I. Exposition perpétuelle. Ghap. III, p
Ces produits seront vendus par la Compagnie et le prix de vente encaissé par elle. Mais, si les produits vendus ne sont pas remplacés par d'autres, si le prix de vente, sauf une commission laissée à la société, ne revient pas aux producteurs sous forme de numéraire, mais bien sous forme de libération d'actions, le versement, quoique indirect, se fait en numéraire ; la garantie métallique existe pour cette société qui ne difTère en rien des sociétés actuelles. C'est ce qui se passe pour l'Exposition perpétuelle. Si, au contraire, le prix est intégralement transmis au producteur obligé de remplacer au fur et à mesure les marchandises vendues par de nouvelles, de manière à ce que la réserve soit constamment constituée par les produits, nous dirons qu'il y a là une illusion, qu'un capital ^cfj/'est mis sous les yeux des adhérents, mais que ce capital n'est' pas une garantie. Il est fictif parce que, sujet à la vente, il est incessamment remplacé ou laissé à découvert, si bien qu'aux époques de grosse vente, la réserve peut approcher de zéro, devenir pour ainsi dire inexistante, laissant le crédit qui ne s'adosse qu'à des réalités s'appuyer sur un je ne sais quoi sans fondement, sur une abstraction. Ce capital n'est pas non plus une garantie, puisque considéré dans la spécialité de ses marchandises il constitue tout autant de gages qu'il y a d'objets mis en vente et représentés par les effels de commerce souscrits. Or, comme d'après les conditions d'un bon crédit, le gage suppose une garantie prise en dehors de lai, ce même capital ne peut plus être considéré comme une garantie par le seul fait qu'il serait considéré dans sa masse. Puisque pris dans ses parties il suppose une garantie prise en dehors d'elles, la
somme de ses parties donne une somme de gages et non pas un total de garanties.
Où donc trouvera-t-on la garantie, si du système est totalement chassé le numéraire ? Dans la responsabilité des sociétaires et en premier lieu des échangistes poursuivables dans leurs biens meubles et immeubles, au cas de non paiement de Teffet représentatif de produits. C'est revenir au principe de la Banque d'Echange, c'est par une transition tout à fait logique fondre le premier moyen indiqué : capital de garantie en produits avec le second : garantie de solidaire responsabilité de tous les adhérents, implicitement contenue dans l'acte d'adhésion, que nous allons à présent examiner :
11 n'y pas, dans la Banque, de réserve, soit en métal, soit en produits ; la seule garantie est fournie :
Par la mutuelle obligation d'acceptation du papier de la banque ;
Par la solidaire responsabilité des adhérents (i).
Ainsi donc, on aura des billets se suffisant pour ainsi dire à eux-mêmes, soutenus dans leur existence par la seule confiance du public qui s'accommodera, désormais soudainement devenu moins méfiant, d'une garantie impalpable, supposée ; on va le démontrer.
On sait que la Banque avance sur produits futurs. C'est-à-dire que ceux qui n'ont rien travailleront, acquerront un capital avec le capital d'autrui. Il est tout à fait humain de se faire de douces illusions sur sa propre capacité ; tout le monde empruntera à la Banque dont le but est d'arriver au prêt
r. Voir supra^ p. 318 et ss.
gratuit ou plutôt d'avancer le certain contre Tincertain. Quelle bonne affaire pour les emprunteurs ? Quelle formidable curée de capitaux. « Je ne crains pas de trop m'avancer, s'écriait Bastiat, en disant que rémission des billets, si elle a la prétention de satisfaire tous les appétits, toutes les cupidités, toutes les rêveries, dépassera 5o milliards^ dès les premiers six mois.
Voilà de quel poids la Demande des capitaux pèsera sur le marché. Mais où en sera l'Offre? Dans six mois, la France n'aura pas créé assez de valeurs faites (terres, instruments, marchandises, subsistances) pour satisfaire à ce prodigieux accroissement de prétentions, car les valeurs faites, les réalités ne tombent pas aussi facilement dans le tablier de dame Offre, que les valeurs fictives dans celui de dame Demande » (i). Qu'est-ce à dire par là ?
Que par suite de l'émission exagérée des billets sur produits futurs, des marchandises seront gaspillées, des valeurs prêtées en pure perte, sans qu'en retour l'égal échange se réalise ; la balance économique subira un brusque coup de bascule par suite de la disparition des gages et l'excessive différence, croissant sans cesse dans des proportions formidables entre les avances et les remboursements non réalisés, le billet réduit à lui-même, ne représentant plus rien, se dépréciera, se réduira à rien. Celte monnaie de papier tombant au niveau du papiermonnaie entraînera dans sa ruine la Banque mutuelliste. Pour que l'équilibre fût possible — non pas exactement réalisé ; il peut y avoir des erreurs dans
r. Mélanges. & Lettre de Bastia, p. 3ia.
les vues des hommes les mieux intentionnés — il faudrait que tous les emprunteurs fussent des gens sérieux et travailleurs. L'institution du crédit gratuit élèvera-t-elle le niveau moral de l'homme, lui donnera-t-elle cette énergie, cet amour du travail qui rendront la production certaine ? Changera-t-elle notre nature, réformera-t-elle nos mauvaises inclinations ? 11 est permis de croire qu'elles en seront, au contraire, accentuées. « L'extrême facilité de se procurer du papier-monnaie sur la simple promesse de travailler à le rembourser ultérieurement serait un puissant encouragemçnt au jeu, aux entreprises folles, aux spéculations hasardeuses, aux opérations téméraires, aux dépenses immorales et inconsidérées » (i). L'hypothèse que A, B, C, D, etc., rembourseropt chaque année les billets qu'ils auront pris est tout à fait gratuite! A... peut les dépenser au cabaret, B... les donner à sa maîtresse, C... les jeter dans une entreprise ridicule, D... les emporter dans une fugue à l'étranger. La Banque pourra-t-elle retrouver la contre- valeur des capitaux perdus dans la garantie fournie, soit par les cautions, cas spécial prévu pour les avances sur produits futurs, soit par la solidarité de tous les adhérents ?
Mais alors, les honnêtes gens devront payer injustement les folles spéculations et les frasques des imbéciles et des dévergondés ! Il est de la plus élémentaire équité que celui qui fait le mal en supporte les conséquences, et voilà qu'en Mutuellisme qui fait fond, ne l'oublions pas, sur Tidée-réalité de jasticej c'est le contraire qui se réalise I Les honnêtes tra-
r. Mélanges. 6e Lettre de Bastiat, p. 3zo.
vailleurs prêteront leurs capitaux, les perdront et par-dessus le marché, par le système de solidaire responsabilité étendue à tous les adhérents, seront obligés de fournir eux-mêmes la garantie des capitaux qu'ils auront prêtés ! Quel est cet embrouillamini ? Quelle est cette extravagante conception, ce renversement de toutes les idées reçues ? Des prêteurs responsables des prêts qu'ils auront faits ? Autant prétendre que les gens marchent sur la tête et se dirigent avec les pieds. Avec un pareil système, on force le crédit à n'être plus qu'individuel, anarchique, car les prêteurs ne voudront plus prêter par l'intermédiaire de la Banque, se réservant d'examiner directement eux-mêmes ce que vaut l'emprunteur et s'il offre une garantie suffisante. De ce fait, l'entreprise devient impossible. Les producteura refusant de produire pour prêter sans espoir de remboursement, ne se réuniront pas, n'adhéreront pas à de pareils statuts qui introduisant les frelons dans la ruche, laisseraient ces derniers manger le miel des abeilles sans rendre aucun service. C'est du reste ce qui arriva pour la Banque du Peuple, qui malgré ses concessions faites aux nécessités métalliques, ne put entrer en fonctions, faute d'adhérents. C'est un effet de l'absence de garantie, de la réduction à sa valeur intrinsèque, qui est nulle, du bon de circulation constamment émis sans certitude de remboursement. Ainsi prise dans son fonctionnement, on peut dire que la Banque obéit à ce mot d'ordre : « Multiplier et égaliser les richesses sur la terre en y jetant une ]p\me de papier-monnaie (i) ».