I. Mélanges (3« vol.) 6<^ lettre, p. 3oq
mtim, cours forcé, arrêt de la circulation par anéantissement du crédit, qui n'étant que confiance (élément psychologique, idéel) a besoin de s'adosser antinomiquement à une garantie (élément réel) qui fait absolument défaut. Anéantissement, suppression, impossibilité du crédit, voilà l'inévitable carrefour où conduisent toutes les voies du Mutuellisme, aspirant réalisateur de la gratuité. Sous cette condition irréalisable, tout devient impossible, tout, jusqu'à ce même échange qui devait remplacer le crédit onéreux, barrant ainsi la route vers l'horizon de paix entrevu par le Mutuellisme.
« Echanger c'est capitaliser », s'écrie Proudhoo, établissant ses déductions ; mais l'échange n'est pas crédit ; la gratuité est impossible ; le prolétaire sans garantie restera toujours prolétaire ; l'identité du travailleur et du capitaliste, votre dernier article de foi, ô mutuelliste attristé, ne se réalisera pas. Votre Banque ne peut vivre qu'à condition d'être capitaliste et bourgeoise, de ne prêter qu'à bon escient, de refuser toute avance, malgré sa commisération, atout individu qui n'aura que sa main-d'œuvre à porter sur les marchés, d'être un soutien de plus à l'ordre de choses actuel fondé sur la guerre et l'antagonisme des classes.
Mais (juelle aberration, ajoutera l'économiste, vous force à spéculer, à construire des systèmes ! Quel aveuglement obscurcit vos regards ! Ouvrez les yeux sur ce qui existe et, sans nous accuser d'user d'une ironie déplacée dans un pareil sujet, assurezvous que, pour réaliser la fin du Mutuellisme, c'est au Mutuellisme qu'il faut d'abord tourner le dos.
La gratuité du crédit qui est un absolu^ un idéal,
n'existe pas daus la pratique actuelle mais bien la tendance à la gratuité, relatif réel qu'accentue de jour en jour le progrès qui nie la perfection ou immobilité et affirme la perfectibilité ou mouvement. La diffusion des capitaux, multiplicateurs de produits, s'étcndant de plus en plus, fait d'expérience, la capitalisation entraînant la baisse du taux de Tintérët, s'étend progressive et continue jusqu'au monde des travailleurs. Comment dès lors des ouvriers participant du capital refuseraient-ils eux aussi d'en payer la juste rémunération, en réclameraient-ils le prêt gratuit ? « De tous les éléments qui entrent dans le prix des choses, celui qu'ils doivent payer avec le plus de joie, c'est précisément l'intérêt... parce que ce paiement leur en épargne toujours un plus grand.
Pierre est un artisan parisien. Il a besoin qu'un fardeau soit transporté à Lille ; c'est un présent qu'il veut faire à sa mère. S'il n'y avait pas de capital au monde (et il n'y en aurait pas si toute rémunération lui était déniée), ce transport coûterait à Pierre au moins deux mois de fatigues, soit qu'il le fit lui-même, Loit qu'il se fil rendre ce service par un autre. Car il ne pourrait l'exécuter lui-même qu'en charriant le fardeau par monts et par vaux sur ses épaules et nul ne pourrait l'exécuter pour lui que de la même manière.
Pourquoi se rencontre-t-il des entrepreneurs qui ne demandent à Pierre qu'une journée de son travail pour lui en épargner soixante? Parce que le capital est intervenu sous forme de char, de chevaux, de rails, de wagons, de locomotive. Sans doute, Pierre doit payer tribut à ce capital, mais c'est jus-
tement pour cela qu'il fait ou fait faire en un jour ce qui lui aurait demandé deux mois » (i)«
Que voyons-nous dans ce lumineux exemple extrait de Bastiat : la cherté de moins en moins grande des produits et des services. Qu'est cela, mutuelliste, sinon ce que vous cherchez à réaliser par l'application de vos théories difficiles ? C'est dans l'économie actuelle que vous voulez détruire^ que se dessine, grave sujet d'étonnement ! la tendance à la gratuité^ tendance indéniable, invinciblement progressive et cela, en vertu d'une contradiction économique peu faite en vérité pour vous étonner, vous, les théoriciens de l'antinomie. C'est parce que le capital est payé, rémunéré, non gratuit^ que, prenant une extension formidable, plus offert que demandé, il entraine le bon marché et dessine la tendance à la gratuité. Et c'est cette bienfaisante rémunération que vous supprimez, que vous réduisez à zéro, poussant ainsi par une nouvelle contradiction tout aussi «tonnante, à la banqueroute, à la hausse des prix, à une tendance de plus en plus contraire à la gratuité. Quel est ce quiproquo ? Que signiGe cette confusion ? Dans ce croisement de contradictions, d'où voir surgir la vérité ? L'économie actuelle posant la non-gratuité du crédit découvre une tendance à la gratuité et le mutuellisme posant la gratuité du capital force à la hausse des prix, aux écarts maxima, aboutit à la non-gratuité ! Abandonnez les discussions stériles, ô mutuelliste ! laissez de côté la dialectique, ne tenez compte que des résultats positifs dont l'humanité puisse tirer profit, allez droit aux