‹ La Révision Douanière Du 30 Mars 1910Chapitre 34 sur 60 · D) DE L'ÉLÉVATION DES SALAIRES · texte numérisé non relu

D) DE L'ÉLÉVATION DES SALAIRES

Demander des mesures de protection comme compensation à l'élévation des salaires dans notre pays est encore une raison mauvaise à ajouter aux précédentes. Voudrait-on, par une aggravation de nos taxes douanières, nous protéger contre la concurrence des pays dont la population ouvrière, infiniment nombreuse et misérable, est impuissante à obtenir une amélioration quelconque de son sort et travaille de longues journées pour des salaires de famine? L’argument, dans ce cas, ne pourrait être pris en sérieuse considération. D'abord, parce que le nombre de ces pays arriérés tend de plus en plus à diminuer,

(1) Op. cit., p. 20.

ensuite parce que depuis longtemps on a prouvé l'incontestable supériorité de travail d’une classe ouvrière jouissant de salaires rémunérateurs pour un travail de durée raisonnable. Sa capacité d'efforts au service de la production est en raison directe de son pouvoir d'achat, de son pouvoir de consommation. Peut-être n'a-t-on en vue que les grandes nations civilisées, où le prolétariat ouvrier est arrivé à un certain degré d'organisation. Dans ce cas, il faudrait démontrer que les salaires payés aux ouvriers français sont plus élevés que ceux payés aux ouvriers des autres pays, de la Grande-Bretagne et de l'Allemagne par exemple.

Bien des documents pourraient être produits à l’encontre d’une pareille démonstration. Parmi les plus récents el les plus probants, on peut citer la grande enquête à laquelle s'est livré le ministère du Travail anglais sur la question du prix de la vie, des salaires, de la durée de la journée de travail en Angleterre, en Allemagne, en France.

Le rapport sur notre pays a paru en 1909; nous y trouvons une intéressante comparaison entre les salaires moyens payés aux ouvriers français et ceux payés aux ouvriers anglais (1). Trois branches particulièrement importantes de l'activité nalionale sont envisagées : les métiers du bâtiment, de la mécanique et de l'imprimerie.

Les moyennes arithmétiques du salaire français au salaire anglais compté 100, donnent d’après le tableau publié :

Pour les métiers du bâtiment, de la mécanique, de l’imprimerie : 75.

Pour les métiers du bâtiment : 69.

Pour les métiers de la mécanique : 81.

Si l’on compare pour ces mêmes professions les salaires payés aux ouvriers allemands et ceux payés aux ouvriers français, ceux-ci sont à ceux-là comme 83 est à 100 (2).

Si l’on tient compte en outre de ce fait que, pour les méliers envisagés, la moyenne des heures de travail par semaine est

Cost of living in french towns. General Report, p. Xliü.

(1) 2) Ibidem, p. XIiv.

Perrens (ù

roue

bien inférieure pour l'Angleterre à celle de la France (le rapport est de 100 à 117), on peut établir approximativement que le taux du salaire par heure étant représenté par 100 pour la Grande-Bretagne, ne sera que de 64 pour notre pays.

Sans doute, il ne s'agit, dans le tableau que nous venons de commenter, que de certaines professions déterminées, mais « les données qui se trouvent au rapport détaillé tendent à confirmer l'impression générale que le taux des salaires est, à quelques exceptions près, plus bas en France que dans la Grande-Bretagne.

» Des salaires de 17 fr. 20 (14 schillings) à 21 fr. 25 (17 schillings) par semaine, pour des hommes de peine et autres travailleurs sans aptitudes particulières, sont communs en France et sont certainement plus bas que les salaires payés en Angleterre pour les mêmes travaux » (1).

Sur cette question des salaires, les défenseurs des théories protectionnistes n’échappent point à une contradiction que M. Sauvaire-Jourdan a su mettre en pleine lumière.

Dans leur ardent désir de rallier à la cause qu'ils défendent avec lant d'ardeur des suffrages nombreux, ils font à tous des promesses qui bien souvent se concilient fort mal les unes les autres. [ls proclament aux ouvriers, nous le verrons par la suite, que la protection a pour vertu d'augmenter les salaires; d'autre part, ils proposent aux patrons l'élévation de nos barrières douanières pour compenser l'augmentation du prix croissant de la main-d'œuvre. Singulière compensation que celle-là, puisqu'elle va avoir pour effet de faire hausser encore les salaires des travailleurs!

FE) DE LA RÉCENTE LÉGISLATION OUVRIÈRE ’armi les lois ouvrières récemment votées et qui font peser sur la production une lourde charge, on cite, parmi les plus

onéreuses, la loi sur le repos hebdomadaire. Mais on peut répondre

(Loc cit D: XIET

Bopre ve

qu'il y a dans cette affirmation une grosse part d’exagération. Le repos hebdomadaire existait déjà, en fait, dans l’industrie ; s’il a été une surcharge, ce ne peut être que pour deux branches déterminées de la production : le commerce de détail et quelques industries de l'alimentation. Or aucune des deux n’a à redouter la concurrence étrangère.

Les protectionnistes citent encore la loi sur la durée du travail des hommes, des femmes et des enfants travaillant dans les mêmes locaux. Elle constitue, disent-ils, une entrave qui nous met dans un état manifeste d’infériorité à l'égard de l'étranger. L’argument mérite d'être pris au sérieux, surtout en ce qui concerne l’industrie textile et l’industrie cotonnière plus particulièrement. C’est pour elles que les craintes pouvaient être légitimes et que l'examen des conséquences de cette législation devait être fait avec Le plus de soin.

Or, toutes les appréhensions que l’on pouvait avoir sont aujourd’hui dissipées. Les conclusions des rapports des inspecteurs du travail, les chiffres du commerce extérieur nous montrent que sur ce point encore la (hèse protectionniste est sans valeur. On peut y ajouter cette constatation de M. Siegfried dans son rapport spécial sur les fils de coton (1) : «IL ressort des statistiques que notre marché a été en grande partie alimenté par notre production propre et que l'importation étrangère, tout en étant assez forte, n’a pas été de nature à mettre en échec notre industrie nationale ». Les chiffres ci-dessous, donnés par l'honorable député, viennent d’ailleurs à l'appui de son affirmation :

Fils de coton

1897. Importations, 12.000.000 de francs. 3.989 quintaux — Exportations, 2.600.000 francs. 888 — 4907. Importations, 26.000.000 de francs. 44.878 — — Exportations, 19.000.000 de francs. 49.966

(4) Rapport J. Siegfried, Doc. parl. Ch. des dép., sess. ordin., 1908, p. 1613.

RE L'industrie cotonnière a réussi elle aussi à étendre ses débouchés : 1

1897. Importations, 36.000.000 de francs. 4.418 quintaux — Exportations, 118.000.000 de francs. 22.407 —

1907. Importations, 67.000.000 de francs. 49.000 — — Exportations, 351.000.000 de francs. 434.000 —

Sur celte question encore les arguments fournis par les promoteurs de la revision du 30 mars 1910 doivent être repoussés. Nous avons vu qu'il était des charges qui devaient être considérées comme un stimulant nouveau et non comme une entrave pour la production. L'industriel a autant d'intérêt à consentir les sacrilices nécessaires pour rendre meilleures les conditions d'existence de la classe ouvrière qu’à s'imposer de lourdes dépenses pour acheter un matériel plus perfectionné.

À chaque loi limitant ainsi par son intervention les effets parfois désastreux de la concurrence, le patronat devrait supporter les charges de la législation nouvelle et l'imputer, au moins en partie, sur ses bénéfices.

Le protectionnisme ne doit pas être considéré comme un habile moyen de lui arracher son consentement aux réformes sociales ayant pour but l'amélioration du sort des travailleurs. IL y aurait dans cette lactique un précédent dangereux pour l'avenir et qui laisserait supposer, chez ceux qui la croiraient habile, une conviction peu profonde dans le bien fondé et la grandeur de la cause dont ils se font les défenseurs.

Ils sembleraient, en outre, totalement oublier que si le vote des lois ouvrières à pu avoir pour conséquence une diminution des bénéfices patronaux, le pays tout entier en supporte aussi le poids, non seulement par une augmentation des impôts, mais encore par le rejet certain sur le consommateur de la plus grande partie de la charge imposée aux producteurs.

Enfin, proposer la protection comme compensation des améliorations apportées au sort des salariés, c’est détruire en grande partie pour ceux-ci les avantages que l’on vient de leur concé-

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der, puisqu'une augmentation certaine du coùt de la vie suivra l'application des mesures protectionnistes votées.

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