‹ La Révision Douanière Du 30 Mars 1910Chapitre 54 sur 60 · A ES · texte numérisé non relu

A ES

Depuis vingt ans, les chiffres annuels les plus bas correspondent aux années 1895, où le prix moyen de l’hectolitre était de 14 fr. 40 ; 1896, 14 fr. 82 ; 1900, 14 fr. 77; 1901, 45 fr. 44. Pour la viande, les prix sont restés stationnaires avec une légère tendance à la baisse. Dans ces dernières années, depuis 1900 environ, un sensible relèvement s’est produit. Prix moyen du kilogramme de viande pour la France entière : Période décennale 1876-1885 :

Bœuf, 1 fr. 61. Mouton, 1 fr. 81. Porc, 1 fr. 65. Période décennale 1889-1898 :

Bœuf, 1 fr. 57. Mouton, 1 fr. 82. Porc, 1 fr. 50. Période quinquennale 1904-1908 :

Bœuf, À fr. 62. Mouton, 1 fr. 92. Porc, 1 fr. 65.

Le prix du veau pour la période décennale 1889-1898 s'élevait à 1 fr. 68 le kilogramme; il atteignait 4 fr. 83 pour la période quinquennale 1904-1908.

Pour les vins, depuis 4892, il y a eu un effondrement véritable des prix, Il est dù, en grande partie, à la rapidité même de l'essor pris par la production française favorisée par les mesures prolectionnistes successivement votées.

A celle cause première, il faut en ajouter une autre : la fraude qui prit un lel développement que les pouvoirs publics durent intervenir, à la suite de troubles graves dans le Midi dela France. (Lois des 29 juin et 15 juillet 4907.)

A côté de ces branches de la production'agricole qui jouissent actuellement d’une incontestable prospérité, d’autres, condamnées par le progrès, n’ont pu être sauvées d’un inévitable déclin par notre régime protectionniste : il en est ainsi, nous l'avons vu, pour toules les céréales autres que le blé. La mème constatation doit être faite pour les trois productions qui recoivent des primes el pour lesquelles la France n’a que bien peu d'aptitude : le lin, le chanvre et la soie.

Il faut faire une réserve pour le lin dont la production depuis quelques années tend à se relever malgré la diminution de la surface ensemencée.

L'agriculture française est donc sortie de la crise redoutable

qui sévissait sur l’Europe et qui fut plus particulièrement grave pour la France. On peut prévoir pour l'avenir une progression plus considérable de sa produclion, grâce aux progrès décisifs que le monde agricole a réalisés en ces dernières années. Nous avons assisté à un mouvement d'association qui a donné des résultats inespérés et c'est un des effets bienfaisants du régime de 1892 que d’avoir permis une transformation aussi importante et aussi rapide. Ce mouvement d'association s’est traduit dans les faits par la constitution de syndicats, par l’organisation du crédit agricole et, enfin, par la fondation récente de coopératives de vente.

Au {* janvier 1900, on comptait 2.069 syndicats (1) ; en 1905, 3.116 avec un chiffre de 660.000 adhérents : au 1° janvier 1909 leur nombre s'élevait à 4.743.

Parmi ces groupements, les uns s'occupent d’une façon générale de « l'étude et de la défense des intérêts agricoles : » ils servent d’intermédiaires à leurs membres pour l'achat des engrais, machines, instruments et autres produits nécessaires à la culture et permettent ainsi la réalisation d'économies considérables.

D’autres se proposent un but spécial, tel que : protection et reconstitution des vignobles, utilisation en commun des machines agricoles, destruction des animaux nuisibles, protection de l'élevage, etc., etc.

L'un des gros avantages de ces syndicats est d’avoir permis la propagation plus rapide de tous les procédés scientifiques nouveaux et d’avoir constitué, pour l’agriculture française, un puissant agent de progrès.

Le crédit agricole mutuel a pour but de permettre aux cultivaleurs, membres d’une caisse locale, d'obtenir aux conditions les plus avantageuses des avances de fonds applicables aux opérations de leur profession.

La loi du 3 novembre 1894 a facilité aux syndicats agricoles la création de sociétés de crédit.

(t).Chiffres empruntés à l'Annuaire statistique de la France, année 1908, el au Rapport Noulens (Exercice 1909. Budget de l’Agricullure).

En 1900, on relevait 87 caisses locales (1) ; en 1909, leur nombre était de 2.983, avec un chiffre de 133.382 adhérents. Le chiffre des prèts faits pour l’année 1909 atteignait 103.868.290 francs.

Depuis 1900, il s’est créé, à côté des Unions régionales de syndicats, des caisses régionales de crédit agricole ; il y en avait 95 au premier trimestre 1909.

Les sociétés coopératives constituées en vertu de la loi du 29 décembre 1906 ont pour but d'organiser la conservation, la transformation et la vente en commun des produits de ses membres.

Elles permettent aux producteurs la réalisation de bénéfices plus considérables par la conquête, pour leurs produits, de débouchés nouveaux et plus avantageux.

En 1909, on en comptait 65, possédant un capital versé de 1.351.402 fr. 35 et un chiffre de 6.449 membres associés.

L'état actuel de prospérité de l’agriculture française, son organisation syndicale et coopérative lui permettent de résister viclorieusement à la concurrence étrangère sur le marché national.

D'ailleurs cette concurrence n’est plus aujourd’hui aussi redoutable que par le passé. La crise étant conjurée, l’affolement passé, on s'aperçoit que les raisons principales qui avaient provoqué le mouvement protectionniste de 1892 ont disparu ou sont en voie de disparaitre. Dans le remarquable discours qu'il prononça sur cette question à la Chambre, M. Jean Jaurès montrait de magistrale façon qu'aujourd'hui élait née pour l’agriculture mondiale une forme nouvelle de protection supérieure à la protection des tarifs. Elle réside essentiellement dans ce développement extraordinaire de l’activité industrielle du monde, qui entraine dans les cités ouvrières des accumulations chaque jour plus considérables de populations; elle nécessite un appel constant et si prodigieux aux produits de la terre, qu’il semble

(1) Voir Rapport sur le fonctionnement des caisses de crédit agricole mutuelles, Journal Officiel du 9 décembre 1910, p. 1548,

que celle-ci ait peine à suflire aux exigences de la consommation. «Je sais, disait M. Jaurès (1), les progrès admirables que la culture a réalisés dans tous les pays. Mais, malgré tout, les progrès agricoles participent nécessairement à la lenteur dela nature elle-même. La machine, vous pouvez l'appliquer à la terre; vous pouvez abréger chacune des opérations saisonnières : vous pouvez labourer plus vile, semer plus vite, moissonner plus vite; mais vous n'abrégerez pas l'intervalle des saisons. Et ainsi la production agricole reste soumise à celte grande loi de lenteur, lenteur relative à la trépidation humaine, cette grande loi de lenteur qui est la caractéristique de la nature.

» Au contraire, l’industrie ne connait pas les saisons: les broches des filatures, les cylindres, les pistons, pour tout cela, printemps, été, hiver, c'est un milieu uniforme; l'industrie porte en elle-même son foyer de chaleur et de mouvement; elle porte en elle-même son propre soleil ». L'’orateur est intéressant à suivre dans ses développements. Prenant pour le monde entier les grandes catégories de matières premières, il montre que la prodigieuse croissance de l’industrie tend à rendre la demande supérieure à l'offre.

Pour la soie, depuis une vingtaine d'années, la production est passée de 8 à 20 millions de kilogrammes et, souvent, on s’est demandé si l’on en aurait assez, après avoir longtemps redouté la surabondance.

Il en fut de même pour le coton. On a cru d’adord que les Etats-Unis allaient submerger le monde; leur production de 8 millions de balles de 225 kilogrammes environ paraissait formidable. Elle s'élève aujourd'hui à plus de 13 millions de balles (récolte 1906-1907 : 43.269.000 balles) (2) et la grande crainte des industriels est de manquer de matière première.

Pour la laine, les progrès de la production sont lents et absolument insuffisants pour salisfaire à la demande. Elle était en 1897 de 1.043.712.000 kilogrammes et en 1909 de

(1) Journal Officiel du 10 juillet 1909, p. 1915. (2) Rapport Siegfried, p. 1612.

1.174176.000 kilogrammes (1). La République Argentine, qui élait pour nous un fournisseur important, voit chaque jour sa production limitée par le développement considérable de son agriculture.

Nous plaçant à un point de vue plus particulier, il est facile de constater que l’agriculture française n’a plus à craindre la concurrence étrangère, et cela, non par suite de son actuelle prospérité, mais surtout parce que cette concurrence autrefois si ardente n’est plus aussi redoutable pour notre production nationale.

Lorsqu'on a protégé par une série de mesures successives les diverses branches de l’agriculture française, on ne les a pas défendues contre la concurrence immédiate, mais contre la concurrence de demain que l'on prévoyait formidable.

On pensait que les Etats-Unis allaient submerger chaque jour davantage notre marché ; on parlait de terres vierges, de terres neuves qui, demain cullivées, allaient porter à des chiffres énormes l’exportation américaine.

Que s'est-il passé depuis? La production du blé s’est en effet développée dans ce pays : elle était de 500 millions de boisseaux en 4892; elle est aujourd’hui de 600 millions, ce qui fait une augmentation de 30 millions d’hectolitres en vingt ans. Malgré cela, le marché français n’a pas été envahi par les importations des Etats-Unis.

Il n’y a pas eu surproduction sur le marché américain. Pendant ces vingt dernières années, la population de ce pays s'est accrue de 20 millions d'habitants. Lorsque, en 1908, une enquête fut faite sur la tentative d'accaparement de la récolte qui avait eu lieu, on a démontré que cette tentative n'avait été rendue possible que par l'insuffisance relative de la production.

Pour le bétail, la France n’a pas à redouter la concurrence étrangère. Nous constaterons plus loin la décroissance très nette des importations sur notre marché.

Ici encore, c'était la République américaine qui inspirait de

4) Ann. Comm. extér., 4* et b° fascicule 1910,

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