I . Nous verrons plus loin sa justification
journal le Représentant du Peuple, fondé au début de la nouvelle République, fut au bout de quelque temps supprimé. Mais, élu représentant à l'Assemblée Constituante (4 juin 1848), Proudhon ne se décourage pas et fonde un nouvel organe, le Peuple (septembre 1848). Puis, toujours préoccupé de trouver une application pratique de ses idées de réforme repoussées par le Gouvernement, il déposa au début de 1849, devant notaire, sous forme de société anonyme, un acte de constitution d'une Ranque du Peuple. C'est un essai de transition entre les errements jusqu'alors suivis et le système qu'il propose comme solution du problème social. En effet, Tentreprise doit : i» faire crédit aux prolétaires non pas gratis^ mais au plus bas prix possible ; ^^ réunir un capital de garantie de cinq millions de francs bien que l'or ne doive jouer aucun rôle dans les transactions, les billets ne représentant en principe que les produits (i).
Désormais la réussite de ses projets ne dépend plus que de la bonne volonté des souscripteurs. Alors, l'inquiétude redouble; des journaux (2) qui, au début, approuvaient la tentative, retirent leur adhésion sous l'effet de sourdes intrigues. Tout le monde est aux aguets pour épier les moindres gestes de ce lutteur infatigable. On n'attend qu'une faute, qu'une équivoque, non pour Taborder de front, mais pour faire s'appesantir sur lui la main de fer de l'autorité. Le prétexte fut vite trouvé. La véhémence de ses articles le fit accuser d'attaques contre le gouver-
I. Solution du Problème Social^ p. 268. a. Le National et la Presse.
taément de la République, contre la Constitutioii/ contre les droits du Président et d'excitalion à la haine des classes entre citoyens. La poursuite menée rondement, permise par la Chambre des représentants, le fit comparaître le fàS mai 1849 devant la Cour d'assises de la Seine. Il eut beau se défendre et prouver que les motifs de l'acte d'accusation étaient controuvés et faux, un jury prévenu le condamna à trois ans de prison et à 3.ooo francs d'amende. Il s'enfuit en Belgique puis, voulant gagner la Suisse, il repasse à Paris où il est arrêté et emprisonné à Sainte-Pélagie. Proudhon, privé de sa liberté, ne voulut pas confier à des amis le soin de poursuivre une expérience complexe provoquée par lui seul. 11 ajourna la constitution de la Tanque du Peuple engagée sous sa seule responsabilité, et annonça, par un article du i5 avril 1849, la liquidation des fonds de souscription. Sur les 5o.ooo francs exigés par les statuts, comme versement initial du capital de garantie avant la mise en marche de Tentreprisc, 18.000 à peine avaient été versés. Aussi, quels cris de triomphe devant de si piètres moyens, en face de cet échouemenl misérable et mesquin. Evidemment, à un homme qui pensait que, Texpérience de sa banque faite, l'intérêt du capital deviendrait un anachronisme, que dorénavant ce péage ôté sur la circulation, l'ouvrier une fois indépendant et maître du produit de son travail, tout le monde serait, pour vivre, obligé de travailler, condition de progrès pour tous les individus, ce ne furent pas des bourgeois qui apportèrent le secours de leurs capitaux mais bien des humbles, des petits, les prolétaires à la foi ardente qui, dans une époque de niisèro r>ans égale,
trouvaient dans une abstinence héroïque le moyen de réserver un sou par semaine à la fondation d'une œuvre qui devait les sauver. En raillant Proudhon, on raillait la misère du peuple. Rien de plus répugnant que de voir des cannibales rire et se réjouir du malheur de leurs semblables : Homo hornini lupus. Ces journalistes bien pensants n'avaient sans doute pas lu l'Evangile !
Le Peuple fut entraîné dans la ruine de son directeur : Certains collaborateurs trop susceptibles, froissés du refus implicite, caché dans Tannonce de la liquidation, de remettre en leurs mains la direction de la Banque du Peuple se séparèrent du maître pour s'occuper ailleurs de Mutualité (i). Mais la calomnie ne se tenait pas encore pour satisfaite ; des insinuations coururent d'abord dans la presse, puis dans le public, sur l'emploi des fonds souscrits. Si Proudhon n'avait prouvé que tous les souscripteurs seraient remboursés, si l'élévation morale et la probité légendaires de ce grand paria n'eussent été connues de tous, quel écrasement, si on eût pu le faire condanmer comme escroc. Mais l'honneur de Thomme, comme la lime, résista aux dents des serpents.
Le génie de notre prisonnier ne resta pas confiné dans les murailles d'un cachot. Un nouveau journal se fonde, la Voix du Peuple (septembre 1849) ^^ c'est là, dans cette lice, qu'il va se mesurer avec le seul homme qui ait osé l'affronter directement avec
I . Ce sont : Jules Lechevallier qui, à côté de la Banque du Peuple, avait établi un Syndicat de production et de consommation puis d'illustres inconnus : Chipron, Ghertier, Dubuc, Lavoye, Lefaure, Ramon de la Sagra.
Lagarde 3
Bastiat (i), le protagoniste ardent de l'économie libérale. La rencontre eut lien sur un champ brûlant : la question de légitimité de l'intérêt. La polémique, courtoise chez ces deux hommes qui s'estimaient et reproduisaient les articles de leur adversaire dans leur propre journal, débuta par une première Lettre de Bastiat du 12 novembre 1849 et finit par une sixième réponse de Proudhon le 10 février i85o. Ces assauts entre deux jouteurs renommés tinrent pendant trois mois les esprits en suspens. Il semblait à voir Tanxiété générale, que 'le sort de la Révolution dépendait d'un tournoi d'économistes ; à vrai dire, le grand nom des antagonistes était bien fait pour rendre l'aflaire passionnante. Au fond, nous pouvons dire, aujourd'hui, que les faits sont loin de nous et peuvent être jugés sans passion, que cette polémique ne fut qu'une équivoque. Pour être impartial, nous dirons que des craintes intéressées et bourgeoises clamèrent trop haut la victoire de Bastiat, En réalité, ni l'un ni l'autre ne furent battus, parce qu'ils s'obstinèrent à rester chacun sur leur terrain. Du moment que ce dernier avait prouvé la légitimité de Tinté rêt et que Proudhon l'avait toujours admis pour l'époque antérieure et courante, la question restait pendante.
<:< Oui, disait l'auteur des Contradictions, dans sa deuxième réponse (2), l'intérêt du capital a pu être considéré comme légitime dans un temps, non,
r . Bastiat (né dans les Landes) semblait affecter des allures antiproudhoniennes. Aux Contradictions Economiques de Proudhon il avait répondu par les Harmonies économiques.
a. Article du 3 décembre 1849 ^® ^^ ^^^ ^" peuple. Voyez Mélanges (3« vol., p. ai4).
il ne peut plus Têtre dans un autre Il ne Test
plus maintenant que cette centralisation (du crédit et de la circulation) est devenue une nécessité. de r^poque, parlant un devoir de la société, un droit du citoyen. C'est pour cela que je m'élève contre l'usure. Je dis que la société me doit le crédit et l'escompte sans intérêt. » Donc, puisque Tintérêt jusqu'ici avait été légitime, il convenait d'examiner d'après quelles nouvelles conditions il perdait cette qualité. << Je vous le répète, ajoutait-il^ la question pour le socialisme est de faire qu,e ce quatrième élément qui entre dans la composition du prix des choses, à savoir l'intérêt du capital, se compense entre tous les producteurs et par consé(juent s annule. Nous soutenons que cela est possible; que si cela est possible, c'est un devoir à la société de procurer la gratuité du crédit à tous. »
C'était une invitation pour Bastiat à se placer dans les conditions indiquées par le système pour en vérifier la légitimité des conclusions. Or, celui-ci se récusait, répondant qu'il ne voulait pas poursuivre une chimère, que Proudhon réduisait la question à un pur essai théorique, et que, la pratique ayant jusqu'alors légitimé l'intérêt, il ne pouvait ni ne devait s'aventurer au delà. Ainsi, si ses critiques de la Banque d'Echange sont justes, la véritable question : le crédit gratuit est-il oui ou non possible cT après les données de la théorie proudhonienne ^ n'a pas été théoriquement résolue. Proudhon, sur ses vieux jours, a porté un jugement sur cette polémique(i):
<( La mémoire de cet économiste (Bastiat) fort
I. Delà capacité politique des classes ouçrièreSy p. 1217 en note.
honorable dans la pliii)ai t de ses opinions restera chargée, au jugement des hommes de bon sens, du reproche de mauvaise foi qu'il a mérité lors de la discussion publique que nous eûmes ensemble en 1849. Je reconnaissais volontiers avec Bastiat, qu'en fait de crédit le simple particulier ne peut, sans rémunéralion, se dessaisir de ses capitaux pas plus qu'il n'aurait pu assurer une seule maison sans une forte prime ; puis, quand je voulais faire entendre à mon adversaire que le contraire aurait lieu en régime mutuellisle, Basiiat ne voulait plus rien entendre, alléguant que la mutualité ne l'intéressait en rien et qu'il se tenait pour satisfait de mon aveu sur les conséquences du crédit que j'appelais unilatéral, afin d'éviter répithùte odieuse d'usuraire, »
L'économiste avait parlé pratique, le mutuelliste théorie ; chacun était resté sur son terrain. Pour si absorbante que fût une telle polémique, Proudhon se sentit tout à coup porté à regarder vers de nouveaux horizons. Dans le silence de la prison, revivant ses quarante ans d'une vie de luttes qui le laissait toujours seul sans un réconfort, il prit enfin le parti d'accrocher au mariage une existence ballottée, pour trouver au sein d'une famille ce calme, celte sérénité de l'àme dont il se sentait dénué. Le hardi corsaire se décidait à entrer dans le port pour assurer une sécurité jusque-là douteuse. Ses amis lui présentèrent une jeune paysanne peu instruite, simple, mais avantagée du côté du cœur ; il se maria.
La polémique journalière se continue encore jusqu'en mai i85o, où la Voix du Peuple tombe etreparaît un mois après sous le nom : Le Peuple de i85o pour mourir en octobre de la même année. A par-
— salir de ce moment Proiidhon ne s'occupe plus de journalisme ; la grosse to:i:*menle est passée, la série de ses grands ouvrages va recommencer. Il fait d'abord un recueil de ses principaux articles en un volume inlilulé : Confessions d'un Révolutionnaire — une coUecUon complète n'en sera faite que plus tard après sa mort par ses amis, ce sont les Mélanges en trois volumes — puis écrit : Idée générale de LA Révolution AU xi\^ siècle (i85i) en môme temps qu'il travaille à unpetit opuscule sur la : Philosophie DU ProGRÈs qui, par suite de circonstances étrangères à la volonlé de l'auteur, ne paraîtra qu'en i853. Survient le coup d'Etat du 2 décembre; la réaction est brisée dans l'Assemblée; le plébiscite ratifie l'acte du prince président dont les pouvoirs sont prorogés ; un seul homme à nouveau se charge de guider les destinées de la France. Tandis qu'on arrête les représentants royalistes, on délivre les républicains antérieurement emprisonnés. Malgré ses anciennes attaques contre Louis-Napoléon, Prc^udhon est gracié. Prévoyant alors que la réaction vaincue chercherait à gagner le nouveau chef sous le fallacieux prétexte d'amener la concorde des partis, établirait ses influences dans son entourage imméJiat, s'entremettrait comme une muraille entre le peuple et lui, annihilant ainsi par ses secrètes menées les velléités socialistes du nouvel empereur il écrit: La Révolution SOCIALE démontrée PAR LK Coup d'Etat où il adjure Napoléon III, le représentant de l'idée révolutionnaire, de ne pas nienlir à la Révolution. Qu'il se défie de ses conseillers, qu'il suive dans son procès le développement des principes qui l'ont porté au pouvoir^ sous peine d'être rejeté par eux s'il les
renie. Proudhon avait vu jusle. L'incident suivant le prouvé. L'imprimeur fut menacé par le ministère de rintcrieur du reirait de son brevet s'il publiait l'ouvrage susdit. C'était le bâillon mis sur la bouche de l'auteur. Proudhon écrit aussitôt à l'empereur qui donne l'ordre de laisser vendre, donnant ainsi l'exemple d'un prince plus libéral que ses ministres (i).
I. S'il déjoua les plans de ses ennemis et les dévoila, ceuxci devaient s'en vengera brève échéance. Onluifit une guerre à coups d'épingles à propos de son premier ouvrage de philologie : Essai de grammaire générale dont un libraire de Besançon avait retrouvé les feuillets chez un épicier pour les réimprimer et les mettre en vente au nom de Tauteur. Atteint dans son droit de propriété littéraire, après avoir obtenu gain ùc cause devant le tribunal de commerce, Proudhon perdit en Cour d appel (le point de droit fut écarté, ce qui rendait l'arrêt irréformable en Cassation). Le clergé avait poussé de toutes ses forces à provoquer ce procès. On voulait prouver que V athée (absurdité, puisque Proudhon croyait en Dieu, mais non à la façon des dogmatiques) avait brûlé aujourd'hui ce qu'il adorait hier, qu'il n'était pas toujours parti en guerre contre les idées bibliques, puisque dans son premier ouvrage il admettant : l'hypothèse d'une langue première, d'un couple premier, d'une révélation première, d'un absolu, etc. Que prouvait cela? qu'en fait de linguistique, Proudhon s'en était tenu à celte époque aux théories de l'abbé Bergier. Changer d'opinion par la progression des idées et une plus grande recherche des vérités scientifiques n'est pas une apostasie. Quand les hommes seront pénétrés de cette vérité que la vérité n'est pas une, qu'en toute négation comme en toute affirmation il y a tout à la fois du faux et du vrai indélimi tables sur leurs confins et que les aspects d'un objet sont kaléidoscopiquement multiples, alors la tolérance régnera sur la terre. On ne traitera plus de renégat qui plus lard autrement a pensé qu'en sa jeunesseet l'on nese posera plus soi-même, en critiquant son prochain, comme un Dogme incarné. Ce degré de perfectibilité est-il réalisable? Nous n'avons pas la faiblesse d'espérer une telle vertu des hommes.
Le coup d'Etat, ayant mis fin à la crise économique, fut le signal d'un rcvcil d'aulant plus intense que le marasme antérieur avait élé long et pénible. Une vertigineuse reprise des affaires releva l'industrie, l'agriculture et le commerce, mais entraînant hélas ! avec elle, cette plaie de la prospérité qu'on nomme agiotage. Le Manuel du Spéculateur a la Bourse (i), paru en i853, répondait à un besoin du public de connaître les mystères de la hausse et de la baisse, de ce jeu de bascule qui jelte les uns dans les bas-fonds de la misère et guindé les autres sur des pinacles d'écus. L'auleur y dénonçait au mépris public et à la surveillance de l'Etat les brigandages de la spéculation faits sous le couvert de la légalité.
A ce moment, Proudhon éprouve une lassitude. Son dernier ouvrage n'avait paru que sous l'anonymat. Ne pouvant plus s'occuper de journalisme, gêné dans la publication de ses livres et voulant, d'autre part, soustraire sa petite famille aux perpétuels mécomptes d'une vie au jour le jour, il semble renoncer à ses attaques et cherche dans une position fixe, une ancre de repos au perpétuel ballottement de son existence, Vaurea mediocritas où sa vieillesse viendrait doucement s'écouler. Le prince Jérôme Napoléon qui le tenait en haute estime pour l'élévation de son caractère était de ses amis. Il songea, par son entremise, à faire patronner auprès du pouvoir la compagnie Murray pour l'obtention d'une concession d'une ligne de chemins de fer de Mulhouse à Besançon. La concession obtenue, à raison de ce service et de sa compétence toute spé-