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VII. — Le protectionnisme et l'augmentation des salaires

A l'examen de cette importante matière, M. J. Morel consacre dans son rapport général un paragraphe spécial : « Relèvement des salaires ». Il s'efforce d'y démontrer les conséquences favorables d’un régime douanier protectionniste sur l'augmentation du prix de la main-d'œuvre. A l'appui de sa thèse, l'honorable rapporteur cite le passage suivant, extrait de documents officiels publiés sous les auspices du ministère du Travail et de la Prévoyance sociales (salaires et durée du travail, coût de la vie pour certaines catégories d'ouvriers en 1906) : « En prenant pour base

(1) Voir quelques exemples intéresssants : Sauvaire-Jourdan, Op. cit., p. 14 et suiv. Voir, en outre, Henry George, Protection et libre-échange, p. 241 el suiv,

les salaires des ouvriers des mines de houille, ceux des ouvriers compris dans les enquêtes de 1840-1845, 1860-1865, 1891-1895, ceux des ouvriers de petite industrie dans les chefs-lieux de département et les salaires inscrits dans les séries de prix des ouvriers du bâtiment à Paris, on a construit une série de courbes.. dont l’ensemble accuse une hausse générale des salaires. »

M. J. Morel attribue à l'ordonnance de 1900 la valeur 100; il obtient alors « une série Ge proportions relatives pour les périodes antérieures et postérieures à celle année, d’où il résulte que les nombres proportionnels suivants indiquent les variations de salaires constatées à diverses époques :

LRO RS Pt ER NT EE PE A 76 ASSURE Na An ANRT ER PATES 92:50 ABOU LES RE SRE SEPT SRE 98 AO RE. ne Pen SERGE ee 100 AO RARE TN A ER EE 104

« La valeur comparée des salaires ainsi relevés va donc de 98, en 1890, à 10%, en 1905. C'est une augmentation moyenne de G pour 100 environ dans le cours des quinze années de cette période. »

Le régime de 1892 a donc provoqué une hausse importante du prix de la main-d'œuvre et ainsi « les tarifs de douane se lient à la question sociale elle-même dans ce qu’elle a de plus aigu. »

Au cours des débats, l'argument fut bien souvent repris par les orateurs protectionnistes : « La Commission protège le salaire français par la défense du travail français », proclama l’un d’eux dans son discours. M. le rapporteur ajoutait aussitôt : « Cela a été notre but essentiel ». Dans une autre séance, enthousiasmé par les merveilleux effets de la politique protectionniste, M. J. Morel ne put s'empêcher de s'écrier avec un légitime orgueil : « Nous augmentons les salaires d'une façon prodigieuse. »

On eût désiré que M. J. Morel donnât, dans son rapport ou

dans son discours à la Chambre, des développements plus complets sur celte question. Il s’est borné à constater une hausse du prix de la main-d'œuvre pendant ces dernières années et à proclamer aussilôt que le régime de 1892 est la cause de cette augmentation.

De telles affirmations, si enthousiastes soient-elles, sont sans force et ne peuvent être prises en considération. A la Chambre (1), M. Beauregard montra toute la faiblesse de la thèse de M. J. Morel; puis, posant la question d’une façon beaucoup plus intéressante, il rechercha si la hausse des salaires avait été plus rapide en France sous un régime de liberté que sous un régime de protection.

Reprenant les chiffres mêmes cités par le rapporteur général, il en tira les conclusions suivantes :

De 1870 à 1880, période de liberté commerciale, les salaires envisagés passent de 76 à 92 fr. 50 : augmentation de 21 pour

Arrive la période de demi-protection : De 1881 à 1890, les salaires s'élèvent de 92 fr. 50 à 98 francs : augmentation de 6 pour 4100.

Vient enfin la période de pleine protection : De 1890 à 1900, les salaires passent de 98 à 100 francs : augmentation de 2 pour 100; de 1900 à 1905 l'augmentation est de 4 pour 100.

« Ainsi, en quinze ans de pleine protection, les salaires n’ont gagné que 6 pour 100, tandis que sous le régime de la demiprotection, ils s’élaient élevés également de 6 pour 100, mais en dix ans seulement, et que, dans la période de pleine liberté, ils avaient gagné, en dix ans également, 21 pour 100.»

IL y aurait bien des réserves à faire sur les conclusions de M. Beauregard; elles non plus ne sont pas décisives. Pour présenter quelque valeur scientifique, la comparaison doit être faite pour une même période entre les salaires payés dans un pays vivant sous un régime de liberté et ceux payés dans un pays vivant sous un régime de protection. Or nous avons vu,

(1) Journal Officiel du 16 juin 1909, p. 1471.

en citant quelques-unes des conclusions de l'enquête faile par le « Board of Trade», que le taux des salaires est plus élevé en Angleterre qu'en France.

Cette question du prix de la main-d'œuvre est beaucoup plus complexe que l’on ne parait généralement le supposer. Elle est, sans aucun doute, étroitement liée à la précédente : le protectionnisme et le développement des forces productives nationales. Certainement, le régime douanier, qui assurera davantage la prospérité économique du pays, sera celui qui favorisera le plus l’augmentation des salaires. Mais il est un autre élément dont il faut tenir le plus grand compte et que l'on néglige beaucoup trop : c'est l'influence que peuvent avoir, en la circonstance, les associations et organisations syndicales. Une augmentation des bénéfices patronaux n’entrainera jamais, à elle seule, une élévalion du taux de la main-d'œuvre. Quand il s’est agi des primes à la filature de la soie, primes qui jouent pour cette industrie le rôle de droits protecteurs, on a demandé à la Chambre 6 millions et, comme le constatait M. Vaillant au cours de la discussion douanière (1), lorsque des députés ont proposé d'accorder aux ouvriers de cette industrie un salaire minimum, on a répondu : «Ce n’est pas possible; mais vous pouvez faire confiance au patronat ». Or, ces ouvriers continuent à toucher des salaires de 1 fr. 50, c’est-à-dire sensiblement égaux à ceux payés il y a cinquante ans, alors que les primes votées par le Parlement, depuis 1892, équivalent à 1 fr. 33 par ouvrier et par jour.

L'élévation du prix de la main-d'œuvre dépendra surtout de la puissance, du degré d’organisalion des associations ouvrières. Aux Etats-Unis, ce n’est pas la protection qui a fait hausser les salaires; cette hausse à eu pour cause l’union des ouvriers en grandes associations ou Trades Unions. Cairnes, qui fit sur cette question une critique définitive des affirmations protectionnistes, démontra aux Américains, qui en font le plus fréquent usage, que les salaires dans leur pays se maintenaient à un

(1) Journal Officiel du 2 juillet 1909, Déb. parl. Ch. des dép., p. 1742

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niveau élevé aussi bien dans les industries non protégées que dans celles qui l’étaient (1).

En Angleterre, l'abolition des droits sur les blés fut suivie d'une baisse de 10 pour 100 des salaires de la classe ouvrière, privée ainsi de l’avantage qui lui eùt assuré la vie moins chère. Mais, grâce encore à la puissance des Trades Unions, après quelque temps de lutte, les salaires sont remontés à leurs taux anciens (2).

En résumé, une élévation des droits de douane sur les importations étrangères ne peut avoir pour résultat une augmentation du prix de la main-d'œuvre. Celle-ci dépend surtout du degré d'organisation de la classe ouvrière. :

Un tarif protecteur des salaires serait celui-là seulement qui interdirait l’immigration des ouvriers étrangers ou les frapperait de taxes spéciales et ferait ainsi, pour la concurrence sur le marché national du travail, ce que font les droits de douane pour les marchandises. |

Nous avons ainsi discuté et repoussé toutes les raisons d'ordre général qui ont été données en faveur de la récente revision protectionniste votée par le Parlement français. Nous allons examiner maintenant les principales aggravations que la Commission des douanes proposait d'apporter à notre tarif minimum et exposer les difficullés que soulevèrent quelques-unes d’entre elles, par suite de l'opposition du Gouvernement.

(4) Fontana Russo, Op. cil., Ch. IT, p. 202.

(2) Sur tous ces points, Cf. Henry George, Loc. ct., p. 257 el suiv.

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