‹ La revanche de ProudhonChapitre 100 sur 140 · Mélanges (3® vol.). Deuxième réponse à Bastiat, p. ai · texte numérisé non relu

Mélanges (3® vol.). Deuxième réponse à Bastiat, p. ai

Vous concevez qu'il doit en effet t'ecevoir quelque chose, G est un grand pas vers la solution, car c'est ce quelque chose que j'appelle intérêt » (i).

Comment pouvez-vous voir dans celte phrase une adhésion à votre théorie? Pourquoi saisissez- vous hâtivement l'occasion d'équivoquer sur cette assertion, d'en forcer la lettre afin d'en tuer l'esprit ? On voit très bien par la quasi-analogie des termes quel a été le développement de votre pensée : la prestation d'une valeur supposant la restitution d'une contrevaleur identique à l'échéance, c'est pour vous l'égal échange des produits par la compensation ; quant au « service équivalent, ce quelque chose à donner en plus », l'intérêt en un mot, c'est le prix du service, du prêt, du transport, de la circulation que vous dites être seule productive de richesse et que vous voulez rendre gratuite. Mais Basliat qui n'a point encore fait ces distinctions de prêt et de transport auxquelles vous le forcerez ultérieurement par de plus amples explications, n'a en vue dans sa première lettre que ce qui faisait premièrement l'objet direct de votre polémique : prouver la légitimité de Tintérêl par l'existence d'un service rendu, (ieci ne vient donc point étayer votre thèse. Votre adversaire n'a pas du reste couvert par son silence votre supposition et a réfuté ce que vous aviez échafaudé dessus. Nous n'avons plus qu'à laisser parler Bastiat.

Et d'abord, en deux mots, cet économiste commence à renverser la moins solide des assertions de Proudhon : la circulation du capital est la cause de la richesse. C'est prendre l'effet pour la cause, lui

^« Mélanges (3^ vol.). Première lettre de Bastiat^ p. i88*

répond-il. « Pour que le capital circule, il faut d'abord qu'il existe ; et pour qu'il existe il faut qu'il soit provoqué à naître par la perspective des récompenses attachées aux vertus qui l'engendrent. Ce n'est pas parce qu'il circule que le capital est utile ; c'est parce qu'il est utile qu'il circule » (i). Ceci dit, Bastiat pose les distinctions qu'il n'avait point faites dans sa première lettre, ce dont Proudhon avait essayé de tirer parti. Le crédit, explique-t-il, ne concerne pas la seule circulation ; dans le paiement intégral du service rendu il y a deux facteurs de rémunération absolument distincts :

lo L'objet du crédit;

20 Le transport de cet objet ; le premier étant le capital, qui, par son caractère d'utilité, provoque, à l'occasion du crédit, le second : le transport, la circulation des produits. Celui-là, c'est par l'intérêt qu'il est payé, celui-ci par une commission couvrant les frais de circulation. « Une chose est la circulation des capitaux et les frais qu'elle entraîne ; autre chose est l'intérêt des capitaux. Les capitaux d'une nation consistent en matériaux de toutes sortes, approvisionnements, outils, marchandises, espèces, et ces choses-là ne se prêtent pas pour rien. Selon que la société est plus ou moins avancée, il y a plus ou moins de facilité à faire passer un capital donné ou sa valeur, d'un lieu à un autre lieu, d'une main à une autre main ; mais cela n'a rien de commun avec l'abolition de l'intérêt » (2), de cet intérêt qui est la rémunération des capitaux

I. Mélanges {i'' vol.). Deuxième lettre, p» 208. a. Mélanges (3e vol). Troisième lettre, p# 224*

avancés et non pas échangés, subsistant toujours malgré ou plutôt, même s'il y a lieu à compensation.

Et de plus, entre ces deux facteurs constitutifs du crédit, la circulation de l'objet vis-à-vis de l'objet lui-même est bien le moins important pour quelqu'un qui vise à réaliser la gratuité.

C'est le facteur le moins important. Bastiat le dit explicitement :

« C'est une circonstance heureuse pour les consommateurs de capitaux, comme il est heureux pour les consommateurs de produits que les moyens de transport se perfectionnent. Mais, d'une part, jamais les frais de circulation ne peuvent descendre à zéro, puisqu'il y a toujours là un intermédiaire qui rend service et d'autre part, ses frais fussent-ils complètement anéantis, l'intérêt subsisterait encore et n^en serait même pas sensiblement affecté. » Le problème resterait sans solution :

Ainsi, admettons que la Banque du Peuple supprime les frais de circulation (nous savons qu'elle ne le peut et maintient au moins le i o/o de couverture des frais) supposons que, tous les produits se compensant, les transactions commerciales soient réduites à la seule forme de l'échange, puisque l'intérêt est le prix d'un travail passé, puisqu'il <( ne s'attache pas seulement au prêt )> puisqu'il « est compris dans le prix de revient des produits », cela n'empêchera pas le premier entrepreneur venu d'opérer, sans a s'être assuré, non seulement le salaire de son travail, mais encore la rentrée, l'amortissement et l'intérêt de son capital. Cet intérêt se trouve confondu dans le prix dç vente. En réduisant toutes les transactions à deS' achats et des çentes^ la Banque ne

résout donc pas, ne touche même pas le problème de la suppression de Tlntérêl » (i).

On ne pouvait mieux mettre le doigt sur la plaie, mieux découvrir le vice fondamental du système. En supprimant, dit en substance Bastiat, toutes les transactions sauf une : Véchange^ vous éludez, en somme, le crédit^ en supprimant Routes les occasions qui le font naître, ce qui ne peut se réaliser dans la pratique. C'est lier les mains à Thumanité, lui imposer, dans ses relations, la soumission à une même forme, c'est aliéner sa liberté et enfreindre la Justice, fatalement méconnue par la réalisation du prêt gratuit qu'on peut autrement appeler : refus de payer le prix du travail passé représenté par le capital. Ces impossibilités tiennent à Tétroitesse d'une formule mal choisie : Le Crédit, c'est IVcAa/i^^.' Il n'est pas cela, par<ie que le crédit a lieu actuellement et se manifeste par des formes tout autres : prêt sur hypothèques, avances sur titres, escompte de marchandises, etc., celui que l'on crédite n'ayant actuellement rien à échanger. Et il est plus que cela, parce que la possibilité ultérieure d'échange ne viendra que lorsqu'on aura élevé le débiteur, par un prêt de capital, à un plus haut degré de richesse lui permettant de mettre en réserve des contre- valeurs.

Puisque la formule mutuelliste est étroite, incomplète, partant inexacte, c'est poser antinomiquement la largeur, l'intégralité, l'exactitude de la formule actuelle. Définir le crédit tel qu'il se manifeste actuellement, c'est fournir à la démonstration précédente une contre-épreuve ; c'est s'appuyer sur l'expérience.

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