‹ La revanche de ProudhonChapitre 34 sur 140 · I. Sainte-Beuve: Prou(/Ao/i, p. 3oo · texte numérisé non relu

I. Sainte-Beuve: Prou(/Ao/i, p. 3oo

— "9 — « Prince (i).

Mon ami, M. Charles Edmond, vient de m'informer que vous aviez vu avec déplaisir le refus que je faisais de prendre ma part d\ine somme de quarante mille francs mise à la disposition d'Huber (2) et de moi par M. Pereire (3) à titre d'indemnité.

M. Charles Edmond me fait observer en même temps que, par une délicatesse digne de votre cœur, vous regardiez celte indemnité comme une sorte de satisfaction envers vous pour la peine que vous avez prise dans cette affaire, qui en définitive s'est terminée, du moins au point de vue financier, d'une façon avantageuse au gouvernement.

Permettez-moi, prince, en vous soumettant mes motifs, de persister dans ma résolution. Je ne joue pas, croyez-le bien, à Vhomme vertueux et incorruptible^je rC aime pas les vertus de théâtre j et n'estime en toutes choses que ce qui est naturel et modeste. J'avais recommandé à Huber de transmettre purement et simplement à M. Pereire mon abstention et de couvrir tout cela du silence ; je regrette que trop de gens soient déjà instruits de la chose...

f. Lettre du 7 sept. i853. Voyez Sainte-Beuve: Proudhon, Appendice, p. 322.

2. Huber patronnait aussi la compagnie Murray, Ancien chef de club en i8/|8, c'était lui qui avait proclamé le i5 mai, lors de Tenvahissement de la salle des séances par le peuple, la dissolution de rassemblée. Enfermé dans une forte^resse il fut gracié^ après le Coupd*Etat, parle prince président.

3. Directeur du Crédit Mobilier, commandita à cette époque à peu près toutes les grandes entreprises. Il avait obtenu la concession de la ligne de Besançon à Mulhouse.

« J'eusse peut-être accepté de la compagnie Murray, si elle avait obtenu la concession, une position convenable qui m'eût permis, en qualité d'ancien commissionnaire et d'homme du métier, de poursuivre dans l'application la pensée que j'avais fait valoir comme solliciteur (non agglomération des compagnies, indépendance des lignes, ressortissement direct de l'Etal). Le Gouvernement a donné Texclusion à mon plan, je n'ai point à recevoir (t indemnité p our une idée.

« Disons toute la vérité ; je sais, prince, que la franchise ne vous déplaît pas.

«f M. Pereire est le représentant et le chef du principe saint-simonien de féodalité industrielle qui régit en ce moment noire économie nationale, principe que je regarde comme anlidémocra tique et antilibéral, comme aussi funeste à Témancipation populaire qu'il peut le devenir au pouvoir même de l'empereur.

Mon devoir, ma destinée est de combattre en tout et partout ce système ; il serait étrange^ digne d'un chevalier d'industrie^ que Je reçusse une gratification de r ennemi ». Et voilà, dans un geste digne de Tantique, notre nouveau Curius refusant l'or des Samnites, au sein de la pauvreté.

N'insistons plus sur la profonde moralité de cet homme. Laissons retomber le voile qui couvre sa vie privée. Notre religion est faite. C'est de Tadmiration, du respect, de la vénération pour cette vie si noble, si droite, sans une défaillance, sans un seul désaccord entre les actes et les pensées; Avcuit subi

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dès Tenfance la forte trempe de la misère, rendu méditatif par la contemplation des vastes horizons de la campagne, assoiffé d'instruction, il apprit à penser et à le rendre avec énergie. Son génie investigateur abordait des questions multiples, arrachait, titanique, la vérité par blocs dans un geste effrayant d*où tout jaillissait : analogies^quasi-similitudes, similitudes, contre-vérités, contradictions, identité, et la vérité sous toutes ses faces paraissait aux intelligences myopes le contraire de la vérité. Son esprit généralisateur et synthétique ne pouvant être compris de la masse, il devait, non tomber dans Toublî, mais rester à l'écart pour la postérité. Combien sont-ils ceux qui de Thomme connaissent autre chose que le nom ? Une poignée de doctrinaires. Et c'est tout. A celui qui parlait de justice, il est bon de rendre aujourd'hui justice en ravivant le pieux souvenir de sa mémoire, en le citant^ en lebiographiant, en lui faisant prendre sa revanche sur Tindifférence et Tignorance de la masse — qui n'y perdrait guère si elle rejette ses idoles du jour et prend pour évangile l'œuvre de ce grand honnête homme que fut Proudhon.

En politique, elle a le Fédéralisme qui, assurant au citoyen la plus grande somme de liberté jointe à une plus importante part dans l'exercice de l'autorité élève l'individu en dignité, exalte sa personnalité, tandis que par la mutuelle protection et garantie des intérêts économiques de province à province ses intérêts matériels sont sauvegardés, pleinement satisfaits, d'où augmentation de bien-être.

En économie, elle a le MUTUELLISME qui, s'il ne peut s'appliquer intégralement dans la pratique,peut

tnener à des applications diverses réalisant tout à la fois la justice, Tindépendance des individus, leur solidarité, puis, par- dessus tout, leur élévation malérielle et morale.

Que le peuple n'obéisse plus à un funeste programme de luttes de classes, dont il est la première victime, A cet esprit de haine qui nous afflige, opposons la sincérité, la pure morale proudhonienne. Le jour où Ton regardera plutôt le programme et Fœuvre de réalisations économiques des partis que leur étiquette, ce jour-là la Revanche du grand homme sur Toubli et l'injustice des contemporains aura sonné. Nous reviendrons tous à Proudhon.

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