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Quelle est donc la revision qu’on veut maintenant faire subir à cette Vulgate vénérable, consacrée par un usage de 1500 ans ?
L’examen le plus sommaire y révèle des divergences assez considérables avec le texte hébreu et le texte grec ainsi qu’avec les anciens manuscrits latins. C’est un fait bien connu, et il y à longtemps que le besoin d’une correction se faisait sentir. Le voeu en était exprimé de divers côtés par les savants catholiques. D’ailleurs les protestants de leur côté n'étaient pas restés inactifs et, par les travaux critiques qu’ils avaient faits sur le texte de leur Bible officielle, ils semblaient faire la leçon aux catholiques. Nous n’avons pas à juger les diverses éditions de leur Revised Version, maïs on peut que rendre hommage au zèle dont ils font preuve pour la lettre du texte sacrée (°). Bien plus, et il faut le dire, quoique ce ne soit pas à notre louange, convaincus de l’importance de la Vulgate pour les études critiques et exégétiques, un groupe d’anglicans distingués des universités d'Oxford et de Cambridge avaient commencé, il y a déjà une trentaine d'années, à faire pour leur propre compte la revision de la Vulgate du Nouveau Testament, oeuvre qu’ils ont d’ailleurs menée à bonne fin pour les Evangiles et les Actes des Apôtres et qui est digne en tout point des plus grands éloges (°). D’autres sa-
(‘) Les grands travaux de critique textuelle de la Bible qui ont été faits au siècle dernier et qui se poursuivent dans le nôtre, sont l'oeuvre de protestants ou même d’incrédules. Comme ces travaux ont été faits généralement avec une grande impartialité scientifique, les savants catholiques peuvent les utiliser, maïs n'est-il pas humiliant pour nous de recevoir le texte de la Sainte Ecriture de la main de ceux qui n’ont pour elle ni notre amour ni notre vénération ?
(®) Novum Testamentum Domini nostri Iesu Christi latine, secundusm editionem Hicronymi, ad codicum manuseriptorum fidem recensuit Ioannes Wordsworth, in operis societatem adsumto Henrico White, Oxonii 1889-1898. Le fascicule qui contient l’épître aux Romains vient de paraitre. Le président de la Commission bénédictine, Dom Gasquet, a déclaré lui-même publiquement qu’il restait peu de chose à faire après ce monumental travail. re ; Fu |
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vants universitaires, allemands ceux-là, mais protestants aussi, étaient sur le point d'entreprendre un travail analogue pour l’Ancien Testament. Si nous ne voulions pas être devancés par des hérétiques ou des indifférents, poussés par le pur amour de la science, il était donc grandement temps de nous mettre à l’oeuvre. Nous étions même déjà en retard.
Mais en supposant qu’on fût décidé à faire quelque chose pour rendre plus parfaite notre version officielle, une double voie se présentait. On pouvait mettre de côté la Vulgate et faire une nouvelle version sur les textes originaux, ou au moins corriger la version de saint Jérôme sur ces mêmes textes. Et certes il ne manque pas dans l’Eglise d'hommes versés dans les langues anciennes et la connaissance des Ecritures, et capables par conséquent de faire ce travail. C’est ce qui paraît à première vue le plus simple et le plus naturel. Et pourtant l'Eglise s’est arrêtée à une autre détermination. On se bornera pour le moment du moins à rétablir le texte de saint Jérôme dans son état primitif, et à l’épurer des altérations intentionnelles ou accidentelles qui s’y sont glissées pendant sa longue vie de quinze siècles, à nous le donner tel qu’il était quand l’évêque Läicinius en faisait prendre une copie sous les yeux de saint Jérôme lui-même. C’est là le programme que Pie X a tracé à la Commission dans sa lettre au président, Dom Gasquet.
Il y a d’excellentes raisons qui motivent cette conduite. D'abord, il est certain que l’Eglise, qui est essentiellement conservatrice et traditionnelle, ne se sépare pas sans regret et sans peine de son passé: elle ne le fait qu’à bon escient et attend souvent longtemps avant d'adopter une réforme dont elle avait d’ores et déjà reconnu la nécessité. Elle n’est donc pas pressée de renoncer à sa vieille Vulgate, qui a été le témoin et la compagne de ses luttes contre les hérésies, qui a inspiré sa liturgie, qui a modelé la pensée de ses théologiens, qui a été l’objet des méditations et des commentaires de ses
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docteurs, qui a nourri la piété de ses fidèles, qui a été, en un mot, intimement mêlée à toute sa vie. Elle se doit à elle-même de la traiter avec honneur.
Mais c’est la prudence plus encore que le respect du passé qui a dicté sa conduite. Malgré les progrès incontestables de la critique textuelle de nos Saints Livres, nous sommes encore très loin d’être fixés sur la valeur relative des différentes formes sous lesquelles leur texte est parvenu jusqu’à nous. En corrigeant notre Vulgate, nous courrions risque de rejeter d'excellentes leçons pour en adopter de moins bonnes, de l’adultérer au lieu de la rendre meilleure. Minimisée pendant longtemps par les savants non catholiques, exagérée d'autre part par certains théologiens qui ont mal saisi la portée du décret du concile de Trente, sa valeur critique réelle et son importance pour la restitution du texte primitif ne sont plus mises en doute par personne. Un travail définitif n’est done pas encore possible,et l’Eglise, qui a le temps devant elle, a pensé qu’il fallait d’abord commencer par étudier à fond cet élément important que constitue la Vulgate latine.
En attendant, les savants ont toujours la ressource de recourir directement au texte hébreu ou au texte grec, de consulter les éditions critiques privées, et de faire dans chaque cas les corrections qu’ils croient nécessaires. Il y a même d'excellentes traductions en langue vulgaire faites sur le texte original qui sont accessibles à tous. L'Eglise ne défend pas de s’en servir, pourvu que ce soit avec prudence. Elle ne peut qu’encourager tout ce qu’on fait pour mieux connaître la parole de Dieu et qui tourne nécessairement à sa gloire. Pour elle, certaine d’avoir un texte conforme dans son ensemble au texte original, elle ne sent pas le besoin de modifier maintenant son texte officiel. Elle va d’abord reviser à loisir le texte de saint Jérôme, et consacrer à ce travail plusieurs dizaines d'années. Elle pourra reprendre ensuite le travail de saint Jérôme, et avec les matériaux accumulés par la cri-
tique, et le secours d’une méthode plus sévère et plus éprouvée, elle le portera au point de perfection qu’on attend de son amour pour le dépôt sacré dont elle la gardienne.
Quand saint Jérôme jugeait si sévèrement, dans la préface qu’il a mise en tête de son édition des évangiles, la maladresse ou l’incurie des copistes, et surtout l’audace des cor-recteurs, il ne songeait pas que son oeuvre, à peine sortie de ses mains, allait forcément se trouver dans les mêmes conditions que celle de ses devanciers, et que les mêmes causes produiraient les mêmes effets, c’est-à-dire que sa version, à force d’être copiée et recopiée, serait rapidement défigurée par toutes sortes d’altérations et qu’on en viendrait à se demander à quels exemplaires ajouter foi (°).
C'était le sort inévitable de tous les livres avant l’invention de l’imprimerie, surtout lorsqu'ils avaient une circulation un peu considérable. Car pour multiplier les exemplaires on n’avait pas d'autre ressource que d’en faire des copies à la main. Or, l’expérience a démontré qu’il échappe toujours des fautes même au copiste le plus diligent. Avec la précieuse machine à écrire et le papier carbone ou la presse à copier on obtient une reproduction exacte et absolument fidèle d’une lettre qu’on veut conserver, mais quand on est obligé de la transcrire à la main, on est stupéfait du nombre de fautes qu’on peut y faire. Sans doute les anciens éditeurs avaient à leurs service des copistes de profession avec des correcteurs
(*) Si enim latinis exemplaribus fides est adhibenda, respondeant quibus: tot sunt paene quot codices. Si autem veritas est quaerenda de pluribus, cur non ad graecam originem revertentes ea quae vel a vitiosis interpretibus male edita vel a praesumptoribus imperitis emendata perversius vel a librariis dormitantibus aut addita sunt aut mutata corrigimus ? Hieron., Epist. ad Damasum, Wordsworth, Nov. Test. Oxonii, 1889. D. 2, P. DL: 29,558.
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d'office qui revisaient chaque exemplaire sur loriginal ou sur le manuscrit de l’auteur. On n’apportait pas moins de soin au Moyen-Age dans les cloîtres. Mais même avec ces précautions il est impossible qu’il ne se soit pas glissé des fautes nombreuses dans les copies, alors qu’on trouve d’ineffables coquilles dans les livres imprimés avec le plus grand soin. On le savait si bien que beaucoup d'auteurs de lantiquité terminent leurs ouvrages par une adjuration aux copistes de respecter leur texte et de n’y rien changer (*).
Si les copies avaient toujours été faites sur un même original, les variantes ne seraient pas considérables et il serait relativement facile de les découvrir et de les corriger. Mais il n'existait pas alors comme aujourd’hui une édition originale de plusieurs centaines d'exemplaires absolument identiques, soigneusement surveillée par l’auteur ou l’éditeur, et à laquelle on aurait pu se reporter sans cesse. Déjà une première édition mettait en circulation plusieurs exemplaires plus ou moins différents les uns des autres. Parmi les cinquante exemplaires de la Bible qu'Eusèbe de Césarée fit exécuter pour le compte de Constantin, il est bien probable qu’il n’y en avait pas deux qui fussent absolument semblables. Transcrites à leur tour, ces copies fautives transmettaient une partie de leurs fautes auxquelles de nouvelles venaient sans cesse s’ajouter. Plus un ouvrage était recopié, plus le texte était exposé à s’altérer. Après trois ou quatre générations les manuscrits présentaient la plupart du temps des variantes nombreuses et importantes. Tous les ouvrages anciens, dont nous possédons plusieurs manuscrits, nous sont
(*) Quelques-uns pensent que c’est dans ce sens qu’il faut comprendre les paroles sévères de saint Jean à la fin de l’Apocalypse, 22, 18-19. I semble bien aussi qu’un certain nombre des accusations de falsification des textes qu’on se renvoyait mutuellement au milieu des polémiques auvaient dû être dirigées contre les copistes.
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parvenus dans cet état, c’est-à-dire avec des variantes plus ou moins considérables.
Au reste, toutes les fautes qui peuvent se produire dans la transcription des manuscrits ont été soigneusement obser-vées et étudiées. La comparaison minutieuse des différents manuscrits a révélé à quelles lois obéissent instinctivement les copistes et on en a déduit des règles assez sûres pour l’élimination des variantes et la restitution du téxte primitif. La science spéciale qui a pris ainsi naissance s’appelle la critique textuelle. Nous lui devons des résultats merveilleux et personne n’en discute plus l'utilité ni ne conteste l’efficacité de ses méthodes. |
Les divergences qui peuvent exister entre une copie et l’original se laissent aisément ramener à deux espèces : ou bien elles proviennent de linadvertance du copiste, ou bien elles sont le fait d’un acte réfléchi de sa part. Elles sont accidentelles ou intentionnelles. Quand un copiste s’écarte du texte qu’il a sous les yeux, ce peut être par pure distraction et contre son intention, ce peut être aussi parce qu’il a cru, à tort ou à raison, devoir le corriger au lieu de le transcrire purement et simplement. Et il serait difficile de dire laquelle de ces sources est responsable du plus grand nombre de variantes dans les manuscrits.
Nous retrouvons naturellement dans les manuscrits de la Vulgate ces deux espèces de variantes.
Mentionnons d’abord les variantes qui sont de purs accidents et dont on ne peut donner aucune explication. Il arrive à n'importe qui d’omettre un mot, de changer une lettre, d’être distrait et d'écrire un mot pour un autre. d’intervertir l’ordre des mots dans une phrase, et de rendre ainsi le sens de ce qu’il écrit inintelligible. Il y a des copistes impeccables,
il y en a d’autres qui ne peuvent transcrire trois lignes sans faire une demi-douzaine de fautes (°). Il y a des manuscrits où les fautes de ce genre, nos fautes d'impression moder-nes, pullulent. Il est en général facile de les corriger, mais quand il suffit d’une lettre on d’un mot pour changer le sens de toute une phrase, ces menues erreurs peuvent donner naïssance à des variantes importantes.
Une source féconde de variantes dans les manuscrits est l'habitude qu’avaient les anciens de ne pas séparer les mots et de ne mettre aucun signe de ponctuation ("°). Ils écrivaient comme nous parlons. Dans la conversation, nous lions tous les mots comme s'ils n’en faisaient qu’un seul, et nous laissons à l’intelligence de l’auditeur, guidée par l’accent tonique et l’accent oratoire, le soin de dégager le sens. Cela ne se fait pas sans quelque difficulté. Les amateurs de calembours le
(*) Les savants les plus minutieux et les plus scrupuleux eux-mêmes ne sont pas à l’abri de ces faiblesses. En 1588, le bibliothécaire du chapitre de Tolède, Cristobal Palomarès, avait fait, à la demande du cardinal Carafa, une collation du célèbre manuscrit conservé à la bibliothèque du chapitre, le Toletanus, pour la commission romaine qui préparait l’édition sixtine. Cette collation qu’on supposait avoir été faite avec un très grand soin est conservée à la bibliothèque du Vatican. J'ai eu occasion de la voir moi-même et de l’examiner. Elle est faite à l’encre rouge sur un exemplaire imprimé et, à en juger par l’extérieur, cette fine écriture qui note les moindres particularités orthographiques donne bien en effet l'impression d’un travail très consciencieux. On la regardait comme très précieuse et elle a été imprimée plusieurs fois. On la trouve dans la patrologie latine de Migne, t. 29, pp. 923-1152. Or la Commission bénédictine qui s'était d’abord contentée de cette collation, a cru plus prudent de recourir à l’original lui-même. On a fait photographier le manuscrit et on a bel et bien reconnu que la collation de Palomarès était fort imparfaite et qu’on ne pouvait pas s’y fier. Un critique du siècle dernier, Tischendorf, qui a passé sa vie à collationner et à éditer des manuscrits bibliques, a été si souvent pris en défaut qu’on n’ose plus accepter ses lecons sans les contrôler.
(°°) L'absence de ponctuation dans les anciens manuscrits nous empêche de déterminer avec certitude s’il faut, au commencement de l’évangile de saint Jean, 1, 3, rapporter quod factum est à ce qui précède ou à ce qui suit, et lire: sine ipso factum est nihil quod factum est. In ipso vita erat...,ou: sine ipso factum est nihil. Quod factum est in ipso vita erat...