‹ La revanche de ProudhonChapitre 38 sur 140 · SUPPRESSION DU NUMÉRAIRE · texte numérisé non relu

SUPPRESSION DU NUMÉRAIRE

L'ancien troc s'est transformé en échange au moyen de la monnaie de métal. — Mais la circulation est devenue si active que le métal ne suffît plus à la rapidité des échanges. — Apparition de la circulation fiduciaire. — Il faut universaliser la lettre de change.

Pour satisfaire la première de ses nécessités physiologiques : la conservalion de sou être, l'homme a besoin d'aliments. Ceux qu'il pouvait se procurer autrefois dans son primitif état de sauvagerie ne suffisent plus aujourd'hui à des besoins grandissants devenus même exorbitants de ces nécessités physiologiques, marque incontestable d'une idéalisation, d'un agrandissement moral de notre espèce. Dès lors, cette force d'appélition multipliant et variant à l'infini suppose une faculté de satisfaction en progression adéquate. Mais, pour satisfaire une humanité dont les rapports internes entre les membres qui la composent| sont complexes et non harmoniquement préétablis, les simples fonctions de relation ne peu-

vent plus se borner an troc primitif de marchandises échangées sur-le-champ et à point nommé, parce qu'elles étaient objets de première nécessité.

Sous Fimpulsion du progrès, une ère s'est ouverte où l'homme, débarrassé des entraves immédiates de la vie végétative, a augmenté du même coup ses facultés d'appétition, laissant au dernier plan par une contradiction frappante ce qui était et semblerait devoir toujours être sa principale occupation. Ces aspirations nouvelles se sont révélées dans sa raison, dans son intelligence, le reste, les besoins matériels, demeurant confiné dans le bas domaine de l'instinct. Mais ces nouveaux besoins, surgis par époques, marque de l'augmentation du bien-être de l'individu, sont complexes, parce que l'homme, d'abord brute .vulgaire d'un anonyme troupeau, devient par une élévation progressive ime différenciation de plus en plus accentuée du milieu d'où il sort, même vis-à-vis de ceux qu'il continue à appeler ses semblables — ressemblance exclusivement extérieure et panorganique, L'amorphisme et l'identité étaient au début dans l'humanité ; dans la civilisation au contraire, l'homme s'éloigne de l'homme et par une contradiction frappante, /)/hs il s'en différencie et parce quHl s'en diflérencie, plus il a soin des services d'autrui. Pour satisfaire ces individualités si diverses dans leurs appétits et toutes au même moment, le troc serait insuffisant. De même qu'en physiologie la fonction fait l'organe, de même, en économie, la nécessité fait l'instrument. Aux époques primitives, A disait à B : « J'ai besoin de pain ; tu as envie de mes légumes, je t'en offre contre un quartier de ton pain. » EtB acceptait immédiate-

ment par immédiateté (i) de besoin. Mais les siècles s'écoulent, les appétits instinctifs sont relégués au dernier plan et la diversité d'aspirations fait qu'elles ne peuvent plus amener une coïncidence de compensations immédiates. A fabrique des chaises, mais, pour se couvrir des intempéries, c'est un vêtement qu'il lui faut. B justement en confectionne. A va trouver B et lui dit : a Donne-moi un vêtement, je te donnerai des chaises en retour. » B peut riposter : « Je n'ai pas besoin de chaises, va l'adresser ailleurs. » Voilà l'impasse où serait venue rétrograder la civilisation si les conditions du progrès restaient toujours identiques à elles-mêmes. Mais de la combinaison des éléments d'uïi problème se dégage toujours une solution. Suivons toujours A dans ses démarches : il va chez tous les marchands d'habits, mais aucun n'a besoin de ses produits. Après bien des recherches, il finit par trouver des gens qui manquent de chaises, mais ne peuvent malheureusement lui offrir en échange que des objets dont il n'a momentanément cure, qui des chapeaux, qui des chemises, qui des souliers, etc. Mais il se souvient queB le marchand d'habits a besoin de chaussures. Il va trouver G le cordonnier, lui vend ses chaises contre une paire de souliers destinés à B qui à son tour confectionnera un vêtement pour A. Et pour arriver à ce véritable virement de produits^ A et B, pour ne pas aller nus ou déchaussés, se sont livrés chacun de leur côté à d'interminables recherches.

Perte de temps I inutile déperdition d'énergie ! Comment y parer ?

I. Nous nous permettons de faire parfois des barbarismes pour mieux préciser notre pensée.

Par la création d'une mesure commune de la valeur des objets échangés, qui, réalisée dans un signe couvert de la confiance publique soit sûre d'être acceptée contre tous produits en toute transaction. Trouvez un facteur d'échange qui, par sa commodité^ en assure l'acceptation immédiate et vous créez la circulation des valeurs, non plus entre individus vivant dans le même horizon, mais entre les milliards d'unités agissantes qui composent l'humanité civilisée. Or, comme il fallait — ne l'oublions pas — devant l'appétition grandissante des hommes, satisfaire des besoins et que désormais tout ce qui les satisfera sera objet de transaction, de commerce, une marchandise en un mot, la mesure commune de la valeur, le signe sensible du produit devait être et fut dans le premier réveil de l'humanité parvenant à sa conscience, une marchandise (i), dès lors acceptée comme équivalent — A = A — et réservée pour les cas où les échangistes n'auraient pas besoin des produits de leur contre-partie, ce qui finit par devenir normal, puis universel, l'achat se faisant désormais directement au détenteur des objets désirés. D se trouva que l'argent et l'or, que l'on est convenu aujourd'hui d'appeler métaux précieux, purent à la fois fournir la synthèse des qualités exigées pour la constitution de la mesure commune destinée à la circulation : 10 inaltérabilité, 20 commodité, 3° acceptabilité, etc.,

I. Une preuve que la monnaie de métal àforigine ne représentait ]^SiS, mais s'identifiait avec la marchandise c'est Fétymologie latine du mot : pecunia, argent, monnaie» dérivé de pecus, troupeau. Les pièces les plus anciennes portaient en effigie la tête de bétail contre laquelle elles étaient échangeables.

et avoir une valeur intrinsèque qui en faisait des marchandises. Les produits se payèrent en lingots dans les plateaux d'une balance ; c'était l'équilibre qui réalisait l'échange, c'était la formule contradictoire qui surgissait, sous forme d'un instrument de pesage, c'était A qui égalait A. Alors, l'usage une fois consacré de tout payer en métaux précieux, l'Etat que Proudhon invite, nous l'avons vu, à décréter l'Arrêt de la Valeur sans l'imposer, remplit vis-àvis de l'or et de l'argent le même rôle qu'il doit remplir auxix^ siècle pour rétablir la circulation et faire cesser la crise économique, en garantissant aux produits la faculté de s'échanger entre eux d'après une valeur fixe ; il prit un certain stock de cette marchandise précieuse, la divisa en fractions plus ou moins grosses, dont il décréta la fixité et garantit par sa marque que ses jetons d'un poids reconnu n'avaient plus besoin d'être pesés. L'accroissement de commodité résultant d'une pareille mesure était plus efficace à elle seule qu'une mesure coercitive. Pour en suraugmenter les bienheureux effets, la marque fut remplacée par la frappe (i).

Dès lors, voilà notre marchandise privilégiée entre toutes, une fois sa valeur constituée et tarifée ; elle devient l'intermédiaire nécessaire à tout échange, à toute transaction, elle est la monnaie. Mais le progrès avance toujours, changeant de conditions à chaque étape et l'évolution, sous une impulsion mystérieuse et géante, tourne, tourne toujours. Le

I. Dans certains pays comme la Chine on n'use encore que de la marque. De petits bâtons de métal précieux ]3oinçonnés par TEtat servent de monnaie.

métal monnayé, qui d'abord suffisait aux transactions d'une province, se laisse choir lourdement dans son rôle, à présent que des besoins démesurément grandis exigent pour leur satisfaction inéluctable un cadre de circulation, de recherches, de production de plus en plus vaste. A l'Humanité qui vit sur cette terre, il faut la Terre entière pour champ d'expansion qui bientôt paraîtra trop petit. Avec quoi, nous, Français, paierons-nous les blés de Russie, les viandes d'Amérique, le guano du Brésil, le thé des Indes ou de la Chine, si nos produits ne sont pas demandés par ces divers pays, ou si leurs besoins restant bien au-dessous des nôtres, leur importation l'emporte sur notre exportation, nous laissant avec un solde à liquider à notre détriment? Avec du métal ! Mais, comme la balance du commerce, défavorable aujourd'hui peut être favorable demain, que les paiements ne s'effectuent pas simultanément à la vente pour les gros marchés et pour les commandes internationales, que les produits changent vingt, trente fois de mains avant d'échoir au consommateur, on se heurte à une impossibilité de fait. Le métal, véritable impedimentum de la circulation par la lourdeur avec laquelle il se déplace, appelé sitôt qu'il entre dans une caisse, à en sortir dans un temps rapproché, souvent sur le champ même, jamais assuré d'être le lendemain dans la même bourse que la veille, ne peut suivre les transactions multiples dans leur marche trop rapide. Un écu se déplace encore facilement, mais il serait d'une stupidité primitive de diriger par paquebots sur New-York par exemple, l'énorme masse métallique destinée à payer l'importation américaine, tandis que, de leur côté^

les pays débiteurs enverraient à Paris d incessants convois de ce métal précieux, toujours prêt à partir pour des destinations inconnues; ce qui, kYincommodité du procédé, ajouterait un énorme coût de transport. Gomment suppléa-t-on à cette infirmité du numéraire ? Par décret, par une révélation subite? non, la transformation, le mode, pour être exact, s'est dégagé petit à petit par le simple effet de Tintensité de la circulation. La fonction fait l'organe, la nécessité crée l'instrument. Du moment que le métal ne pouvait se déplacer rapidement et que de plus, son déplacement trop coûteux eût entravé, s'il n'eût pas arrêté, toute grosse entreprise, on n'avait qu'aie laisser dormir stagnant dans l'encaisse nationale et trouver, puisqu'il était la seule valeur constituée, un signe de représentation auquel il déléguerait sa qualité esseïiHQ\\e^:V acceptabilité ou force virtuelle de paiement, tandis que la rapidité^ condition désormais nécessaire, constituerait l'essence du nouveau moyen de transaction restant à dégager.

Puisqu'on ne pouvait plus payer immédiatement en métal, il fallait, pour le moins, entre les mains du créancier, une reconnaissance de dette du débiteur. Du jour où la première fut signée le formalisme mourut. Les instants trop précieux aujourd'hui ne se perdent plus en jurements et en formules sacramentelles prononcées devant témoins. L'humanité n'a presque pas assez du temps à elle dispensé pour vivre une vie d'occupations fiévreuses ; une simple firme vite écrite constatera l'échange et constituera la cause juridique du contrat. Le papier j matière d'impression, d'un prix modique en même temps que d'un déplacement facile et peu coûteux, devait donc

Lagarde lo

nécessairement remplir le rôle de substitut du numéraire. Il n'a pas dp valeur intrinsèque ; le métal reste comme force virtuelle d'échange, en imprègne le papier qui en devient le signe rapidement échangeable. Les pièces d*or et d'argent s'inmiobilisant de plus enplus, survient, nouvelle difl'érenciation, marque d'un progrès de plus en plus accentué, la monnaie de papier destinée dans les liquidations internationales à payer même les soldes sans avoir recours au numéraire, dès lors complètement banni de la grande circulation.

On peut ramener à trois types les modes de paiement exclusifs de l'emploi du métal :

i^ Le billet à ordre ^ promesse faite au créancier par le débiteur de payer à telle date une certa ine somme ;

!À^ La lettre de change^ l'inverse du billet à ordre plus compliquée parce que soumise à de plus nombreuses conditions, « La lettre de change est tirée d'un lieu sur un autre. — Elle est datée. — Elle énonce : la somme à payer, le nom de celui qui doit payer, l'époque et le lieu où le paiement doit s'effectuer ; la valeur fournie en espèce, en marchandise, en compte, ou en toute autre manière. — Elle est à l'ordre d'un tiers ou à Tordre d'un tireur lui-môme. Si elle est par première, deuxième, troisième, quatrième, etc., elle exprime » (i) ;

3** Le billet de banque^ ou monnaie de papier,

représentatif d'encaisse ou des effets en portefeuille

d'une société de crédit acceptable en tout paiement

même au comptant au chiffre d'unités de valeur y

imprimé et remboursable en espèces.

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