orangerie et s'enfuir h travers le jardin, il aurait change son diagnostic et se fdt 6cri6 : — Ce n'est pas une lypemaniaque, c'est une folle. — II est certain qu'en ce moment Marguerite Mirion, comtesse d'Ornis, n' avait plus sa t6te, ou qu il n'y avait plus dans cette t£te qu'un grand tourbillon, une sorte de bourrasque qui tournoyait sur elle-mSme, emportant tout dans sa ronde; tout dansait, volait, s'entrechoquait comme des feuilles mortes qu'une temp6te en gaite a choisies pour jouet. L'&me de Marguerite etait de nouveau partie, et cette absente laissait h son corps le soin de se gouverner. Ce corps sans taie sortit precipitamment de la serre, parce que cette serre etait un lieu sinistre qui lui fyisait horreur. II traversa sans l'apercevoir un jardin blanc de neige, parce qu'il avait bien des yeux, mais que ses yeux n'avaient plus de regard. II ne s'avisa pas du mouvement que fit Joseph pour l'arrdter au passage, parce qu'il ignorait absolument qu'il y ettt un Joseph Noirel dans le monde ; mais, comme il savait son chemin, il s'elanca vers une petite porte, poussa cette porte, la referma derrtere lui, gravit un escalier, p6n£tra dans une -chambre k coucher, se laissa tomber comme une masse inerte dans un fauteuil h bras. IA, Marguerite se retrouva; son toie rentra dans son corps, sa pens6e dans sa t6te, et le regard dans ses yeux.
Le front bas, les mains jointes, elle contempla longtemps sa destinee. G'6tait ungouffre. Ses yeux y plongeaient jusqu'au fond et en rapportaient l'epouvante.
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Elle pouvait dire comme le po6te qui visita l'enfer : Je n'etais pas mort, et pourtant je ne vivais plus. Sa cam^riste vint frapper k sa porte. Elle lui cria : — Je n'ai pas besoin de toi. — Elle n'aurait voulu k aucun prix lui laisser voir son visage; il lui paraissait que ce visage disait tout, qu'pn pouvait lire d'6tranges billets sur son front.
Des que Fanny se fut retiree, elle se leva de son fauteuil et se dit : Je ne puis rester dans cette maison. Son bon sens lui pr6senta quelques objections; elle les £carta brusquement. Elle avait horreur et elle avait peur, et, quoi qu'on pftt lui dire, elle voulait s'en aller. Que repondre k cela? Tout ce que sa raisbn obtint d'elle fut qu'elle ecrivit sur le premier chiffon qui tomba sous sa main quelques lignes au crayon, qu'elle mit sous enveloppe k l'adresse de M. lecomte d'Ornis. Ces iignes 6taient ainsi congues : « Je ne suis pas heureuseici, etje ne vous rends pas heureux. Je vais passer quelques semaines chez mes parents. Je ne vous demandepas votreautorisation, vous me la refuseriez. Je vous 6crirai de Geneve , et je t&cherai de vous faire comprendre qu'il vaut mieux pour vous et pour moi que nous restions queique temps sans nous voir. »
Elle d6posa le pli sur sa toilette, puis elle prit quelques pieces d'or dans un tiroir de son secretaire. Son dernier soin fut de rouvrir sa porte, qu'elle avait fermee k cl6 ; elle ne voulait pas que le lendemain on appelAt le serrurier pour la forcer. Cela fait, elle appartint tout enttere k sa passion. Quelle passion? La fureur de s'en aller, de mettre des lieues et des heures, des plaines et des montagnes entre Marguerite Mirion et le visage qui lui faisait peur.
Comment elle eut la force de sortir du jardin, ellemfeme ne Ta jamais bien su. Elle tenta deux fois sans
succfes Tescalade de la brfcche; elle eut le .courage, et il lui en coftta, de rentrer dans la serre, d'y chercher un escabeau boiteux qui lui fit la courte 6chelle. Enfin la voilfc dehors. Elle ne prit point la traverse qu'avaient suivie M. Bertrand et Joseph; elle etit craint de segarer dans les bois. Au risque de faire quelque f&cheuse rencontre, elle se dirigea par la grande route sur Arnay-le-Duc. Elle marchait depuis dix minutes quand elle vit venir une voiture qu'elle ne reconnut que trop et qui retournait k Ornis. Elle se jeta derrifere un arbre, et la voiture passa. Alors elle se mit a courir, bien que la neige f&t glissante, ou, pour mieux dire, elle volait, elle se sentait des ailes aux talons et cette facilit6 magique de se mouvoir que nous avons quelquefois dans nos r6ves. Le plus souvent elle ne regardait, elle ne voyait rien que sa pens6e et sa peur, qui marchaient devant elle et lui montraient le chemin. Par intervalles, elle se r6veillait, parcourait du regard les champs de neige qui Tenvironnaient, et il lui prenait un frisson; elle avait cru apercevoir dans cette neige de larges flaques de sang. A mi-route, elle avisa deux hommes qui s'arr&aient pour la suivre des yeux. L'un d'eux dit k r autre ce mot que le vent lui apporta : — J'ai la berlue, ou c'est la comtesse d'Ornis. — Ohl bien, ce n'est done pas moi! pensat-elle; je ne suis plus que Marguerite Mirion.
Elle atteignit Arnay au coup de minuit. Le train direct de Paris k Genfcve passait k Beaune entre trois et quatre heures. Elle avait juste le temps d'arriver. Elle s'en alia frapper Si la porte d'une auberge oti elle etait cdnnue pour y 6tre descendue plus d'une fois dans ses promenades avec son man. L'auberge dormait k poings fermSs; elle sonna, cogna k tour de bras. L'aubergiste ouvrit enfm, son bonnet de coton k la main.
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— Une voiture! dit-elle. Je payerai ce qu'on voudra; mais il me faut une voiture.
— A cette heure? impossible, r6pondit-il.
— Jelaveux, il me la faut I r6p6ta-t-elle en frappant du pied. Demandez-moi ce qu'il vous plaira.
Ses raisons 6taient si sonnantes qu elles triomphe-
rent des hesitations de Taubergiste; il reveilla son
monde et donna Tordre d'atteler. Marguerite surveilla
ces preparatifs, appuyee contre un boute-roue. Elle
crut s'apercevoir qu'elle 6tait en spectacle, qu'oh l'exa-
minait avec attention, que des etonnements et des cu- ,
riosit6s r6daient autour d'elle ou se mettaient aux fe-
ndtres pour la regarder. Elle fit un effort, inventa je
ne sais quelle histoire qui accusait la sterility de son
imagination; demandez des fruits kunarbrefoudroye!
Ses explications parurent invraisemblables ; mais la
bouche qui les donnait 6tait de celles qu'on aime k
croire; Taccent en 6tait si pur! Et les regards qui ac-
compagnaient cette voix 6taient de ceux dont on ne se
mefie point; c'etaient les plus honn^tes regards du
monde, ce qui n'empScha pas Taubergiste de hocher
plus d'une fois la tete.
Si M. Bertrand avait eu un instant de bonheur dans sa crevasse, Marguerite sur son boute-roue ressentit un mouvement de joie : ce fut au moment oil les chevaux qui devaient l'emporter k Beaune sortirent de leur ecurie et firent retentir leurs grelots dans la nuit. Jamais musique n' avait sonne plus d61icieusement h son oreiile. Gependant elle appr6hendait toujours qu'il ne survlnt quelque accroc, qu'un trait ne se rompit, qu'un essieu ne cass&t, qu'un des chevaux ne tomb&t sur la place frapp6 de vertigo. Elle gourmandait la lenteur desesp6rante du palefrenier qui attelait ; il lui paraissait que le nombre de courroies, de boucles et
(Tardiiions qui entrent dans un harnais £tait vraiment oxtravagant. Que de temps perdu! que de ceremonies! Et qui avait imaging aussi de Mtir Ornis si pres d'Arnay-le-Duc et Beaune si loin*?
Elle ne se rassura un peu que lorsqu'elie fut montee en voiture et que, le cocher ayant touche, les roues brftl&rent le pav6. — Faites diligence, lui cria-t-elle, ou nous manquerons le train. II ne vola point son pourboire, il mit ses chevaux sur le flanc. Nonobstant elle s'inqutetait, s'impatientait, s'agitait. Elle. mettait k tout instant sa t6te k la portiere et promenait ses yeux au loin sur la route ; il lui semblait qu'on la poursuivait, qu'un homme ou, pour mieux dire, qu'un crime courait apres elle k toutes jambes, essouffie, haletant, et lui criait : — Tu es k moi, tu m'as epouse! — Alors elle disait au cocher d'une voix pleine d'angoisse : — Plus vite! de grd.ce, plus vite! — Et il sanglait un grand coup de fouet k ses malheureux percherons, qui n'en pouvaient plus.
C'etait un dimanche. Vers trois heures de Tapr6smidi, la rigueur de la temperature n'invitant pas k la promenade, les habitants de Mon-Plaisir se trouvaient rassembles dans le salon bleu. M. Mirion jouait une partie d'6checs avec la timor6e M lle Grillet, qui s'y reprenait k dix fois avant de remuer un pion. — Dame touchee, dame jouee, — lui disait son cousin. Assis a cot6 d'eux et Foeil sur Techiquer, l'oncle Benjamin jugeait des coups, ou, partant par la tangente, dissertait a perte de vue sur l'equilibre europeen et la question d'Orient. — Benjamin-Pacha, laisse-nous tranquilles avec ton Grand-Turc ! s'6criait M. Mirion d'un ton d'impatience. La tante Amarante, plus enrubannee et plus 6pingl6e que jamais, travaillait dans Tembrasure d'une fen£tre k son eteraelle broderie. liltalee
dans un fauteuil et le menton relev6, M me Mirion apprei\ait par coeur son journal, qu'elle avait pris en vive affection depuis qu'elle y avait lu Fannonce du manage desafille.
On avait regu, une heure auparavant, la visite de M mo Patet, de cette envieuse qui ne pouvait se consoler de ce qu'une certaine Marguerite etait devenue comtesse, et qui s'en allait partout disant : — Ces Mirion sont des intrigants; ils finiront mal. Elle avait ou'i parler de la maladie de Marguerite, elle 6tait venue prendre de ses nouvelles. M mo Mirion s'6tait empressee de lui annoncer que sa ch&re comtesse 6tait entierement r&ablie; sa belle-m&re et son mari Tavaient soignee comme deux anges. — Mon gendre nous Scrivait tous les jours, ajouta-t-elle. Et quelles lettres! on ne les peut lire sans pleurer. Des que M me Patet fut partie : — La pauvre femme ! s'etait 6criee M 00 Mirion, notre bonheur la tuera.
Apres avoir acheve sa partie d'echecs, qu'il gagna, M. Mirion retourna son fauteuil du c6t6 de la chemin6e, et, les pieds sur les chenets, se mit k contempler silencieusement les flammes bleues qui dansaient sur les btiches. L'oncle Benjamin s'attachait k lui demontrer qu'il avait fait faute sur faute, et qu'en bonne logi- - que il aurait d£l perdre. M. Mirion le laissait dire , il etait melancolique depuis quelques semaines, k savoir, depuis que le plus habile et le plus ingrat de ses ouvriers lui avait brusquement fausse compagnie. Ce depart avait 6t6 dans sa vie un evenement douloureux , presque tragique. II lui semblait par moments qu'il avait perdu un de ses bras, et il se plaignait que, pass6 un certain ftge, les bras ne repoussent pas. II r&vait depuis un quart d'heure quand sa femme lui (lit : — A quoi penses-tu, Mirion?
— A son Joseph, parbleul dit 1'oncle Benjamin.
— Je le voudrais aux cinq cent mille diables! s'6cria M. Mirion.
— (Test en effet tout le bonheurqueje lui souhaite, reprit sa femme.
— Ta en paries Si ton aise, fit M. Mirion, qui, sur cette ma}i&re compiiqu6e, disait blanc et noir dans la m6me minute. Ce vilain gar$on m'etait diablement utile, et je n'ai pas encore trouve son pareil.
— C'etait une chose k pr6voir, rgpliqua 1'oncle Benjamin d'un ton doctoral, et si Ton avait daigng me consulter...
— Oh! toi, brigadier, tu as toujours raison! dit M. Mirion avec humeur, et il se r6pandit en plaintes contre les nouveaux ouvriers qu'il avait fait venir de Paris pour remplacer Joseph. L'un faisait plus de copeaux que de besogne; Tautre n'etait pas maladroit, mais, que la commande press&t ou non, k peine avait-il travailte deux jours, ii s'en allait courir les cabarets. Bref, ils lui faisaient tous deux avaler des couleuvres, et cela le dSgotitait de son metier, n'6tant plus k Y&ge des digestions faciles.
M mo Mirion TScoutait attentivement. Quand il eut fini de parler, s'approchant de lui et rougissant jusqu'au blanc des yeux, comme c'6tait son ordinaire lorsqu'il lui venait quelque idee audacieuse : — N'astu pas assez pein6, Mirion, et assez gagn6? lui dit-elle. L&che le metier. Tu as acquis le droit de vivre de tes rentes.
— Enfin vous avez franchi le pas I s'6cria en ricanant son beau-fr&re. II y abien longtemps,belle-s<Bur, que vous grilliez d'envie de hasarder le paquet. Eh! parbleu, vous avez raison. Votre mari crSvera d'ennui; mais du moins les chateaux de Bourgogne ne pourront
plus dire en voyant passer la comtesse d'Ornis : Mon-,
sieur son p&re tient boutique.
— Je ne sais oil vous ramassez toutes les sottises
que vous d&ritez! riposta aigrement M m€ Mirion, fu-
rieuse d'avoir ete deviriee, car ces m6saventures sont
toujours desagreables aux femmes.
L'oncle Benjamin buvrait la bouche pour repondre quand le bruit d'un pas pr6cipit6 se fit entendre dans le vestibule,, et la porte, s'ouvrant toute grande, donna passage b. la comtesse Marguerite, qui s'elanga d'un bond au milieu du salon, avec une flamme aux yeux, les bras 6tendus en avant. On eto dit un naufrage qui surgit au port. Les cinq personnes qui se trouvaientlk commencerent par pousser un grand cri, apr&s quoi ce fut un feu croise de questions; puis on se tut, on ecouta, et on s'apergut que Marguerite etait bien p&le, et que son regard avait la fi&vre.
— -Eh! oui, c'est moi, c'est bien moi, disait-elle. Vous avez beau vous 6tonner, vous n'empfecherez pas que ce ne soit moi.
— Je devine, s'6criaM me Mirion. Ton docteur a jug6 que tu avais besoin de changer d'air pour te remettre tout h fait. Ai-je rencontre juste?
— Oui, c'est cela, c'est bien cela.
— Et ton mari?
— Ah! mon mari... II se porte bien, mon mari.
— Tu nous resteras quelques semairies? Tu as amen6 avec toi beaucoup de malles?
— Elles se sont Sgarees en chemin... Je les reclamerai.
M me Mirion l'attira pr£s d'une fen£tre, et, la regardant en face, lui dit avec un grondement de colere : — Mon Dieu ! comment as-tu fait pour te laisser maigrir k ce point?
— Ce n'est pas tout k fait ma faute, repondit-elle
— Ne la grondez pas, dit la tante Amarante. EBe avait les joues trop pleines;je la trouve plus distingu6e et plus belle ainsi.
— Et moi de m6me, dit la cousine Grillet, docteur idemiste qui 6tait volontiers de Tavis du preopinant.
— Et moi de m6me, dit Toncle Benjamin, k qui tout avis paraissait bon, pourvu quMl ne fftt pas celui de sa belle-soeur.
— C'est £gal, reprit M we Mirion, il peut arriver a tout le monde d'etre malade ; mais on se defend mieux. Quand on le veut bien, on ne maigrit pas.
— Moi, grasse ou maigre, je t'adorel lui dit son pere en lui tendant les deux mains. — Se jetant a son cou, elle fondit en larmes.- II la tenait par la taiile et lui disait avec surprise : — Qu'est-ce done, Margot? qu'estce done? — Elle-aurait voulu que ces deux bras qui la tenaient et qui tant de fois l'avaient soulevee en Tairtoute petite ne se desserrassent jamais; elle aurait voulu ne jamais relever la t6te, rester la toujours, ne voyant rien ni personne, et que personne n'osat
.venir la chercher oil elle etait, que personne ne se ressouvint de son nom.
Apres avoir bien pleur£, elle se sentit soulag^e et plus forte. On attribua sa grande emotion a la faiblesse que lui avait laissee la maladie. On s'assit en cercle autour du feu, on essaya de causer; mais la conversation languissait, tombait. M me Mirion la premiere con- Qut quelque inquietude, soupgonna qu'il y avait anguille sous roche. Elle se leva en disant & sa filie : — Tu dois 6tre lasse. Va prendre un peu de repos. — Puis elle fit un signe de t6te k son mari, qui se leva aussi. lis sortirent, et Marguerite les suivit dans leur . chambre. M ne Mirion en referma vivement la porte,
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et, saisisfcant sa fille par les deux bras, elle lui dit (Tune voix vibrante : — Se serait-il passe quelque chose?
— II s'est passe, rSpoiidit-elle, qu'il ne m'aime pas et que je ne Paime plus, que c'est un enfer pour nous de vivre ensemble, que je ne veux plus retourner aupresdelui. Je nele veux pas... Non, jenele veux pas.
Le coup fut terrible pour M me Mirion. Elle laissa echapper un cri, tomba raide sur le plancher. Elle eut une violente attaque de nerfs; son mari et sa fille eurent grand'peine k la faire revenir. Son premier mot, en reprenant ses esprits, fut : — Grand Dieu I si elle le savait, qu'en dirait M me Patet!
Elle voulut questionner Marguerite, qui lui repondit : — Nous reprendrons cet entretien quand vous serez plus forte et que moi-m6me je me serai reposee.
Marguerite monta dans sa chambre de jeune fille, qui 6tait rest6e telle qu'elle Tavait laissSe. Ses meubles, ses potiches, ses colifichets, elle retrouva tout a sa place. Elle prit sur sa table' une ^petite boite eu ecaille que lui avait donnee une de ses amies de pension, et une statuette de bronze que son pere lui avait rapport6e jadis de Paris; tenant la boite dans samain droite, la statuette dans sa main gauche, et les pressant toutes les deux sur son coeur, elle s'6tendit sur son canap6 et s'endormit profondement.
Elle fut r6veill6e par la cloche du diner. Elle se sentait plus calme et fit bonne contenance pendant le repas. L'oncle Benjamin 6tait en humeur de rire et de conter. M me Mirion n'ouvrait pas la bouche. Elle avait les levres pinches, le visage boursoufte, des plaques rouges aux deux pommettes ; elle regardait de temps en temps sa fille a la d6rob6e, ce regard 6tait sec et dur.