‹ La revanche de ProudhonChapitre 101 sur 140 · Mélanges (3« vol.) 6* Lettre de Bastiat, p. 3i2 et 3i · texte numérisé non relu

Mélanges (3« vol.) 6* Lettre de Bastiat, p. 3i2 et 3i

et par là nous faire rentrer dans le domaine des faits.

Etudions le crédit tel que nous le voyons fonctionner sous nos yeux.

Le crédit, de credere, croire, avoir foi, est, dans la diversité des transactions, une manifestation de confiance faite d'individus à individus. Ainsi déterminé, il ne peut se réaliser dans le pays de cocagne, rêvé par le Mutuellisme, où tout le monde, à souhait, pouvant se procurer ce dont il a besoin, n'a que faire de la confiance d'autrui. Mais comme la Banque mutuelliste, faisant des avances à découvert, pour suppléer au dénuement de gens dont Tincapacité d'emprunter ne gît pas dans l'absence de capitaux, mais plutôt dans celle de garantie, a été reconnue pratiquement impossible ; que, dès lors, la faculté d'obtenir à jet continu les contre-valeurs ne peut être atteinte, les transactions ne peuvent plus être réduites au seul échange, le crédit retombe dans ses données actuelles : il est prêt, il suppose un emprunteur et un prêteur^ qualités exclusives pour ne pas dire contradictoires de celle d'échangiste.

Prêter et emprunter c'est, conformément aux errements actuels, donner du tempsy faire une avance^ ce que, par une diamétrale contradiction, le mutuellisme nie, puisque l'échange supposant une immédiate livraison de contre- valeurs réduit la durée du crédit à zéro ; ce qui a été démontré impossible par l'impuissance où se trouverait la Banque de fournir à tous des contre- valeurs, sans acculer la société aux demandes exagérées, à la hausse des prix, à une destruction de capitaux, à une rétrogradation économique 3ans précédent.

C'est encore offrir une garantie j quelle qu'elle soit, à la faculté d'appréciation du prêteur qui refuserait de rendre service, s'il n'avait plus la certitude de rentrer dans ses fonds. Cette dernière condition, primordiale, essentielle, suffit à elle seule par son éloignement systématique en Mutuel lisme, à faire crouler la Banque d'Echange qui prêtant à tout postulant sans garantie certaine acculait la société aju cours forcé, au maximum, à tous les procédés de la banqueroute. Pour y parer, il faut que la banque change son principe, qu elle prête sur garantie ; mais alors elle ne se distingue plus des entreprises existant déjà dans notre économie bourgeoise, elle ne réalise pas le Crédit gratuit ; l'universalisation de l'échange comme seule transaction économique est niée — il reste tout comme devant en matière de crédit : l'emprunt qui, pratiquement, n'a pas encore eu lieu sans intérêt et sans garantie. Et qu'on ne dise pas que, dans le crédit actuel, unilatéral, le travailleur donne sans recevoir, que le capitaliste reçoit sans donner. Ce que ce dernier fournit c'est l'avance, Vusage temporaire de son capital dont l'emprunteur bénéficie. L'intérêt n'est que le paiement, la contrevaleur de ce service : il y a donc bilatéralité. Il n'y a pas non plus d'abus de la force, de spéculation sur la nécessité d'autrui. Le contrat léonin existerait plutôt dans le cas contraire où le capitaliste, obligé de faire l'avance de ses capitaux, ne recevrait pas de rémunération ; son travail passé ne serait point payé ; il y aurait eu dépense d'énergie en pure perte ; le travail ne serait qu'un perpétuel recommencement, une toile de Pénélope se déchirant incessamment d'ellemême, une véritable tâche de forçats.

C'est parce que, dans réconomîe actuelle, le crédit n'est pas échange, cVst-à-dire tradition immédiate de contre-valeur, c'est parce qu'il faut faire une avance et donner du temps pour la libération de l'emprunteur qui, lui, reçoit les réalités qu'il demande, que le prêteur exige par réciprocité, pour que sa confiance se maintienne logiquement, d'autres réalités dénommées intérêt et garantie.

De cette analyse, il est aisé de dégager les vérités suivantes : le crédit mutuelliste est impossible parce que la Banque ne peut fournir à tous les contrevaleurs nécessaires à transformer les emprunteurs éventuels en échangistes ; l'échange n'est pas le crédit ; il tend, somme toute, par son universalisation théorique à le supprimer dans toutes ses occasions de réalisation, mais il ne peut pratiquement s'incarner en lui comme un nouveau mode. « Vous espériez peut-être me prêter vos capitaux ? dit l'emprunteur au prêteur. Au moyen des billets de la banque, vous voilà réduit à me les vendre (i), à les échanger ». C'est tourner par l'échange la nécessité du crédit, le rendre pratiquement inutile, le supprimer et non pas l'instituer sur de nouvelles bases. Or, la Banque ne pouvant pratiquement fournir à tous des capitaux, l'expédient de l'échange universel reste à l'état de spéculation théorique, le crédit actuel est toujours nécessaire, et lui seul est crédit. La formule mutuelliste, si elle voulait être conforme à la vérité devrait être non pas : le crédit c'est l'échange, mais: Echange c'est anéantissement du crédit.

Comment donc le Mutuellisme peut-il dire que le

i. Mélanges (3« vol.), p. 309,6e lettre.

crédit sera gratuit. C'est dialectiquement et pratiquement impossible ; on ne transforme pas ce qui n'existe pas. Cette impossibilité va être exposée dans la réponse à faire à la deuxième des questions posées dans notre division :

Le Crédit gratuit est- il possible ?

Non, pose hardiment la critique, puisque les produits ou capitaux (nous avons reconnu leur identité) fruits du travail qui, en vue du crédit, sont prêtés, non échangés, portent en eux le principe de rémunérabilité. Il n'y a pas un seul capital qui se forme sans labeur. La peine n'étant jamais zéro, l'intérêt rémunération ne sera jamais zéro, le crédit ne sera pas gratuit.

Proudhon oppose un exemple tiré du fonctionnement de la Banque de France qui, au delà de son capital de fondation, réalise ficlivement et sans effort par le seul effet de la confiance publique un second capital :

Fictivement, lorsqu'elle ne limite pas ses escomptes au montant de son encaisse, elle émet toujours plus de billets qu'elle n'a d'argent, cet excédent de monnaie fiduciaire ne reposant sur rien et tenant pourtant une place tout aussi active dans la circulation que le papier gagé.

Sans effort : i^ Lorsqu'elle augmente son encaisse par la simple émission des billets ;

20 Lorsque, mises à la cote, les actions de cette Compagnie triplent et quadruplent au delà de leur valeur nominale.

Mais Proudhon commet une erreur de perspective, sort des limites de la discussion et son argument reste sans portée. Il prend en exemple une

Banque munie d'un privilège à elle concédé par l'Etat en i8o3 : le monopole d'émission des billets. On ne discute pas sur les funestes conséquences du privilège, mais bien sur le point de savoir si, dans la masse des richesses humaines, on pourrait trouver une capital créé sans travail, partant n'ayant pas droit à une rémunération. Un capital sans travail, cela n'existe pas : autant dire que l'homme peut devenir une mystérieuse entité se nourrissant en elle et sur elle de sa propre vie inaccessible à la nécessité.

Pour supposer la gratuite du crédit, pour arriver à concevoir logiquement — dans le seul absolu théorique d'ailleurs — une conséquence aussi extraordinaire, il faudra, ô Mutueliiste, puisque le capital ne s'acquiert jamais sans peine, supposer, pour le mettre à la portée de toutes les énergies, ou plutôt de tous les appétits, voire même de toutes les paresses, une deuxième impossibilité, décréter la gratuité du travail (i). Travail gratuit ! à quelles conditions biscornues s'en viennent obéir les solutions de problèmes poussés dans toute l'étendue de leurs données théoriques ! Travail gratuit ! Cela s'esl-il même vu aux époques d'esclavage? La subsistance dispensée ou plutôt payée par le maître à des créatures sans droit était-elle réductible au zéro ? Ne s'arrêtait-clle pas à un minimum nécessaire à leur entretien et à leur reproduction, minimum qui ne descendait jamaisàson chiffre strict, puisque, affaiblis par l'âge, inutiles dans leur vieillesse, les esclaves restaient toujours sustentés par le maître, si bien que Caton

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