‹ La revanche de ProudhonChapitre 35 sur 140 · THÈSE · texte numérisé non relu

THÈSE

(Premier terme de la contradiction).

LE MUTUELLISME

« De même que la vie suppose la contradiction, la contradiction à son tour appelle la justice : de là, la seconde loi de la création et derhumanité, la pénétration mutuelle des éléments antagonistes, la Réciprocité

« La réciprocité est exprimée dans le précepte : Fais à autrui ce que tu veux que Ton te fasse, précepte que l'économie politique a traduit dans sa formule célèbre : Les produits s'échangent contre des produits

« Ce dont nous avons besoin, ce que je réclame au nom des travailleurs, c'est la réciprocité, la justice dans réchange, c'est Torganisation du crédit » (i).

I. Solution du Problème social, p. 98 (Préambule de TOrganisation du Crédit^.

Ainsi s'exprimait Proudhon tout au début de sa brochure : Organisation du Crédit et de la circulation. Nous y voyons apparaître, dès la première exposition du système, le grand levier qui doit tout entraîner : la Justice, qui n'est pas seulement ime idéologie pure, vague comme toutes les abstractions, mais encore une Réalité. Ceci demande explication. Nous concevons sans peine Vinexistence de la Justice, si Thumanité qui en est le sujet — objet n'existe pas. Nous pouvons la concevoir encore au cas où un seul être humain vivrait dans le monde. On ne peut penser que Robinson ait besoin de justice. Que viendrait faire ce concept inutile datis son cerveau, puisque, seul maître de tout ce qui i'entoure, il n'a à entrer en compte avec personne et ne peut relever que de son propre jugement, quant à l'opportunité de ses actes ! Psychologiquement, physiologiquement et logiquement une telle spéculation est impossible, pour ne point dire absurde, parce qu'il n'y en a pas de raison, parce qu'il n'y en a pas de nécessité. La justice n'apparaît donc que lorsqu'elle est nécessaire et quand Test-elle ? Quand une deuxième créature humaine, en tous points semblable, par les besoins et les aspirations, à la première, vient, par sa seule présence, contester à celle-ci le droit absolu de disposer du tout matériel qui la sustente. Dès que deux individus entrent en compétition ou en alliance, s'antagonisent ou se liguent, ce rapport soit d'hostilité, soit d'amitié, est la manifestation, la forme de la Justice qui surgit à rinstant même. Nous retrouvons ici le procédé dialectique hégélien : il n'y a pas d'idée pure, pas de réalité pure, rien qui ne soit dans Tidée qui ne coexiste

dans la réalité et réciproquement, les éléments idéel et réel constituant les deux faces antinomiques, d'un même concept : la justice est une Idée-Réalité. Mais comme nous sommes en économie exclusivement cantonnés dans le domaine des appétits matériels, elle n'est plus envisagée par Proudhon que sous sa face réaliste (i), c'est-à-dire qu'étant « le produit de la combinaison d'une idée et d'un instinct » cet instinct étant celui de la sociabilité, et l'idée de société pour le surplus « étant identique à celle de justice » en même temps « qu'impliquant nécessairement égalité » dans sa réalisation^ la satisfaction de nos besoins entraînant nécessairement Véchange, cette dernière manifestation dans les deux termes contradictoires qui la composent achat-vente, vente-achat, doit s'équivaloir, A = A, ce qui est en même temps que l'équation de l'Egal Echange, but de perfection économique qu'il faut atteindre, la formule de la/«5tice réalisée; principe qu'il ne s'agit plus que de développer, car il est le fondement du Mutuellisme, le socialisme le moins utopique et le plus moral de tous ceux parus jusqu'à ce jour.

Mais avant d'entrer dans l'examen du système, nous avons à relever ime nouvelle contradiction : la théorie pour si juste que soit l'accord de ses conclusions avec son principe ne peut se réaliser intégralement dans la pratique ; la première est un absolu que la seconde tient en échec par son relatif. Reprenant à

I. Voyez Œuvres Complètes, Tome I. Qu'est-ce que la propriété. Ghap. V, par. 2, pages 182 à r84 ; et De la Justice dans la Réçolution, 2* Vol., Ghap. Vil, page 97 et page 206.

Lagarde 9

notre compte les procédés de la dialectique hégélienne, nous commencerons par exposer le plus exao tement possible la théorie mulueliiste, ce sera la THESE ; puis, dans une partie à ce spécialement réservée, le tableau des griefs faits par la critique k ce système dont elle relèvera les impossibilités d'application, ce sera Tantithèse ; enfin éclairés par ces analyses contradictoires tout à la ibis sur les qualités et les défauts de la théorie de Proudhoa et du statu quo défendu par les critiques au nom de la réalité économique, nous essaierons d'établir V équilibre entre ï'absolu de l'une et le relatif de l'autre, de trouver une formule qui, rejetant du système proudhonien les conditions qui le rendent inapplicable dans son intégralité, et du statu quo celles qui perpétuent rinliarmonie, l'injustice, en maintenant les classes travailleuses dans leur même degré d'infériorité, réalise"la balance entre ces deux termes antithétiques.

Ce nouveau système, que nous baptisons dès à présent mutuellisme pratique (celui de Proudhon était théorique et absolu), une fois déterminé^ nolis n'aurons plus sur la fin de cet ouvrage qu'à indiquer quel est son programme, son avenir.

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