APPLICATIONS DE LA BALANCE
I. Rbvus historique. — Mouvement coopératif : statistiques ^ diverses, procession marquée. — Mouvement mutualiste : est restremt à la seule assurance ; résultats appréciables. — Mouvement syndical : grande extension en France, mais malheureusement déviée de son but par des préoccupations trop exclusivement politiques.
U. Programme d'avenir. — A. Programme d'extension : c'est un système d'adaptations de la nouvelle formule à toutes les nécessités économiques que l'on doit combattre ou éluder. — Le Mutuelliste pratioue peut ainsi être d'une application mondiale. — Exemple d adaptation proposée pour annihiler la crise vinicole. — B. Programme de défense : consiste en : a Neutralisation de l'Etat ; b Négation de la politique ; c Destruction du marxisme (collectivisme).
Conservation du numéraire. — Association réci- PROGiTAiRE étant la formate de la balance cherchée, c'est, par ses diverses applications, par son entrée dans le vaste champ des réalités que va se trouver fermement assuré TAvenir du Socialisme mutuel- LisTE,autrefois enclavé par son absolu dans le domaine de la théorie. Et cette adaptation au relatif pratique, bien loin d'être une velléité d'éclectique est déjà consacrée par T expérience. Non pas que la formule se soit systématiquement et nécessairement imposée à l'économie sociale dans toute son ampleur, que cette vérité immanente se soit subitement révélée et soit devenue, pourtoutes les manifestations économiques, une génératrice formelle et fondamentale, non ; mais parce que, dans le statu qno réfractaire, des essais épars, isolés, parfois infructueux, ont surgi donnant — ce qu'on ne saurait trop souligner — con-
trairement à toutes les tentatives des doctrines socialistes autres que le Mutuellisme (i), des résultats pratiques.
Ces réalisations, il faut l'avouer, manquent d'ensemble, de cohésion, ne semblent pas avoir conscience de la force qui les pousse et de la mission qu'elles ont à remplir ; mais patience ? elles sont, avant-coureurs d'une nouvelle aurore, comme les rayons projetés de ci de là dans un ciel nuageux. La lumière filtre, les ténèbres trouées par lambeaux s'atténuent, s'effilochent et s'évanouissent au moment où le jour resplendit sur l'horizon entier. Si le Mutuellisme a produit aujourd'hui une gerbe, demain il récoltera une moisson. Quelque chose est donc fait, mais d'autre part il reste encore beaucoup à faire. Jetons d'abord un premier regard sur le passé — ce sera faire une rapide revue historique des réalisations mutuellistes — puis un second vers l'avenir, afin de savoir à quelles conditions notre formule réalisera un mouvement d'ensemble, capa^ble de remplir à lui tout seul le champ de l'économie mondiale. r
I. — REVUE HISTORIQUE DES ESSAIS DE RÉALISATION DU MUTUELLISME PRATIQUE
De tous les moyens de réalisation pratique indiqués par Proudhon lui même : i° Syndicat de produc-
I. Que sont devenus le Saint-Simonisme après les scandales de Belleville, le Fouriérisme avec son phalanstère et le Cabétisme avec son communisme icarien. Tous dorment couchés dans la poussière de l'oubli. Les beautés de la théorie n*ont pu forcer aux réalités de la pratique.
tiotaL et de consoniination ; ^oMùtuatîté ; 3o Comptoir de Vente, c*est surtout le premier, sous forme de coopératives et de syndicats professionnels, et le second, sous forme d'assurances, qui ont donné les applications les plus fortes et les plus étendues. Pris dans Tordre chronologique de leur apparition en France, les coopératives surgirent les premières, puis à leur suite les assurances mutuelles ou associations de secours mutuels et en dernier lieu les syndicats professionnels ; c'est cet ordre que nous allons suivre.
1° Mouvement coopératif. — Ce fut seulement après la Révolution de Février, sous Tinfluence des idées démocratiques, d'une crise économique sans précédent et soutenu par des subventions de l'Etat que se détermina nettement le premier mouvement coopératif français, bien que déjà des essais eussent été tentés par Bûchez vers i832 et qu'en Angleterre se fût fondée vers 1844 nne coopérative qui, par sa merveilleuse fortune, devait, plus tard, servir de type aux associations ouvrières de consommation : les Equitables pionniers de Rochedale. Plus de deux cents se fondèrent, toutes en vue de la production — cela se conçoit, tous les ouvriers étaient sans Iravall -^ mais malgré une subvention de trois millions votée paf r Assemblée nationale en faveur des cinquantetrois coopératives les mieux établies, toutes, sauf deux (i) qui subsistent encore aujourd'hui, avortè-
I. Ce sont : 1* Association des ouvriers en limes (27 Septembre-3 octobre 1848) (rue des Gravilliers, 48» Paris) et .la Société Industrielle et commerciale des Ouvriers lunetiers (6 août 1849) (rue Pastourelle, 6, Paris).
Lagardo y]
rent complètement. Dès lors, la coopération ne va plus «*étendre d'une progression lente et continue mais plutôt par secousses suivies de ralentissements.
Le Mcond mouvement coopératif se dessine vers i863. L'influence de l'Etat y apparaît encore comme cause déterminante. Napoléon III, toujours agité de velléités socialistes comme au temps du carbonarisme, encouragea ces essais nouvellement assis sur une base plus large, puisque, évitant les erreurs de 1848, les coopératîstes ne s'adressaient pas exclusivement à la seule forme d^association de production, mais, suivant les exemples anglais, créaient aussi des coopératives de consommation et même quelques-unes de crédit. Pour consacrer en droit ce qui existait en fait survint la loi du 24 juillet 1867 sur les sociétés à capital variable.
Il pouvait être désormais stipulé dans les statuts de toute société « que le capital social serait susceptible d'augmentation par des versements successifs faits par les associés ou l'admission d'associés nouveaux et de diminution par la reprise totale ou partielle des apports effectués » (art. 48).
Ainsi se réalisait une des conditions demandées par Proudhon pour les futures associations a l'universalité dans le nombre des membres ^ entraînant la variabilité dû capital. Une limite, il est vrai était imposée à l'extension du principe ; « le capital social » ne pouvait « être porté par les- statuts con^ titutifs de la société au-dessus de la somme de 1200.000 francs » (art. 49) et les <( actions ou coupons d'actions ne pouvaient être inférieurs à 5o francs », (art. 5o) ce qui arrêtait le nombre des sociétaires et forçait au fractionnement des industries similaires
en plusieurs associations. Mais comme, pour que la société fût valablement constituée, on n'exigeait que le versement du i/io des actions soit: 5 francs (art. 5i), toutes facilités étaient acquises aux travailleurs pour unir leurs infinitésimaux capitaux en un bloc appréciable et multiplier leur faculté de dépenses et de production, ce qui était un gros résultat. Sous de telles influences, la plupart des essais réussirent et certains prospèrent encore aujourd'hui (i). Mais, l'empereur tombé dans la tourmente de 1870, l'élan fut de nouveau brisé.
Il faut attendre jusqu'à l'ouverture des premiers congrès ouvriers (Congrès de Paris, 1876-1877 et de Lyon, 1878), jusqu'en 1876, pour voir s'affirmer à nouveau l'idée coopérative. Dès lors, ce n'est plus sous l'influence de l'Etat, c'est, affranchis de toute tutelle, par le seul effet de la conscience de leur force, de la valeur de leur seul travail multipliée par la soHuae. de tous leurs efforts, que les travailleurs veulent se remdre indépendants du capital et supprimer le (( paupérisme » prolétarien, c'est-à-dire du même coup le super/tu^ intégralement disparu dès que chacun bénéficierait intégralement des produits de son propre labeur. Et c'est, hélas ! ô contretemps abominable ! juste au moment où la classe laborieuse affirme sa vertu créatrice, son immanente capacité d'élévation (q), qu'un ennemi jusqu'alors inconnu mais terrible surgit en face du coopératisme.
1 . La Société du XVIII» arrondissement de Paris, la Revendication de Puteaux, entre autres qui sont florissantes, a. Le Self help des Anglais.
h%s politiciens s'emparent d'une doctrine venue d'outre Rhin, implantent en France le communisme de Karl Marx en le baptisant du nom de collectiçisme.
Au coopératisme, fils du Mutuellisme qui demande :
Une étude exclusive des problèmes économiques;
Le maintien de la propriété par son uniçersalisalion;
- Le traçait^ comme seul facteur d'élévation du prolétariat ou négation de la nécessité de la force, de la violence qui avaient jusqu'ici tenu l'homme tout à la fois dans Tinégalité et un lamentable abaissement;
Le tout réalisant la Liberté et la Justice ;
Le marxisme exigeant :
Les spéculations politiques ;
La suppression de la propriété par la possession collective exercée sous la surçeillance de TEtat ;
Et comme facteur d'élévation des classes inférieures, la conquête des pouvoirs publics par la violence^ antique moyen des primitifs ou de civilisés rétrogrades ;
Toutes conditions réalisant I'Esclavage vis-à-vis de l'Etat et l'exorbitante on injuste affirmation du principe d' Autorité, le marxisme ne pouvait être que contraire.
Dès lors, ces deux socialismes, ennemis nés, ne pouvaient que se combattre et diviser le prolétariat par de néfastes querelles.
On le vit bien, en 1879, au Congrès de Marseille (4* Congrès ouvrier) où les collectivistes Unirent par obtenir la majorité. Les coopéralistes, se refusant à admettre la suppression de la propriété et l'adoption de la violence comme moyen d'amélioration sociale,
ne se tinrent pas pour battus. Au Congrès du Havre (1880), la scission, inévitable, se produisit : le proietariat était tranché en deux tronçons, le mouve* ment coopératif qui commençait à se dessiner avorta de nouveau.
L'accalmie dure jusqu'en i885. A ce moment, les coopératives isolées en France, sans information, éprouvent le besoin de se connaître, de s'unir, perducs dans le vide de l'économie actuelle ; 85 associations se réunissent à Paris, à la mairie du IV® arrondissement et votent un projet de Fédération avec deux Chambres électives : Tune destinée à assurer l'unité de directicm, l'autre à centraliser les achats des sociétés fédérées (i). Dès lors, le signal est donné, une quatrième poussée coopérative s'accuse qui dure encore de nos jours. Devant cette coordination d'efforts et devant les revendications justes des coopératistes qui tranchent avec les brutalités et les incompréhensibles exigences des collectivistes, des bourgeois, comme Benjamin Rampai, dispensent par des dons ou des legs, aux ouvriers qui en manquent, une part de ce capital dont ils ont tant besoin et la législation, plus bienveillante, encourage leurs essais de plus en plus nombreux. D'abord, c'est un décret du 4 juin 1888 permettant aux associations de production de concourir dans les adjudications de l'Ëtat, étendu ensuite par un avis du Conseil d'Etat du 27 juin 1889 aux marchés des départements. C'est ensuite la loi du i""' août 1893 :
i. Cestà M. DeBoyve, coopératiste nlmois, qu*est due rinitîative de réunion du Congrès qui vota la Fédération. Voyez : La Coopération, Conférences de propagande. Ch. Gide, p. lu.
lo leur ouvrant le droit au concours des adjudications des communes, ce qui étend considérablement le champ du débouché ;
a^ abrogeant dans la loi du â5 juillet 1867 la prescription relative au minimum de 5o francs par action, ce qui est donner une plus grande extension au principe de variabilité du capital ; mais qui laisse cependant subsister le maximum de aoo.ooo francs imposé au capital social, cette dernièœ clause étant à la vérité appelée à disparaître, puisqu'un projet de loi soumis au Parlement (i) n'en fait plus mention.
De tous ces essais, si difficiles, tant de fois contrecarrés, dont le premier ébranlement imprimé par la Révolution de 1848 se répercute de nos jours, quels ont été les résultats positifs ?
Pour les coopératives de production dont Tacclimatation est le plus difficile, ayant à la fois à combattre Tesprit d'indiscipline de leurs propres partisans qui veulent tous participer aux fonctions de direction, alors que, pour commander, il faut déjà savoir obéir, et l'hostilité de certains socialistes qui ne voient dans de pareilles entreprises qu'un embourgeoisement d'ouvriers, alors qu'avec deux minutes de réflexion claire, ils se convaincraient facilement que du jour où tous les ouvriers seraient des bourgeois, il n'y aurait plus de bourgeois, les résultats sont non pas importants mais appréciables dans leur progression et remarquables dans leur organisation : Appréciables quant à leur progression, puisqu'à la fin de i863 le nombre des associations de produc-
1. Un projet de loi sur les coopératives est déposé depuis 1888.
lion étant de ^Oy le chiffre s'élève insensiblement d'une trentaine en i865, d'une vingtaine en 1881, s'arrètant un instant pour augmenter brusquement de 32 en 1894, d'ime trentaine en 1896, de 41 en 1895, accusant un total
Au !•' janvier 1895 de 140 sociétés
— 1897 184 « d'après la dernière enquête (i).
Et cette brusque progression est due à une entente d'organisation qu'on ne saurait assez admirer. Des directeurs de coopératives, mettant en commun leur expérience, fondèrent, en 1 383, la Chambre Consulta' twe des associations ouvrières de production. Elle a pour but de procurer « au point de vue économique par ses renseignements et son appui aux sociétés adhérentes la plus grande somme possible d'ouvrages ; au point de vue social d'appeler à la vie des associations nouvelles et de les faire profiter de Texpérience acquise par les anciennes ». Elle sert en outre de tribunal arbitral et de porte-voix auprès des pouvoirs publics pour les réformes jugées nécessaires.
Ce programme a été magistralement rempli. C'est grâce à son intervention auprès des pouvoirs publics que furent rendus les décrets du 4 juin 1888 et la loi du 1er août 1893 déjà cités et dont les conséquences furent si heureuses. Aujourd'hui, le titre d'adhérent à la Chambre Consultative est très recherche, car il n'est donné qu'aux sociétés présentant des garanties
I . Office du Traçait : a Les associations ouvrières de pro« duction», p. 2d à si5.
sérieuses. Sur j84 existant en France, an en comptait io6 adhérentes au i®' janvier 1897. L'exemple est contagieux, surtout quand il est prospère. Conçues dans le même esprit, se fondèrent :
A Lyon, la Fédération régionale du Sud-Est^ fondée en 1894 et comprenant 14 sociétés au i««^ janvier 1897.
A Bordeaux, la Fédération du Sad- Ouest fondée en 1896 et en réunissant r à son début.
Mais assurer le débouché aux coopératives existantes et en créer de nouvelles, ce n'était pas tout, il fallait encore obtenir pour elles ce qui vivifie toute entreprise commerciale et supprime la gêne, inévitable compagne des débuts; il fallait obtenir le crédit. Pour se procurer les capitaux indispensables refusés par tous les banquiers à des emprunteurs d'aussi peu de surface, on avait obtenu du Crédit foncier à la suite d'une convention particulière des avances sur travaux en cours et dont l'intérêt exigé s'élevait nominalement à 4 i/^ 0/0. Mais par suite des transports, enregistrement s, significations, mainlevées etc.» il s'élevait au minimum à 8 et 10 0/0 ce qui était écrasant pour de pauvres ressources et tuait dans l'œuf bien des velléités. Il fallait trouver le moyen de prêter aux coopératives au taux le moins élevé possible. Ici, tout comme h propos de la Chambre Consultative, ce fut à l'initiative des directeurs et des gérants d'associations que fut due la création de la Banque Coopérative fondée en 1898 au capital de 10.000 francs. Par suite d'une subvention de l'Etat de 5o.ooo francs et de dons successifs d'un généreux bienfaiteur, on put disposer d'une somme supérieure à 5oo.ooo francs, puis réaliser avec ampleur» B^qt-
être aussi avec imprudence au début, le but inscrit à rarlkle i^ des statuts : « procurer le crédit aux meilleures conditions possibles )> (i)*
Une seconde Banque Coopérative fut fondée à Lyon en 1894 pour créditer les coopératives de la région du Sud-Est, mais infiniment plus modeste que celle de Paris puisqu'elle avait au i^^* janvier iSj^^ un capital total de 9.000 francs.
Devant ces résultats appréciables, devant ce remar-» quable esprit d'enteate et d'organisation, qui osera dire, comme on le prétend trop souvent, que la France est uae terre stérile pour Tassociation et que ses habitants trop individualistes ne savent point s'astreindre à un pareil modus çiçendi. Nous allons, nous aussi, comme TAngleterre fournir un exemple type : celui de la Société Industrielle et Gommerciale des ouvriers lunetiers et prouver que même sur notre sol, on peut arriver à des résultats remarquables.
Fondée le 6 août 1849 par l'union de treize ouvriers apportant chacun un petit capital de 3oo francs, la maison Duez, Durie et CA^ prit bientôt le titre « d'Association fraternelle des Ouvriers lunetiers ». C'est avec la modique somme de 65o francs que fut acheté le modeste magasin de la rue Saint- Martin« Les bénéfices devaient être partagés entre le|3 associés ayant au moins 600 francs de maind'œuvre dans l'année — clause excellente qui mettait en équibbre l'intérêt individuel et l'intérêt collectif
I. Au V* janvier 1897, le rapport du Conseil d'administration enregislrait des pertes dues surtout à des prêts faits par sentiment.
des associés — et sur ces bénéfices était fait un prélèvement de 8 o/o en vue de constituer une caisse de retraites qui fut supprimée dans la suite lorsqu'elle fut reconnue inutile, La première année, le chiffre d'affaires s'éleva à 34'0^o francs, puis augmenta sensiblement pour aboutir en 1867 à celui relativement énorme de 776.000 francs et atteindre de nos jours plusieurs millions, parce qu'au fur et à mesure d'une prospérité grandissante^ les statuts, incessamment renouvelés, assuraient une base plus large à l'entreprise par l'augmentation des apports des sociétaires et des versements des adhérents ; si bien que la part sociale, de 3oo francs qu'elle était en 1849, monta à So.ooo francs en 1880 et la mise des adhérents s'arrêta à 5. 000 francs, c'est-à-dire au taux représentant une part sociale. Les 3.900 francs de 1849 qui tenaient à peine dans une boutique, s'étaient transformés en 1889 sous l'influence de l'association et du travail coopératif, outre la maison de Paris occupant 265 personnes et une machine de i5 chevaux vapeur, en 7 usines dont 5 dans la Meuse (3 à Ligny, i à Cousance-aux-Bois, i à Saint-Mihiel) occupant ensemble 907 ouvriers avec une force motrice totale de 4^5 chevaux, une dans l'Oise (à Songeons) et une dans le Jura (à Morez) occupant ensemble q83 ouvriers, plus une succursale commet ciale à Londres avec ateliers de réparations où étaient occupés 35 ouvriers ou employés. En 1895, le personnel total se composait de 200 employés, et i.3oo ouvriers Foit i.Soo personnes dont 65 sociétaires et 60 adhérents.
Voici comme conclusion ce que dit sur cette asso-
ciation ouvrière le compte rendu de l'enquête menée par V Office du Travail:
a Le chiffre d^ affaires est chaque année de plusieurs millions (il ne nous est pas permis de préciser). Les bénéfices sont considérables ; ils sont répartis entre les associés et adhérents seulement, d'une part proportionnelle au capital versé par chacun d'eux et d'autre part an prorata dé la main-cT œuvre j sous cette réserve qu'il n'est pas tenu compte pour la répartition de tout ce qui, dans le salaire ou les appointements annuels, excède 3600 francs.
La Société des Lunetiers a la forme anonyme à capital et personnel variables. Elle est dirigée par trois gérants, dils de l'intérieur, de l'extérieur, du contentieux et formant entre eux une société en nom collectif. Les gérants, comme les autres membres de la Société des Lunetiers, sont nommés par l'assemblée générale. Leur mandat est d'un an, mais ils sont rééligibles. 11 y en a huit depuis la fondation, le plus ancien des gérants actuels est en fonctions depuis 1875. La permanence des gérants et le soin avec lequel ils sont choisis sont certainement quelques-unes des causes les plus importantes de la prospérité de cette Société » (i). Peut-on nier dans cet exemple l'esprit d'entente des fondateurs, la continuité des vues de la gérance, la sagesse laborieuse des associés, conditions essentielles des réussites. Ah ! nous savons bien que l'évolution, marchant d'un progrès uniformément accéléré, demande une proportionnelle croissance d'énergie. Les fantoches doivent disparaître
I. Les Associations ouvrières de production» Voir la « Monographie de cette société » p. aÔ3 à ai5.
et laisser la place à des hommes. En d'autres temps et pour d'autres causes les Français ont montré qu'ils étaient capables de discipline et de vertu. Pourquoi, devant les nécessités de Tassociation, manqueraient-ils de volonté ?
Les résultats, appréciables dans le développement des sociétés de production, deviennent plus probants encore à propos des coopératives de consommation. On peut dire que sous cette forme, le mouvement a été à la fois extensif et intensif : extensif puisque, en 1899, tous les départements sauf (rois possédaient des sociétés de ce genre ; intensif, puisque tout conune dans le phénomène de génération spontanée, ces réalisations ont poussé par groupes^ signe
indubitable de la richesse d'application d'une idée. On compte en France quatre grands blocs coopératifs de consommation :
i^Le groupe des Charcutes et de Vendée (dont le noyau remonte au Second Empire, constitué sous l'influence de Napoléon III dans une région ûdèle aux tendances bonapartistes) composé presque exclusivement de boulangeries (1) comprenait :
126 sociétés en 1893 et plus de 300 — 1899
u9 Le groupe du Rhône (centre industriel : Lyon, Mâcon, Saint-Etienne) :
i;74 sociétés en 1898 244 — 1899
i. La boulangerie est plutôt une production qu'une consommation. On peut dire que c est un type de transition.
3o Le groupe de la Seine (centre commercial et iDdustriel: : Paris et Baalieue) :
84 sociétés en 1893 1^34 — 1899
4o Le groupe du Nord (centre industriel et minier: Nord, Pas-de-Calais, Aisne, Ardennes) :
99 sociétés en 1893 a34 — — 1899
Ces totaux joints à ceux des autres départements où les coopératives sont disséminées et ne paraissent pas obéir à un mouvement d'ensemble causé par les nécessités régionales, donnent pour la France :
94a sociétés de consommation en 1893 et 1848 — — en 1899
Ainsi, nous arrivons, par cetle statistique, à trouver non seulement le respectable total de 1.848 coopératives de consommation, mais encore nous enregistrons dans Tespace de six ans une croissance de plus du tiers sur le chiffre de 1893,
Un pareil développement ne pouvait se produire sans susciter des établissements de crédit spécialement destinés à le commanditer. Là encore la progression s'accuse formidable. De trois qu'elles étaient en 1893, les sociétés de crédit se sont élevées en 1899 à une trentaine de banques populaires (crédit urbain) et à quelques centaines de caisses rurales (t).
t . Nous faisons une place à part aux sociétés de construction (ig en 1899) que Ton peut comprendre dans la catégorie des sociétés de production. Nous ne parlons pas non plus des établissements accordant aux ouvriers une participation aux bénéQces (120 en 1B99) qui ne sont pas des associations.
Qui osera maintenant soutenir que le Français n'a pas Tesprit coopératif ? Et d'abord qu'est-ce que Fesprit coopératif? C'est la faculté d'adaptation aux nécessités qui, immanentes dans la société, ne peuvent être atténuées ou éludées que par la coopération. Toutes les facultés d'adaptation sont inhérentes à l'humanité parce qu'elle a à combattre toutes les nécessités. Pourquoi celle-là manquerait-elle spécialement à des gens qui ne se distinguent de leurs semblables que par la différence des latitudes et des frontières qui les délimitent. Autant dire que les Pyrénées, le Golfe du Lion, les Alpes, le Jura, le Rhln^ les A rdfinnfai, la ^^^^^m^Wj» el rOcéaa qui nous enserrent n'ont pas l'esprit coopératif f Que ks nécessités suscitant le coopératisme aient surgi tard en France et que, pour cette raison, mis en regard de certaines nations, le mouvement soit moins accentué chez nous qu'ailleurs, nous l'admettons ; mais, avant de formuler des hypothèses aussi générales, prenez une loupe, affirmateurs robustes, faites vos distinctions et circonscrivez le champ de de vos assertions!
En Angleterre, pays de grande industrie et de gros travail où le sweating System (i) était en honneur, les nécessités économiques suscitèrent chez les ouvriers une faculté d'adaptation plus précoce et plus puissante qu'en France. Le mouvement s'étendit comme une contagion sollicitée dans sa progression par la merveilleuse fortune d'une pauvre association de tisserands fondée en i844 ^ous la
I. Surmenage mortel imposé à l'ouvrier pour lui faire produire absolument tout ce qu'il peut donner.
. raison sociale : les Equitables pionniers de Rochesdale. A cette date, vin^t-huit compagnons se réunirent pour se procurer au plus bas prix possible les objets de première nécessité. Ils louèrent un magasin pour faire Tachât en gros, chacun contribuant à la constitution d'un capital social par un modeste apport d'une livre sterling (aS francs). De 38 f le nombre des associés s'élevait dix ans plus tard à 900, puis à 4-747 ®^ 1864, 7.63o en 1874» dépassant 10.000 en 1878, si bien que leur capital parti de 28 ^ s'élevait à cette époque à 192.814^ (4.8âo.35o francs), le chiffre annuel d'affaires étant de 398.888 ^ (7.472.200 francs) et le bénéflce de 40.679 £(1.016.976 francs). Aujourd'hui, la société allant au delà de son ancien but, la moindre cherté des produits de consommation, organise pour les familles des associés : 10 des écoles primaires; 20 des secours en cas de maladie ; 3^ des secours en cas d'accidents; 4^ des versements aux caisses d'épargne ; et, pour joindre l'agréable à l'utile, 5© des achats et des constructions d'immeubles.
La prospérité de cette association fut pour l'esprit coopératif anglais comme un coup de fouet. Sur tous les points du territoire, des coopératives se formèrent et, sous l'empire d'une progression justifiée par la nécessité, aboutirent à des résultats merveilleux.
En 1897,1e capital total des associations ouvrières tourne autour du demi-milliard. Ce chiffre vraiment surprenant n'étonne plus, dès qu'on voit la grosse marge de profils réalisés par ces associations.
« Avec un capital tolal de 44^ millions 400.000 fr. et un débit total d'une valeur de 960.600.000 fr.
I.4S3 sociétéft de consommcbtion réalisèrient en 1897 rai bénéfice total de i43.6oo.ooo francs. Gela représente une quote-part de profit de i5 1/40/0 sur les marchandises vendues et de 33 1/3 0/0 sur le capital employé. De même les boulangeries coopératives.. • réalisèrent, avec un capital de 600. 000.000 de francs et une vente de 10.200.000 francs, un bénéfice de 1 .440.000 francs, ce qui représente Une quotepart de profit de r4 0/0 sur la vente et de 24 0/0 sur le capital employé. Les meuneries coopératives réalisèrent en moyenne 14 0/0 de bénéfice sur le capital employé.
Beaucoup plus modeste est la quote-part de profit moyenne des associations productives qui ne produisent pas de denrées alimentaires, lao de ces associations, avec un capital total de 17.400.000 fr. et une vente de ii8.8oo.ooo francs réalisèrent un bénéfice de 9îi4-ooo francs, c'est-à-dire 3 1/4 0/0 de bénéfice sur la vente et 5 0/0 sur le capital » (ï)-
Ce sont là des chiflres tellement énormes que les associations britanniques en sont arrivées à ce résultat véritablement écrasant pour des adversaires de la coopération, à^avoir trop de capital^ alors que ce sont justement ceux qui en manquent le plus qui créent des coopératives.
a Est-ce, en premier lieu du capital qu'il nou^ faut ? — écrit-on dans le Cooperatii^ News (a), organe des coopératives anglaises, avec ce ton de grands seigneurs qui n'en sont plus à regarder aux
1. Voyez Bernstein ; Socialisme théorique et Social démo- {pratique pratique, p. 180 et 181 (Chap. IV). 3. Article du 3 décembre 1898.
miettes. ^- Il parait que nou^ avons actuellement quelques dix millions de livres sterling à notre disposition c)ui n^attendent qu'une occasion pour être employés dans la coopération et il serait évidemment facile de trouver dix autres millions encore, si nous étions à même de les placer utilement dans notre mouvement. Ne nous dissimulons donc pas le fait — car c'est un fait — que, même actuellement, nous avons beaucoup plus besoin dans le monde coopératif de plus d'intelligence et de capacité que de plus d'argent. »
En deux mots , le chroniqueur pouvait dire : Nous avons plus de capital que nos efforts n'en peuvent mettre en mouvement.
Devant un pareil résultat, Bernstein se récrie d'admiration :
a En présence du fait qu'en une cinquantaine d'années le mouvement commencé avec les 28 livres sterling des tisserands de Rochdale a engendré un mouvement disposant d'un capital de vingt millions de livres sterling, il faut vraiment avoir un certain courage pour vouloir définir à quelle distance exacte nous nous trouvons du moment où la limite de cetle croissance sera atteinte et quelles formes ce mouvement revêtira encore » (î).
I. Cet extrait est tiré de son très intéressant ouvrage : Socialisme théorique et social démocratie pratique (p, iS3). Nous ne voulons pas laisser passer Toccasion de dire en quelle i^rofonde estime nous tenons Bernstein, non seulement pour ce tranquille amour de la vérité qui caractérise l'homme de science, mais encore pour le grand courage avec lequel lui, marxiste, jouissant d'une grande notoriété dans le parti, il a reconnu les erreurs du marxisme et prouvé contre les clameurs de Técole que les hypothèses de Marx étaient démenties par les faits.
Lagarde s8
Après l'Angleterre, nous pouvons mentionner rAUemagne où un type de coopérative a spécialement fleuri : la société de crédit nécessairement réalisable par le fractionnement modeste où se trouvait Pagriculture, Tindustrie et le commerce de ce pays quand les répercussions de la seconde révolution française vinrent s'y faire sentir. Schulze-Delistchz et Raifiaisen ont attaché leur nom à F histoire de ces réalisations économiques. Le premier assit le crédit à faire aux gène, de pauvre ressource sur le cautionnement fourni indéfiniment par certains individus, ou bien par une garantie fournie par les associés égalant jusqu'à trois, quatre, cinq fois leur mise.
Le second serrant de plus près et d'une façon frappante l'idéal proudhonien constitua ses banques sans capital (style courant), c'est-à-dire qu'il n'y eut pas, de la part des associés, d'apport de numéraire et que la garantie des sommes avancées par la société était représentée par la responsabilité solidaire et indéfinie de tous les associés en majorité petits propriétaires fonciers. Il n'y a donc pas de dividendes distribués.
D'après le lahresbericht publié à Berlin en 1889, il y avait en Allemagne :