HENRY
Faites compléter ma petite enquête au plus vile.
Le signataire de cette lettre, dont la communication a été refusée par le destinataire et dont, par suite, l'écriture n’a pu être vérifiée, était-il le commandant Henry ? M. le général Mercier a déclaré à Rennes qu'il avait entendu dire que « cette lettre n’était pas du tout de son écriture ». D’après le commandant Cuignet, elle serait l’œuvre du commandant du Paty de Clam, qui aurait voulu ainsi forcer la main au Gouvernement.
M. Papillaud a déclaré qu'il ne connaissait pas le signataire de cette lettre et qu’elle n'avait eu pour lui que la valeur d’une lettre anonyme. La Libre Parole n'en publiait pas moins, le 29 octobre, l’entrefilet suivant
Est-il vrai que récemment une arrestation fort importante ait été opérée par ordre de l'autorité militaire? L’individu arrêté serait accusé d’espionnage. Si la nouvelle est vraie, pourquoi l'autorité militaire garde-t-elle un silence absolu? Une réponse s'impose.
Le 31 octobre, l’Eclair annonçait, de son côté, l'arrestation d'un officier israélite et, le 1% novembre, en tête de La Libre Parole, on lisait en grosses lettres : « Haute trahison : Arrestation de l'officier juif À. Dreyfus. »
Le même jour, le Conseil des Ministres était réuni au complet
PU T1 ee
sur la demande du général Mercier, qui lui rendait compte de la situation, des expertises et de la position de la question. Il fut décidé à l'unanimité que Dreyfus serait déféré à la Justice militaire.
Une information fut ouverte le 3 novembre sur l'ordre du Gouverneur militaire de Paris et M. le commandant d’'Ormescheville en fut chargé.
Pas plus dans cette information que dans l'enquête de M. du Paty de Clam, nous ne voyons apparaître le dossier secret, que Dreyfus ignorera jusqu'au bout. Deux instructions parallèles sont donc dirigées contre lui : l’une, légale, dont il connaîtra les charges qu'il pourra discuter; l’autre, occulte, eontre laquelle il n'aura aucun moyen de défense.
Le commandant d'Ormescheville entendit trente-trois témoins: il en a résumé les dépositions « en les accentuant bien plutôt qu'en les affaiblissant », dans son rapport du 3 décembre, terdant à la mise en Jugement.
D’après ce rapport, la base essentielle de l'accusation était le bordereau : 1l était établi par cette pièce que des documents militaires confidentiels avaient été livrés à l'agent d'une puissance étrangère et la culpabilité de Dreyfus résultait de ce que son écriture authentique, sauf des dissemblances volontaires, présentait une similitude complète avec l'écriture du Bordereau.
Au point de vue technique, le rapport se contentait de discuter la possibilité qu'avait eue l'accusé de se procurer les documents énoncés au Bordereau.
Il s’exprimait ainsi :
Quant aux preuves relalives à la connaissance qu'avait le capitaine Dreyfus des notes ou documents énumérés dans la lettre missive incriminée, et qui l'ont accompagnée, le premier interrogaloire, aussi bien que celui qu'il a subi devant nous, élabilssent, malgré les dénégations subtiles qu'il y a opposées, qu'il était parfaitement en mesure de les fournir. Si nous examinons ces notes ou documents, nous trouvons d'abord la note sur le frein hydraulique du 120.
L'allégation produite par le capitaine Dreyfus au sujet de cet engin tombe, si l'on considère qu'il lui a suffi de se procurer soit à la direction de l’arlillerie, soit dans des conversations avec des officiers de son arme, les éléments nécessaires pour être en mesure de produire la note en question.
Ensuite vient une note sur les troupes de couverture, avec la restriction que quelques modifications seront apportées par le nouveau plan. Il nous paraît impossible que le capitaine Dreyfus n'ait pas eu connaissance des modifications apportées au fractionnement du commandement des troupes de couverture au mois d'avril dernier, le fait ayant eu un caractère confidentiel, mais non absolument secret, et les officiers employés à lEtat-