Le Capital^ chap. I^p. l
2. C'est un pauvre procédé dialectique qui consiste a supposer réalisé ou i:éalisable n importe quelle spéculation intellectuelle. C'est confondre lamentablement l'absolu théorique et le relatif pratique.
patron au moyen d^im « fturtravail » impose h ses ouvriers qui Texécutent parce qu'ils sont par la nécessité « forcés (i) d'offrir et mettre en vente comme une marchandise » leur force de travail.
Passons encore sur cette inconséquence amenée par les besoins de la théorie^ dMntroduire la loi de Toffre et de la demande à propos de la vente de la « force de travail » alors qu'on Ta éludée pour tous les produits, en faisant abstraction de la valeur utile et en supposant une égalisation moyenne des travaux — procédé peu digne d'un socialiste dit « scientifique » — et retenons ce gros aveu que la « force de travail i» est une « marchandise )).
Procédons dès lors par interrogation ; l'ironie socratique sied bien à un pareil sujet. Pourquoi, ô grand Karl Marx, a l'homme aux écus )) si brusquement introduit dans votre exégèse sans que rien l'annonce, achète-t-il la « force de travail » ?
Parce que de celte marchandise « la çalear usuelle possède la vertu d'être source de valeur
échangeable )e> (â).
Valeur usuelle ! avez- vous dit? La force de travail est donc une valeur contrairement à vos alfirmations antérieures et qui plus est usuelle. C'est la iHileur utilité elle-même que le patron s'en va sur les marchés acheter. C'est la valeur utilité qui « force » les ouvriers à se vendre. Ainsi donc, cette « force de travail » qui, suivant vos déplorables errements.
I . Forcés d^offrir... c'edt encore la valeur utilité qui reparaît. Forcés par quoi ? par la satisfaction de leurs besoins matériels^
a: Le Capital, ehap. YI, p. 71 .
tantôt est valeur, tantôt ne Test plus et détermine celle de tous les produits où elle s'est coagulée, abstraction faîte, d'après vous, de leur valeur en usage, n'est pas autre chose dans son contenu que la valeur-utilité !
Dès lors, pourquoi abstraire cette dernière ? Pourquoi supposer l'équivalence des travaux plus une égalisation moyenne de l'offre et de la demande, lorsque vous rompez vous-même cette équivalence et cette égalisation en posant l'hypothèse de la plusvalue obtenue par le « surtravail ». Du moment qu'il y a certaines « marchandises », que ce soit la « force de travail » (i) ou d'autres produits, qui valent plus ou moins que d'autres j; que leurs détenteurs se voient « forcés » — nous empruntons toujours vos propres expressions — de les mettre envente au cours du marché, c'est qu'il y a rupture d'équilibre et la valeur travail ne peut plus rien expliquer à elle seule.
Sur des fondements ébranlés les édifices croulent: Sur un principe erroné votre théorie, toute analytique, tombe dans le néant. Vous ne pouvez plus rien expliquer de l'économie sociale avec votre exclusive valeur de travail. Que nous importent dès lorS toutes vos déductions ! Et vos divisions subséquentes : de capital constant et^ capital variable ; de plus-value relative et de plus-value absolue, qui tombent, non seulement par l'écroulement du principe lui-même, mais par ime erreur pour ainsi dire congénitale : la première, parce que le capital constant composé des
I. Le salaire payant la force de travail vaut moins que la somme des produits enfantés par elle puisqu'il y a plusvalue.
instruments de production et de la matière première ou mi-ouvragée est encore le fruit de Tapplication de la a force de travail « que vous dites être variable dans son capital de rémunération, si bie^i que s'il y a un seul point de constant dans le capital ainsi qualifié c'estbienia variabilité: la seconde, parce que la plusvalue, quoique dénommée relative, ne peut subsister, malgré Tabrév^ation de la journée, compensée, d'après vous, par une plus grande productivité du machinisme, maintenant toujours une mai^e de temps de travail impayé. On aboutit en effet avec votre raisonnement à cette absurdité théorique, qu'avec la machine diminuant progressivement, même en maintenant l'égalité de production (i), à 5, 3, 2, i heure, puis zéro de temps l'aide d'abord nécessaire du travailleur— puisque son élimination vaut augmentation de productivité — ce dernier ferait, en zéro de temps, par l'intensité du nouveau mode de travail, autant d'ouvrage qu'avant la première diminution de la journée. Et de ce non4raçail de l'ouvrier, toujours source de plus-value, ô contradiction burlesque 1 deux parties théoriquement tranchées continueraient à subsister, l'une qui serait nécessairement payée, l'autre qui ne le serait pas ! (a)
Laissons donc Marx s'appuyant sur les statistiques de son époque constater, pour son époque encore, l'accumulation des capitaux, la concentration de la production et, par antithèse, la formation
d'une armée industrielle de réserve, la prolétarisa-
I. Ce serait une plus-value à rebours» puisque ce serait une j)riine à la fainéantise, au non^travail de l'ouvrier.
3. Marx a supposé cette égalité de production d.api^^ 1^ statistique de i868.
tion des masses et par-dessus tout la scission de Hiumanité en deux classes. La théorie de la plusvalue^ désormais insuffisante, n^en peut donner d^explication intégrale. Partie d'un principe trop étroit elle traverse d'une marche rectiligne le panorama économique sans l'embrasser. Trop de points de vue passent inaperçus. Voyons ce que peut maintenant le matérialisme de l'Histoire.
Critiqub du Matérialisme historique
Entre I'Esprit et la Matière (sans remonter à la question plus haute de savoir si la Matière peut exister sans Force ou Mouvement, puisque l'expérience ne nous a jamais montré celle-là isolée de ceux-ci qui peuvent être regardés comme des modalités de l'Esprit, le matérialisme tombant ainsi de lui-même), Marx choisit arbitrairement (i) cette dernière comme déterminant du processus universel.
Réduit au seul champ de l'Humanité, l'Esprit qui, dès lors, s'appelle Idée, abdique toute influence et laisse à I'Evolution historique « des modes de production matérielle )) le soin d'amener nécessairement « le processus social, politique et spirituel i». Alors, l'homme n'est plus qu'un fantoche, sa volonté une illusion^ la liberté un vain mirage ; l'individu déprimé dans une dépersonnalisation sans nom n'est plus qu'une tête anonyme dans l'immense troupeau des
i. C'est le défaut de toute théorie que le principe qui la fonde est aussi imparfait que le théoricien qui le i>ose. Cest à cette lamentable faiblesse que T éclectisme cherche un remède.
êtres vivants. Il obéit, inconscient (i) à l'irrésistible poussée de l'évolution et rentre, puisque! est en butte aux seuls besoins matériels, dans le cercle de la vie végétative, cercle fermé d'où le progrès ne peut surgir. Que Yidéalité, que vous ne pouvez pas ne pas constater dans l'humanité, ô Karl Marx ! vous la fassiez dériver des nécessités matérielles ou que vous la niiez, c'est tout un. Pour subir de pareilles exigences, à l'homme comme à l'animal l'instinct suffit ; l'idée, qu'elle soit énergie ou liberté, serait un produit surnuméraire ; et dans la société, comme dans la nature, la superfluité d'éléments ne peut ni se concevoir ni se réaliser. La diflFérence entre la bête et l'homme que l'on aurait pu opposer comme preuve à F absolutiste assertion d'absence de déterminant spirituel du progrès, n'existe pas: nous nous étions crus fixés sur nos deux pieds, voilà que nous marchons à quatre pattes.
On voit à quelles déductions implacables aboutit le principe matérialiste. Frédéric Engels lui-même semble l'avoir pressenti, essayant plus tard d'atténuer ce qu'avait d'absolutiste et d'outrancier cette théorie faite en collaboration avec Marx. C'est vers 1890 qu'il commence à admettre l'influence des facteurs idéologiques, qu'ils soient politiques, philosophiques, religieux au autres, dans l'évolution historique et non plus celle des seules forces productives matérielles. « Ce sont, dit-il, d'innombrables forces se croisant sans cesse ; un groupe infini de
I. Mai*x avait dit: « Ce n'est pas- la conscience des hommes qui détermine leur être. C'est au contraire leur être social qui détermine leur conscience » (Avant-propos de In Critique de V Economie politique).
parallélogrammes de forces qui engendrent une résultante — Tévénement historique — laquelle à son tour peut être considérée comme le produit d^un facteur agissant comme une entité inconsciente et sans volonté. Car ce que chacune de ces forces veut est empêché par toutes les autres et la résultante de leur action combinée est une chose qu'aucune délies n'a voulue. » Et plus tard, en iSgS^ il localise le champ de leur influence en ces termes :
a L'évolution politique, juridique, philosophique, religieuse, littéraire, artistique, etc., a pour base l'évolution économique. Mais toutes réagissent l'une sur l'autre et sur la base économique » (i).
Le matérialisme n'est donc plus le seul déterminant de l'évolution économique, mais reste encore un facteur prépondérant à côté d'autres idéologiques^ de moindre importance.
Mais c'en est fait, cette fissure pratiquée par le second père du marxisme ne va pas tarder à s'agrandir et à ruiner la théorie.
Barth, professeur à Leipzig, dans sa Philosophie DE l'Histoire reproche au Marxisme d'avoir donné un fondement exclusivement matérialiste à l'économie historique si bien que le Matérialisme marxien devrait être plus justement défini : conception éconO' mique de V Histoire — c'est réduire cette théorie à la valeur d'une opinion personnelle à Marx — et force par là certains marxistes qui le combattent, Wolfgang Heine entre autres, à reconnaître que « la
r. Cest dans deux lettres publiées dans la suite par le Soiialistiche Akademiker (octobre i8g5) qu'Engels exprime ces idées.
théorie muarnsle pourrait Jaire à V idéologie des concessionsplusconsidérablesqiïélle n^enafaites jusqulci — (allusion aux concessions d'Engels) — sans pour cela perdre de son unité de conception et elle deçra lui faire ces concessions afin de conserver son rang de théorie scientifique rendant aux réalités Thommage qui leur est dû d (i).
Bemstein, engelsien, adversaire déterminé des déductions outrées du mai-xisme, accentue cette réaction inévitable. Il admet la définition de Paul Barth : conception économique de THistoire appliquée au Matérialisme historique (o) et pose Vidée non plus comme facteur subsidiaire mais bien comme progressivement prépondérant dans l'évolution historico-économique des peuples.
« Plus les facteurs d'essence autre, dit-il, — à côté des facteurs purement économiques, — influent sur la vie sociale, plus aussi se modifie l'action de ce que nous appelons la nécessité historique...
Au m£me titre que le physique, le focteur naturel économique devient, à mesure que son essence est comprise j de maître quïl était, le serviteur des destinées humaines. Théoriquement la société se trouve vis-à-vis de la force d'impulsion économique, plus libre que Jamais et Tantagonisme des intérêts entre ses éléments divers — la puissance des intérêts privés et des groupes — empêche de convertir en liberté pratique cette liberté théorique » (3). C'est
1. Socialisme théorique et Social démocratie pratique. Bernstein, chap. I, 2«paragr., p. 20 à 28.
2. Socialisme théorique et Social démocratie pratique. Bernatein, chap. I, 2« paragr.» p. 22.
3« Bemstein, on le voit» côtoie la question de la balance à réaliser entre l'absolu théorique et le relatif pratique.
.cette progression dans rintelligence des hommes qui fait que « des individus et des peuples soustraient une partie toujours plus considérable de leur existence à Tinfluence d'ime nécessité contraire ou indépendante de leur volonté » (i).
Si donc « le facteur naturel économique » est a serviteur des destinées humaines lo si « théoriquement )> la société se trouve « plus libre (]fue jamais i», si pratiquement « des individus et des peuples ^ ont la a volonté » de soustraire <( une partie toujoui^ plus considérable de leur existence à Tinfluénce de de la nécessité », c'est qu^actuellement le facteur idéologique est prépondérant et que le « matériel », dans Tavenir, se réduit de plus en plus jusqu'à réaliser les plus infinitésimales approximations du zéro d'influence.
Nous estimons, nous aussi, qu^aux époques primitives où Thomme, animal stupide, obéissait encore aux seuls besoins matériels les « forces naturelles économiques » constituaient dans l'humanité le déterminant exclusif. Mais aujourd'hui ce n'est plus qu'un lointain facteur d'origine à ne citer que pour mémoire et désormais sans vertu. Nous aboutissons aux mêmes conclusions que Bemstein :
lo Rejet du matérialisme historique parce que déterministe ; So adoption de la « conception économique de l'histoire » qui laisse toute liberté aux éléments idéologiques et a n'attribue pas aux bases économiques de l'existence des peuples une influence
I. Socialisme théorique et Social démocratie pratique, chip. Ip a* paragr;, p. i6 et 17.
déterminatrice inconditionnelle sur les formes de cette existence » (i).
Dès lors que devient cette évolution qui pliait rhumanité sous ses lois et dont les tendances suivant le mot de Marx se manifestaient et se réalisaient « avec une nécessité de fer ï> ? Ce qu'elle devient? Une ruine écroulée sous la contradiction de TEsprit et de la Matière. Ici comme à propos de la plus-value, où la valeur-utilité chassée dès le principe de la théorie rentra par force et la détruisit de fond en comble ; de même ici, l'Idée jetée par-dessus bord tombe, s'infiltre, s'insinue, malgré tous les obstacles, malgré toutes les défenses, les mine et fait tout éclater sous sa force d'expansion qui brise de trop étroites enveloppes .
L'évolution, le matérialisme n'expliquent donc rien en l'état actuel des choses, ni la plus-value, ni la lutte des classes, ni toutes les conditions du Marxisme qui entrelacées et se soutenant entre elles tombent toutes dans leur étroite solidarité par suite de la chute du principe sur lequel toutes reposaient.
Il n'y a donc plus de matérialisme historique, mais bien une conception économique de l'histoire qui dans son contenu n'est pas autre chose que la réitération d'une affirmation déjà faite par Proudhon à une époque où Marx bégayait encore le socialisme. Dès 1843, le grand mutuelliste avait en effet soutenu qu' « au point de vue de l'organisation, les lois de l'économie politique sont les lois de l'histoire » et
1. Socialisme théorique et social démocratie pratique, Chap. I, paragraphe a, p. a3.
Lagarde 3a
que « le mouvement de la société » est dû « à Taction des lois économiques » (i).
Ainsi, sans renouveler contre Marx Taccusation de pillage vis-à-vis de Proudhon et d'autres socialiste : Burel, Vidal, Pecqueur, de Sismondi, etc., (2), contenions-nous d'enregistrer la faillite d'une théorie, qui, sous prétexte de matérialisme, méconnaît la réalité des phénomènes tous d'essence complexe, à la fois subjectifs et objectifs, à la fois idéels et réels, tout comme le moi ne peut se concevoir sans le nonmoi, tout comme dans une contradiction la négation eœxiste avec Taffirmation.
Le Marxisme ne peut donc être pour le prolétariat d^aucune utilité pratique. Sa théorie, véritable jeu d'analyste dilettante^ ne peut donner de solution au problème social, puisqu'elle laisse à TEvolution le soin d'établir dans le présent les avancées projetées vers l'avenir et réduit les individus à l'immobilité, à une prostration d'esclaves. Elle doit donc être abandonnée sans retour. Mais voici que le Marxisme fait un retour sur lui-même et prétend, affirmation contradictoire avec la doctrine de la nécessité, pouvoir donner une solution au problème social. Suivons-le dans ses derniers retranchements.
1. Cest le titre des paragraphes 2 et 3 du chapitre V de l'ouvrage : De la Création de L Ordre dans IHamanité^ p. 3o8 et 3i8,
2. Voyez; Commentaires du manifeste communiste, Charles Andler, tome II, pages jq, ^5, 8j, 88, io3, 109, 110, etc.
Essai db solution du problème social
PAR LE Marxisme
Cet essai de solution, nous allons Texposer dans ses grandes lignes, puis viendra la critique qui le reprendra point par point.
Pour rester (idèle au principe d'évolution des forces matérielles présidant nécessairement au progrès historique de Thumanité, Marx, sans faire intervenir le facteur idéologique, prétend que dans la phase économique actuelle sont contenus les germes d'une nouvelle forme sociale engendrée par la contradiction des forces productives avec les conditions de production existantes, c'est-à-dire « avec les conditions de propriété au milieu desquelles elles s étaient mues jusque là... Les forces productives qui se développent dans le sein de la société bourgeoise engendrent en même temps les conditions matérielles nécessaires à la solution de cet antagonisme i> (i)*
Retenons donc : lo que la propriété dans sa forme actuelle doit disparaître ;
520 Que sa disparition doit coïncider avec la fin de la phase bourgeoise.
Mais à quels signes Marx reconnaît-il, dans l'économie actuelle, l'existence de germes d'une société nouvelle et quels sont ces derniers ? Telle est la double question que nous devons d'abord élucider.
Les Signes de la contradiction entre les a forces
1 . Âvant-Propos de Critique de V Economie politique^ K. Marx.
productives » de la société et les « conditions de production existantes » sont : r * '
1° Les crises « qui reviennent périodiquement plus menaçantes à chaque retour», « déchaînement d'une épidémie sociale que tous les 'kged antérieurs eussent jugée insensée,' d'un& épidémie <ïe surproduction ))(i) anéantissant à la fois rindtistrie et le\ commerce parce que les forces productives.., ont prodigieusement ' dépassé dans leur croissance les' proportions étroites » (2) dtî la prospérité ^bourgeoise » qui les «entrave » {3) etqu'ellesjettentà bascomme un obstacle;
20 Les collisions, émeutes d'ouvriers qui se sentant exploités s'insurgent d'abord individuellement * contre le bourgeois « individuel », puis s'associent en vue de la lutte contre la bourgeoisie considérée comme classe (4) ;
3o L'incapacité de la classe dirigeante « puisque l'ouvrier moderne... au lieu de s'élever parle progrès de l'industrie, descend de plus en plus au-dessous de la condition de sa propre classe... (La bourgeoisie est devenue incapable de régner, car elle ne sait plus assurer à ses esclaves la subsistance qui . leur permette de supporter l'esclavage » (5). Elle ne peut pas arrêter l'avilissement croissant du travailleur.
Les Germes de la future forme sociale, ce sont : lo ^existence et r augmentation d'un prolétariat: « classe des ouvriers modernes qui n'ont de moyens