I . Conceptions du système de Pierre Leroux
- ii4-
et force après lecture à la méditation. Que fallait-il pour acquérir ces qualités ? De la vertu ; car on ne peut rien penser et écrire contre sa propre mentalité. Proudhon était donc vertueux ? C'est dans sa vie privée qu'il faut entrer pour le savoir.
PROUDHON HOMME IRIVÉ
L'homme public sur le tremplin de la renommée, point de mire de toutes les curiosités, objet d'adulation ou de haine, surveille ses dehors, s'abaisse aux minuties de l'apparence, compose des attitudes, ment à la vérité de son être. Ses idées toujours généreuses — ô combien ! — s'appuieront — il aura soin de le dire — sur quelque haute conception, ou sur le grand ou sur le beau ou sur le juste. C'est le viatique qui fera passer le système. Mais ce héraut de son idée a-t-il la personnalité nécessaire à sa réalisation? Est-il lui aussi comme elle, généreux ou grand, ou beau ou juste ? En un mot les attitudes qu'il compose sont-elles la véritable expression de sa moralité ? Est-il sincère, ou fait-il la parade? Estil homme ? Est-il comédien ? Un coup d'œil jeté sur sa vie privée suffirait à nous l'apprendre, mais cette vie privée, sanctuaire de l'indépendance et de la dignité de l'individu, reste sacrée à l'homme digne et indépendant, qui y trouverait souvent d'affligeants spectacles, la démonstration cruelle de notre vanité — lisez — de nos faiblesses, que l'expérience des temps, hélas ! accentue trop de jour en jour. Ce qui désespère le chercheur c'est de ne pas trouver l'homme dans l'individu, de venir toujours se heurter contre l'obstacle inévitable de la contradiction
— ii5 —
entre l'être et le paraître. L'homme qui dénonça les contradictions eut-il celle-là dans sa vie ? N'hésitons pas, le doute serait trop cruel ; vite, tout en en demandant pardon à sa mémoire, levons les voiles qui couvrent sa vie privée.
Nul besoin n'est de le suivre pas à pas. Quelques traits suffiront à dessiner une énergique silhouette. De toutes ses qualités, ce sont justement celles qui de notre temps ont le plus grand besoin d'être prônées, dont nous présenterons brutalement le miroir à la génération présente.
Parlant d'abord de son austérité, comment ne pas s'écrier en rappelant une prosopopée fameuse :
Oh! Proudhon, que dirait votre grande âme si, échappée des sombres bords où coule le Léthé, votre ombre aux regards effarés venait errer au terrestre séjour? Le mépris des Fabricius et des Curius n'exciterait pas seul votre colère et vos malédictions. L'austérité agonisante, la chaste Diane dont les autels sont renversés, s'enfuit épouvantée dans le sein de la Nuit. Des masques hideux que la lèpre dévore dansent, ronde de satyres défigurés, autour du trône où Vénus orgueilleuse et frémissante aspire à pleines narines l'encens des adorateurs, tandis qu'à ses côtés Plutus au rire cynique, lance d'un geste brutal dans la tourbe qui se rue le métal maudit qui fait trébucher la Vertu. Ah oui! pour nos hommes diminués, pour ces prétendus esprits forts pour qui la morale n'est qu'un mot, son contenu un préjugé et qui, mettant d'accord leurs actes et leur idée (l'absence d'idées est encore une idée), n'obéissent qu'aux seules impulsions de la nature^ à la brutalité de l'instinct, prouvons que l'honnêteté n'est pas un vain mot et
- ii6 -
que le cinglant mépris des honnêtes gens est une réalité. Hommes mesquins et féminisés qui perdez la virilité dans Tillusion de son abrutissant exercice, fantoches dont les sens sont autant de fils qui conduisent vos individus dépersonnalisés et dont les fonctions humiliantes et sans caractère font de vous les têtes anonymes d'un vulgaire troupeau, on va renverser vos idoles, aplatissez-vous devant TAustémTÉ!
Proudhon était austère et mysogine. Membre de cette grande famille de vertueux génies où l'on distingue au hasard Eschyle, le grand tragique grec, Zenon, le stoïcien, Pascal, Rousseau, etc. ; sa vertu, comme le fer^ n'eut pas un seul fléchissement, même dans les temps orageux de la jeunesse où la nature impétueuse tend à s'épancher au dehors. Il connut, il est vrai, vers ses vingt ans une femme qu'il aima^ ce qui ne peut lui être compté comme une faiblesse bien qu'il y ait « plus de mérite, comme dit l'Evangile, pour un pécheur qui se repent que pour un juste qui persévère » car l'amour dans sa plus noble expression purifie tout. Qu'on en juge par la lettre à Ackerman (i) où il parle de cette première et seule liaison : «... J'ai écrit ces jours derniers à mon ancienne maltresse en ce moment à Lucerne ; elle se meurt d'ennui et peut-être d'amour ; elle me demandait des consolations. « Considérez, lui disais-je, ce qui se passe autour de vous : n'êtes-vous pas douce ^ chaste^ laborieuse^ honnête ! D'où vient que vous avez à peine de quoi vivre tandis qu'une foule de
1 . Lettre du ao août i838. Sainte-Beuve : ProudAon. Ghap. IV, p. loo. .
prostituées étalent un luxe effronté ? Je vais vous, expliquer ce mystère. Dieu a voulu que lorsque le mal et le vice seraient arrivés au comble parmi les hommes, ce fussent les bons qui en pâtissent les premiers afin qu'ils se réveillassent et s'opposassent au débordement prêt à les engloutir : Il y a cent mille jeunes gens en France qui comme moi ont juré de remplir cette sainte mission et tôt ou tard, ils sauront vaincre ou mourir. C'est aux hommes courageux à combattre de la tête et du bras ; mais vous, pauvre fille, priez Dieu qu'il nous donne l'intelligence et l'audace, qu'il bénisse notre ardeur et fasse triompher sa cause. » Ainsi Proudhon austérisait l'amour, avait le sentiment du « débordemeiit » qui commençait à se faire sentir dans les mœurs et pensait aux moyens de le combattre. Puis, ajoutait-il dans sa lettre: « Que pensez- vous que sente pour un amant ime jeune personne à qui l'on parle de la sorte ? » Une estime profonde pour un homme de cœur et parfois même du désespoir par suite desembarras de la misère qui brisent les unions, car l'amour et la misère unis, c'est le malheur élevé à sa deuxième puissance.
Et sur ce terrain de la morale où il était inattaquable, une calomnie méchante vint encore essayer d'ébranler sa réputation. Un biographe (i), une de ces âmes pétries de boue à qui il faut apprendre qu'un homme qui dégrade un homme se dégrade, osa soutenir que cette austérité n'était qu'hypocrisie, attitude de rigueur pour un chef d'école et, après avoir bien cherché, essaya d'en donner conmiQ
^ I. M. de Mirecourt, plusieurs fois cité déjà.
— ii8 —
preuve, ce fait que la fiancée de Proudhon vint rendre visite à ce dernier dans sa prison une semaine avant le mariage. Vraiment il y a des moments où la bête humaine décourage par sa vilenie, par sa méchanceté. Malgré la ridicule bassesse d'une pareille accusation, Proudhon se crut obligé, non pour lui, mais pour les siens, de se défendre, en prouvant par un de ces calculs qui le faisait se révolter dans sa dignité et sa pudeur, que la conception de son premier enfant était postérieure au moment indiqué par les calomniateurs. Pourquoi se maria-t-il si tard? Une lettre à Bergman en donne la raison (5 mars i854) (i):
« J'ai épousé à quarante ans une jeune et pauvre ouvrière non par passion, tu conçois sans peine de quelle nature sont mes passions, mais par sympathie pour sa position y par estime de sa personne ^ parce que, ma mère morte^ Je me trouvais sans famille ; parce que, le croiras-tu ! à défaut d'amour, f avais la fantaisie du ménage et de la Paternité. Je n'ai pas fait d'autres réflexions. » Quand on parle un tel langage, on ne s'abaisse pas à réfuter certaines accusations.
Parlons maintenant de sa probité. On peut, avec un regret amer d'une vertu qui tend à disparaître, en donner un exemple exposé, dans toute la pureté d'un cœur sincère et modeste, dans une lettre écrite au prince Napoléon quelque temps après que la compagnie Murray, patronnée par Proudhon, s'était vu refuser la concession de la ligne de chemin de fer de Besançon à Mulhouse. La voici :