‹ La revision du procès de RennesChapitre 10 sur 117 · FIRE · texte numérisé non relu

FIRE

Major de l’armée ayant par suile pu s'en entretenir entre eux et en sa présence.

En ce qui concerne la note sur une modification aux formations de l'artillerie, il doit s’agir de la suppression des pontonniers el des modifications en résultant. Il est inadmissible qu'un officier d'artillerie, ayant été employé au premier Bureau de l'Etat-Major de l’armée, ait pu se désiniéresser des suiles d'une pareille transformation au point de l’ignorer quelques semaines avant qu'elle ne devienne officielle. Pour ce qui est de la note de Madagascar, qui présentait un grand intérêt pour une puissance étrangère, si, comme tout le faisait déjà prévoir, une expédition y avait été envoyée au commencement de 189%5, le capitaine Dreyfus a pu facilement se la procurer. En effet, au mois de février dernier, le caporal Bernollin, alors secrétaire de M. le colonel de Sancy, chef du ?° Bureau de l'Etat-Major de l’armée, fil une copie d'un travail d'environ vingt-deux pages sur Madagascar, dans l’antichambre contiguë au cabinet de cet officier supérieur.

L'exécution de celte copie dura environ cinq jours, et, pendant ce laps de temps, minute et copie furent laissées dans un carlon placé sur la table-bureau du caporal précité à la fin de ses séances de travail. En outre, quand, pendant les heures de bureau, ce gradé s’absentait momentanément, le travail qu'il faisait restait ouvert et pouvait par suite être lu, s'il ne se trouvait pas d'officier étranger au 2? Bureau ou inconnu de lui dans l’antichambre qu'il occupait.

Ce gradé nous a déclaré dans sa déposilion, mais sans préciser de date, que le capitaine Dreyfus, qu'il connaissait, élait venu quatre ou cinq fois dans cette antichambre pour voir M. le colonel de Sancy, pendant qu'il faisait son stage à la section allemande. Ce document a encore pu être lu par le capitaine Dreyfus quand il a été réintégré à la section anglaise, qui s’occupait alors de Madagascar, en raison de ce qu'il a été temporairement dans un carton de casier non fermé. Quant au projet de manuel de tir de l'artillerie de campagne du 14 mars 1894, le capitaine Dreyfus a reconnu, au cours de son premier interrogatoire, s'en être entretenu à plusieurs reprises avec un officier supérieur du ? Bureau de l'Etat-Major de l’armée.

L'accusation ainsi formulée était si peu sérieuse que nous verrons plus tard les accusateurs de Dreyfus, jugeant ses conjectures par trop simples et naïves, la transformer entièrement en dépit des termes formels du Bordereau.

La date de ce document était fixée au mois d'avril ou mai 1894. On savait, en effet, que Dreyfus n'avait pas assisté aux manœuvres de septembre, tandis qu'il était allé en voyage d’Etat- Major au mois de juin et l’on considérait alors l'expression € Partir en manœuvres » comme léquivalent de « partir en voyage d’'Etat-Major ». Les documents secrets où confidentiels livrés étaient donc antérieurs à avril ou mai 1894.

L'’accusation invoquait aussi des éléments moraux : le trouble que linculpé aurait manifesté pendant l'épreuve de la dictée, l'impression que, pendant ses interrogatoires, 1l avait souvent voilé la vérité, la suspicion dans laquelle ses habitudes de furetage, ses recherches indiscrètes le faisaient tenir par ses

camarades, la prétendue facilité qui lui avait été accordée pour se rendre en Alsace.

Quant au mobile du crime, il fallait le chercher dans ses relations douteuses, dans l’incorrection de sa conduite privée, dans sa passion du jeu, qui lui créait d’impérieux besoins d'argent, enfin dans la déception qu'il avait éprouvée en n’obtenant que le N° 9 à sa sortie de l'Ecole de guerre.

Le rapport se termine par ces mots

En dehors de ce qui précède, nous pouvons dire que le capitaine Dreyfus possède, avec des connaissances très étendues, une mémoire remarquable ; qu'il parle plusieurs langues, notamment l'allemand qu'il sait à fond, et l'italien dont il prétend n'avoir plus que de vagues notions ; qu'il est, de plus, doué d’un caractère très souple, voire même obséquieux, qui convient beaucoup dans les relations d'espionnage avec les agents étrangers. Le capitaine Dreyfus élait donc tout indiqué pour la misérable et honteuse mission qu'il avait provoquée ou acceptée, et à laquelle, fort heureusement peut-être pour la France, la découverte de ses menées à mis fin.

Les charges morales invoquées par l'acte d'accusation de M. le commandant d’Ormescheville ne résistent guère à l'examen.

Il est possible que Dreyfus se soit troublé, bien que l’état matériel de la dictée ne le démontre pas. Ce trouble était prévu, nous le savons, dans le programme de M. du Paty de Clam et il était, en somme, assez naturel. Convoqué pour une inspection générale dans la matinée du 15 octobre, ignorant qu'il fût accusé, il était, tout à coup, soumis à une scène qu'il a, avec raison, qualifiée de fantastique, où, pour simplifier les choses, on plaçait sous sa main un revolver, en lui laissant entendre qu'il n'avait plus qu'à se suicider. Si maître de lui qu'il ait toujours été, il pouvait éprouver une surprise légitime et même quelque trouble sans être un traître.

On lui reprochait des mensonges. Il s'était borné à tenter de pénétrer le sens de questions dans lesquelles il devinait des pièges et à répondre avec prudence.

Ses prétendues habitudes d’indiscrétion et de furetage ne l'avaient jamais fait soupconner par ses chefs ou par ses camarades. Les soupçons sont nés de l'accusation et non l’accusation des soupçons.

Ses voyages fréquents et faciles en Alsace ? C'était là une affirmation dénuée de toute justification, à laquelle il pouvait répondre, sans être contredit, qu'il n'était jamais allé à

Page 1