‹ La revision du procès de RennesChapitre 105 sur 117 · septembre: Sur l'expédition. Base de Majunga · texte numérisé non relu

septembre: Sur l'expédition. Base de Majunga

Et remarquons que ces mêmes numéros s'occupent des manœuvres du 120 à Châlons, du manuel de tir et des modifications aux formations de l'artillerie, manœuvres de masse, formations de marche, projet de règlement sur les manœuvres de batteries attelées !!

Au même moment, la Revue bleue raconte le voyage à Madagascar du prince Henry d'Orléans, la reconnaissance effectuée de Tamatave à Majunga par le colonel de Beylié.

Enfin le journal Ze Yacht (22 septembre 1894) publiait

(1) Rennes I, 184.

un article de M. Emile Weil, ancien lieutenant de vaisseau, sur l’expédition projetée, renseignements si précis qu'un Journal du soir le dit inspiré par le Ministère de la Marine, et que M. le Député Castelin (18 novembre 1896) ne craint pas de prétendre qu'il y avait évidente connexité entre le vol commis par Dreyfus au Ministère de la guerre et l’article Weil.

La marine, M. Weil s’en sont émus, Messieurs. Une enquête a été faite, et le jour même, M. Weil remettait à l'amiral Humann tous les documents dont il avait fait usage: article d'Archibald Forbes, du Daily News, décrivant la route de Tamatave à Majunga par Tananarive, ouvrage de Mme Zélie Colvilie « Round the black man's garden », renseignements personnels pris sur place par M. Weil. Rien, ai-je besoin de Le dire, ne provenait ni de la Marine n1 de la Guerre!

Quoi de plus facile, je le demande, à n'importe qu, de prendre dans tous ces documents, partout répandus, à la disposition de tous, les éléments d’une note sur Madagascar, même si l’on veut sur l’expédition militaire projetée, alors que nous entendons le colonel Schneider nous dire que la note sur Madagascar n’a été envoyé que pour grossir le paquet (1).

Mais tout cela, c’est trop simple, trop naturel ! surtout cela ne répond pas du tout à la prévention qu'il faut nourrir!

Il faut pour elle que la note soit faite avec les documents secrets du Ministère de la guerre, pris là, nulle part ailleurs !

Quelle preuve nous en donne-t-elle? Aucune! Elle s’en tient à sa tactique habituelle, elle nous donne ses suppositions pour des certitudes. Et ce ne sera pas sans vous inquiéter quelque peu sans doute, quand vous la verrez changer de suppositicons suivant les années, affirmer en 94 telle hypothèse qu'elle affirme en 1899 absurde et à laquelle elle substitue une autre qui ne vaut pas mieux. À

En 1894, alors qu’elle fixait le Bordereau en mars ou avril, la note sur Madagascar du Bordereau, c'était la note Mollard, faite au printemps par le commandant Mollard, copiée par le caporal Bernollin dans l’antichambre du colonel De Sancy, qui servait de passage à tous les officiers venant voir celui-ci. Elle avait pu rester à découvert parfois. Dreyfus avait donc pu la lire, s’en servir. Donc il est coupable.

Aïnsi on laisse traîner un document dans une anticham-

(1) Rennes III, 52.

bre, à la merci de toutes les curiosités; et l’on a la prétention dans ce désordre de dire que ce document n’a pu être connu que d’une catégorie de personnes, et dans cette catégorie que de Dreyfus.

Pour prouver que Dreyfus a pu connaître la note Mollard, on est obligé d’avouer qu’elle pouvait être connue de tous.

Singulière logique !

Puis, qu'est-ce que cette note Mollard Bernollin? Le relevé de quelques renseignements techniques, topographiques, géographiques, de quelques indications sommaires sur l’armée hova qui traînent partout. C’est là ce qui mérite de faire l’objet d’une note d'espionnage ? C’est dérisoire! et c’est cependant ce qu’on a soutenu, admis en 1894!

En 1899, le général Roget comprend que c’est insoutenable. Il change tout cela. Le Bordereau est d'août ou septembre. La note sur Madagascar c’est le rapport que M. du Paty a fait sur l'expédition projetée pour le compte d’une commission d’études constituée au Ministère de la guerre à ce moment. Ce rapport a été terminé le 20 août, tiré à quelques exemplaires le 29. Du Paty était comme Dreyfus au troisième bureau. Dreyfus a donc pu en avoir connaissance, soit par conversation avec du Paty, soit par furetage. Il à pu... donc cela est!

Mais ce rapport a été fait dans des conditions de secret qui permettent d'affirmer qu'aucune violation n’a été commise. Le colonel Picquart, le chef du bureau, ne l’a pas même connu. M. du Paty affirme qu'il n’en a parlé à personne, pas plus à Dreyfus qu’à tout autre, que personne n’a vu ce rapport, qu’il le renfermait dans une armoire à secret de son cabinet dont seul il connaissait le mot. Comment done Dreyfus l’eût-1l connu ?

Je sais bien que devant la Chambre criminelle, revenant sur une indication qu'il avait jadis fournie dans son enquête et dans l’instruction d'Ormescheville ainsi qu'au Conseil de guerre de 1894, il a raconté qu’un soir vers six heures, rentrant à l’improviste dans son cabinet qu'il venait de quitter, il y avait trouvé Dreyfus qui avait paru surpris. Mais il a luimême réfuté tout ce qu'une accusation aussi soupconneuse que celle contre laquelle Dreyfus se débat eût pu être tentée de tirer de ce fait, en disant que Dreyfus, qui faisait partie du bureau, lui avait déclaré qu'il cherchait une pièce (ce qui était tout naturel), et que la surprise qu’il avait manifestée

id de. MÉEZ'A

Fa inf li ss, ls

PTT STE

n'avait rien d'étonnant, parce que lui, du Paty, était rentré « en coup de vent.»

Je n’en ai fait aucune induclion, ajoute-t-il, et vous remarquerez que je n'en ai pas parlé dans ma déposition à Rennes et devant la Cour de Cassation. Je constate simplement le fait. Je ne veux pas en inférer qu'il ait pu trouver ainsi les éléments d’une note sur Madagascar. Je constate simplement qu'il y ayait à ce moment dans le tiroir de mon bureau des notes sur Madagascar. Je n’en ai tiré aucune conclusion contre Dreyfus, et je n’en avais parlé ni à Rennes ni à la Cour de Cassation en 1899.

M. le Procureur Général. — Vous avez retrouvé d’ailleurs routes les notes que vous cherchiez ?

M. du Paiy de Clam. — J'ai pris les notes dans mon tiroir. J'ai dit

au capitaine Dreyfus : « Faites votre affaire », et je suis parti. Nous n'avions pas de suspicion les uns vis-à-vis des autres, el je n'ai vu là rien de mal à ce qu'un stagiaire de mon bureau, bien qu'il ne fût pas de ma section, vienne chercher un papier. Cela n’a aucune importance (1).

C'était du reste ce que Dreyfus lui-même avait dit déjà le 20 octobre 1894 à M. du Paty, le 15 novembre à M. d'Ormescheville.

D. — Le commandant du Paly de Clam, lisons-nous dans ce dernier interrogaloire, vous a trouvé seul dans son bureau un soir de sepiembre dernier, et vous lui avez dit spontanément que vous y cherchiez quelque chose : qu'y cherchiez-vous ?

R. — Aulant que je me le rappelle, c'était pour chercher le capitaine Corvisart auquel je voulais rendre compte des travaux dont il m'avait chargé de faire faire l’autographie ; quand le commandant du Paly m'a trouvé seul dans son bureau, il pouvait être 5 h. 1/2.du soir à 6 heures. Ma mémoire ne me permet pas de dire si j'ai répondu spontanément que je cherchais quelqu'un ou quelque chose (?).

Ainsi expliqué, le fait n’a done aucune valeur. Il n'en a jamais eu pour M. du Paty, pour l'accusation pourtant si prompte à saisir les indices les plus légers. Ni de près ni de loin il ne prouve que Dreyfus ait pu avoir ni ait eu connaissance du rapport du Paty. Et une fois de plus nous sommes en face d’une pure hypothèse, dont rien ne démontre la réalité. Mais en même temps remarquons, Messieurs, quel redoutable danger fait courir à l'accusé un tel système d'accusation !

Que répondre à ces suppositions contre lesquelles à priori, nul témoin ne peut être produit ? Comment faire cette preuve négative qu’elles imposent à l’aecusé? Contre cette tactique, c’est déjà une imprudence que de se défendre, car après des heures de discussion contre cette possibilité fantôme, on a perdu de vue que c’est à l’accusation à faire la preuve, plus

(AE CE T2109; (2) Proc. Paris, cote "3; Ec..Il, 412:

encore ! ce que l'accusation doit prouver; et par une illusion naturelle la preuve à faire ne semble plus porter que sur cette possibilité. Si l'accusation produit cette preuve, et si Dreytus ne produit pas la preuve contraire, s'11 n'a pas formellement le dernier mot, il paraît battu et 1l sera condamné! Dieu merci ! il n’en est rien devant vous. Ce ne sont pas des possibilités que vous demandez, ce sont des faits précis, positifs, démontrés! Et vous le voyez, même sur le terrain des possibilités, l'accusation est ici confondue !

N'en est-il pas de même, Messieurs, lorsque nous nous attachons à la dernière phrase du Bordereau: « Je vais partir en manœuvres ».

Ici encore même évolution de l’accusation. En 1894, alors que la date du Bordereau était fixée en avril où mai, on traduisait à l’Etat-Major ce mot: manœuvres par voyage d'Etat-Major.

Dreyfus avait fait en effet un voyage de ce genre dans

l'Est sous la direction du général de Boisdeffre en juillet. Et comme M° Demange demandait comment on pouvait appliquer à ce voyage le mot: manœuvres:

C'est la même chose, répondail le colonel d'Aboville ; il y a les manœuvres avec troupes et les manœuvres avec cadres. Or le voyage d’Etat- Major auquel le chef d'Etat-Major présidait chaque année peut-être rangé dans la catégorie des manœuvres avec cadres. Cela n'a rien d’extraordinaire (1).

C’est ce qu'avait déjà dit le colonel Fabre au colonel d'Aboville (2).

C’est absolument inadmissible ! dit en 18Yy le général Roget en s'appuyant sur une note mimstérielle du 28 mai 1898, faite pour les besoins de la cause et qui désormais va donner le mot d'ordre.

I ny a pas un officier de l’armée française, qui, partant pour les écoles à feu ou un voyage d'Etat-Major, dirait: Je vais parlir en manœuvres !

Et l’on soutient, placant le Bordereau en août cu en septembre que le mot « manœuvres » désigne manifestement les grandes manœuvres de septembre (3).

Mais aussitôt on se heurte à une objection bien plus grave

(1) Rennes HE, 531.

(2) Cass. 569, 748. Rennes I, 580.

(3) Rapp. B. B., 80.

encore. Les manœuvres de septembre? Dreyfus n'y est pas allé. Comment eût-il pu écrire alors : « Je vais partir en manœuvres ». C’est, répondit-on, qu'il croyait devoir y aller, quand il a écrit le Bordereau, qu'il l’a eru jusqu'à la dernière heure, jusqu'au 27 ou 28 août, à la veille même des manœuvres, et que, si son espoir a été déçu, c’est que, par exception cette année, et à la dernière heure les stagiaires ont été retenus à l’Etat-Major à cause de la restauration de la règle commune et aussi à cause des travaux au nouveau plan qui se faisaient alors et pour lesquels on a utilisé leurs services (1).

Voilà ce que répétaient à l'unisson le général Roget, M. Cavaignac, le général Zurlinden, le commandant Cuignet (2).

C’est absolument faux, répliquent aussitôt Dreyfus et M° Demange. Ce n’est pas le 27 août que les stagiaires, que Dreyfus ont su qu'ils n’iraient pas cette année aux manœuvres: c'est dès le mois de mai, par une note officielle qui a porté à leur connaissance la décision prise à leur égard.

Et ils insistent pour que cette note soit recherchée, rapportée.

Le Conseil de guerre de Paris refuse toute investigation. Vous avez, vous en 1899, prescrit ces recherches, Et la note a été retrouvée, produite. Préparée par une première du 15 mai, elle est du 18 mai 1894, formelle, catégorique, conforme à ce qu'a dit Dreyfus. Vous en avez le texte sous les yeux, p. 170 de mon réquisitoire écrit.

Dès le 18 mai, Dreyfus et tous les stagiaires ont su qu'ils n'iraient pas aux manœuvres, et que, suivant la règle commune (l’article 13 du décret du 3 janvier 1891), ils seraient astreints à faire deux périodes de service régimentaire d’une durée de trois mois chacune.

Dreyfus n’a donc pu écrire la phrase finale du bordereau : « Je vais partir en manœuvres ».

C’est évident, indiscutable ! *

Le général Mercier discute. [1 ne peut mer! Il interprète ! La circulaire a bien dit aux stagiaires qu'ils n’iraient pas aux manœuvres, mais aux manœuvres de troupes, non aux manœuvres d'Etat-Major. Et ils ont pu croire que cette dernière faveur pourrait leur être accordée. Beaucoup l’ont demandée.

(DACass 52; (2) Cass. 52, 22, 23, 30, 241 : Rennes I, 502.

Certains l’ont obtenue, tels que les capitaines Janin et De Pouydraguin. Dreyfus en a fait autant, il a demandé, il a cru jusqu'à la dernière heure qu’il obtiendrait satisfaction. I1 l’a cru, comme le capitaine Junck qui n’est parti en permission que le premier septembre, n'ayant su à quoi s’en tenir qu'à cette date,

Tout cela n’est qu'un trompe-l’œ1l nouveau.

Dreyfus n’a jamais pensé qu’on reviendrait sur la décision du 18 mai. Il l’affirme, 1l n’a Jamais fait de démarches à cet effet. Et le général Roget est obligé de reconnaître qu’en effet on n’en a retrouvé nulle trace (1). Et le lieutenant-colonel Picquart confirme affirmation de Dreyfus. Dreyfus ne lui a rien demandé de semblable (2). Le colonel ajoute:

Il ne pouvait être question pour les stagiaires d'aller aux manœuvres de septembre; le temps qu'ils devaient passer au 3e bureau était déjà très court, de trois mois seulement. et s'ils avaient été aux manœuvres pendant ces trois mois, leur stage se serail trouvé restreint d'une façon tout à fait anormale (3).

Le capitaine de Fonds Lamothe, comme Dreyfus, staglaire de deuxième année en 1894, n’est pas moins catégorique.

Jamaïs jt n’a été question de nous envoyer aux manœuvres à un titre quelconque, (4).

Et sur interpellation, fe lieutenant-colonel Brongniart lui demandant si un stagiaire de la section des manœuvres ne pouvait pas supposer qu'il serait envoyé aux manœuvres avec l'Etal-Major ?

il à répondu:

Non, mon colonel; c'est une chose précise dans mon esprit. À ce moment la section des manœuvres était très occupée ; on préparait des manœuvres exceptionnelles en Algérie... Je ne crois pas que le colonel Boucher, chef du 3% bureau, aurait donné à un officier de cette section l'autorisation d'aller aux manœuvres (5).

Quant aux deux officiers qui seraient allés aux manœuvres de 1894 et que cite le général Mercier, les capitaine Janin et De Pouydraguin, c’est une équivoque volontaire.

Non! ils ne sont pas allés aux manœuvres; mais lors de la dislocation des troupes, ils ont été envoyés 24 à 48 heures à

(1) Rennes III, 307, 308.

(2) Rennes 1, 500.

(3) Rennes I, 398.

(4) Rennes III. 291, 287, 303.

(5) Rennes III, 295.

la gare de Courtalain, pour surveiller l’embarquement des troupes ayant pris part à la revue finale de Châteaudun. Et voici la note du capitaine De Pouydraguin qui l’atteste sur notre demande.

L'enquête nouvelle a, Messieurs, sur tous les points confirmé ces indications. |

1° Quel jour nouveau n’a-t-elle pas aussi jeté sur la façon dont ont été cuisinés les témoignages invoqués contre Dreyfus !

C’est M. le conseiller Le Grix qui a tiré tout ce triste épisode au clair.

Le capitaine de Pouydraguin avait fourni sur deux incidents de 1891 et de 1894 des renseignements qui témoignaient de la mémoire heureuse et du savoir de Dreyfus (1): on les avait aussitôt, contre le gré de M. Pouydraguin, utilisés contre l'accusé.

Stagiaire de seconde année comme Dreyfus, n’aurait-il pas la complaisance d’attester ce qu’on veut établir au sujet des manœuvres, à savoir que jusqu’à la fin d'août les stagiaires avaient cru qu'ils iraient aux manœuvres ?

Le lieutenant-colonel Henry et le général tonse l’interrogent :

Avant élé interrogé (répond-1l), sur la date à laquelle nous d’vions partir aux manœuvres en 1894, j'avais répondu par une note remise au lieutenant colonel Henry, que DÈS LE PRINTEMPS DE 1894 nous avions été averlis, et nous savions formellement que les stagiaires ne devaient pas aller aux manœuvres celte année-là, et que les manœuvres avaient été

remplacées par un stage de trois mois dans les armes différentes en octobre, novembre et décembre (?).

La note était favorable à Dreyfus ; elle a disparu.

On ne se décourage pas.

Le capitaine de Pouydraguin n’a pas compris ce qu’on avait attendu de lui... Il a dit naïvement la vérité...; cette fois on va mettre les points sur les ?, lui souffler ce qu'1l doit répondre, et le capitaine Janin lui écrit:

10 mai, fort de Châtillon.

Mon cher ami,

Vous avez sans doute vu dans les journaux la continuation des hi;:toires de notre camarade d'école, ainsi que la perspective où nous sommes de nous revoir pour Mme Vve Henry.

On aurait besoin de vos souvenirs ; pouvez-vous les rappeler pour

(1) Rennes I, 114.

Page 1