Ouvrage cité (même vol.). 3^ Lettre de Bastiat, p
travail pour tous et montrer par la seule existence des oisifs (la démonstration hélas ! n'en est pas nécessaire) que le travail, seul, fournissant notre seule subsistance, il fallait pour que ces derniers vécussent, qu'ils enlevassent à l'ouvrier une partie de son travail ; il fallait, pour parler le langage de Proudhon, que le travailleur fût mangé par le capitaliste.
La critique orthodoxe appuyée sur les réalités pratiques, usant à nouveau de son même procédé, reprend Targuaient de Troudhon, le fait sien, pour aboutir à des conclusions contraires : la légitimité de l'intérêt prouvée par ce fait que le travail ne produit que la seule subsistance de Touvrier.
H a été reconnu dans la discussion précédente que le capital étant travail, l'intérêt était une rémunération spéciale pour cette spécialité de travail. Cette vérité reconnue va elle-même fournir la déduction appropriée à la nouvelle argumentation. Puisque tout est travail, puisque toute rémunération, quelque nom qu'elle porte et quels que soit le créancier et le débiteur qui, par le fait, sont tous deux identiquement des travailleurs — il n'y a entre eux qu'une différence potentielle — est légitime, on conçoit difficilement qu'il y ait du travail non rémunéré. Si l'on obligeait le capitaliste, détenteiïr d'un outil, le fruit de son travail , ne l'oublions pas, à le prêter à celui qui n'en a pas, sans être rémunéré du fait de ce prêt, il y aurait du travail impayé, un injuste prélèvement du travailleur sur le capitaliste que l'on forcerait au suicide en vertu du principe mal interprété que le travail ne produit que la subsistance de son agent — le temps qu'il aurait dépensé à
Lagarde ai
faire des oujtiis ne lui serait point payé — il aurait moins que sa subsistance, il mourrait de faim ou resterait pour toute sa vie dans une situation inférieure ; tandis que ses découvertes, ses créations, amélioreraient le sort du monde, le capitaliste, par une sorte de malédiction du ciel, paierait au prix d'un avilissement contradictoirement croissant avec la prospérité générale, un malheureux génie que la malencontreuse nature lui aurait trop généreusement dispensé et dont les inventions successives seraient autant de douloureuses étapes dans un abîme sans fond. Si le travailleur empruntant le capital à celui qui Ta créé ne payait pas ce service, il vivrait sur le travail d'autrui en parasite. Il y aurait une grosse injustice que le paiement de Tintérêt a justement pour but d'éviter ; le travailleur mangerait le capitaliste ou plutôt il n'y aurait jamais de capitaliste, il n'y aurait jamais de progrès.
Par ce simple raisonnement, la théorie d'illégitimité de l'intérêt est sérieusement ébranlée. Par la contre-épreuve suivante, elle ne va plus tenir debout. Si, par le maintien de l'intérêt, il est prouvé que le travailleur ne peut manger le capitaliste, il sera encore plus aisé de démontrer qu'en l'élat actuel des choses le capitaliste ne mange pas le travailleur.
« Voici un homme qui veut faire des planches . Il n'en fera pas une dans l'année, car il n'a que ses dix doigts. Je lui prête une scie et un rabot, deux instruments, ne le perdez pas de vue, qui sont le fruit de mon travail et dont je pourrais tirer parti pour moi-même. Au lieu d'une planche, il en fait cent et m'en donne cinq. Je l'ai donc mis à même, en me privant de ma chose, d'avoir quatre-vingt-quinze
planches au lieu d^une, — et vous venez dire que je Topprime et le vole. Quoi ! Grâce à une scie et un rabot que j'ai fabriqués à la sueur de mon front, une production centuple est, pour ainsi dire, sortie du néant ; la société entre en possession d'une jouissance centuple ; un ouvrier qui ne pouvait pas faire une planche en a fait cent ; et parce qu'il me cède librement et volontairement un vingtième de cet excédent^ vous me représentez comme un tyran et un voleur ! L'ouvrier verra fructifier son travail, l'humanité verra s'élargir le cercle de ses jouissances et je suis le seul au monde moi, l'auteur de ces résultats, à qui il sera défendu d'y participer, même du consentement universel » (i). Dans cet exemple, l'intérêt étant fixé au vingtième du capital prêté, ce vingtième est le paiement fait au prêteur du travail passé incorporé dans les outils, le reste acquis par l'emprunteur constitue la rémunération de son traçait actuel^ si bien que tous les travaux étant rémunérés, il se trouve que le maintien de l'intérêt reconnu légitime est la réalisation la mieux approchée de l'aphorisme : A chacun selon son travail.
Mais, peut-on objecter à ces raisonnements de l'économie orthodoxe, si le travail est destiné à fournir la subsistance de l'ouvrier, le but du travail est une utilité. D'utilités, on ne peut s'en passer, s'en priver pour d'autres. La privation ou diminution de subsistance, voilà ce qui légitime pour le prêteur rintérêt compensateur. Or, le capitaliste, aujourd'hui, ne se prive pas, il prête ce dont il ne saurait
I. Cet exemple si souvent cité est emprunté à Bastiat. Voyez Mélanges (3« vol.), i'** lettre de Bastiat, p. igS.
rien faire par lui-même, ce dont il retire zéro d'utililé. Pourquoi le capital mis en mouvement par d'autres mains lui rapporterait-il par ce seul fait?
Parce que ce serait, nous Tavons déjà observé, nier le capital, l'esprit d'entreprise, arrêter le progrès, faire de l'humanité une masse en stagnation. Par le seul fait de l'évolution poussant de plus en plus à la division du travail et des fonctions, aux différenciations infmitésimalement accentuées, il s'établit suppositoirement une vaste coopération dont les différents teuvres mis à part ne se suffisent pas à eux-mêmes, mais agencés entre eux par une copénétration naturelle font du cosmos économique un tout harmonieusement construit. La créature primitive qui ne faisait pas d'échanges, assurait par un travail individuel, anarchique, sa seule subsistance. Un jour, subitement ébloui par un éclair, Prométhée dont une étincelle dans le cerveau a dévoilé de mystérieux problèmes fait le premier pas hors du cercle végétatif où les bêtes restent toujours enfermées. Il se sent homme et dans ses semblables il reconnaît encore des hommes. Des mains se joignent, des lèvres articulent certains cris. Parvenu à la coQscience de lui-même, Prométhée âe sent bien seul au milieu d'une nature marâtre qui le met aux prises avec les bêtes féroces, avec la fureur des éléments, avec l'ingratitude du sol. Alors, il se ligue avec ses semblables, crée entre eux et lui le mystérieux lien d'une nécessaire solidarité. Il aide et il est aidé ; il sert et il est servi ; il donne et on lui rend. Un troc s'établit entre individus, troc non pas de choses identiques^ cela serait inutile^ mais d'obet s ou de services différents dont le besoin augmente
pour eux par suite des exigences de la solidarité qui se lève. C'est la différence de produits qui sollicite réchange et le réalise. Si l'un troque sa chose contre un objet ou un service correspondant, équivalent, c'est qu'il n'en a nul besoin actuellement, quïl n'en saurait rien faire, qu'en l'échangeant, il ne se prwe pas. Ce serait donc sur ce simple défaut de l'élément : privation que l'on nierait la livraison de la contre-valeur à fournir à l'échange ! Mais l'autre échangiste opère de même, il troque une forme dont il n'a actuellement nul besoin, dont il ne se prive pas, contre une autre qui lui est nécessaire. Par la défense théorique faite à tous deux par le Mutuellisme de rien échanger qui ne soit pour eux une privation, le troc et l'échange, son dérivé, seront tués dans toutes leurs manifestations (i), rhomme sera condamné comme le primitif à subvenir autonomiquement à ses besoins par son propre travail, ce qui, par une contradiction éclatante des faits et de l'histoire, est le meilleur moyen d'assurer à l'humanité le régime de la perpétuelle privation.
C'est précisément pour éviter cette dernière éventualité que le troc et l'échange surgirent ayant en euxmêmes une utilité qui légitima leur naissance. Quand bien même l'homme ne travaillerait pas pour une {HToduction immédiate mais seulement pour échanger — le seul fait de sa spécialisation fsàtproduire davan-
I. Mélanges {i^ vol.), 5J« Lettre de Bastiat, p. 207. Bastiat constate que le prêt et la vente seraient supprimés de ce chef. On peut dire qu*il en serait ainsi de toutes les manifestations de réchange.
tage — afin de se procurer chez ses semblables le plus de produits possibles avec sa propre production — idée légitime d'amélioration de sa condition puisqu'elle n'est prélevée aux dépens de personne — c'est toujours une utilité, médiate soit-elle pour lui, qu'il se fait payer par une autre utilité ; et cela pour gagner toujours par son travail sa subsistance, et rien que sa subsistance, ce qu'il fallait démontrer.
Mais si ce but est identique, peut insister le Mutuellisme, comment se fait-il que tous les hommes n'obtiennent pas une identité de résultats ? Comment, travaillant tous pour leur seule subsistance par l'échange de leura produits, n'arrivent-ils pas tous au même degré de prospérité, d'indépendance réciprocitaire ? Puisque, par le seul effet de la solidarité sociale, les services de l'un n'ont de valeur, c'est-à-dire ne sont échangeables, que par les mêmes vertus des services de l'autre, pourquoi n'y a-t-il pas égalité de subsistance et suppression de l'intérêt par la compensation des services ?
Mais la compensation existe déjà dans les faits, répondra la critique : « Vous me prêtez, moyennant intérêt, le rabot que vous avez fabriqué pour polir vos planches. Si de mon côté, je vous prête la scie que j'ai montée pour débiter mes planches, j'aurai droit pareil lemement à un intérêt... Si de part et d'autre les capitaux avancés sont égaux, les intérêts se balançant, le solde sera nul » (i). Il y a là une compensation qui n'est pas suppression ou destruction de la légitimité de l'intérêt, qui subsiste virtuellement ; il n'est pas anéanti tout comme le travail