Mélanges (3* vol.), 6® Lettre de Bastiat, p. 3i
justificatifs et probants d'une réalisation efficace. Dans toutes ses assertions, le Mutuellisme est venu heurter des objections de fond qui Font fait sombrer.
lo L'Arrêt de la Valeur consistant en une réduction de prix, un abaissement général de 26 0/0 sur tous produits et services n'était qu'un jeu fantasmagorique s'exerçant sur des chiffres et laissant, en réalité, subsister les prix antérieurs, puisque tout élant supposé réduit de 25 0/0, prix de vente et prix de revient, la même marge de bénéfices est laissée aux agioteurs.
Imposée par décret du Gouvernement, la mesure était tout aussi illusoire, TEtat étant par essence incompétent en matière économique et n'ayant pas — Proudhon le lui refuse — droit de contrainte pour rendre le décret exécutoire.
Exiger des tarifo de tout commerçant et producteur ne ferait pas avancer la question d'un pas, ces tarifs devant être continuellement re visés par suite de rinstabilité de la valeur des produits que Proudhon suppose faussement être en baisse continue, alors qu'en réalité la valeur subit des baisses insensibles suivies de hausses brusques.
2^ La Suppression du Numéraire, deuxième article mutuelliste, était donnée comme conclusion de prémisses injustifiées: l'extension delà circulation fiduciaire qui, si on l'analyse dans son essence, est facilement reconnue.
comme représentative du numéraire (elle ne circule que pour et par lui) ;
Comme augmentative de la nécessité du métal, dans la proportion par nous formulée dans la loi suivante :
La valeur du métal croit au delà de sa valeur légale
de toate la somme représentée parla circulationjida-
ciaire ;
toutes conditions aboutissant directement à la négation de suppression du numéraire.
Même imposé par décret, cet article mutuelliste se heurtait aux impossibilités pratiques telles que :
Fluctuation des prix dont le principal facteur n'est pas la variation de la monnaie métallique ni Tagio, mais bien la plus ou moins grande abondance de produits ;
Impossibilité ou gêne de réchange international dans les cas de grosse nécessité (travaux publics, guerres, récoltes emportées par des fléaux) nous interdisant échanger, par suite de l'absence de contrevaleurs» ou bien de la trop grande hausse de prix forcée par Toffre d'un papier déprécié :
Ce à quoi une convention internationale pour la suppression du numéraire ne peut remédier, car elle est impossible par suite de la différence d'intérêts et d'évolution des peuples divers.
3<»La Banque Mutuelliste ne peut fonctionner qu'à condition de réunir un capital métallique de garantie — la solidaire responsabilité de tous les adhérents, leur mutuelle obligation d'accepter le papier de la banque, le droit de poursuite contre le défaillant dans ses meubles et immeubles ne suffisant pas. Des billets sans garantie, une confiance sans réalité n'ont jamais pu à eux seuls provoquer la circulation ; la vivifier par une émission exagérée de billets sur produits futurs, serait commanditer la fainéantise, tuer le crédit, faire un siège. à l'immoralité. Des billets refusés, circulant sans, gage et sans garantie n'est possible que par intervention<de l'Etat
décrétant le coars forcée transformant la monnaie de papier en papier monnaie, aboutissant à la hausse des prix, au maximum, à Tinjustice, à Tantiréciprocité. User de ce moyen serait pour la Banque mutuelliste prêtant sur produits futurs décréter la banqueroute perpétuelle; voilà pour le principe.
Quant aux Conséquences de rétablissement d'une pareille institution : a) Suppression des Intermédiaires ; b) Suppression de l'Intérêt ; c) Crédit Gratuit, elles sont tout aussi pratiquement impossibles.
a) U intermédiaire grandit de jour en jour sous la paternelle surveillance de l'Etat et Vexeat de la jurisprudence, parce qu'il est nécessaire, soutient les cours, empêche la baisse des prix, en un mot ajoute au produit une forme, tout comme un • producteur. Sa suppression ne réaliserait pas d'économie; la production et la consommation n'augmenteraient pas, car il y aurait, dans une pareille mesure, négation du progrès, de là différenciation économique causée par 'l'évolution. Au reste l'inlermédiarité, tout en étant niée par le Mutuellisme, est affirmée par sa banque, intermédiaire exclusif. Tous les essais de réalisation mutuelliste actuellement existants sont et seront toujours des intermédiaires. La Banque coopérative, la Chambre Consultative, la Mutualité n'ont pu réaliser pleinement les trois conditions :
D'union pour le travail ;
D^n dépendance vis-à-vis du capital ;
'De propriété des produits.
Elles ont dû toujours faire appel au métal, au capital d'autrui, c'est-à-dire à l'intermédiaire pour réunir ïa gat^antie nécessaire à Tassiette de la confiance pilblitiUe, seule étincelle' de vie. Quant au comptoir
de vente, il est, dans la pratique, purement réalisé sous forme d'entreprise bourgeoise et capitaliste, ne rejetant absolument rien de toutes les conditions de réconomie actuelle.
b) La suppression de Vintérêt n'est pas non plus possible, parce qu'il est légitime — légitimité étant nécessité — pour les mêmes raisons qui l'avaient fait déclarer illégitime par le Mutuellisme soit :
i<> Identité du travail et du capital;
2® Faculté de Thomme à ne produire que sa seule subsistance par son seul travail ;
3o Identité du produit brut et du produit net ; conditions assurant à tous individus,' suivant leurs diverses capacités rangées en catégories ouvertes à toutes les énergies, la proportion, Féquilibre, Tégalité entre les besoins de conservation et de reproduction et une adéquate faculté de travail nécessaire & Tintégrale alimentation de ces mêmes capacités.
c) La gratuité du crédit voulant s'aflBrmer dans une question préjudicielle : le crédit est-il échange? n'aboutit qu'à la conclusion illusoire que l'échange^ s'il était général et si tout le monde avait le mo^en d'être échangiste, (toujours des hypothèses !) suppri* merait toutes les occasions du crédit. On crédite justement ceux qui, n'ayant pas faculté de livrai» son immédiate de contre- valeurs . — condition de l'échange — demandent une mmuce et du temps pour le remboursement de la valeur livrée et le juste paiement du travail incorporé dans le service rendu. Ce ne sont plus des échangistes^ mais des emprunteurs mis en face de prêteurs.
Puisque généraliser l'échange, c'est éviter le crér dit, laisser la question entière, il fallait remonter à
la source de Terreur, à cette faculté qu'a, théoriquement, la banque mutuelliste, de rendre tout le mondie échangiste au moyen de prêts non rémunérés, ce qui est pratiquement impossible. Puisque cette entreprise ne peut opérer sans capital, que ce capital, même sous forme de métal, est travail, ce dernier non gratuit, portant en lui le principe de rémunérabilité, la Banque ne pourra prêter gratis ce qu'elle empruntera forcément à titre onéreux ; le prêt devra toujours être rémunéré, l'emprunteur dûment examiné devra présenter des garanties j le prolétaire qui en manque restera toujours prolétaire, Tidcntité du travailleur et du capitaliste reste irréalisable. L'âge d'or promis par le Mutuellisme s'évanouit comme un mirage, parce que, comme tous les systèmes et parce qu'il est un système, il veut réaliser un abselu. L'ordre de choses actuel, résultante du concours de nos forces économiques limitées et relatives doit être considéré et accepté, malgré ses travers, comme l'application la plus bienfaisante et la plus approchée de nos idéaux. Le Mutuellisme veut réaliser la gratuité et la tendance à la gratuité s'affirme dans notre économie antimutuelliste. Le Mutuellisme veut aboutir à Videntité du travailleur et du capitaliste comme à un point d'arrêt et Tordre qui nous régit dessine dans un mouvement ^vo^vessifV identification de ces deux classes antagonistes.
Puisque l'absolu est irréalisable, que le relatif pratiqué dans une évolution harmonique dégage des résultats positifs, jamais entiers, mais toujours croissants, sans que les concepts mutuellistes soient compris dans le nombre de ses déterminants, il faut tourner le dos au Mutuellisme, Tabandonner à sa
seule vertu théorique, le réduire à sa stricte valeur, c'est-à-dire à rien dans la réalité.
Mais réduire la théorie à rien, à zéro dans le domaine de la pratique, poser une affirmation aussi catégorique, c'est encore, semble-t-îl, poser un absolu, faire une théorie. Comment peut-on dire que Vabsolu n'a point d'influence sur le relatif puisque c'est en s'affirmant qu'il affirme son contraire; Tun suppose l'autre parce qu'il s'y oppose; le tout est d'établir une juste balance entre ces termes antagoniques, chercher le point extrême où, l'absolu et le relatif se faisant des concessions réciproques, le maximum de résultats positifs serait réalisé pour le plus grand bien de l'humanité. Dans le domaine des faits, ce maximum irréalisé, mais réalisable, peut être posé dans une étude où, le Mutuellisme étant nié quant à l'intégralité de sa théorie et l'économie actuelle dans sa relativité intrinsèque, on établira la Balance entre ces deux éléments antagoniques, entre cet absolu et ce relatif, afin de marquer les bornes extrêmes du champ de réalisations que nous promettons dès maintenant au Mutuellisme ; ce sera le sujet de nos développements ultérieurs.