RECHERCHE DE LA BALANCE
Les économistes n*ont démontré qu'une chose : que de la théorie de Proudhon, une seule condition, celle de : Suppression du numéraire réduisait le système à Fimpuissance ; sauf cette condition, la théorie do Proudhon doit être consei'vée, car réconoraie actuelle défendue par les économistes ne réalise pas Tharmonie. — Critique de la critique orthodoxe : I. Suppression des Intermédiaires. On doit les réduire au strict minimum parce que : i^ réalisation ne vaut pas légitimation ; of" parce qu'ils ne soutiennent pas les cours (exemple tiré de la cnse vinicole) leur intérêt personnel étant exclusif, non concourant, de l'intérêt social. — II. Suppression de V Intérêt. L'intérêt doit être payé au capital même sous forme d'argent, mais delà à prétendre, parce que : a) le capital c'est du travail et nen que du travail ; b) que l'homme par son travail produit sa seule subsistance ; c) que le produit net s'identiOe dans la nature avec le produit orut, qu'il y a harmonie dans l'économie actuelle, c'est commettre une erreur. — - Les preuves de l'inharmonie sont : la débauche, la mendicité, Vusure, cette dernière tare ne pouvant pas se déguiser sous le nom d'intérêt illimité ; elles sont des dérivés de l'intérêt personnel, exclusif de l'intérêt soial, car le superflu acquis par l'un s'acquiert par la misère de l'autre. — III. Gratuité du Crédit. Les économistes avouent que dans l'économie actuelle, des ' tendances à la gratuité du crédit et à l'identité du travailleur et du capitaliste se réalisent. — Il ne s^ensuit pas :
i** qu'il faille laisser faire révolution, car Téconomie actuelle nest pas irréformable et de plus ne réalise pas Tharmonie par suite de Tintérôt personnel exclusif ; a*» que le Mutuel lisme renonce à lui-même, caria gratuité du crédit et Fidentification du travailleur et du capitaliste doivent être développées et non laissées dans leur germe. — Il faut que l'intérêt personnel et l'intérêt social deviennent concourants, ce qui ne s*oblient que par les conditions mutuellistes de Réciprocité et <V association, — A Conservation du Numéraire (i" terme de la balance) on doit juxtaposer : Association réciprocitaire (2« terme de la balance) pour trouver la formule de la balance cherchée.
Que reste-t-il donc, dira le lecteur, du Mutuellisme, après la critique qui vient d'en être faite ? Rien, puisque Tarrêt de la valeur est une duperie fantasmagorique fondée sur Tillusiou des chiflFres, la suppression du numéraire une impossibilité, la banque mutuellisle un irréalisable essai laissant dans le domaine des spéculations abstraites les trois hypothèses : lo de suppression des intermédiaires ; 20 de suppression de rintérôt ; 3° d'établissement du crédit gratuit.
Bien plus, ce que le Mutuellisme veut et ne peut réaliser : la gratuité du crédit et Tidentité du travaUleur et du capitaliste, faisant de l'harmonie sociale, par la fusion de ces deux classes, la condition tant désirée de l'économie mondiale, se trouve relativement réalisé dans des tendances de mieux en mieux affirmées dans la pratique actuelle. Que reste-t-il donc à cette théorie, malheureuse après tant d'autres, sinon de suivre la destinée de ses devancières (i), de rentrer dans le silence, de renoncer à ellemême et, reconnaissant son erreur, de se frapper d'inexistence ?
I . Que reste-t-il des théories de Saint-Simon, Fourier, Cabet, Orven, Pierre Leroux et autres ? Rien ou presque rien.
Ainsi donc, tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Nous n'aurions qu'à laisser à révolution le soin de pousser les prolongements d'un présent vers un avenir harmoniquement préparé, devenir optimistes forcenés et croire à Tharmonie préétablie dont Leibnitz fut en philosophie le plus brillant théoricien. Que nous en coûterait-il ? Presque rien : le plus cher de nous-mêmes, la perte de notre dignité, la suppression du respect à l'humanité consciente d'elle-même. Il faudrait soumettre un faux orgueik, démentir une noble origine, devenir fatalistes et laisser rouler sur nous la souveraine Destinée nous soulevant sur son passage comme de futiles jouets. II faudrait nier notre liberté, réduire au néant notre libre arbitre, laisser courir le temps et se laisser guider au milieu des. événements par la prévoyante nature qui seule a des yeux pour voir, tandis que la pauvre humanité reste aveugle née depuis le berceau.
Mais si, reprenant votre tactique, ô économistes, nous nous appuyons sur les faits pour combattre vos déductions et prouvons par eux que tout n'est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes, la dispute est loin d'être close, la question reste encore pendante. Il faut la reprendre, ce que le mutuelliste du XX* siècle fera de façon à ne pas retomber dans l'erreur de 1848. Non! dirons-nous, maintenant plus que jamais, l'harmonie n'existe pas ! Hasarderezvous qu'il n'y a pas dans le monde de mécontents, qu'il ne s'élève pas une seule plainte ? Vous nous avez bien prouvé que la théorie de Proudhon se heurtait à l'impossible, mais si d'autre part vous ne réalisez pas l'harmonie — nous vous le prouverons
malgré vos raisons apparentes — c'est que, pas plus que le père du Mutuellisme, vous ne détenez, économistes orthodoxes, l'entière vérité.
Nous empruntant à nous, muluellistes, notre méthode dialectique de Tantinomie, vous avez opposé à V absolu de la théorie proudhonienne le relatif de la pratique actuelle. Fidèle à la méthode du maître, sachant que rien n'est absolument vrai, rien absolument faux, les termes antithétiques étant posés, nous allons chercher quelle est la balance à faire entre cet absolu et ce relatif, quelles sont les concessions réciproques qu'ils doivent se faire entre eux, afin de trouver la formule qui donnera une solution efficace à 1 éternel problème social. Il nous faut pour cela revenir sur la critique du M utuellisme déjà exposée ; les termes se dégageront d'eux-mêmes.
La théorie de Proudhon est impossible ! déclarent les orthodoxes. Recherchons à quoi se réduisent leurs arguments.
Après avoir prouvé que la suppression du numéraire, une des conditions du Mutuellisme, mais non la seuley était irréalisable à cause :
De la fluctuation des produits ;
Des difficultés de réalisation internationale par le conflit des intérêts des diverses nations, alors que la circulation fiduciaire qui s'étend de plus en plus, renforce la nécessité de la monnaie de métal d'après la loi par nous formulée :
La valeur du métal croît au delà de sa valeur légale de toute la somme représentée par la circulation fiduciaire
les économistes, dans leurs discussions ultérieures, n'ajoutent rien de nouveau, nous allons le montrer,
à . leur première affirmation. Ils ne font pas un pas de plus, en dehors d'elle, renforçant tout au plus par leurs nouveaux arguments une seule preuve, toujours la même, que le Mutuellisme est impossible parce que sa condition de suppression du numéraire reste fatalement taxée d 'irréalisation.
Que disent-ils à propos de la Banque Mutuelliste ? Qu'un système de généralisation de la lettre de change, faisant des billets émis une monnaie acceptable en tout paiement, fondée sur la seule responsabilité, solidaire des adhérents, ôtait à ces billets toute garantie et toute acceptabilité, que par là, les avances sur produits futurs destinées à rendre plus facile aux travailleurs l'avènement au capitalisme ne pouvaient se réaliser parce qu'il faut à la monnaie fiduciaire une garantie réelle. Puisque la confiance — le tout du crédit — ne reposant sur rien, ne peut se supposer et se décline, c'est poser à nouveau la nécessité du numéraire.
Et plus loin sous la rubrique : Suppression des iNTjBRMÉDiAmES que prouvent les orthodoxes en mon-
trant d'après des similitudes bien établies que les réalisations inspirées du Mutuellisme soit : la Banque Coopérative, la Chambre Consultative, la Mutualité, etc., cherchant à obéir aux trois conditions :
10 d'Union pour le travail ;
2o d'indépendance vis-à-vis du capital ;
3^ de propriété des produits ; sont loin de serrer de près l'idéal mutuelliste, qu'ayant, pour justifier cette confiance tant demandée par et pour le public, une réserve métallique, ce n'est pas par le seul travail que ces associations se sont élevées et que pour se procurer ce capital
métallique nécessaire, il leur à fallu recourir à des intermédiaires ? Ce qu'ils prouvent ? Encore Vimpossibilité de la suppression du numéraire.
Qu ils déclarent illégitime la Suppression de l'Intérêt, et pour soutenir cette assertion qu'ils reprennent les trois raisons mutuellistes :
Que le capital c'est du travail ;
Que l'homme par son seul travail produit sa seule subsistance ;
Que le produit brut s'identifie avec le produit net.
C'est toujours avec de nouveaux arguments reproduire la même thèse : puisque le travail mérite salaire, même sous forme de capital métallique, la suppression du numéraire est impossible et la nonlégitimité de l'intérêt est là pour le prouver.
Arrivant enfin au dernier article de la théorie, à la Gratuité du Crédit, que démontrent-ils en la réfutant, en niant une pareille hypothèse? Pas autre chose que l'impossibilité pour la Banque, ayant besoin d'un capital^ de se le procurer gratuitement et partant de prêter à ses adhérents, sans intérêt, ce qu'elle emprunte à titre onéreux. C'est faire éternellement fond sur la même objection. C'est encore et toujours proclamer la virtualité du numéraire et t impossibilité pratique de sa suppression.
Ainsi donc de toute cette critique qui semblait annihiler le Muluellisme tout entier, que reste-t-il après ce rapide examen ? Cette simple constatation : que de toutes les conditions dont la théorie combattue par les économistes formait un agrégat systématique^ une seule attaquée par eux et démontrée irréalisa* ble entraînait le système entier à la stérilité forcée que les autres, laissées dans l'obscurité, à rarrière-
plan, inattaquées^ parce que sans doute inattaqua* blés, sont peut-être susceptibles de réalisation, ce que nous examinerons plus tard de plus près. Contentons-nous pour le moment d'enregistrer que quelque chose dans la théorie proudhonienne doit être écarté, que le Mutuellisme doit faire à la pratique une première concession et nous fournir ainsi le premier terme de la balance dont la formule plus tard dégagée par nous donnera par ses diverses adaptations la clé du problème social.
Ce premier terme c'est : CONSERVATION DU NUMÉRAIRE et de toutes les conditions secondaires et dérivées : nécessité du capital de garantie, maintien de l'intérêt, irréalisation de la gratuité absolue, etc.
Le second terme encore inconnu ne pourra être acquis que par une concession réciproque de l'économie orthodoxe. Le Mutuellisme a fait un pas vers elle, qu'elle fasse un pas vers lui et nous réaliserons notre postulat.
Sur quel champ de conciliation pourront nos économistes prudents pousser cettedangereuse îivancée ? Sur le suivant : reconnaître la possibilité de réalisation pratique de toutes les conditions du Mutuellisme sauf une — cette exception vise la conservation du Numéraire, concession déjà faite par nous — et nier du même coup comme contradictoires tous les faits de l'économie actuelle sur laquelle ils s'appuyaient.
Ces conditions, quelles sont-elles ? D'abord une Justice fondamentale dont la réalisation est, par lexacte rémunération de tout produit et de tout service, dénommée RÉciPROcrrÉ. Puis, comme pour la réaliser, il faut que tout homme soit indépendant, ce
Lag^arde a 4
qui s'obtient par la possession du capital c'est I'Universalisation de la propriété privée, qui, poussant à V identification du travailleur et du capitalisie^ réalisera la concorde économique, en adoptant, comme moyen, le développement du principe d' Association en vue du travail.
RÉCIPROCITÉ, pour que les humbles ne soient pas lésés ! Association, pour qu'ils s'élèvent en liguant leurs efforts ! voilà les conditions mutuellistes que les orthodoxes doivent reconnaître réalisables, afin de constituer par elles le second terme de la balance et nous donner la formule tant cherchée.
L'intérêt personnel y dont la satisfaction est la règle exclusive de l'ordre économique actuel qu'ils ont jusqu'ici intégralement défendu, voilà ce qu'ils doivent abandonner désormais, puisque l'intérêt personnel, n'ayant pas d'autre but que lui-même, nie la Justice, la Réciprocité aux dépens de tous les individus prêts à duper ou à être dupes, et en même temps l'AssociATioN (i).
De pareilles aflirmations ont besoin d'être démontrées et prouvées. La démonstration et les preuves nous les trouverons dans cette critique du Mutuellisme (3® partie) qui nous fit si bien apparaître l'erreur de Proudhon réclamant l'abrogation du numéraire, mais qui va nous montrer, dans une contreépreuve nouvelle, que la théorie proudhonienne tient bon sur tous les autres points et que, si l'économie
i . Nous ne voulons pas dire par là que l'individu n'usera pas de lassociation quand elle servira exclusivement son intérêt personnel, ce qui est réalisable ; mais il la rejettera dès que son profit exclusif sem contrarié, ce qu'il faut à tout prix éviter par la réalisation de la Justice.
actuelle donne le premier terme de la balance — c'est la conservation du numéraire — le Mutuellisme fournira le second.
Faisons donc la critique de cette critique.
L'économie orthodoxe a prouvé, nous l'avons vu, que la Banque mutuelliste ne pouvait être que capitaliste; puis, elle a prétendu, pour celte dernière raison, que cette entreprise ne différerait en rien des banques actuelles, ayant en vue non pas le perfectionnement progressif de la société, mais la recherche du plus gros dividende à assurer à ses actionnaires et que toutes ses conséquences : i^ suppression des intermédiaires ; ii^ suppression de l'intérêt ; 3° crédit gratuit seraient frappées d'inexistence, d'irréalisation. Oui, avons-nous dit, si l'on maintient la condition de négation du numéraire. Mais devant lantithèse du relatif pratique, nous abandonnons cette dernière, tout en afQrmant avec d'autant plus d'énergie que la concorde universelle ne régnera par l'identification du travailleur et du capitaliste, qu'au moyen de la Réciprocité développée par l'AssociA- TioN. Ces principes portant en eux une faculté de réalisation empêcheront le Mutuellisme dans toutes ses Conséquences d'être frappé de stérilité :
I. — A propos de la première conséquence : Suppression DES INTERMÉDIAIRES, la critiquc orthodoxe avait dit en substance : les intermédiaires doivent être conservés :
jo Parce que tout : l'Etat, la jurisprudence, le principe d'évolution dont le mouvement se manifeste par la division des fonctions, par ime différenciation de plus en plus accentuée, pousse à leur développement;
Ho Parce qu'ils rendent des services, soutiennent les cours, conservent une marge nécessaire à la rémunération du producteur, ajoutent ainsi une forme au produit, leur suppression n'entraînant, contrairement à l'assertion mutuellîste ni économie, ni augmentation de production et de consommation.
La première raison peut être réduite en quelques mots. Elle se résume à ceci : réalisation vaut légitimation^ formule profondément immorale et essentiellement anti-économique, donnant à tort et à travers Vexeat au mal comme au bien, tous deux également réalisables et de ce fait légitimes. Nous posons, nous mutuelliste, que Justice et Réciprocité sont un bien. Nous constatons qu'elles ne sont pas réalisées. Posant de pareilles prémisses et suivant votre même méthode, irions-nous, ô économistes, en déduire cette conclusion pourtant logique en apparence : Non-réalisation vaut légitimation ! — le bien étant, ce nous semble, toujours légitime. — Ne syllogistiquez pas ! Ne dites pas que : réalisation vaut légilimation, alors que tournant nos regards vers les réalités ambiantes, nous y constatons à la fois l'immanence du mal et celle du bien. Non ! tout ce qui existe n'est point légitimé par son existence même. Des assassinats se commettent dans le monde. Peut-on dire qu'ils sont légitimes parce qu'ils se sont réalisés? La société, dira-t-on, réprouve de tels crimes et la loi, par une juste sanction, leur ôle toute légitimité. Mais d'autres crimes ont été commis sous le couvert de la légalité ! Les duels judiciaires, les épreuves par l'eau bouillante, la torture ont-ils puisé leur source de légitimation dans le simple fait de leur réalisation? On peut poser lamême question à
propos de tout ce que Tignorance, le fanatisme, Tesprit de secte et jusqu'aux appétits démesurés de l'intérêt personnel peuvent commettre pour la satisfaction de leurs exigences. Appétits démesurés de l'intérêt personnel, avons-nous dit ! Mais c'est justement sur eux, économistes, que fait fond l'économie actuelle dont vous défendez le statu quo. Actuellement, l'homme pourvu d'une position avantageuse exige toujours plus qu'il ne doit de ses semblables : l'un qui est patron, le seul embaucheur de l'endroit, paie à l'ouvrier six heures et lui en fait faire huit, l'autre, estimable usurier, ne prête qu'à 60 0/0 k ses emprunteurs — non pas par pudeur; il demanderait plus, s'il estimait que l'affaire vaut davantage. — Niez-vous que de pareilles manifestations de l'activité humaine, peu rares, hélas ! en ce monde, soient un mal ? Le trouvez-vous légitime parce qu'il se sera réalisé ? Contestez à votre aise notre assertion que, par la réciprocité, le mal puisse disparaître, mais qu'il est légitimé par sa réalisation, jamais, ô économistes, vous ne le prouverez.
La critique a dit aussi — c'est son second argument dans cette discussion — :
L'intermédiaire doit être conservé, parce qu'il rend des services en soutenant les cours jusqu'à l'instant précis où la consommation appréhendera le produit pour son immédiate satisfaction. Par là, l'orthodoxie reconnaissant la nécessité de Tintermédiarité l'admet implicitement pour tous les intermédiaires, ce que nous allons immédiatement réfuter.
Oui, nous admettons que devant le développement économique actuel,la circulation devenant complexe, une différenciation se produit, des catégories sur-
gissent. Elles sont nécessaires, nous le reconnaissons en face de la relativité pratique, mais de là à conclure comme les économistes que dans chaque catégorie il puisse indéfiniment entrer un nombre indéterminé d'unités sans préjudice pour l'économie sociale, il y a loin. C'est ici que les antimutuellistes doivent baisser pavillon, faire leurs concessions et se rendre à nos raisons.
Dans la catégorie d'intermédiarité posons-nous, le nombre d'unités doit être limité et cette limitation est réalisable en raison des avantages sociaux qui en résulteraient et que l'orthodoxie conteste soit : économie considérable, augmentation de production et de consommation. A qui prouvera-t-on par exemple que, dans un groupement quelconque où deux (i) intermédiaires — des épiciers, si Ton veut — rendent à la population un service dont la rémunération est comprise dans le prix de vente des produits, ce même service sera payé par les consommateurs à un chiffre identique, si, à côté des premiers, viennent successivement s'établir cinq, dix, vingt nouveaux épiciers sans doute attirés par la perspective d'un profit. Le champ de vente reste limité à ses proportions antérieures. Le total des affaires faites par nos vingt intermédiaires sera celui réalisé auparavant par nos deux épiciers, puisque le nombre des acheteurs reste sensiblement le môme. Une question inévitablement se pose : comment vivre à vingt sur la rémunération de deux, puisqu'à leur tour ces intermédiaires ont les mêmes besoins de consommation et doivent
I. Nous disons deux, non pas un seul, car il y aurait en cq cas monopole, par suite, cherté du service.
avoir une égale faculté d'achat pour les satisfaire ? Ils ont de plus des échéances, des loyers, des impôts à payer. Où trouveront-ils les fonds nécessaires pour faire face à ces dépenses ? Dans un relèvement du prix des marchandises.
Puisque, d'une part, leur clientèle est forcée de consommer et d'acheter les produits entreposés chez eux, que, de l'autre, ils obéissent aux mêmes nécessités dont le coût de satisfaction d'après leur comptabilité particulière ne peut descendre au-dessous d'un certain minimum, si la vente de leurs marchandises est insuffisante, ils en relèveront d'autant le prix, de façon à être suffisamment rémunérés, toutcomme les deux épiciers de la veille, les prix croissant proportionnellement avec le nombre des intermédiaires, de 2 à 20 (i). Cette augmentation sera payée par la masse des consommateurs. Comment dès lors prétendre contre le Mutuellisme que,par un mouvement en sens inverse, une réduction de 20 à 2 ne réaliserait pas une économie considérable ! Comment prétendre encore que cette cherté des produits ne restreint pas la consommation ! Comment prétendre enfin, ô prétentions robustes ! que la consommation restreinte, la production n'étant plus vigoureusement sollicitée par la première, ne se ralentit pas ! Le travail est arrêté, la gêne installée dans les foyers, l'esprit d'épargne entravé, toutes choses contraires à
I. En admettant que ces intermédiaires restent honnêtes et ne vendent pas aux prix antérieurs des produits de mauvaise qualité ou falsifiés, ce qui réalise une hausse non pas nominale» il est vrai, mais réelle, en même temps qu'un danger pour la santé publique et la vitalité d^une race.
l'élévation des humbles, à cette identification du travailleur et du capitaliste tant caressée par le Mutuellisme. Que nous vient-on alors parler de service rendu par les intennédiaires justement rémunérés par l'augmentation du prix de vente ! L'intermédiarité ainsi comprise, nous nions sa rémunéralion ; elle n'est que nuisance et misère, l'établissement d'un étiage de notre commune pauvreté. Mais nous nous trompons ! Oui, il y a vraiment service ; c'est celui que l'intermédiaire se rend à lui-même par la rémunération qu'il en retire, mais c'est contraire à la justice, parcfe que l'intérêt personnel de certains individus est exclaswement satisfait aux dépens de la société entière dont la perte égale le montant des gains faits par tous les intermédiaires inutiles, néfastes résultats, que le principe de réciprocité, tendant à l'équilibre économique, peut seul éluder.
Qu'a donc à faire le Mutuellisme pour réaliser ses promesses tant contestées : économie considérable suivie d'augmentation dans la production et la consommation ? Prouver contre l'assertion des économistes que l'intermédiaire ne soutient pas le cours et en même temps poser le principe de réduction de l'intermédiarité à un strict minimum d'individus ou d'entreprises, minimum immédiatement marqué audessous du point de rupture d'équilibre entre l'intérêt personnel des intermédiaires et l'intérêt social.
V intermédiaire ne soutient pas les cours.
Pour le prouver, interrogeons les faits, leurs exemples-, plus clairs, instruisant mieux que des questions de principe. Je suis un vigneron du Languedoc.
Les gelées d'avril 1908 ont enlevé les deux tiers de ma récolte. Devant cette restriction de la matière consommable le vin se vendra à de gros prix (i). Je n'ai donc pas besoin du secours d'un intermédiaire pour que les cours se soutiennent; le déficit de la production à lui tout seul y contribuera. Un commissionnaire se présente et me fait ses offres d'achat à ao francs l'hectolitre. Insuffisamment renseigné, comme l'est tout producteur dans notre commerce actuel, insolidaire et anarchique, sur la rémunération maxima que je puis tirer de ma récolte, je trouve l'offre raisonnable et j'accepte le marché. Le lendemain, arrive un détaillant du Centre (s'approvisionnant, notez-le bien, directement chez le producteur et vendant aussi directement à la consommation, ce qui lui permet d'offrir un prix supérieur) qui veut m'enlever immédiatement ma récolte aux taux de 22 francs l'hectolitre, soit -2 francs de plus par hectolitre que le taux offert par le commissionnaire. Je refuse, car je ne puis faire autrement, étant juridiquement lié par contrat vis-à-vis du premier intermédiaire, et j'éprouve un grand regret d'une affaire qui m'avait tout d'abord paru avantageuse. Notez que je perds 2 francs par hectolitre, ce qui, suivant l'ampleur de ma production 5oo, i.ooo, 5. 000, 10.000 hectolitres, finit par faire un manque à gagner considérable. D'autre part, si ce détaillant, se trouvant en face d'un accaparement général des spéculateurs de l'endroit sur la production du centre producteur, (accaparement d'autant plus facile que la
1 . Cet exemple type est d'autant plus intéressant qu'il est authentique, personnellement arrivé à Fauteur.
récolte est déficitaire) est obligé d'acheter à ces intermédiaires, il sera forcé de payer un prix plus élevé que celui qu'il m'offrait à moi producteur. Il s'en dédommagera sur ses clients qui paieront plus cher et consommeront moins. D'où comme résultats de l'affaire :
Ou manque à gagner du producteur ;
Ou surplus à payer du consommateur ; pertes exactement mesurées par le bénéfice exclusif de l'intermédiaire.
Mais production et consommation, c'est le tout de l'économie mondiale ; si vous ébranlez à la fois ces deux robustes piliers vous causez la ruine inévitable de l'édifice social par une rupture d'équilibre dans une division mal comprise, puisque de tous les individus producteurs-consommateurs et, contre eux, l'infinitésimal intermédiaire est le seul à trouver un gain exorbitant des exigences normales nécessaires à son entretien, parce que son intérêt personnel, ne
subissant aucun frein, ne cherche qu'à se satisfaire
lui-môme dans ses appétits démesurément grandis, ce qui n'est point juste, ce qui n'est point réciprocité. Il est inadmissible que notre commissionnaire qui n'a acheté que pour revendre, qui en l'occurrence, puisque le vin est rare et plus demandé qu'offert, l'a gardé tout juste le temps de donner une signature, puisse, pour un simple geste et un capital tout à fait restreint, prélever une rémunération disproportionnée ! Il n'a pas remué une seule motte, il n'a pas foulé une seule grappe ; de quel droit vientil prélever sur la circulation une rémunération croissant avec le nombre d'hectolitres vendus alors que la plus ou moins grande quantité du produit est le
fruit dn travail du producteur et que lui, intermédiaire, ne prend pas plus de peine pour vendre une cave de lo.ooo hectolitres qu'une autre de loo. Tout ce qu'il gagne est prélevé aux dépens de la production. Dans ces années de récolte déficitaire où les cours n'ont pas besoin d'être soutenus, s'il intervient, c'est, cherchant à satisfaire son intérêt personnel exclusifs pour empêcher, contre toute légitimité, le viticulteur de tirer de sa production le maximum rémunérateur. Vis-à-vis des producteurs, l'intermédiaire ne soutient pas les cours, il les abaisse de toute la somme de ses prélèvements.
Mais si dans les époques où par des récoltes déficitaires les prix n'ont pas besoin d'être relevés, l'intermédiaire ne soutient pas les cours, c'est sans doute, peut-on objecter, dans les années de surproduction, où la marchandise plus ofierte que demandée tombe à plat, que le service éminent par l'intermédiarité va vous être enfin rendu. En tout cas, c'est le moment ou jamais pour elle de démontrer son utilité. Transportons-nous encore en Languedoc : Les vendanges de 1902 viennent d'être achevées. Depuis deux ans, par une malencontreuse succession de récoltes surproductives, le pays étouffé sous son stock énorme de produits, meurt, frappé de congestion. Des malheureux endettés, prorogeant toujours leurs échéances, acculés à la famine ou au suicide, redoutant la saisie de leurs champs délaissés et pleins d'herbes où des bras découragés n'osent plus promener une pioche, s'en vont désespérés vers la ville en quête d'un acheteur. Ils frappent à toutes les portes et toutes les portes se ferment à l'espoir d'un débouché. 5 francs, 2 francs même par hecto-
litre sont les prix offerts, tant la surproduction est grande. Toute espérance de rémunération est peixiue ; les campagnes resteront sans culture ; le vigneron écrasé, contemplant d'un œil morne ce champ dont la stérile fécondité le tue, n'a plus, fataliste obligé,
qu'à croiser les bras et attendre
C'est maintenant à vous, intermédiaires, d'intervenir et de sauver ce pays de la ruine. Voyez l'angoisse profonde de ces gens qui, dans leur naïve ignorance, tournent dans les Congrès, les yeux vers l'Etat, le suppliant, par la bouche de leurs délégués ou de leurs députés, de mettre un terme à cette crise lamentable. Détrompez-les, dites-leur que l'Etat ne peut rien sur les phénomènes économiques, qu'il n'a d'autre but que de maintenir le respect envers les lois, d'être le représentant du principe d'Autorité, que son intervention dan« le domaine de l'économie absolument étranger à son essence, apporterait ou un trouble encore plus profond ou la démonstration dérisoire de son incapacité (i); puis, cette première
I. Nous avons été surpris du nombre de gens croyant aux vertus de TEtat en matière économique ; mais nous reconnaissons pour être exacts que la démonstration de son incapacité faite et vite saisie, tous s'étonnaient ensuite d'avoir partagé une si grosse erreur. On demandait par exemple à l'Etat d'adoucir les maux de la crise en dégrevant les vignerons — la question, on le sait, fut portée à la Chambre par les députés languedociens, obéissant à un mandat impératif de leurs électeurs — .Après avoir fait reconnaître à ceux qui s'illusionnaient : i^' que le paiement de l'impôt n'étant pas la seule nécessité du producteur, le dégrèvement ne serait qu'uneinfinitésimale diminution de misère ; a° que le dégrèvement, s'il avait lieu, ne pouvait être intégral, que l'Etat ne pouvait, sous peine de banqueroute immédiate, rendre toutes
vérité établie, marchez hardiment de l'avant, affirmez-vous intermédiaires, comme nécessité économique, relevez les cours puisque telle est votre fonction, faites des achats successifs et multiples, vous passant par d^interminables filières les produits jusqu'au moment où la consommation demanderesse manifestera des besoins immédiats ! Eh quoi ! vous vous récriez ! Notre pétition vous paraît-elle inacceptable ?
D'abord, dites- vous, les achats faits avant la crise à des prix exorbitants vous causent un déficit et votre résistance légitime pour obtenir un minimum de perte se manifeste en deux tendances à la fois opposées dans leur aspect et concourantes dans leur effet :
les denrées indemnes d'impôt indirect, que la concession ne pouvait porter que sur les seules contributions directes ou qui plus est sur certaines d'entre elles, l'impôt foncier de préférence, nous les faisions convenir que le Languedoc n'étant pas le seul pays de vignobles,il était juste; 3® d'étendre cette mesure à tous les vignerons français répandus en Gascogne, Lyonnais, Beaujolais, Algérie, etc., formant à eux seuls une telle masse de contribuables que leur dégrèvement global mettrait à bas notre budget. D'autre part, pour être complètement justes, il fallait accepter cette vérité économique qu'un produit en surproduction provoque par la baisse de ses prix une surproduction virtuelle des produits similaires ; la bière, le cidre, le poiré, les hydromels, etc., restaient eux aussi sans débouché. Ce n'était plus dès lors le seul Midi, mais encore le Nord, toute la France à satisfaire, à dégrever. Il fallait donc, pour que le dégrèvement fût efficace, 4° que la somme des impôts directs x)rélevés par l'Etat égalât zéro, ce qui est de toute impossibilité.
Dans une crise, qu'on retienne bien cette entière vérité, l'Etat n'est rien, les phénomènes économiques sont tout. Pour en conjurer les funestes effets, une application progressive des données du Mutueiiisme seule est efficace. Nos développements ultérieurs le démontreront.
a. — De vente au moins bas prix possible à votre clientèle ; ce qui amène une vidange trop lente de vos dépôts ;
b. — D'achat au producteur au plus bas prix possible afin de réaliser sur ces nouvelles affaires un bénéfice, si infinitésimal soit-il, tendances qui ne se réaliseront pas, car elles en susciteront de contraires chez vos antagonistes économiques : vos clients d'abord, voulant payer à plus bas prix se pourvoiront ailleurs, et vos vendeurs ensuite, cherchant comme vous,à conjurer un plus gros déficit, vendront à qui leur offrira le prix le plus élevé, c'est-à-dire au détaillant direct ou plus directement au consommateur (i). Délaissés par tous, vous n'avez donc pas à envoyer de courtiers dans les campagnes se dépenser en stériles efforts pour amener d'irréductibles producteurs à réduire leur prix déjà trop bas, hélas ! afin de vous assurer le moindre déficit possible, alors que votre débouché non rémunérateur vous accule à la faillite. Les vignerons se croisent les bras devant la fatalité, dites- vous, ô intermédiaires ! et vous n'avez qu'à en faire autant !
Ainsi donc, vous vous défendez en invoquant vos pertes; mais votre défense est un aveu qui vous condamne : en temps de crise surproductive, aux
1 . Les vignerons du Languedoc essayèrent, soit en commun, soit individuellement, de vendre à la consommation. Des efforts mal combinés et surtout une mauvaise information des bons endroits de consommation firent échouer sur tous les points en générai ces tentatives. À noter encore que ces essais de vente directe à la consommation ne pouvaient être faits que par des producteurs ayant encore des réserves. Les petits, les humbles, restaient toujours là-bas tordus par la misère et le désespoir.
époques d'eflFondrement des prix, vous ne pouvez surexciter, réaliser rintermédiarité qu'en demandant au producteur de faire une concession de plus à sa misère, de descendre d'un degré plus bas dans son désespoir, en un mot de vous vendre au plus bas prix possible le fruit de ses sueurs, afin d'étayer sur tous ces lambeaux de misère péniblement réunis, les moyens d'amoindrir vos pertes et de garder vos positions en attendant... quoi? qu'un événement extraordinaire qu'il n'est pas en votre pouvoir de provoquer, qu'une calamité quelconque : grêle, gelée, etc., tirant un bien de l'excès d'un mal, raréfiant les produits, abaissant le taux de l'offre vis-àvis de la demande, fasse remonter les prix ! Alors, puisque votre utilité se réduit à zéro, puisque, aux époques de production déficitaire, vous empêchez le producteur de toucher le maximum de rémunération de son travail, puisque pendant les crises de surproduction, vous ne pouvez vivre et vous sustenter qu'en abîmant les baisses les plus effroyables, puisqu'en un mot, vous êtes une nuisance sociale, que la prétendue légitimation de votre emploi : le soutien des cours, n'est que duperie, puisque vous n'ajoutez pas une forme au produit, il n'y a plus qu'à vous rayer des catégories sociales ; vous n'êtes que des parasites !
Surgit ici la nouvelle question : qu'est le parasitisme ? promptement résolue par cette simple définition : Le parasitisme est le prélèvement fait sans service ou au nom d'un service illusoire, apparent, par certaines unités sociales, au détriment de toutes les catégories économiques, pour satisfaire contre toute justice leur exclusif intérêt personnel. Ce qui
nous ramène à Findication des concessions à faire par l'économie orthodoxe, afin de laisser poser par le Mutuellisme le deuxième terme de la balance que nous cherchons.
Ce parasitisme, cette exclusive satisfaction de l'intérêt personnel, sur quoi fait fond Tordre actuel que défendent les économistes, doit être par eux nié comme nuisance sociale, comme obstacle à la réalisation de Tharmonie. Et pour que leur négation soit efficace, supprimant du même coup dans le monde l'anarchie et l'insolidarité, qu'ils en acceptent l'affirmation contradictoire, les deux conditions mutuellistes de réciprocité et d'association.
Réciprocité c'est justice, non par négation des divers intérêts personnels mais de leur égoisme exclusifs un moyen de les faire se neutraliser entre eux et réaliser l'équilibre. Acceptez donc, économistes ! la condition de Réciprocité.
Mais pour que cette dernière se réalise il faut en trouver les conditions de réalisation.
Reprenons notre premier exemple, celui de cette agglomération où, le nombre des épiciers s'étant élevé de deux à vingt, ces intermédiaires avaient trouvé, malgré leur nombre, le moyen de vivre en haussant proportionnellement le prix de leurs marchandises. Or, il arrive qu'un jour, éclairés sur cette situation anormale par leur propre intérêt personnel lésé par les exigences de leurs intermédiaires, fatigués de payer à des prix exorbitants les marchandises de première nécessité, nos villageois s'entendent et décident de faire tous leurs achats à la ville la plus proche, chez le même fournisseur. Bonne aubaine pour ce dernier qui, devant ce brusque débouché, fera les conditions
les plus avantageuses. Nos vingt épiciers tomberont, mais la masse des consommateurs bénéficiera de toute la différence des prix établie par la venue successive de ces vingt détaillants surétablis entre eux et le marchand de gros. Et si nos villageois, encore mieux informés, au lieu de s'adresser à ce négociant qui est encore un intermédiaire, s'adressent pour les divers produits dont ils ont besoin à leurs producteurs respectifs, les prix seront encore moins élevés, l'économie sera plus considérable : épargnant un peu plus, ils consommeront davantage, sollicitant ainsi par un débouché direct et extensible un augment dans la production. Voilà quels seront les bienfaits de leur entente. L'intermédiaire ne sera pas supprimé, c'est impossible^ nous l'admettons par abandon de l'absolu théorique ; mais pour réaliser la tendance ou relatif pratique vers cet absolu^ nous soutenons qu'il faut supprimer tous les intermédiaires sauf un et cet un c'est i' Association.
Par elle, on chassera du sein de l'humanité la nécessité miséreuse qui ne peut se satisfaire et dont on abusa par la spéculation. Par elle, on donnera à tout producteur le pouvoir et la force de raisonner ses services et s'il ne peut à lui tout seul, perdu qu'il est dans les plus basses catégories sociales, soutenir de pareilles revendications, que l'infinitésimal capital dont il dispose se joigne aux infimes capitaux de ses semblables qui, réunis, finissent par devenir une ressource économique appréciable. Dès lors, appuyés sur de pareilles réalités, les petits, les humbles travailleurs (i) pourront demander
1. La qualité d'ouvrier ne suffit pas, nous exigeons des Lagarde a5
rintégrale rémunération de leurs services, immédiatement arrêtés par leur propre principe dès qu'ils voudraient empiéter sur les droits d'autrui. Pour réaliser cette harmonie qui ne peut exister dans le stata quo^ il faut élaborer un programme d'association progressive.
Acceptez donc, économistes, la condition ai association.
Et ils doivent accepter les deux conditions mutuellistes de réciprocité et d'association, pour cette première raison qu'il a été démontré, contre toutes leurs assertions, à propos de leur critique antimutuelliste sur la première conséquence de l'application des théories proudhoniennes : suppression des intermédiaires.
Que l'intermédiarité n'était pas légitime parce qu'elle s'était réalisée ;
Que les intermédiaires ne pouvaient être illimités dans leur nombre ;
Que les intermédiaires ne soutenaient pas les cours.
Triple constatation qui force les économistes à nier dans le statu quo qu'ils défendent la satisfaction exclusive de l'intérêt personnel comme condition du progrès, alors qu'elle est création de parasitisme, maintien d'inharmonie dans réconomie sociale. Cet égoïsme individuel, antisocial, est et ne peut être immédiatement mis en échec que par la Réciprocité assurant à tous les intérêts équilibrés entre eux leur
personnalités laborieuses pour réaliser cet idéal. Les inactifs, les fainéants, le Mutuellisme fondé sur le Travail les rejette de son sein.
juste rémunération et par V Association donnant à tous la force de réaliser un pareil programme dont Tultime article est : Identification du travailleur et du capitaliste, toutes choses qu'il fallait démontrer.
II. — Voilà donc l'orthodoxie convaincue à propos de sa critique sur la première conséquence mutuelliste : Suppression des intermédiaires ^ que le statu quo qu'elle défend ne réalise pas Tharmonie qui ne peut être obtenue que par l'abandon comme règle économique de l'intérêt personnel exclusif et par une concession correspondante aux conditions du Mutuellisme : RéciPRocrrÉ, Association.
La démonstration sera tout aussi péremptoire, aboutissant aux mêmes conclusions, si, suivant le processus déjà indiqué, nous nous rabattons sur la deuxième conséquence mutuelliste : suppression de Vintérêt^ également critiquée par l'économie orthodoxe. Sous cette rubrique, elle avait dit en substance :
L'intérêt ne peut être supprimé à cause de sa légitimité ; il est légitime, précisément pour les raisons qui le faisaient déclarer illégitime par le Mutuellisme soit :
Identité du travail et du capital ;
Faculté de l'homme à ne produire que sa seule subsistance ;
Identité du produit brut et du produit net ;
Puisque l'économiste contradicteur invoque à l'appui de sa thèse les propres arguments de Proudhon, nous n'aurons pas de peine à en rechercher de nouveaux et nous les reprendrons puisqu'ils sont de notre école.
Et tout d'abord, pour bien marquer que nous main-
tenons toujours vis-à-vis du relatif pratique notre concession première : conservation du numéraire, nous admettons que le capital étant travail et portant en lui le principe de sa rémunérabililé, doit être payé par Tint érêt, même sous forme de métal; mais de là à prétendre, comme le font les économistes, que dans Tordre actuel le travail intégralement rémunéré le soit seul, assurant ainsi pour chaque catégorie de capacités une puissance de production adéquate à leurs seuls besoins de consommation — ce qui suppose un monde exclusivement composé de travailleurs vivant du fruit de leur propre travail, sans un seul parasite qui vienne par d'injustes prélèvements, pour assurer sa subsistance, diminuer d'autant celle d'autrui — c'est un abîme que nous ne pouvons franchir. S'il en était ainsi, l'harmonie serait réalisée sur terre, mais ce fâcheux optimisme A'est point justifié par les faits. Une longue expérience n'est point nécessaire pour s'en apercevoir. Ouvrons les yeux sur le monde ; que verrons-nous ? P'uncôté, des oisifs, de l'autre des travailleurs (i). Quelle est cette rupture d'équilibre? Cette inharmonie est-elle apparente ou réelle? Qu'en dit Basliat? Ceci déjà développé (a) :
Que le loisir existe réellement dans le monde. Mais, ajoute-t-il en substance, la consommation et la production étant corrélativement proportionnées à la
1. Travailleur pris ici dans son sens général signiQe celui qui travaille. Nous protégeons tout aussi bien le capitaliste actif qui a justement acquis son capital que le prolétaire laborieux, repoussant sans miséricorde le bourgeois amolli ou l'ouvrier fainéant.
a. Mélanges (3e vol.). a« Lettre de Bastiat, p. 211 et yo\v supruy p. 44 1-
capacité des individus, ces diverses capacités rangées en catégories n'étant pas identiques ont besoin, pour s'entretenir et se reproduire, d'aliments croissant dans leur variété avec la dépense d'énergie faite jiar le travail. A l'effort de plus en plus intensif, il faut, pour se refaire, qu'il compte parmi ses éléments reproducteurs le loisir qui n'est pas un arrêt, une abdication momentanée de l'iadividu, mais une sorte de réalisation latente du nouvel élan à accomplir pour parvenir à « l'initiation de travaux d'un ordre plus élevé! » (i). Le repos ainsi défini est inattaquable. Fruit du seul travail, il fait partie de l'intégrale subsistance du génie qui l'a inventé. L'équilibre n'est donc point rompu. C'est une constatation de plus des Harmonies économiques (2).
Bastiat ! esprit sublime que nous saluons au passage, votre conception du loisir révèle une àme pure et haute. Si pour vous, réduit à votre seul rôle d'unité économique, le travail actif ou passif est le seul programme de vie, pour d'autres l'idéal est différent ou plutôt il n'existe pas. Vos aspirations harmoniques sont combattues par les furieux désirs de l'instinct. Pour vous, le repos est nécessaire en vue du travail; pour la masse, le travail, si on ne peut absolument pas s'en dispenser, est fait en vue du repos.
Nous admettons que de rares esprits faisant intellectuellement d'intensives dépenses d'énergies, ont
1. Mélanges (3- vol.). a^ Lettre de Basliat, p. 211 et voir supra, p. HfiA.
2. C'est le titre d'un ouvrage que Bastiat avait publié pour répondre aux contradictions économiques de Proudhon.
légitimement besoin de plus d'aliments, de plus de loisirs que des capacités normales — l'expérience a presque toujours constaté qu'une augmentatioii de vigueur intellectuelle va de pair avec une diminution de force physique — mais ils sont l'exception ; dans les faits, c'est un autre genre de loisirs qui normalement s'étale, brisant toute voie à la réalisation de l'harmonie, c'est, signe indubitable de la rupture de l'équilibre économique, une oisiveté vivant sur un superflu^ termes corrélatifs puisque, si Vhomme par son seul traitait ne produit que sa seule subsistance^ le non-travail (oisiveté) ne peut subsister qu'en parasite sur le travail d'autrui (superflu). Actuellement, loisir n'est pas reproduction, mais bien anéantissement de travail, loisir c'est fainéantise, loisir c'est jouissance, loisir c'est débauche; et voilà un pont jeté entre la science économique et la morale.
Qui niera la débauche ? Personne. Expliquons la genèse de ce facteur antiéconomique.
L'homme qui ne fait rien s'ennuie. Pour y parer, s'il n'a pas l'énergie propre au travail, il cherchera à se distraire, et ces distractions perdant de leur saveur, émoussées par l'habitude, il les variera, les pimentera, les assaisonnera au gré de ses illusions toujours de plus en plus déçues jusqu'au jour où trouvant devant lui les bornes posées par la nature même, l'homme en les franchissant redeviendra brute, entrant dès lors dans le domaine des monstrueuses perversions. Il voudra étancher sa soif de luxure et sa luxure augmentera. Le feu qui le brûle et le consume le fera-t-il aspirer au repos et le repos le fuira. Toujours mécontent de lui-même, sentant, sans pouvoir la discerner, peser, sur ses pas
alourdis, la mystérieuse influence d^un destin contrarié, il cherchera à combattre celle mélancolie noire qui rétreint, par des pratiques d'orgies d'un inimaginable raffinement. L'ivresse passée, les mirages évanouis, Fombre à nouveau se répandra dans son âme, descendant un peu plus bas à chaque illusion tombée, vers un épouvantable abîme sans fond. Cette créature ne sera plus un homme, mais une loque.
Or, puisque progrès étant difl(ërenciation, Thumanité est un tout économique dont les individus, infinitésimales imités, coopèrent dans un travail parcellaire au grand œuvre social, puisque devant des exigences de plus en plus croissantes le labeur mondial devient plus intensif et la solidarité plus grande, rhomme pour être d'accord avec l'évolution qui l'entraîne doit devenir plus travailleur, plus énergique. Pourquoi dès lors voir surgir contre toute attente le débauché ? A la demande de personnalités fortes, de volontés tenaces, faite par la société, il n'ofire que dépersonnalisation et faiblesse. Il ment à l'évolution, il ment à sa propre destinée, puisqu'il enfreint la morale qui n'est qu'énergie.
Et l'on voit des individus employer toute une vie à cette besogne d'autodégradation ! Ils ne vivent donc pas, comme le prétendait Bastiat, deux jours sur le travail d'un seul. Ils ne travaillent jamais et comme ce ne peut être par leur seul travail assurant leur seule subsistance que leurs ancêtres ont pu transmettre à ces jouisseurs un capital exorbitant de leur capacité, il a fallu forcément, pour établir ce superflu y prélever indûment sur autrui, enfler démesurément l'intérêt, rompre l'équilibre qui, en fait,
n^a jamais été, même approximativement^ réalisé.
Si le superflu, toujours injustement acquis d'après nos principes, entraîne le non travail, si ce dernier ouvre les voies à la débauche, accusant pour la société toujours à court d'énergies une perte chîf* frée par le nombre d'individus qui s'y livrent, le mal ne s'arrête pas encore là, il fait tache d'huile et s'étend sur l'humanité comme une gangrène irréductible, La honte engendre la honte et souille tout ce qu'elle touche. Pour satisfaire ses infâmes plaisirs, il faut au débauché un objet qui les réalise. Des êtres humains, tout d'abord respectables, en fourniront les jouets. Et ces créatures descendront d'autant plus facilement dans l'ignominie que leur intérêt person* net les y poussera. Vivre sans rien faire, trouver le repos ou plutôt — ne mesusons pas de ce mot qui suppose travail — l'illusion du reposdans la certitude d'une subsistance assurée même au prix de la honte, quoi de plus séduisant pour des êtres aveugles toujours en butte aux matérielles nécessités. T>oxïcV exclu* swe satisfaction des appétits égoïstes, fondement de l'économie actuelle, diminue, outrageant démenti fait au principe d'évolution, le nombre des énergies que la fiévreuse société demande pour ne point faire faillite à son programme de travail universel. Mais engagé sur cette pente, Vintérêt personnel exclusif va loin, aboutit à de véritables catastrophes. Il va dès lors prendre un masque et s'appeler Spéculation, manifestation amorale qui, n'ayant d'autre fin à réaliser qu'elle-même, s'appuie sur tout ce qui la sustente développant indifl*éremment, suivant les cas, le bien ou le mal qui la mettent en branle. Les faiblesses humaines constatées, le spéculateur s'abat sur elles
comme sur une proie, les développe, les soutient de de sa commandite, parce qu'il y a là matière à profit. Un capital énorme est engagé pour l'établissement de louches entreprises. Tout un monde de proxénètes et de honteux parasites surgit, évoluant dans ce nouveau cercle d'attraction. Le nombre des créatures vivant sans travail augmente dans des proportions effrayantes ; le déchet de l'humanité monte, monte toujours. Devant de tels résultats, l'intelligence reste interdite, la réflexion en désarroi. En effet, que signiCent ces faits en contradiction avec les principes :
L'évolution progressive exige et suscite des énergies et les énergies se récusent ;
Le capital, travail passé multiplicateur de travail futur, mentant à ses origines et à sa fin, vole à la société des unités pour les soumettre au non travail forcé et pousse à la restriction de la production par la diminution grandissante de la main-d'œuvre !
Tout est renversé : la morale, la logique, les principes. On sait que le capital ne s'engage jamais sans espoir de rémunération. Or, il intervient pour commanditer la débauche. C'est donc que le non-travail rapporte; et la spéculation éhontée le prouve en supprimant le travail. Quel est ce défaut d'harmonie ou plutôt ce chaos dans notre économie actuelle? La conséquence de V exclusive satisfaction de r intérêt personnel érigée en règle générale, permettant de faire vivre sur un superflu grandissant un nombre croissant de créatures vivant sans travail sur la subsistance d'autrui.
Mais la débauche n'en est pas le seul signe. Souvent les jouisseurs, au bout de leur pénible carrière,
ayauttrop présumé des privilèges du capital, se trouvent tout à coup abandonnés par lui. Alors, sans force, sans énergie, rendus impuissants devant le travail par Ténervement des plaisirs, ils roulent, poussés par les événements, dans le gouffre sans fond de la misère où ils traînent les derniers restes d'une existence qui tombe en lambeaux, tendant la main aux passants pour obtenir une infinitésimale parcelle de ce capital dont ils ont mésusé.
La Mendicité, voilà la seconde tare indéniable de réconomie actuelle. Elle seule suflSt à Tesprit pour représenter la rupture d'équilibre inhérente à Tordre des choses qui nous régit. Si d'une part — nous reprenons toujours contact avec le même principe — le seul traçait produit ou doit produire la seule subsistance de l'individu, si de l'autre, on constate à la fois un superflu (richesse acquise par Texclusive satisfaction de l'intérêt personnel) et un déficit (mendicité, paupérisme), il est de toute logique de conclure que l'un s'acquiert aux dépens delautre, qu'ils ne coexistent que parce qu'ils se suscitent. Analyser cette contradiction, ce sera dévoiler Torigine de la débauche et de la mendicité, preuves péremptoires d'un prélèvement fait aux dépens d'autrui ; ce sera découvrir une troisième tare à l'économie actuelle : I'Usure.
Et d'abord, comment définir l'usure ? Proudhon voulant arriver au crédit gratuit par la suppression du numéraire, comprenait sous ce vocable tout ce qui, en sus du remboursement de la valeur prêtée, est versé par lempruateur entre les mains du prêteur : l'intérêt était pour lui illégitime. Mais pour nous qui, rejetant cet absolu, avons été contraint par la relali'
vite pratique de reconnallre la nécessité du numéraire et la juste rémunération due au capital, même sous forme de métal, la définition sera tout aussi explicite mais plus atténuée. L'usure, dirons-nous, c'est le paiement hors de proportion avec le service rendu ; c'est ce qui dépasse la juste rémunération. Ainsi, je prête une certaine somme et je stipule en compensation de cette aliénation momentanée de capital une prime préalablement fixée à 20 0/0. Pour Proudhon, ce chiffre eut élé usure. Pour nous, examinant si ce taux est la juste rémunération du service rendu et découvrant que le 5 0/0 marque la limite du dû et de Tindû, nous faisons de ce dernier pourcentage la graduation maxima du prélèvement légitime ou intérêt, le reste : i5 0/0 injustement exigé constituant Tusure.
Mais comment établir la démarcation entre Tintérêt et l'usure? Par la réalisation de la formule : r homme par son seul traçail ne peut produire que sa seule subsistance et non un super/la, formule poursuivie par le Mutuellisme, puisque par la Réciprocité — qui n'est pas autre chose que l'équilibre des intérêts personnels — mise à l'ordre du jour par un système d'AssociATioN progressive, la faculté acquise à tous de rendre des services, en assurerait, par son simple jeu, la mutuelle conservation exactement déterminée par la nécessité d^alimentation et de reproduction des capacités qui les mettent en œuvre. Le superflu, père de la débauche et de la mendicité, frappe d'inexistence, ne serait plus une cause de partielle stérilité dans la société. Et nous soutenons que le seul moyen de réaliser l'harmonie, c'est de supprimer le superflu, de le
tarir dans sa source : Tusurc, preuve quiatessenciêe de rinharmonie actuelle, qu'on n'a jamais pu tuer jusqu'ici par aucune mesure répressive.
Aujourd'hui, comme au temps de Proudhon, c'est sur la force et la nécessité qu'elle s'appuie. Tel qui a besoin d'argent pour mener à bien une entreprise se verra refuser le capital nécessaire, ou bien parce que l'entreprise est illusoire, ou bien parce que la garantie fournie est insutlisante, ou bien parce que le risque à courir est trop grand. Et toujours le créancier éventuel, suivant une bonne habitude, fera mine de mépriser l'affaire proposée, d'en rabaisser les mérites, d'en augmenter imaginairement Taléa, tout cela afin d'arracher une plus grosse prime, de s'assurer une part maxima dans les profits, sans metlre directement la main à l'œuvre, augmentant ses exigences, si, bien informé, il sait que le demandeur a un besoin immédiat de son concours. C'est alors que l'intérêt personnel exclusif t^c donne libre carrière. Si l'emprunteur ne peut espérer une amélioration de condition que de la réalisation de l'entreprise rêvée, il en passera par toutes les exigences de l'intermédiaire, du capitaliste, son surveillant et son geôlier.
Comment a-t-on essayé de conjurer de si funestes pratiques ? en faisant intervenir cet étemel deus ex machina que l'on nomme l'Etal. La loi, après avoir posé le principe du prêt à intérêt (art. 1906 à 1914 du C. civil) (1) commence par faire une distinction — ce qui déjà peut être considéré comme une
I. L'Assemblée Constituante Tavait déjà posé par le décret du 3-12 octobre 1789.
retraite — entre Tîntérêt légal et Tintérêt conventionnel (art* 1907 du C. civ.). L'intérêt légal c'est, autoritairement déterminé, le maximum indépassable au-dessus duquel se trouve l'usure ; l'intérêt conventionnel c'est la permission de dépasser ce même maximum : inconcevable contradiction qui, de la promulgation des Codes français, point de départ d'une nouvelle ère pour toutes les législations européennes, devait voir jusqu'à nos jours ses néfastes conséquences progressivement augmenter avec l'écoulement du temps et le développement d'une économie faisant fond sur l'intérêt personnel exclusif.
La loi du 3 septembre 1807 fixe le taux légal du prêt à intérêt à 5 0/0 en matière civile et à 6 0/0 en matière commerciale. Mais ce n'est pas en vain qu'on fait une promesse aux égoïstes appétits. Après leur avoir fait entrevoir la possibilité de l'usure par la liberté de l'intérêt conventionnel, l'Autorité fut obligée de s'exécuter devant leur débordement dû au vigoureux essor économique du siècle der* nier. La loi du 12 janvier 1886 consacra ce qui déjà existait en faîl, supprima en matière commerciale toute limite à l'intérêt, laissant libre coursa l'usure, autre preuve péremptoire que l'Etat ne peut rien contre les phénomènes économiques et que par essence il ne doit point agir sur eux.
Quant au prêt cis^il dont le taux légal par la loi de 1900 a été fixé à 4 0/0, il serait illusoire de prétendre que, sur ce champ restreint, l'usure se trouve contenue par un pareil commandement. Là, pas plus qu'en matière commerciale avant la promulgation de la loi de 1886, le maximum, quand l'occasion le fait, n'est pas respecté. Par tout un
système d^expédients et de subterfuges respectant la loi dans la lettre, mais la tuant dans son esprit, au moyen de primes, de majorations, de renouvel» lements, etc., il est permis de déguiser un prêt conventionnel dont le taux de rémunération sera supérieur à l'intérêt légal. Et Tautorité demeure impuissante pour s'être immiscée dans des relations économiques exorbitantes des fonctions de l'Etat.
Que l'usure soit occulte ou franchement étalée, elle trouve des défenseurs surtout diez les économistes qui la baptisent: intérêt {(Umité.
Pour justifier cette illimitation ils prétendent:
jo Qu'elle dédommage le prêteuf du risque couru en le rémunérant justement de son audace, de son coup d'œil, de son habileté ;
2° Qu'elle constitue une prime faite^ à l'extension du commerce, au développement de l'esprit d'entreprise, à la découverte de nouveaux débouchés.
C'est, au nom de la défense des intérêts égoïstes, d*abord mentir à l'histoire, ensuite manquer de logique. En effet, la législation antique, plus pondérée, plus réfléchie, contredit la nôtre en ne faisant aucune part à l'intérêt illimité. Le transport maritime de marchandises qui, sous le règne de Justinien comme de nos jours du reste, constituait le commerce le plus dangereux, mais était plus périlleux encore à cette époque, puisque de mesquines coques de noix livrées aux fureurs des flots pesaient moins dpvant les méfaits de la tempête que nos vastes et stables vaisseaux, donnait lieu au nauticumjœnus, à l'intérêt maritime arrêté par cet empereur romain à un chiffre considérable relativement aux intérêts fondés sur d'autres contrats commerciaux, mais fixe à 12 o/o. â ce taux,
on estimait suffisante et ]a rémunération du risque couru et la prime faite à l'esprit d'entreprise. Aujourd'hui, contrairement à la tradition, non seulement le contrat à la grosse aventure qui correspond au nauticum fœnus de Juslinien n'est plus soumis au maximum, mais encore tous les contrats à forme commerciale.
C'est de plus, nous l'avons dit, manquer de logique et de flagrante façon. Pour que l'intérêt illimité fût légitime il faudrait que les deux facteurs de rémunération : lo le risque couru, 2^ Touverturede nouveaux débouchés, fussent, eux aussi, illimités, ce que nous nions.
. Dans une entreprise quelconque nous ne hasardons que la somme de capitaux y engagés. Un navire part chargé de marchandises. Il se perd corps et biens. Peut-on dire que le risque est illimité, puisque la perte se réduit exactement au coût de production du navire et des produits qu'il transportait ? L'intérêt doit être proportionné au capital hasardé et partant limité. L'illimitation ne peut donc légitimement s'appuyer sur le risque^ premier facteur énoncé.
Ce serait encore une erreur de croire que la prime faite à l'esprit d'entreprise qui ouvre aux produits de nouveaux débouchés étendant toujours ainsi la marge de la production soit une nouvelle source du droit à l'intérêt illimité sous prétexte que le service rendu est inappréciable, répercutant ses bienfaits au monde entier. Mais on fonderait sur V indétermination des résultats, Villimitation de la rémunération, termes tout à fait différents ! Et parce que l'homme a courte vue, pourquoi en conclurait-il à l'illimitation
de ses efforts ? C'est donc sur sa faiblesse quUl établirait Thypôthèse de sa force I Etrange contradiction ! Non ; puisque, par son travail limité, l'être humain, quelle que soit sa capacité, ne peut produire quMne limitation de résultats, la rémunération ne peut être proportionnelle qu'aux résultats acquis, fournissant la seule subsistance nécessaire à l'entretien et à la reproduction de ladite capacité rémunérée plus ou moins que d'autres, classées dans les diverses catégories, mais non d'une manière illimitée, car pour laportion indéterminée qui dépasserait la juste rémunération du travail fourni, on poserait au gain une légitime assise dans le non-travail, ce qui serait tout aussi anti-économique qu'immoral.
Et dans l'économie actuelle défendue à tout prix par les économistes, les apparentes raisons de légi* timation d'intérêt illimité diminuent de plus en plus. Aujourd'hui, môme pour les spéculations les plus dangereuses, pour les transports maritimes, le risque est réduit à zéro par rétablissement de sociétés d'assurances ad hoc. La cargaison peut s'engouffrer dans l'Océan. Rien n'est perdu pour l'armateur qui touche intégralement le prix des produits anéantis.
Quant à la prime que les assurés versent aux échéances fixées à la caisse de la compagnie n'estelle pas calculée d'après la valeur du navire ou de la cargaison mise à flot, c'est-à-dire limitée ? C'est incontestable. Donc, reprenant contre les économistes défenseurs du statu quo les preuves fournies par ce statu quo lui-même^ nous leur opposons leur contradiction flagrante avec les faits et la conclusion ' que l'intérêt même commercial ne doit et ne peut, en toute justice, être illimité. S'il l'est en effet, c'est
la porte ouverte au superflu, à la rupture d'équill* bre, au manque d'harmonie. Et e'est surtout à cause du prêt d'argent que l'usure s'étale dans toute sa laideur. Là, plus moyen d'invoquer un risque comme dans le transport maritime, ou l'exploration puisque l'aléa n'existe pas ; l'affaire n'est plus à la merci des éléments et peut être prévue dans toutes ses conséquences ; une prime qui ne se donne qu'à l'esprit d'invention ou de découverte ouvrant un nouveau débouché ne peut être attribuée à une simple prestation dénuée par elle-même de toute originalité, de tout eflFort intellectuel anormal. Le prêteur en exigeant 5o, 60, 70 0/0 perd donc jusqu'aux apparences des raisons justificatives de son prélèvement exagéré. De toutes les affaires où l'on sollicite son concours, l'usurier fait mentalement un départ entre elles : les mauvaises, celles où on lui offre tout au plus le juste intérêt, rémunération du travail passé incorporé dans le capital à prêter, et les bonnes, celles où il n'y a pas même un semblant de risque à affronter, puisque les garanties évaluées, toutes informations prises, dépassent, et de beaucoup, le montant du crédit demandé. Harpagon est un homme extraordinairement prudent et la touchante sollicitude qu'il a pour de précieux écus le rend difficile dans le choix des détenteurs éventuels appelés à les faire prospérer. Il est de plus initié aux arguties de la philosophie utilitaire. Idées, sentiments, aménité, politesse, tout, jusqu'à lui-même, peut être quanti tati« vement et qualitativement coté par une certaine valeur d'argent, ce précieux métal étant à la fois la pierre de touche et la force initiale du mouvement éeo&omique mondial. Il déterrera Aristote, lui
Lagtrde ai
démontrera sa monstrueuse erreur de non prolificitédeTor et conclura contre lui en posant Faxiome contraire : pecunia parit pecuniam^ les écus engendrent les écus.
Dès lors, cet homme bien informé, conscient de sa mission, voudra réaliser sa fin et faire prospérer son capital ; il saura se dégager du vain préjugé que le seul intérêt est la juste rémunération du concours qu'on lui demande et ne prêtera qu'aux affaires dignes de toute estime qui le tranquilliseront sur le sort de ces chers écus qu'il affectionne décidément beaucoup.
Aussi, quand des entreprenants, voulant faire un emprunt secret — le secret est nécessaire au crédit — et surtout de gros emprunts, viennent le solliciter, l'usurier calcule, puis, quand il est absolument sûr^ non seulement de rentrer dans ses fonds, mais d'en retirer au moins plus que l'intérêt, il prête ; la phase spéculative commence. C'est alors que celte créature, expression quintessenciée d'une économie fondée sur l'intérêt personnel exclusif va donner toute sa mesure. Et d'abord, ne croyez point que le prêt fait vienne étayer, comme on devrait logiquement s'y attendre, l'affaire qu'il commandite en apparence. Du moment que le principe est changé — le capital, ce n'est plus du travail (activité, mouvement) accumulé reproducteur de travail, mais bien de Pargent (stagnation, réserve) reproducteur d'argent — il va développer avec une force irrésistible toutes ses conséquences qui lutteront et détruiront s'il se peut dans ses effets le travail qui lui est contradictoire. Après avoir apprécié la solidité des garanties, ji'usurier, d'après leur exameni a demandé
le 20j le 3o o/o, essayant de happer d'au seul coup, par un taux exagéré, à peu près la masse entière des profits rapportés par Tentreprise.
Maintenant, comme il a calculé ses exigences et la durée du crédit de façon à forcer ses victimes à de nouveaux emprunts, il est prêt à leur faire des renouvellements ou des prorogations d'échéance. Gomment ne renouvellerait-on pas puisque le prêt n'a point encore porté tous ses fruits ! Et comment ne consentirait-on pas, pour un si gros service, une petite majoration à un homme aux dehors si doux, si humbles même, qui vous tend la main d'une manière si affable, les griffes rentrées.
Aux renouvellements succèdent les renouvellements, la dette s'enfle à vue d'œil, l'emprunteur à court d'haleine multiplie les étapes et le faux répit qu'on lui accorde élargissant de plus en plus son déficit diminue sa force de résistance jusqu'au moment où les garanties qui lui avaient fait accorder crédit n'étant plus en rapport avec les sommes fictivement prêtées, l'usurier lance sur sa proie un regard de vautour et fond sur elle les serres ouvertes. Il pousse à l'effondrement de l'entreprise qu'il est censé soutenir ; il cesse ses prorogations, exige ses remboursements, accule ses clients à la faillite et s'il est d'une habileté consommée et sans scrupule, emporte, d'un seul coup, tout l'actif en faisant acquérir à vil prix par des intermédiaires les biens de l'exploitation dépréciés à la suite de cette débâcle, sans cesser pour cela d'être créancier — sa créance est si forte — alors que le capital réellement prêté par lui — il n'y aura parfois que le seul versement du début — sera trente, quarante fois inférieur à
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celui de renlreprise. Qui a de gros capitaux est sûr de voir affluer les demandes d'argent. Qui a de gros capitaux peut, sans pudeur, montrer les plus grosses exigences. Il commencera par prêter à lo pour monter sans limite à 20, 5o, 80 0/0, maître, dès lors, àun si gros taux, de toute exploitation, sans en assumer les Responsabilités, libre de déchaîner à son gré la prospérité ou la ruine. Par lui, le travail n'est plus qu'un serf, l'Or est Roi. Mais de ce renversement de principe, les terrifiantes éventualités ne s'arrêtent point là. Que dix ou douze gros usuriers s'entendent en Europe et les kracks les plus redoutables peuvent se déclarer, acculant des milliers de familles à la misère et au désespoir ou par le chômage ou par la faillite. Que les hautes banques internationales combinent leurs opérations en vue de ruiner certaines entreprises qui les gênent et cette simple volôuté est pour ces dernières un acte de mort. La crise financière, eflbndrement de la prospérité générale, est un gage de vie pour la royauté de l'or établie sur l'usure, superflu toujours indûment acquis.
Et-savez-vous en résumé pourquoi, ô économistes, inconscients défenseurs du statu quOy toutes ces tares que vous ne pou,vez nier : la débauche et la mendicité enlevant à la société les énergies dont elle a besoin, Vusure taillant et tranchant dans la trame économique, ne laissant à des malheureux décou-. rages d'autre alternative que la misère ou le suicide,, ipianifestations diverses d'un superflu tantôt passif, tantôt actif, mais toujours réel, rompent l'équilibre de l'économie actuelle que vous croyez être la plus grande approximation de l'harmonie ? Cest parce que l'ordre de choses qui nous régit fait fond sur
rtntérêt personnel exclusif de V intérêt social alors qu'il doit être son concourant. Tant que le bul des activités individuelles sera la satisfaction d'un égoîsme toujours insatisfait, puisqu^il n'a pas de frein, Téquilibre sera détruit. Il faut, comme vous Tavez senti d'ailleurs, reprendre les trois conditions mutuellistes :
D'identité du capital et du travail ;
De production de la seule subsistance de l'homme par son seul travail ;
D'identité du produit brut et du produit net, pour réaliser Tharmonie, négative de V intérêt personnel exclusif et du superflu. Par quel moyen? Par ime universalisation du travail augmentant la production, diminuant les frais de consommation, laissant ainsi au prolétaire une plus large marge de capitalisation et de bien-être, ce qui diminue d'autant la nécessité de tous, désormais aptes à se rendre réciproquement service et unira par réduire à zéro les occasions trop souvent offertes, dans l'économie actuelle, à d'injustes prélèvements, l'application du principe d'association réalisant V identification du travailleur et du capitaliste.
Négation de l'intérêt personnel exclusif vaut affirmation corrélative de la Réciprocité et de l'Association : telle avait été la conclusion de nos développements à propos de la suppression des Intermédiaires critiquée par l'économie orthodoxe. Elle reste identique après la discussion sur la suppression de l'intérêt.
III. — Passons à la troisième conséquence mutuelliste : Gratuité du Crédit, ou plutôt à l'essai de réfutation qu'eîQL ai fait l'économie orthodoxe. Là encore,
nous aboutirons à la même conclusion^ qu'il faut, pour réaliser Tharmonie dans l'économie actuelle, autre chose que l'intérêt personnel exclusif, mais bien la RÉCIPROCITÉ appuyée sur le principe d'AssociA- TioN que nous voulons établir comme second terme de la balance que nous cherchons.
Sous la rubrique : Crédit Gratuit toute la critique tenait dans la réponse faite aux deux questions :
Le Crédit est-il échange ?
Le Crédit gratuit est-il possible ?
Les anti-mutuellistes répondaient à la première :
Non, le crédit n'est pas échange parce qu'on ne crédite que celui qui ne peut échanger, parce qu'il faut du temps au débiteur pour se libérer et que donner à tous les moyens d'être échangistes c'est éviter ou supprimer les occasions du crédit, non l'établir sur des bases nouvelles.
A la seconde :
Le crédit gratuit est impossible parce que la banque mutuelliste ne peut fournir à ses adhérents les contre-valeurs d'échange, puisque le capital, étant du travail, n'est pas gratuit ; elle ne prêtera pas pour rien ce qu'elle emprunte à titre onéreux. Il faut donc s'en tenir, concluaient-ils, au crédit tel qu'il existe dans l'économie actuelle.
Puis, dans un dernier aperçu l'orthodoxie, essayant par la bouche de Bastiat de faire du M utuellisme un suicidé par persuasion, tentait de lui démontrer que, par une contradiction remarquable, il tournait le dos au but qu'il poursuivait et devait se renier lui même, l'identification du travailleur et du capitaliste existant déjà en germe dans l'ordre de choses qu'il voulait réformer^ tandis que par sa simple évolution pro-
gressive, le capital, se diffusant, devenait de moins en moins cher, se rapprochait de plus en plus de la gratuité.
Cette critique de la gratuité du crédit, condensée dans ce court résumé n'est pas autre chose qu'un aveu de retr^aite de la part des économistes. Du moment qu'ils reconnaissent devant nous, mutuelliste pratique (i), qui avons abandonné Ta&^o/a théorique de Proudhon, que dans les faits, à l'exclusion d'une réalisation intégrale, des approximations relatives— que nous disons devoir être progressives — de fidentité du travailleur et du capitaliste et de la gratuité du crédit, se réalisent, nous n'avons plus à discuter sur des points reconnus ; on ne se bat pas pour acquérir ce que l'ennemi vous a déjà cédé. Mais comme les anti-mutuellistes prétendent que ces tendances se réalisent d'elles-mêmes d'où s'en suivrait :
lo Qu'il faut laisser faire l'évolution et s'en tenir au statu quo ;
fï^ Que le Mutuellisme, reconnaissant sa mission désormais inutile, n'a plus qu'à abdiquer et rentrer dans le néant, c'est sur ce nouveau champ que nous reporterons la dispute.
Si nous adoptions le premier point, ce serait reconnaître contre toute évidence : que l'économie actuelle
1 . Le lecteur doit commencer à entrevoir quel sera notre système socialiste que nous baptisons dès à présent: Mutuellisme PRATIQUE, parce qu'au rebours de celui de Proudhon,ilne pose pas à! absolu, mais, éminemment progressif, développe dans le domaine des réalités les plus grandes approximations de ce qui n'était, chez le Père du Mutuellisme, qu'un idéaly par lui supposé, à tort, réalisable.
est irréformable (et par amplification qu'elle est la plus grande approximation de la justice).
Poser l'économie actuelle comme irréformable, c'est nier le libre arbitre de l'homme, c'est confier à la seule évolution le soin de réaliser le plus de bien possible, et ce disant, les économistes commettent une immoralité, une grosse contradiction et une forte erreur :
Une immoralité puisqu'on tend à abaisser l'homme dans sa dignité, dans son énergie, à l'emprisonner dans le cycle de vie végétative des animaux inférieurs, types d'obéissance absolue aux lois extérieures ;
Une grosse contradiction, puisque posant le principe de souveraineté de l'évolution dégageant tous ses termes par son seul mouvement, nos adversaires nient ce qui fait le fond de leur doctrine : — laissez faire, laissez passer — la liberté réalisée, dans toute sa licence, par la satisfaction des égoïsmes individuels ;
Une forte erreur , puisque l'homme, d'après le principe économiste, n'ayant d'autre but que la satisfaction de son intérêt personnel exclusif et non pas l'équilibre social, réalise ou cherche à réaliser aux dépens d'autrui ce superflu par nous découvert sous diverses formes : exagération du nombre des intermédiaires, tares de l'humanité dénommées : débauche, mendicité, usure, etc. Or, puisque par le seul fait de sa libre volonté, essayant d'obtenir pour lui le plus d'avantages possible, l'égoïste individu a pu, faisant surgir la superfluilé, déterminer une somme de mal, pourquoi par un effet de cette même liberté ne pourrait-il pas, en sens inverse, réaliser une somme de bien? S'il peut le pire, il peut le mieux. Et puisque actuellement, c'est vers le pire que p«i-
che réconomîe sociale, toute la question est de fournir aux activités humaines un moyen de réalisation qui ramène vers le mieux les tendances du mouve* ment social.
C'est entamer par là l'examen de la deuxième assertion : que le Mutuellisme reconnaissant sa mission désormais inutile doit, d'après les économistes, renoncer à lui même et rentrer dans le néant.
Puisque, pour résumer en quelques lignes tout ce qui vient d'être dit, le mal, par le superflu, existe dans la société, que cette rupture d'équilibre détruit constamment l'harmonie économique, par suite de V intérêt personnel exclusif donné comme seul fondement de l'économie actuelle :
Comme le bien, d'une part, ne peut être obtenu que par une réalisation de la tendance à la gratuité et de V identification du travailleur et du capitaliste : deux articles que les mutuellistes posent comme la fin de leur programme et que les économistes, leurs adversaires, avouent exister en germe dans le statu que qu'ils défendent ;
et que de l'autre, l'homme, non aveuglément soumis aux impérieuses exigences de l'évolution, jouit de son libre arbitre ;
le Mutuellisme peut et doit, au lieu de se renier, se suraflirmer énergîquement.
La tendance à la gratuité et l'identification du travailleur et du capitaliste existent en germe dans la société, et vous vous croisez les bras, économistes, satisfaits de ce résultat I Parce qu'on a une graine, on n'a pas la plante avec tous ses fruits. Pour qu'elle prospère et rapporte, il faut la semer dans une terre bien retournée. Alors, vous verrez
surgir une tige et des feuilles et puis des fleurs s^épar nouir. Pour que la tendance à la gratuité et l'identification du travailleur et du capitaliste ne restent pas à Tétat de germe, il ne faut pas qu'elles soient le résultat contingent de l'évolution, mais le but directement circonscrit et déterminé de la volonté des hommes. Songez à quelles heureuses conséquences aboutit le bon marché des capitaux : plus de facilité pour la recherche de la matière première à fournir à la main-d'œuvre, jamais de chômage, augmentation de la production, delà consommation, faculté de capitalisation constante chez tous les individus, etc., et vous ne pourrez que combattre la cherté des prix, réalité dont la concomitance idéelle s'appelle intérêt personnel. Le Mutuellisme ne nie pas les divers égoïsmes ; il sait qu'on ne peut les éliminer : il fait au contraire fond sur eux, mais de manière à les équilibrer tous dans leur opposition. Cet équilibre ne peut être obtenu que par la réalisation de la RéciPROGiTÉ qui suppose chez tous les facultés de compensation ou de garantie nécessaires à tout échange, à toute transaction, à tout crédit. Mais dans l'économie actuelle, certains ont trop, d'autres trop peu. Pour obtenir les avantages dont ils manquent et impossibles à acquérir individuellement, que les travailleurs pauvres se liguent entre eux, unissant leurs efforts et leurs capitaux, qui, ridicules dans letu*s infinitésimales parties, deviennent, dans leur tout, une force et une garantie appréciables. L'association, personne morale qui parlera en leur nom, assurera tout à la fois un débouché, la sûreté des transactions, la juste rémunération de leurs services et' de ceux d'autrui parce que, spécu-
lant comme ses contre-parties d'après réyalnation des garanties respectivement présentées, personne ne sera à sa merci, ni elle à la merci de personne.
Puisque, pour réaliser Tharmonie, il faut combattre l'intérêt personnel dipis ce qu'il a d'exclusif, ce qui est contradictoirement poser la Réciprocité réalisable par t Associatiouj conditions muluellistes, le Mutuellisme reste debout comme une ébauche au milieu des débris de l'économie actuelle. Il ne réalisera pas le Crédit gratuit ni l'identité du travailleur, et du capitaliste — cet absolu, magistralement énoncé par Proudhon, ne pouvant dépasser les bornes de la théorie — mais comme les tendances existent — les économistes Tavouent d'eux-mêmes — le but sera, dans la relativité pratique, d'obtenir la plus grande approximation de la gratuité du crédit et du point de confusion des deux classes, jusqu'ici antagonistes, des travailleurs et des capitalistes. Donc, contre l'assertion de ses adversaires, le Mutuellisme doit s'affirmer plus que jamais. Au lieu de se renoncer et de* finir par une adhésion aux réalités acquises, c'est une nouvelle ère qu'il annonce et qu'il commence.
Nous voici arrivé à nos fins. Nous avons prouvé que les économistes, par leur critique, n'étaient point parvenus à détruire le Mutuellisme, que le statu quo^ dont ils se sont constitués les défenseurs, ne réalisait pas l'harmonie et les preuves de cette thèse, énoncées au fur et à mesure de leurs assertions tour à tour réfutées en étaient :
i« A propos de la suppression des intermédiaires :
a) Une perte sociale considérable proportionnée à l'extension démesurée de l'intermédiarité ;
b) Une diminution de la consommation ;
c{ Une diminution de la production; les intermédiaires seuls prélevant un gain destiné à rémimérer un travail et des capitaux stérilement engagés, ce qui entraîne la baisse des cours au lieu de les soutenir comme le prétendaient les économistes.
ao A propos de la suppression de V intérêt :
L'existence du superflu se manifestant par :
a) La débauche ;
b) La mendicité ; engendrées à leur tour par :
c) L'usure.
, 3** A propos du Crédit gratuit:
a) L'aveu fait par les économistes que la tendance à la gratuité et l'identification du travailleur et du capitaliste existaient à l'état de germe dans l'économie actuelle ;
b) La possibilité pour l'homme en possession de son libre arbitre de modifier l'inharmonique statu quo;
c) La nécessité imposée par les circonstances au Mutuellisme de surexister, puisqu'il veut détruire l'intérêt personnel exclusifs seule cause de rupture de Téquilibre social, ce à quoi il prétend porter remède.
Ce remède par le seul efiet de l'impulsion dialectique, nous le retrouvons chaque fois énoncé comme conclusion dans la discussion de chacun des articles de notre division.
RÉCIPROCITÉ : Association, disions-nous à propos de la suppression des intermédiaires^ sont les seuls moyens de restreindre au strict minimum {un seul
intermédiaire ce serait rassociation) rinlermédiarité, de faire réaliser au producteur et au consommateur une économie, considérable et d'amener, par simultanéité, une augmentation dans la consommation et la production.
Réciprocité : Association sont encore les seuls moyens de ruiner dans son fondement le superflu manifesté dans ces tares abominables dénommées : débauche, mendicité, usure, avons-nous dit à propos de la suppression de Vintérêt.
Réciprocité, Association : c'a été encore, à propos du crédit gratuit^ le seul moyen invinciblement posé pour favoriser le développement de tendances avouées par les économistes et propres à réa-» User la plus grande approximation possible de la gratuité du crédit et de l'identité du travailleur et du capitaliste.
Comme au fond, toute cette critique de la critique orthodoxe n'avait qu'un but : prouver d'une part que les économistes, triomphant sur la seule question de suppression du numéraire démontrée par eux impossible, étaient réduits à l'impuissance s'ils tentaient d'attaquer la thèse proudhonienne sur tous ses autres articles; et de l'autre, que le statu quo par eux défendu est un régime détestable croissant progressivement dans le mal, c'était, dès lors, au Mutuellisme dégagé de l'absolu théorique, mieux adapté aux réalités positivés et à lui seul, qu'incombait l'honneur et le devoir, après avoir brisé les arguments et les obstacles, de réaliser l'harmonie et l'équilibre sociaux.
Cette adaptation aux réalités positives, nous la trouvions dans une balance à faire entre Vabsolu
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théorique et le relatif pratique. Nous avions fait la concession aux orthodoxes d^admettre, dans notre système, le numéraire, contrairement à la théorie de Proudhon et conformément aux pratiques actuelles. Conservation du NUMÉRAmE était donc le premier terme de notre balance. Puisque, dans notre réfutation de la critique économiste, nous avons prouvé que rinharmonie sociale ne peut être arrêtée et détruite que par la réciprocité et X association — ces deux mots, nous Tavons vu, supposent dans leur énoncé toutes les conditions mutuellistes de : justice, indépendance, universalisation de la propriété, etc. — c'est : Association réciprocitaire que nous devons choisir comme second terme de la formule cherchée. Par elle, nous ne réaliserons pas ce que demande Tabsolu théorique :
La gratuité du crédit, en ce sens que les services n'égalerons jamais zéro en valeur ; l'identité du travailleur et du capitaliste en ce sens que tous les individus ne seront pas égaux en capitaux et en capacité de travail ;
Mais ils pourront approcher de cet idéal s'ils en ont l'énergie et s'ils suivent le programme du Mutuel- LisMB PRATIQUE qu'ou va incessammeut leur tracer, résultat qui ne peut s'espérer dans l'économie actuelle, insolidaire et anarchique. Il y aura tendance continue et progressive dans le bon marché des produits et services et un avènement au capitalisme d'un nombre de travailleurs croissant jusqu'au jour où il n'y aura plus comme pauvres que des mendiants et des lâches.