‹ La revanche de ProudhonChapitre 72 sur 140 · CHAPITRE r · texte numérisé non relu

CHAPITRE r

ARRÊT DE LA VALEUR (i)

S'établii*a-t-elle par voie d'autorité ou par simple convention des intéressés : contradictions de Proudhon. — Pratiquement, les choses ne peuvent que rester en F état. — La réduction des prix ne peut se légitimer par la baisse continue de la valeur qui au contraire alterne entre des baisses insensibles et des hausses brusques.

L'arrêt de la valeur, nous Tavons vu, est un moyen de suppression des causes d'oscillation de Toffre et de la demande, engendrant par leurs coups de bascule, le paupérisme, l'anarchie du marché, le bon plaisir commercial, c'est-à-dire, en un mot, Tagio.

En quoi consiste-t-il ?

a) En une réduction des prix.

Quelle est la légitimation de cette réduction ?

h) La baisse continue de la valeur.

Voilà les deux réponses du Mutuellisme qui seront critiquées Tune après l'autre, afin d'examiner si l'arrêt de la valeur est du domaine des possibilités.

I . Dans la deuxième partie, Tétude sur le Mutuellisme débute par une vue sur la réalité de la justice, question purement philosophique sur laquelle nous glissons pour aborder directement TArrêt de la Valeur.

fà3!à

A. — Rédaction des prix.

C^estdans VOrganisalion du Crédit et de la Circulation que le principe s'en trouve posé.

« La pro4uction de la France devant revenir, en général^ par la réduction des revenus et des salaires, à 35 pour cent meilleur marché qu'aujourd'hui, je propose d'arrêter le prix de commerce pour tous les produits et services au prix de revient du jour qui précédera la promulgation du décret, soit aS o/o en général au-dessus du prix de revient du jour qui suivra la promulgation ; la différence de 26 0/0 entre les deux prix de revient étant laissée comme latitude à la concurrence et bénéfice aux entrepreneurs, y^

Réduisons cet exposé à ses données essentielles. Nous y voyons en substance que Proudhon estime à aS 0/0 en général la marge établie entre le bénéfice maximum du marchand et le prix de revient des produits, qu'il veut, tout en supprimant ce premier, maintenir ce second, en le transformant pour l'avenir en un nouveau bénéfice maximum déterminé par l'hypolhétique établissement d'un futur prix de revient ramené, suivant l'ancienne proportion, à 26 0/0 plus bas. Ce qui n'est qu'un leurre, car la générale réduction des prix, imaginable in abstracto par une simple transposition de la marge des profits, laissée identique dans l'écartement de ses deux termes extrêmes, sur une échelle qu'on peut supposer, dans l'absolu, à graduation infinie, ne peut se réaliser dans la pratique... parce qu'elle est générale, la réduction ou l'augmentation n'étant telles que

relatiçement à un terme fixe ou de moiiidre mobilité. Le raisonnement de Proudhon ' constitue une pure illusion théorique, un jeu de fantasmagorie dialectique. Ce qui doit plus longtemps retenir notre attention, c'est l'appel fait à l'Autorité pour lui faire rendre un décret ordonnant l'arrêt de la valeur.

Cette proposition est très grave. On charge le Gouvernement de prendre une mesure exorbitante de ses fonctions et contraire à son essence, puisque, par le simple effet de la division du travail qui l'a fait naître (cette idée sera plusieurs fois reprise au au cours de l'ouvrage), TEtat est fait pour autre chose que régir la production, la consommation et la circulation. Il ne doit pas intervenir dans l'économie nationale, qui, pour vivre et prospérer, doit boire à pleine coupe la Liberté, prête à s'évanouir quand l'AuTORiTÉ veut brutalement s'imposer. Cette invitation faite au Gouvernement est pour surprendre chez Proudhon, un socialiste antiétatisle, surtout lorsqu'il lui fait la concession imprudente du droit de contrôle sur « les livres d'expédition et grands livres des compagnies et entrepreneurs » pour « dégager le prix de revient par quintal métrique et pour toute distance, puis arrêter la valeur lo.

Que penser de cette inconséquence ? Et que conclure, lorsque nous lisons dans un article postérieur dtV Organisation du Crédit et de la Circulation ces mots : « L'Etat ne doit procéder ici qu'avec prudence et circonspection, ne rien exiger par contraintey borner son initiative à éclairer les citoyens (i) » ? ^' ■ ■

I. Mélanges (i*' vol.): articles des 3i mai i*»" et 5 juin. Voir Douzième Décret sur la Fixation des prix ^ p. 67.

Que Proudhon reste toujours un antiétatiste irréductible, mais quïl commet une trop apparente contradiction avec ses principes et une grosse naïveté, en faisant d'abord appel au Gouvernement pour le réduire ensuite au rôle ridicule de donneur de conseils. Du moment que TEtat qui, par essence, est autoritaire, ne met pas en branle TAutorité, on ne peut le cl|,arger d^éclairer les citoyens bien mieux renseigné» sur leurs intérêts que lui, tierce personne abstraite, qui plus est anonyme, irresponsable. Du moment qu^un décret ou une loi sont promulgués sans réserver au Gouvernement un droit de contrainte, cette platonique manifestation tomlte comme nulle et non avenue, ridicule même, puisque la sanction, Texpérience est pour rétablir, est la sei^ condition de vie de la légalité. On y obéit, non parce qu'elle est telle, maia par peur du gendarme ou du juge.

Admettons, toutefois, le sourire sur les lèvres, que ce décret, qui, au fond^ n'est pas un décret, « éclaire les citoyens ». La question est de savoir si les intéressés renonceront à leurs bénéfices ou non. Si oui, bénissons le délicieux éclair qui aura fait surgir de nouveaux horizons dans Tàme trop profonde de riiomme calculateur, changé la nature humaine qui méprisera dès lors le progrès et le bien-être acquis jusqu'ici par un gain de plus en plus grandissant fait par le délenteur de la marchandise sur ses acheteurs. Sinon, qu'on laisse l'Etat se renfermer dans la limite de ses attributions, qu'on ne le fasse pas aller délibérément au devant d'un échec certain qui peut diminuer son prestige, dont il a certes bien besoin. Au fait, pourquoi interviendrait-il, puisque d'après Prou-

dhon lui-même, « la différence de a5 o/o entre Itft deux prix de revient » (d'avant et d'après le décret) est laissée « comme latitude à la concurrence et bénéfice aux entrepreneurs )),ce qui, en supprimant toute éventualité de réduction, remet les choses au même point; enlevons donc au Gouvernement, parmi ses stériles occupations, celle de donner de pareils coups d'épée dans Teau.

L'arrêt de la valeur, par la diminution des prix, ne peut donc s'établir ni par voie d'autorité, ni par persuasion. La question reste entière, la théorie de Proudhon sur ce point ne peut trouver d'adaptation pratique. Toutefois, comme Finsertion au Moniteur du tarif des prix est présentée comme un moyen de réalisation de ce postulat théorique — tarif que les commerçants, avant de l'afQcher bien en vue dans leur magasin, devront faire viser par la Chambre du commerce et timbrer du sceau municipal, taii^iis que les marchandises porteront leur prix en étiquette marquée et numérotée, — comme l'idée est empruntée à une pratique commerciale journalière, que, d'autre part, l'auteur resta toujours fidèle à cette conception (il parle du tarif dans le Projet d'Exposition perpétuelle), nous examinerons ce que vaut pratiquement le tarif en soi.

Ce tableau que le Gouvernement insérera dans son Journal, qu'il obh*gera les commerçants à tenir exposé dans leur magasin, est à peu près identique à ceux que nos détaillants actuels exposeni4)arfois dans leurs boutiques avec l'indication « Prix fixe », ce qui n'empêche pas, l'acheteur en sait quelque chose, la cherté des prix. Ce n'est ni plus ni moins qu'une interdiction de marchandage faite^ au client

qui s'incline devant Tannonce fatidique, satisfait... moralement de la certitude qu'on lui donne de ne point le faire payer plus cher qu'un autre. Il en diffère, seulement par ce côté essentiel, qu'au lieu d'être dressé par le marchand lui-même, le tableau Test, dans la théorie proudhonienne , par l'Etat qui intervient ici pour son plus grand préjudice. Mais, comme d'autre part, le droit de contrainte de l'Autorité, comme il a déjà été dit, n'est pas mis en Inouvement, au cas de violation de ladite prescription, le tarif mutuelliste reste à peu près identique aux tarifs actuels, l'arrêt de la valeur n'est pas même effleuré dans cet essai de réalisation, la question reste intranchée, sans solution. En effet comment VEtat établirait-il les prix ?

Puisqu'il s'agit de réduction, en décrétant un tnaximnm : mot lugubre qui nous rappelle les jours sombres de la crise économique de la première Révolution, sorte de couperet économique qui décapite le profit, l'esprit d'entreprise et d'épargne et parfois, mal réglé dans son jeu, réduit, par les larges entailles du déficit, le corps social à l'anémie commerciale. Mais voilà que Proudhon nous arrête en nous avertissant qu'il ne veut point de maximum (i) et le prouve par une demande de décret qui arrêterait la valeur des marchandises « à tàb o/o au-dessus des prix courants établis » parce quMl estime que « l'immense majorité des marchandises n'oscille pas en vertu de l'agio, de aS o/o en deçà et au-delà du prix de revient » (â). Ainsi donc, il pose une limite qui

I. Solut, du problème social, p. 107 (Organisation da crédit, par. II).

a. Solut, du problèmesocial, p. 107 (Organisation du Crédit, par. II).

n'est pas un maximum, parce que l'agio ne Ta jamais atteinte et qu'elle est pratiquement irréalisable. Conclusion : les choses resteront en l'état, les produits se vendront d'après les errements actuels, l'agiotage conservera toute sa liberté, puisqu'on lui maintient, comme auparavant, la même marge de profits, marge qui, oscillant de 25 o/o soit en perte, soit en gain, autour d'une moyenne fixée par les « prix courants établis » constitue une échelle totale de 5o o/o, ce qui n'est pas fait pour amener la précision dans la détermination des valeurs.

Mais on ne peut encore s'accommoder de cette restriction trop vaguement formulée. Par qui sont fixés « ces prix courants déjà établis » ? Par les marchands ? Alors, que vient-on nous parler de décret, d'intervention de l'autorité, de tarif mutuelliste ! La question reste entière, elle n'a pas fait un pas ? L'ancien ordre de choses est intégralement conservé.

Par l'Etat ? On pourrait le croire puisqu'un décret fixe cette moyenne au prix de revient actuel qui, dans le nouveau système, tomberait bientôt de 5î5 o/o plus bas « la différence de aS o/o entre les deux prix de revient étant laissée comme latitude à la concurrence et bénéfice aux entrepreneurs ». Gela ne tient pas debout ; puisque la marge de fk^ o/o susbsiste, l'Etat n'a rien à fixer, il n'a qu'à s'abstenir au lieu de se livrer à une besogne inutile (i).

I. Toute cette partie de la thèse proudhonienne est peu claire, fort embrouillée, heurtée en contradictions immédiates. Ainsi, après avoir parlé de réduction, Proudhon avoue, poussé malgré lui par la logique, que les prix marqués sur les étiquettes des marchandises exposées feront voir sur-le-champ à l'acheteur

Lagarde 16

Et du peste, Proudhon avoue même que le tarif, une fois établi, ne resterait pas immuable (i ) parce

« le maximum de ce qu'il peut avoir à payer » {Solution du profefôme 50c/a/ (Organisation du crédit), p. ïio).

Ainsi, la moyenne ne subsistera que comme point de repère ; lé client paiera toujours le plus gros prix, résultat plutôt négatif pour réconomie nationale.

1 . Pour les entreprises mutuelKstes que Proudhon crée sans le concours de FEtat, V immutabilité du tarif nest pas établie. Ainsi, dans l'acte de Constitution de la Banque du Peuple, il laisse au coopérateur, par la formule d'adhésion, la faculté de révoquer ses prix et de remettre un nouveau tarif. Plus tard, dans le Projet cC Exposition perpétuelle, il devient encore plus catégorique : ce n'est qu'en haussant de X... le prix des produits en hausse et en baissant d'une quantité correspondante à X. . . le prix des produits en baisse, c'est-àdire par une accentuation de variabilité, de mutabilité des valeurs marchandes qu'on assurera aux sociétaires à la fois clients et commanditaires l'achat et la vente des marchandises à un prix moyen.

Toutefois, dans ce dernier projet, Proudhon omet d'indiquer à quel moment les marchés à livrer pour la fixation des prix sont passés par la société (Voir cet ouvrage par. 7, p. 376) ce qui n'est pas sans importance, car il faudrait, chose facile à comprendre, que pour que la hausse profitât aux sociétaires dont les produits sont en baisse, le marché à livrer fût toujours antérieur à la hausse. Les victimes de la baisse voudront bien traiter à prix normal ou moyen, mais non les bénéficiaires de la hausse et la Société refusera de traiter avec les premiers parce que les seconds feront défaut et ils en auront la liberté, car Tcxistcnce du marché à livrer, du contrat, le suppose. S'il en était autrement, l'acte de société constituerait pour les sociétaires une interdiction de vendre à n'importe quel acheteur. On ne peut s'arrêter à cette phrase de Proudhon posant que : « le consommateur petit et grand aura son vin, son huile, etc. avec garantie de la Société ». Le mot : garantie ne peut avoir là sa signification juridique. On ne peut concevoir une Société composée de membres à la fois clients et conmianditaires se poursuivant elle-même, s*intentant une action en garantie parce qu elle ne peut se procurer à prix normal les produits en hausse refusés par leurs détenteurs. Cette théorie ne résiste pas à la critique.

que la valeur elle-même ne Test pas et cela « par la force même du progrès » (i) qui la fait évoluer et lui imprime sa tendance ; or tendance n'est pas immobilité, immutabilité.

Mais alors, l'Etat qui, malgré l'absence du droit de contrainte, doit « se faire présenter les livres d'expédition et grands livres des compagnies et entrepreneurs, dégager le prix de revient par quintal métrique et pour toute distance, puis arrêter la valeur » devra constamment intervenir, puisque constamment la valeur progresse^ supplice intolérable pour les commerçants qu'on gênera dans leur Liberté^ que l'on doit opposer comme une muraille infranchissable aux entreprises de l'Autorité. Oui, l'Etat réduit à n'être qu'un vaste bureau de calculs sur des écarts de prix de revient antérieurs à d'autres ultérieurement fixés, incessammentrenouvelés, tuera, par ce moyen, le méprisable agio, mais le crédit en même temps ; et le pavé de l'ours

Casse la tête à Thomme en écrasant la mouche.

Retenons donc pour résumer que : le tarif ne peut être imposé, ne peut être fixe, ne peut être difl'érent des tarifs de nos modernes maisons de commerce, ne peut aiguiller la valeur dans une seule et même directiçn vers une diminution progressive, c'est une spéculation absolument théorique, quelque chose d'irréalisable, d'inadaptable à la relativité pratique.

Et même pour réduire la question à une simple éventualité circonstancielle : trouver le moyen de

I. Salai, du Problème Social « Organisation du Crédit ï>, par. U9 p. 106.

faire cesser la crise qui régnait au moment où Proudhon livrait à la publicité son Organisation du Crédit ET DE LA Circulation, ce n'est pas par un tarif de réduction qu'on pouvait porter remède à une pareille calamité, c'était plutôt, semble-t-il, par une augmentation de salaire ; car théoriquement le prolétaire mieux rémunéré consomme davantage et la puissance d'aspiration de la consommation augmentant au fur et à mesure, la production grandit pour faire face à ses exigences.

Ainsi même pour cette solution immédiate et restreinte, Proudhon semblerait avoir eu une mauvaise inspiration en demandant la réduction au lieu de l'augmentation des prix, réduction qu'il essaie de légitimer du reste par la constatation de la baisse continue de la valeur, ce qui par transition nous mène à l'étude de la seconde question indiquée dans notre division :

B. — Examen de la Baisse continue de la Valeur.

Cette hypothèse qui doit légitimer la demande de réduction des prix est posée en ces termes dans V Organisation du Crédit et de la Circulation :

« A travers les oscillations et soubresauts de la valeur se découvre une loi générale, c'est que, par la force du progrès, la valeur (i) est en baisse insensible et continue. »

Où Proudhon en cherche-t-il des preuves ? Dans la baisse du taux de l'intérêt, l'établissement de la

t, Par valeur Proudhon entend ici le prix des marchandises.

lettre de change, la déchénnce du numéraire comme agent de circulation, etc.

Si bien que sa conception de la marclie de l'économie sociale (l'économie c'est l'étude du jeu des valeurs) pourrait schématiquement se décrire de la manière suivante :

un triangle rectangle dont la base en pointillé représentant la moyenne du prix de revient des produits à réaliser, et l'hypothénuse à pente insensible marquant la baisse continue des prix, viennent se joindre en V point d'intersection et d'identification avec le coût de production ou zéro de profit.

Quant au troisième côté L V dressé, d'un seul jet, perpendiculairement à la base du zéro fondamental, il ne peut être tracé d'autre façon puisque d'après le principe mutuelliste si souvent répété, travailler c est produire de rien, le produit est sorti du néant, acquérant, d'un seul coup, toute sa valeur.

Eh bien ! non, il n'en est pas ainsi, Proudhon s'est encore trompé sur cette donnée qu'il aurait dû examiner avec plus d'attention ; c'est de la manière suivarfte que doit se tracer le schème indicateur de la mutabilité des valeurs :

une ligne pointillé O O marquant toujours le zéro de profit d'où part la ligne brisée V V représentant la fluctuation des prix, d'abord inexistante en L. Parvenue en V, c'est-à-dire devenue valeur, la marchandise descend par une pente insensible à une diminution de prix jusqu'en V, à ce moment, un phénomène économique nouveau, provoqué par un accroissement de besoins, surgit, qui la relève, par une brusque hausse jusqu'en V", puis, épuisé dans ses conséquences immédiates, la laisse retomber insensiblement jusqu'en V"% d'où une nouvelle secousse la fera remonter en L' et ainsi de suite, en une alternance perpétuée depuis le jour où l'humianité parvenue à la conscience d'elle-même divisa son travail (i).

Pourquoi ce nouveau schème? Pourquoi cette baisse lente suivie d'une hausse brusque? Parce qu'elle est prouçée par les faits.

En effet, l'humanité dans son évolution ne marche jamais sur le même terrain et pour réaliser sa fin : le progrès, elle en contient en elle-même la condition nécessaire : l'esprit (T invention. C'est ce dernier facteur qui, par ses réalisations, créera ces secousses, ces phénomènes économiques déterminant les brusques relèvements de prix.

1 . On peut objecter à propos de la ligne pointîUée O O de la seconde comme de la première figure qu*elle ne doit pas s'évaluer zéro, que le prix de revient est déjà quelque chose de plus et que, sans transition, le prix ne peut monter de zéro à V. Nous répondrons que, comme le travail crée tout de rien, le zéro et le prix de revient peuvent schématiquement s'identifier, puisque Findividu avant de réaliser V, la valeur qu'il vendra, a dû, peçâ^tit longtemps, ne travailler que pour lui-même ; sa production étant in tégp^alement absorbée par sa consommation donne zéro en valeur marchande.

Comme rhumanité a grandi par la connaissance d'elle-même, par les relations entretenues entre toutes les ramilles qui la composent, relations nécessitées de plus en plus par les besoins de la consommation, comme les découvertes qui ont pour but de rapprocher les peuples sont celles qui ont le rapport le plus immédiat avec Taccroissement de richesse que nous disons se manifester d'abord par un accroissement des prix suivi à la longue d'une baisse insensible^ c'est l'industrie des transports qui va servir d'exemple démonstrateur de cette théorie. Elle nous fournira, d'abord par l'invention de la voiture dont les conséquences modestes n'empêchent pas la théorie du relèvement brusque des prix d'être saisie avec netteté, ensuite par l'établissement des chemins de fer dont la répercussion intense et profonde sur toute la masse économique mondiale est saisissante, les preuves péremptoires de la perpétuelle fluctuation des prix.

Nous constatons pour la voiture d'abord une différence suivant les époques dans les prix de vente. Le véhicule ordinaire coûte actuellement moitié moins qu'autrefois et la baisse de prix en a été insensible et continue, mais jusqu'au moment seulement où l'esprit d'invention survenant imprima par ses réalisations à la production la secousse qui l'intensifia. C'est en l'occurence la découverte de la traction soit par le gaz, la vapeur ou l'électricité, etc. L'automobile est créé et par un brusque relèvement de prix, la nouvelle voiture se vend à des prix inabordables qui tendront, mais plus tard seulement, à diminuer de plus en plus.

Réalisée sous cette forme, la baisse insensible sui-

vie de hausse brusque des valeurs est facile à saisir sur le vif. Elle se produit actuellement sous nos yeux et personne ne la niera.

. Quant à rétablissement des chemins de fer qui, par le coup de sifflet de la première locomotive, donna le signal de Vimmense ébranlement économique qui depuis secoue et fait sursauter le monde comme sous les sourdes trépidations d'une usine géante, qui niera qu'au moment de ce premier essor, par rénorme besoin de houille, de fer, de matériaux de toutes sortes, les divers produits n'aient brusquement augmenté de prix en vertu de l'axiomatique solidarité des diverses branches de la production ? On calcule, non sans effroi, le capital énorme qu'il a fallu réunir pour mener à réalisation complète cette gigantesque entreprise. Il a fallu procéder à des emprunts publics et internationaux effectués en versements échelonnés pour pouvoir le réunir en toute sécurité. Or, concentration des capitaux ou raréfaction de numéraire est synonyme de hausse des prix ; ainsi se trouve dévoilée la cause du relèvement brusque de la valeur.

Mais alors, sous l'impulsion du crédit, ce merveilleux magicien qui tout au rebours de la pierre philosophale transforme l'or en matière vulgaire, l'énorme capital souscrit s'est métamorphosé en machines, en wagons, en rails, en gares, en ponts, eu talus, couvrant le pays de ses réseaux enchevêtrés. Tout cela s'est évaporé, subtilisé et reproduit sous ce hall immense et profond où sifflent en crachant flamme et fumée ces coursiers de fer, ces monstres à l'haleine impatiente, qui, lancés par la main de l'homme, vont, d'une course rapide, porter la richesse

aux quatre coins de Thorizon. Absorption de capital, concentration de numéraire, cherté des produits, voilà ce qu'amena le remplacement de la modeste et peu coûteuse diligence (peu coûteuse au point de vue du capital à transformer) par la locomotive roulant sur des voies ferrées. Les communications principales établies, la fièvre de production sortant de sa période aiguë, un mouvement en sens inverse s'opère; à la concentration succède la diffusion des capitaux, à la cherté un acheminement vers le bon marché des produits, de tous les produits, car la machine économique d'une délicatesse et d'une sensibilité extrêmes ne subit pas d'accélération ou de ralentissement sans que tous ses rouages n'en soient affectés. La baisse amenée :

lo Par la demande moins fréquente de matériaux dont la nouvelle exploitation s'est suffisamment pourvue;

!20 Par la rapidité des communications sera générale.

Cette baisse que l'on voit poindre quelque temps après l'établissement des chemins de fer dure encore de nos jours, baisse insensible et continue, suivant Proudhon qui n'a vu qu'une moitié de la vérité; mais non baisse éternelle ! Les locomotives rejoindront un jour, dans la poussière de l'histoire, les antiques diligences pour disparaître comme dans un rêve devant une nouvelle poussée de l'esprit d'invention plus féconde en résultats, élevant la raison du progrès à une nouvelle puissance. Qui ne prévoit qu'un jour l'électricité supplantant la vapeur ou se produisant sans son secours ne suscitera, par la découverte d'une application immédiate, une nouvelle con-

centration de capitaux d'autant plus formidable qu'elle exigerait des résultats universels et immédiats !

Prenons par exemple la question du transport de la force à distance solutionnée par l'utilisation des agents naturels dispensant l'énergie motrice. L'électricité ainsi obtenue qui peut à la fois servir de chauffage, d'éclairage, de moteur, etc., pourra alimenter le globe entier de l'énergie économique. Des moteurs et des accumulateurs puissants seront nécessaires ; et de même qu'à Torée de l'essor économique, les primitives usines se trouvaient au fond des bois pour être plus près du combustible, puis se déplacèrent pour se poser au bord des fosses, quand la houille devînt le principal agent de combustion, c'est au bord des rivières que les usines du nouveau mode d'accumulation de la force viendront se placer. Des rivages stériles deviendront productifs et chers, les cataractes du Nil et du Niagara, jusqu^ici nuisibles, dispenseront désormais au monde l'énergie qui le galvanisera en ébranlant de puissantes roues hydrauliques, tandis que les plus modestes ruisseaux feront tourner des milliers de turbines. Devant cette concentration de capitaux provoquée par Tesprit d'invention, la cherté des produits ou relèvement brusque de la valeur sans nul doute reparaîtra.

... N'insistons plus sur la prétendue légitimation de la réduction des prix par la baisse insensible et continue reconnue dès maintenant erronée. L'arrêt de la valeur a été une spéculation malheureuse pour Proudhon qui, voulant la faire aboutir, demandait au Gouvernement de rendre un décret ad hoc tandis qu'antiétatiste par tempérament et par système il s'opposait au droit de coercition de l'Etat, abou-

tissant ainsi aux pires contradictions, à un malheureux essai de dialectique, à une théorie inadmissible se détruisant, qui plus est, par Tantagonisme de ses propres éléments.

Passons, sans plus nous appesantir, sur ce chapitre sans grande importance au point de vue de Tintégralité du système mutuelliste, qui, pour se former, n'a pas besoin, nous Pavons vu, d'un exéat de l'autorité et peut très bien se suffire par la libre convention des intéressés. L'arrêt de la valeur, rédigé, pour la circonstance, en vue de donner une solution immédiate à la crise de 1848, aurait pu ne pas exister dans l'œuvre de Proudhon sans que l'économie du système en soit ébranlée.

Abordons de suite le chapitre subséquent.

Page 1