‹ La revanche de ProudhonChapitre 19 sur 140 · Voyez: De la Création de t Ordre dans F Humanité · texte numérisé non relu

Voyez: De la Création de t Ordre dans F Humanité

Dans les Contradictions Economiques (i) sous lo titre éloquent : Démonstration de l'hypothèse dk Dieu parla propriété il écrit ces lignes: « Dieucrée le monde, chasse pour ainsi dire Thomine de son sein parce qu'il est puissance infinie et que son essence est d'engendrer éternellement le progrès.

Dieu et V homme sont donc nécessaires Vun à

Vautre et l'un des deux ne peut être nié sans que l'autre disparaisse en même temps. Que serait le progrès sans une loi absolue et immuable ? Que

serait la fatalité, si elle ne se déroulait au Dehors !

Mais Dieu et l'homme, malgré la nécessité qui les enchaîne, sont irréductibles ». Est-ce là un préjugé de jeunesse bien vite dépouillé aux temps de la Révolution et répudiés depuis dans des articles retentissants ? Vite, reportons-nous dix ans plus tard et feuilletons une œuvre des vieux jours : De la Justice dans la Révolution et dans l'Eglise. « L'athéisme, y dit-il (2), est la négation de l'absolu, je veux dire de la légitimité du concept d'absolu et par suite de toutes les idées sans exception.

« Si l'athée se bornait à nier l'absolu, Ven soi des choses comme objet direct et positif de la science à la manière des réalités phénomènes, l'athée en cela ne se tromperait pas ; il serait dans les vraies conditions de la méthode, il n'y aurait rien à lui reprocher. Mais alors aussi, on ne pourrait le dire athée. Le véritable athée va plus loin ; il rejette comme illégitime le concept môme d'absolu, ce qui a pour

i. Œuvres complètes. Contradictions économiques, a® vol. Chap. XI, p. 254.

2. Œuvres complètes. Ouvrage cité, 3** vol., chap. 11, p. 35.

le

conséquence de dénier à Tentendcment le droit de former des conceptions, telles que celles de cause, '^ substance, esprit, infini. En quoi l'athéisme dépasse ^ le but et pour vouloir détruire dans son principe la

superstition, anéantit les idées elles-mêmes

Car nous ne possédons pas une seule idée qui ne couçre un absolu et qui ne tombe si labsolu lui est retiré: notre science, toute expérimentale qu'elle est, ne subsiste que de la découverte et de V affirmation de Vabsolu ; en même temps qu'elle est une classification de faits, im dégagement de rapports, une formule de lois, elle est une construction de l'absolu. Elle ne serait rien, si elle ne concluait par l'absolu. Or Tathéisme niant, et cela sans motif, ce que l'entendement suppose de toute nécessité ^ un substratum des phénomènes, nie par là même la légitimité de tous les concepts ; il s'interdit la science. Un athée n'eût pas découvert l'attraction. Une telle négation est du chaolisme, du nihilisme ; pis que tout cela faiblesse de cœur, toujours, de la religion. L'athéisme se croit intelligent et fort. Il est bêle et poltron. » Quel triple cadenas fermerait mieux la bouche à la calomnie que cette démonstration de Dieu par la nécessité scientifique et la véhémente invective qui la termine ! Oui dans ses écrits Proudhon un jour lança un paradoxe effrayant : « Dieu c'est le mal » ! (i) Mais c'est du Dieu tel que le conçoivent les dogmatiques qu'il parlait ! Il n'admet pas contre ces derniers, qui, par une hallucination inouïe, croyant surélever l'Etre suprême,le rabaissent en lui

I. Contradictions économiques, p. 36o. Chapitre V (Tome I). Lagarde 5

prêtant les qualités mesquinement humaines débouté, clémence, miséricorde., etc, rétablissement d'une Providence qu'ils créent par leur propre imagination, ce qui fait le mal « S'ensuit-il... que Dieu n'existe pas et que la fausseté du dogme théologique soit, quant à la réalité de son contenu, dès à présent démontrée ?

... Hélas! non, répond-il, la réalité de l'Etre divin est demeurée hors d'atteinte et son hypothèse subsiste toujours (i). » Dieu est Dieu et ne peut être autrement qualiGé : voilà résumé ce que l'auteur exprimait par un paradoxe d'abord effrayant. Il n'était donc pas athée, ce qu'il fallait démontrer.

Mais un homme qui tout en admettant la c< réalité de l'Etre divin » combat le dogmatisme devient, semble- t-il, nécessairement ennemi de toute religion. Q'est la troisième accusation à réfuter.

Non, Proudhon n'était pas antireligieux puisqu'il avait une religion. Quelle était-elle ? Celle que la tradition reçue,transformée par l'évolution des idées, provoque dans un esprit méditatif, instruit. Il sait qu'il ne peut rien savoir. Tout conspire pour l'ébranler, le tromper, le ballotter de réactions en réactions, tout, les idées, les faits et lui-même. Il cherche dans le vide une branche de salut où accrocher une âme qui s'abîme, les critères s'évanouissent les uns sur les autres, le principe premier jamais ne surgit. Pourquoi, dès lors, cherche-t-il encore ? Parce qu'il a l'intuition d'une fm à remplir dont la réalisation plus ou moins heureuse repose dans cette mystérieuse et indéfinissable notion du bien et du mal gisant en nous qu'on nomme la Conscience.

. Contradictions Économiques. Chapitre YIII, page 36 1.

Mais un homme est un monde pour un autre homme ' et Texpérience lui apprendra que cette conscience, non identique chez les individus quoiqu'exercée sur un même objet, provoquera des jugements dissemblables. Alors, conscient de sa faiblesse et de celle d'autrui, il n'agira pas d'après la conscience des autres, mais d'après la sienne. Puisqu'il se sent petit, il tendra à grandir et pour ce devenir, s'isolera, n'acceptant de direction, de diminution, de personne. Tout jeune, des prêtres lui ont appris qu'il fallait pratiquer le bien si l'on voulait dans l'an delà, dans les mystérieuses profondeurs d'un abîme impénétrable, goûter, la juste récompense de ses bonnes actions. Eh bien ! cet être si mesquin, si faible, refusera le soutien de ces estimables doctrines. Il ne voudra pas en adopter le sous-entendu qu'un homme, libre de sacrifier l'hypothétique éternité, puisse faire, en sa vie terrestre, le mal pour le mal au lieu de réaliser sa fin que l'harmonie de la nature pousse à être le bien.

Il rejettera comme une indigne exorbitance des conditions de son développement, celte transaction matérialiste, cette traite tirée sur Dieupar de bonnes actions accomplies sur terre pour obtenir les célestes béatitudes ; il fera le bien par conscience, non par intérêt. Parvenu, sur ces hauts sommets, dans une atmosphère sereine, dégagé de l'aberration des sens, sans regrets, sans désirs, étant sa propre chose, ayant acquis la pleine possession de lui-même, le bien sera, par lui, fait simplement, les entraves seront tombées, il n'y aura plus qu'une conscience qui se sera reconnue. Alors il pourra sans crainte porter des regards tranquilles sur tous les objets et parce

qu^il se sera fait une religion, il ne détestera pas celle des autres ; bien plus, c'est en lui qu'on trouvera le défenseur le plus précieux de celte religion des humbles» dont de faux esprits forts, plus dignes de pitié que de colère, dénigrent à tort le formalisme ridicule et suranné, alors que ce formalisme est nécessaire aux petits, dont Fimagination exigeante demande une réalisation sensible de leur foi. Voilà quelle pouvait être la religion de Proudhon et voilà pourquoi ses ennemis mentaient lorsqu'ils l'accusaient d'attaquer la religion. Il disait en effet ; « L'extinction prématurée des idées religieuses est funeste surtout au peuple^ aux enfants et aux feTnmes. A l'instant où la raison s'aflranchit, si une éducation libérale aidée du travail et d'habitudes méditatives et recueillies n'impose à l'âme un nouveau frein, la conscience rapidement abrutie peut tomber en quelques jours au dernier degré de perversité )) (i) Et sur le dogme ? « Je ne ferai pas d'objection sur le fait de la communication divine ; je ne \>ais pas jusqu'à soutenir avec David Hume que la réçélation et le miracle sont de soi choses impossibles même à Dieu : ce serait raisonner de l'absolu, ce dont je fais profession de m'abstenir » (2). Et même pour les questions de pratiques extérieures, il pense que les hautes spéculations ne suffisent pas. Il aboutit aux mêmes conclusions que le philosophe le plus estimé des dogmatiques, il rejoint Descartes. « Puisque la conscience a toujours aimé à s'en-

1. De la création de l ordre dans r humanité (chap. X» page 3o4).

2. De la justice dans la Réçolution (3« vol., p. 67» chap. Y).

tourer de mystère et qu'il s'agît surtout aujourd'hui' de sauver nos consciences, le plus sûr, dis-je, est de nous en tenir à Texemplede Socrate, de Gicéron et de César, à la loi de nos pères » (i).

Voilà donc Proudhon lavé de la triple accusation d'anarchisme, d'athéisme, d'irréligion.

De ces attaques incessantes, de cet abandon général, Proudhon se vengea, aux élections de la Présidence, sur les membres de la gauche qui auraient dû le soutenir. Affirmant avec une audace étonnante que le suffrage universel, fruit nécessaire d'une longue évolution, arrivait trop tôt, en 1848, et produirait des résultats néfastes, il prédisait, avec sa pénétration habituelle, que le peuple, ayant, suivant ses propres expressions, à marier la Constitution, sa fille, lui choisirait « un bon mâle » et combattait l'établissement d'une Présidence dans la République, comme un retour au principe monarchique. C'était s'opposer par là même à la participation aux élections présidentielles qui mèneraient droit la France au légitimisme ou à l'empire. L'attitude à prendre par les républicains était donc de s'abtenir et de laisser aux seuls partis de réaction, le soin de choisir entre Louis-Napoléon, neveu du grand empereur, le conspirateur qui à Strasbourg et à Boulogne avait tenté de renverser Louis-Philippe, l'ancien prisonnier du fort de Ham qui avait occupé les loisirs de la détention en écrivant un ouvrage d'allure socialiste : Extinction du paupérisme, le général Cavaignac, le brillant soldat d'Afrique, l'ancien dictateur qui avait écrasé l'insurrection aux jour-

r. Même ouvrage (4** vol., Conclusion, p. 354)«

nées de juin et laisserait , dans sa loyauté de soldat , la majorité royaliste relever un trône tombé, parce qu'elle était la majorité, et Lamartine le grand poète, l'éloquent tribun qui, par une courageuse harangue avait fait reculer le drapeau rouge de THôtel de Ville jusqu'à la plaine du Champ de Mars et qui, n'étant d'aucun parti, pouvait se réclamer de tous. Mais voilà que la fumée de l'ambition monta au cerveau des démocrates. Ledru-Rollin, l'ancien membre du gouvernement provisoire, et plus tard de la commission executive, l'homme qui avait le plus contribué à l'établissement du suffrage universel, pensa avoir assez de droits à la reconnaissance du peuple, son obligé, et posa sa candidature. Proudhon protesta contre une telle déviation de Fidéal républicain, reprochant amèrement aux démocrates leur manque de dignité, leur peu de sincérité. Gomme ils ne se rendaient pas à ses objurgations, il suscita pour leur faire pièce, un nouveau candidat, homme vertueux et probe, savant fourvoyé comme lui dans la politique, bien connu pour son esprit philantropique, Raspail, déjà simultanément élu par les ouvriers de Lyon et de Paris. Ce dernier se présenta soutenu par le journal Le Peuple, sous l'étiquette antiprésidentielle. L'élection eut lieu le lo décembre 1848. On sait quels en furent les résultats. Le prince Louis-Napoléon — Proudhon avait prévu son élection — remporta d'une majorité écrasante sur son concurrent le plus sérieux, le général Cavaignac. Quant à Lamartine, dont la chute fut lamentable, Ledru-Rollin et Raspail, ils réunirent à eux trois un nombre de voix ridicule (i). On connaît le reste : la

I. Il est vrai que Raspail, antiprésidentiel, pouvait compter comme siennes toutes les voix des abstentionistes.

condamnation de Proudhon à trois ans de prison pour ses attaques contre le gouvernement ; sa grâce après le coup d'Etat du 2 décembre, son abandon du journalisme. Il reprendra la série de ses grands ouvrages où ne sera traitée que d'une façon intermittente la question politique et parfois, ce qu'il faut souligner, avec un grand courage.

En 1867 de piètres individus, des Italiens désireux de soustraire leur patrie au joug des Autrichiens, n'avaient rien imaginé de mieux, pour gagner à leur cause l'arbitre de TEurope, Tempereur des Français, que de tenter de Tassassiner. Orsini lance une bombe sur le coupé impérial au moment où Napoléon III se rend à l'Opéra. Dès que l'on apprend quel mobile a poussé ces criminels stupidcs, la foule, tourbe sans nom et sans caractère, sujette aux plus stupéfiants caprices, à ces étranges aberrations mentales rappelant Thystérie et la névrose, maladies stigmates de notre pauvre génération contemporaine, tombe dans un accès de sensiblerie romantique : les cœurs gonflent d'émotion, l'attendrissement règne sur tous les visages tandis que des amateurs de théâtre tombent en extase devant la « beauté du geste » ; tout le monde plaint et admire les « héros ». Bref, il s'élève un tel concert de clameurs horrifiées contre... l'attentat ? pas du tout, contre la peine de mort, juste châtiment du crime que les conspirateurs allaient expier, que l'empereur lui-même, obsédé, est tenté de les gracier, tandis que les ministres s'y opposent au non de la piètre raison d'Etat. Qu'était devenu pendant tout ce temps le vieil esprit français ? 11 s'était réfugié chez Proudhon, le seul Gaulois qui, risquant un coup de

poignard de quelque obscur lazzarone, flétrit courageusement avec un mépris implacable, d^ aussi mesquins individus. « Je n'examine pas même, écrivait-il, siles prétentions(i)d'Orsini étaient justes, je demande au nom de quelle religion agissait cet homme. Quelle conscience le dirigeait; que savait-il de la Révolution pour en parler ? De quel droit, caporal bombardeur, disposait-il de trente-six millions d'existences ? Et qui ne voit ici qu'en s'adressant à Tomnipotence impériale, il faisait fi de la bonté de la nation française, fi de la volonté de l'Europe... En sommant Napoléon III d'intervenir en Italie, à peine de se voir traité comme tyran, Orsini demandait à Napoléon III quoi? une acte de plaisir, de tyrannie...

« Pendant douze siècles, depuis la fin de l'Empire d'Occident jusc^u'à la Révolution française, l'Italie fait un usage continuel de l'assassinat politique et de la proscription. C'est en Italie qu'est née cette idée stupide, importée en France par Pianori, Tibaldi, Orsini, de couper court aux difficultés sans combat, sans émeute, sans bruit, par la suppression pure et simple de l'iiomme qu'on juge (^tre un embarras. A quoi l'Italie a-t-elle abouti? Sait-elle seulement ce qu'elle veut et ce qu'elle est ? Ici, on rêve l'unité, là, la fédération... Orsini et consorts protestent contre l'occupation étrangère : pour faire cesser cette occupation, ils appellent à grands cris l'étranger et parce que l'étranger que l'Italie appelle, ne se presse pas de chasser l'étranger qui l'occupe, on assassine cet étranger. Quel patriotisme ! »

1, Delà Justice dans la Révolution. 4*^ vol., p, 322. Œuvres complètes.

Autre exemple d'un vigoureux mépris de l'opînion à propos de l'unité italienne dont tout le monde en France était partisan, Proudhon seul fait barre en travers contre le courant et à cette multitude d'aveugles essaie de démontrer qu'au point de vue économique, l'unification de l'Italie serait néfaste à la France. Vox populij çox Dei. Et le peuple se trompa ; l'histoire donna raison à Proudhon qui pour son pays joua souvent le rôle qu'avait tenu pour Troie la malheureuse fille de Priam.

A vouloir lutter contre une multitude, les forces d'un géant s'épuisent. Si la politique ne réussit pas à Proudhon, elle servit du moins à souligner les hautes vertus de ce grand caractère qui ne parlait que de vérité et de justice. Sincérité, tolérance, mesure et largeur d'idées, telles furent les qualités maîtresses de cetle belle conscience qui ne faillit pas sur le terrain glissant de la politique. Voyons à présent si le socialiste sera tout aussi irréprochable que le politicien.

PnOUDHON SOCIALISTE

Toute œuvre socialiste se divise généralement en deux parties : i® la critique où l'auteur, d'après im principe posé, ou bien attaque en détail l'état social actuel dans ses points jugés défectueux et réformables, ou bien le renverse totalement, parce qu'il le croit essentiellement mauvais ; 20 la construction^ l'exposition du système qui doit remédier aux vices existants ou remplacer l'ancien édifice (i).

Cette division nous la voyons tout de suite appa-

I. Jusqu'à Proudhon y compris il en avait été toujours ainsi.

raître chez Proudhon dans la préface de son premier ouvrage économique : Qu'est-ce que la PROPmÉxÉ, sorte de programme général du développement de ses futures théories. Il veut : « Trouver un système d'égalité absolue, dans lequel toutes les institutions actuelles » — c'est la partie constructive — « moins la propriété ou la somme des abus de propriété » — c'est la partie critique — « non seulement puissent trouver place, mais soient elles-mêmes des moyens d'égalité : liberté individuelle, division des pouvoirs, ministère public, jury, organisation administrative et judiciaire, unité et intégralité dans l'enseignement, mariage, famille, hérédité en ligne directe et collatérale, droit de vente et d'échange, droit de tester, même droit d'aînesse — un système qui mieux que la propriété assure la formation des capitaux et entretienne l'ardeur de tous; qui, d'une vue supérieure, explique, corrige et complète les théories d'association proposées jusqu'à ce jour, depuis Platon etPythagore jusqu'à Babœuf, Saint-Simon et Fourier — un système enfin qui, se servant à lui-même de moyen de transition, soit immédiatement applicable » (i). Donc, socialiste critique — c'est sous ce jour que nous devons d'abord le présenter — Proudhon attaque la propriété. Est-ce pour en signaler les défauts afin de les élaguer tout en la laissant subsister ou bien pour la rayer totalement des catégories économiques ? C'est ce qu'il faut examiner avec beaucoup d'attention, les théories de Tauteur fort délicates présentant sur ce point une multiplicité d'aspects contradictoires.

I . Qu est-ce que la propriété ? Œuvres complètes. Préface ^ page lo.

A première vue, d'après la préface-programme, notre théoricien semble vouloir détruire la propriété, qui consiste — tout le monde connaît la formule juridique — dans le droit d'user et d'abuser de sa chose, jus utendi et abutendi re sua, car opposant Tus à Tabus et supprimant ce dernier, il ne laisse plus au quasi-propriétaire qu'un droit d'usage identique à celui de l'usufruitier ou du possédant quelconque à la fois distinctif et répulsif de celui de propriété. En effet, l'abus caractérisant l'absolue souveraineté de disposer à son gré, même jusqu'à l'annihilation, d'un capital, dont notre travail où les circonstances nous ont rendus seuls maîtres, sans en rendre compte à personne, c'est la propriété que l'on détruit en le supprimant (i).

Et cette suppression, ajoute-t-il, ne sera pas l'effet de l'établissement d'un système, c'est la mystérieuse poussée de l'évolution qui la pose déjà, quoi qu'on fasse, comme problème. Les symptômes avant-coureurs de ce mouvement sont : dans les faits, la loi sur l'expropriation pour cause d'utilité publique, et dans les idées, la tendance des économistes à mobi-

I. Proudhon justifie cette suppression de Tabus en ce que, dans la réalité, rinégalité des conditions d'exercice de ce droit le rend essentiellement antisocial. Dans la société, dit- il en substance, malgré la nécessité générale du capital, un grand nombre de membres dits non-capitalistes, obligés de s'en procurer, pour vivre ou améliorer leurs conditions de vie, auprès de délenteurs privilégiés dits capitalistes, sont écrasés sous le |)oids des exigences de ce^ derniers qui, sous prétexte de se faire payer un service, prélèveront indûment en intérêts, rentes, loyers, etc., une partie du travail de leurs emprunteurs, alors qu'eux croupissent dans Toisiveté.

liser les valeurs immobilières, à monctiser toutes propriétés (i).

Question d'application systématique ou de nécessité évolutive mise à part, retenons d'abord et seulement ceci : que le droit d'usage survivant seul à la suppression de l'abus, la propriété cède la place à la possession. Mais est-ce bien le Jus iitendi strict qui reste seul puisque, d'après la même préface-programme, « l'hérédité en ligne directe et collatérale, droit de vente et d'échange, droit de tester et même droit d'aînesse » sont conservés. Ces divers caractères énumérés ne constituent-ils pas la libre disposition des biens, contrefort le plus puissant de ce Jus abutendi qu'il s'agit de détruire ? Et n'est-ce pas sous une suppression nominale, le maintien ciTectif de cette propriété que Proudhon, sous une nouvelle apparence contradictoire, affirme se réduire à une idée a de possession individuelle, transmissible, susceptible non d'' aliénation mais d'échange, ayant pour condition le travail, non une occupation fictive, une-oisive volonté » (2).

Et d'abord la possession suppose concession. Quel sera le concédant? L'Etat! Apparemment c'est le seul personnage qui puisse concéder puisqu'il n y a plus de propriétaires. Mais Proudhon — tous ses ouvrages sont pleins de cette idée — reste irréductiblement hostile au principe d'autorité. 11 édicté à l'Etat essentiellement et exclusivement politique une

1. Deuxième mémoire sur la Propriété, p. 227 et 233. Parmi ces symptômes Proudhon énumère aussi, mais à tort, la conversion de la rente qui n'est qu'une substitution de contrat.

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