A) ENTHOUSIASME PROTECTIONNISTE
Au cours de la longue discussion qui a précédé dans les deux Chambres le vote de la loi du 30 mars 1910, on a mis une certaine affectation à ne tenir aucun compte des principes théoriques qui dominent la matière du libre échange et de la protection. Chacun s’est eflorcé de montrer que son opinion n'était basée que sur une observation attentive et impartiale des faits.
Les conséquences de l'application du régime de 1892 devaient fournir un champ d’études tout désigné aux partis en présence ; ils se livrèrent à un travail d'interprétation de statistiques des plus remarquables, surtout par les conclusions absolument opposées qu'ils surent en tirer.
Les différents orateurs protectionnistes se sont appuyés surtout sur le rapport général de M. J. Morel, qui, longuement, s'était attaché à démontrer tous les bienfaits du régime actuel et, plein d’une admiration et d'un enthousiasme sans borne, en avait dressé le « bilan ».
«Si l'arbre doit être jugé par la quantité et la saveur des fruits qu’il porte, un régime donanier doit être jugé selon les résultats tangibles donnés par son application » (1). Or l'honorable rapporteur constate que le nôtre a élé un instrument merveilleux de prospérité matérielle pour la France.
Les chiffres de notre commerce extérieur lui ont immédiatement fourni l’occasion de nous en donner la preuve :
«Dans le cours de l’année 1891, la dernière de la période antérieure à l'application du régime douanier en vigueur, les importations se sont élevées à 4.768 millions de francs, les exportations ont atteint la valeur de 3.570 millions et le com-
() J. Morel, Loc. ctt., p. 1489.
Mine
merce total a enregistré la somme de 8.338 millions de francs. Le déficit commercial, différence entre l'importation et l'exportation, a été de 1.198 millions.
» Dans l’année 1907, la plus récente, les importations se sont élevées à 6.223 millions, les exportations à 5.596 millions et la valeur du commerce total à 11.819 millions.
» L'augmentation est donc considérable », conclut avec satisfaction l'honorable rapporteur.
Plus loin, à l’aide de slatistiques empruntées à un ouvrage de M. Edmond Théry : Les progrès économiques de la France, M. J. Morel montre, en citant des moyennes élablies sur des périodes de huit années, que notre déficit commercial s’est réduit dans de fortes proportions.
Procédant à un examen plns particulier de la question, M. J. Morel examine les variations du commerce extérieur pour certaines catégories de marchandises. :
Pour les matières premières nécessaires à l’industrie, nous avons importé une plus grande quantilé de coton, de lin, de soie, de jute, de caoutchouc, de minerais, de métaux bruls, etc.; nous avons exporté, en revanche, beaucoup plus d'objets fabriqués. L'excédent de notre exportation sur nos importations est passé de 4 milliard 177 millions à 1 milliard 579 millions.
Pour les produits alimentaires, le déficit que nous éprouvions de 188% à 1891 représentait annuellement 695 millions de francs ; ce déficit s’est transformé en un excédent de 6 millions de francs pour la période 1900-1907.
M. J. Morel consacre alors quelques longs développements à la prospérité actuelle du monde agricole, sauvé de la ruine par le régime de 1892, et aux progrès incontestables du développement industriel de notre pays depuis la réforme protectionniste.
Nous reprendrons plus tard l'examen de cette intéressante question ; nous constaterons nous aussi la prospérité actuelle de la France au point de vue de la production industrielle et agricole ; mais elle nous servira d’argument pour établir l’inopportunité des aggravations proposées par la Commission des douanes de la Chambre,
Dans la dernière partie de l'examen du bilan dressé par lui, M. J. Morel fait enfin remarquer qu’une amélioration certaine des conditions de la vie a été la conséquence de RP de la loi du 11 janvier 1892.
Pour l'alimentation, le prix de tous les objets de première nécessité, notamment du blé, de la viande, du vin, a diminué dans de fortes proportions. Pendant cette même période, les salaires s’élevaient d’une façon constante et rapide.
M. Plichon, qui fut avec M. Morel, dans la bataille parlemenlaire, un aide de camp remarquable du président Klotz, reprit, dans l'habile discours qu'il prononça à la Chambre (1), les statistiques produiles par le rapporteur général. Il en ajouta quelquesunes établies par lui, pour montrer d’une façon définitive et indiscutable les conséquences merveilleuses que pouvait avoir pour un pays l'application du régime de la protection.
Les recettes des théâtres de Paris s'élevaient en 1891 à 23.599.657 francs, elles ont atteint en 1907 : 45.753.048 francs. Le Métropolitain, qui n’existait pas en 1891, a donné en 1907 une recelte de 34.038.990 ; pendant ce temps les recettes des omnibus, des tramways, des voitures ne baissaient pas. Les sommes engagées au pari mutuel en 1891 s'élevaient à 102.510.528 francs; elles étaient de 321.625.000 francs en 1907. Quant aux automobiles, luxe nouveau, on comptait en 1906 17.356 voitures bourgeoises, représentant une force de 179.264 chevaux ; leur valeur était d'environ 180.000.000 de francs ; leur entretien annuel de 140.000.000. (Journal Officiel, A6 juin 1909, p. 1479.)
Après la lecture de ces nombreuses statistiques, qui provoquèrent parmi nos députés une émotion profonde, M. Plichon concluait : « C’est un élément d’appréciation; chacun en tirera les conclusions qu'il voudra, car il est certain que ceux qui ne veulent pas voir la lumière ne la verront pas; je m'adresse à ceux qui veulent voir clair. »
(1) Journal Officiel des 16 et 18 juin 1909, Doc. parl, Ch, des dép.