‹ La revision du procès de RennesChapitre 107 sur 117 · GRECE · texte numérisé non relu

GRECE

CORP AIAGAIS

Ce: incident, joint à tous ceux auxquels nous avons fait allusion tout à l’heure et que nous aurons à examiner en détail ultérieurement, vous donne la mesure de la confiance que mérite Le commandant Cuignet, dont la passion haineuse encouragée par une indulgence et par une pitié que je me suis permis de trouver excessive, ne recule devant aucune témérité.

Que contient donc ce dossier secret, et que prouve-t-il ? Si nous nous en tenons au rapport Gonse-Wattinne et à son appréciation, il démontrerait la trahison de Dreyfus péremptoirement et voici pourquoi:

Je Lis!

D'une façon générale les conclusions qui se dégagent de cette étude sont les suivantes :

1° Les atlachés militaires A... el B..… se sont livrés à un espionnage des plus actifs au cours des années de 1890 à 1894. Après l'arrestation de Dreyfus, on ne voit pas que des documents importants leur aient été livrés. Tous les actes de trahison antérieurs à 1894 ne sont cependant pas imputables à Dreyfus.

2° Dreyfus doit avoir trahi dès 1890 ; mais c’est en 1894 que la trahison bal son plein et devient certaine. Une note écrite de A... indique que le traitre est au Ministère de la Guerre; une déclaration verbale d’une grave importance confirme la note. Les leltres de B.. viennent préciser les soupçons et accuser Dreyfus. La découverte du Bordereau et linstruction judiciaire permellent de le condamner.

3° Au moment où l'arrestation de Dreyfus est connue, B... envoie à son chef d'Etat-Major un télégramme chiffré relalif à cette arrestation. Le lendemain il adresse deux rapports dans lesquels il cherche visiblement à tirer son épingle du jeu. Après la condamnation, le comte de Münster écrit à A... pour le rassurer sur l'affaire Dreyfus. Rien dans ces documents, pas plus que dans les rapports de A... ne trahit la pensée que le condamné pourrait être innocent.

4 De janvier 1895 à seplembre 1896, la correspondance ne nous indique aucun nouveau fait grave de trahison, et pas un mot n'est dit qui puisse se rapporter à Dreyfus.

»° En septembre 1896, la campagne en faveur du condamné commence. Le bruit d'une interpellalion à la Chambre des Députés se répand. Une personne sûre nous révèle les préoccupalions de B.. Presque en même temps un mot écrit sur une carle de visile nous apprend que B.. cherche à rencontrer A... Enfin, le 31 octobre, nous arrive une letire qui est l'aveu formel des relalions des deux attachés militaires avec Dreyfus el de leurs inquiétudes à ce sujet. Une nouvelle lettre de B.. confrme encore ses inquiétudes, et nous en donne l'explication.

60 En 1897, au moment de l'intervention de M. Scheurer-Kesiner, le colonel Schneider, attaché militaire d'Autriche, écrit à son Gouvernement quil ne croit pas à l'innocence de Dreyfus ; et notre attaché à Berlin nous signale qu'on n'y croit pas davantage et que le régiment commandé par A... est appelé le « régiment Dreyfus ». L'examen approfondi de la correspondance el des faits qui s'y rattachent démontre l'exaclilude de ces conclusions (1).

(1) Page 8.

Lo

En lisant cela, Messieurs, on éprouve un sentiment analogue à celui qui a saisi tout le monde, lorsque pour la première fois a été publié le rapport d'Ormescheville. Æjusdem farinæ !

Quoi! c’est 1à tout ce qui ressort de ce dossier secret, et ses auteurs pourtant si ingénieux n'y trouvent que cela ?

Mais ce n’est rien, absolument rien!

Que les attachés militaires À et B se soient livrés à l’espionnage de 1590 à 1894 ?

C'est certain, mais en quoi cela prouve-t-il que ce soit Dreyfus ?

On ne voit pas que depuis l'arrestation de Dreyfus des documents aient été livrés ?

C'est absolument inexact, et le dossier lui-même le prouve. Ainsi, au cours du procès de 1894 lui-même, alors que Dreyfus est au Cherche-Midi, le même espiennage continue; c’est si vrai que le chef d'Etat-Major de B... lui reproche cette imprudence; nous avons son télégramme. Alors que Dreyfus est à l’île du Diable, les fuites continuent, et le dossier secret le prouve (pièces 253, 204, 310, 518 à 322) ; elles établissent que À... et B... ont continué les mêmes manœuvres, ont toujours des indicateurs et reçoivent d'eux des plans directeurs comme par le passé. '

Le rapport Gonse-Wattinne reconnaît que tous les actes antérieurs à 1894 ne sont pas imputables à Dreyfus ?

” C’est heureux, alors que nous connaissons les condamnations Thomas, Boutonnet, Greiner, Milescamps, pour ne parler que des plus retentissantes.

Mais le rapport ajoute que Dreyfus doit avoir trahi dès 1890. La formule vous indique à elle seule qu'il n’en peut donner aucune preuve, et vous verrez en effet ce qu'il faut penser des faits de Bourges.

C’est en 1894 que la trahison bat son plein, À... indique que le traître est au Ministère de la querre ?

La pièce: Moutes preuves démontre péremptoirement le contraire, comme nous allons le prouver.

Une déclaration verbale d'une grande importance confirme la note de A... ?

C’est la déclaration Val Carlos. On ne peut lui donner cette portée qu'en la falsifiant. À aucun moment, M. de Val Carlos n’a parlé de Dreyfus.

La découverte du Bordereau et les instructions judiciaires permettent la condamnation ?

Nous savons dès maintenant ce qu'il en faut penser. C'était l’acquittement sans Le crime de la communication secrète !

Le télégramme du 2? novembre 1894 et les rapports de B... à ses chefs hiérarchiques ?

On n’en peut tirer aucun argument contre Dreyfus qu’en en altérant frauduleusement la traduction et en leur donnant un sens diamétralement contraire au leur.

Agrès la condamnation, rien dans la correspondance de M. de Münster, ni dans les rapports de À... ne trahit la pensée que le condamné pouvait être innocent ?

C'est ce que, par un trait de génie à faire rêver Pascal, le général Roget a appelé « la preuve de la culpabilité par prétérition d'innocence ! » C’est démenti par tous les faits, par tous les témcignages, que je vais faire passer sous vos yeux dans un instant.

De janvier 1893 à septembre 1896, rien n'accuse Dreyfus, Le rapport le reconnaît:

Pas un mot n'est dit, qui se rapporte à Dreyfus.

Le dossier n’en contient pas moins une centaine de pièces pour cette période. Pourquoi ?

En septembre 1896, la campagne de revision commence. BD... manifeste de vives préoccupations.

Ne se comprennent-elles pas, sans que rien y accuse Dreyfus? B... et A... se sont livrés à l’espionnage au mépris des ordres de leurs chefs. N’ont-ils pas à craindre que leur conduite ne soit blâmée par ceux-ci ?

Mais, le 31 octobre 1896, arrive à la S. S. une lettre qui est l’aveu formel des relations de Dreyfus avec A... et B...?

Certes, le nom de Dreyfus y est en toutes lettres ! C’est le faux Henry !

En 1897, le rapport de Schneider ne croit pas à l'innocence de Dreyfus.

Le colonel Schneider, attaché autrichien, proteste. Le fait fût-il vrai, en quoi prouve-t-1l que Dreyfus soit coupable, alors que le colonel Schneider se base sur la condamnation pour fonder son opinion, et dit attendre les événements pour se former un avis définitif ?

us

Mais le régiment que À... commande depuis qu'il a quitté la France s'appelle le régiment Dreyfus ?

C’est par cette pasquinade que le rapport termine son résunié des preuves que, suivant lui, le dossier secret fournit contre Dreyfus.

N'’ai-je pas raison de dire que c’est se moquer de la justice et de la crédulité publique ?

Les auteurs du rapport ont-ils du moins oublié quelque chose, quelque preuve, quelque pièce dont on puisse tirer quoi que ce soit ? |

C’est peu vraisemblable, quand on voit l’ardeur avec laquelle ils ont colligé jusqu'aux moindres documents; jusqu'aux plus légères présomptions, torturé jusqu'aux indications les plus nettes, pour en extraire un argument, un soup: çon. i

Voyons cependant !

Vous m’accorderez qu’il n'y a rien à tirer contre Dreyfus des 142 pièces qui n’ont été versées au dossier (on le reconnaît), que comme pièces de comparaison et pour établir l’identité de l'écriture des documents, dont on veut se servir, avec celles de A... (141 à 158 —— 352 à 354) de ses familiers (323 à 325 — 355 à 364), de B... (236 à 317), de ses correspondants (318 à 322), du comte de Münster (335 à 358), de M. Resmann (339 à 391), du colonel Schneider (326 à 554).

Nous ne nous attarderons pas davantage aux 76 pièces cotées sous les numéros 159 à 235. Pouvons-nous cependant ne pas signaler à votre sévérité le caleul abominable qui a fait verser au dossier cette correspondance amoureuse d’un témoin, dont on pouvait craindre les déclarations et à qui l’on a voulu fermer la bouche par la menace de révélations mettant en péril l'honneur d'une femme mariée et la paix d’un ménage !

Et qu'on ne dise pas que nous n’avons pas le droit d’imputer une aussi laide pensée à ceux qui ont versé ces pièces au dossier. C’est M. du Paty de Clam qui l’a dénoncée à la Chambre criminelle en ces termes:

On a voulu, a-t-il dit, faire usage à un moment donné de pièces saisies dans les mêmes conditions que le Bordereau, et qui pouvaient toucher à la vie inlime d'un attaché militaire étranger et... d'une personne de la

société. J'ai trouvé que cela n'était pas possible, quelles que fussent les circonstances, de jeter pareille chose au débat (1).

(Eten ITS;

D. — N'était-ce pas le général Gonse précisément qui avait demandé cela ?

R. — Non, autant que je puis me le rappeler, c'était Ie colonel Henry

qui avait proposé cela au général Gonse, et je me suis élevé très vivement contre cette idée; j'ai même déclaré que, si on en faisait usage, je donnerais ma démission (1).

M. Wattinne, Messieurs, n’a pas eu les mêmes scrupules ou mieux il explique qu’il n’a pas compris la portée de cet acte regrettable, et qu'il n’a voulu prouver que « la pureté de la source » à laquelle ont été puisés les documents accusateurs. Le mot serait amusant s’il ne s'agissait de choses aussi pénibles. On ne saurait trop regretter que M. Wattinne n’ait pas été plus perspicace.

Mais ne tenait-1l pas le général de Boisdeftre pour un travailleur, le général Gonse pour une haute intelligence, Henry pour un honnête homme? Comment s'étonner qu’une telle naïveté, qui n’a reculé que devant la notoriété pourtant trop grande de M. du Paty de Clam, se soit laissé prendre à la rouerie d'Henry ?

Le même sentiment a fait verser au dossier et nous fait rejeter avec dégoût les pièces 236 à 317, dont aucune ligne ne peut s'appliquer à Dreyfus, et dont on entendait également faire un instrument de chantage contre leurs auteurs auxquels on voulait imposer uu silence forcé sous menace de révélations qu’on tenait pour honteuses et qui n'étaient probablement que de grossières plaisanteries de corps de garde.

Vous penserez encore comme moi, je n’en doute pas, que nous n'avons aucun compte à tenir de tous ces rapports qui ont été faits par le commandant Cuignet (9, 10, 42, 6T), pour exposer et grouper les charges invoquées contre Dreyfus. C’est le canevas brodé depuis par l’aceusation. Il n’a d'autre valeur que celle-là même.

Nous savons déjà à quoi nous en tenir sur les rapports de Guénée (33 à 39, 85 à 95), ce policier de bas étage congédié par la Préfecture de Police, ramassé par Henry, dont il est devenu le bras droit, bourrant ses rapports de tous les propos de la valetaille, des tripots et des filles galantes, mieux encore, de tout ce qu'il supposait répondre au désir des gens qui l'employaient.

Le commandant Cuignet reconnaît lui-même qu’il n’y a

rien à tirer soit des lettres de Dreyfus à sa famille (102 à 114),

soit des rapports de l'administration pénitentiaire sur son séjour à l’île du Diable (115- 116).

Tout cela, c’est 300 pièces dont il n’y a rien à dire, où un n’y a rien à puiser.

Vais-je m'attarder, d'autre part, à analyser ici une à une toutes les autres pièces.

J'ai déjà fait ce fastidieux travail dans mon réquisitoire écrit que je vous ai distribué et qui sera publié 2n extenso (1.

M° Mornard, dans son mémoire, à, de son côté, donné l’inventaire complet du commandant Cuignet (2).

Le commandant Targe a fait défiler un à un tous les documents sous vos yeux.

Qui de vous me démentira, iorsque Jj'affirmerai qu'à part une douzaine de pièces dont nous allons nous occuper, il n’y a rien absolument dans ce fatras indigeste qui puisse, même à l’aide de l'interprétation la plus tendancieuse être invoqué contre Dreyfus ?

Et comment nous en étonner, quand nous savons que, dès qu'une pièce a pu, de près ou de loin, paraître accusatrice, elle a aussitôt été extraite du dossier, produite à l’audience par le général Mercier, par le général Roget, par le commandant Cuignet, sans souei du péril prétendu, commentée à satiété, transformée, dénaturée, pour être tournée contre l’accusé qu'elle ne concerne pas!

Avec quel soin au contraire n’a-t-on pas fait le silence sur tout ce qui peut être à décharge !

Ce n’est pas l'accusation qui vous signalera toutes ces pièces (60 à 63), où toutes les dates ont été systématiquement arrachées après le recollage et remplacées par d’autres indications reconnues inexactes.

Ce n’est pas l'accusation qui signalera au Conseil la pièce 267 dite du télémètre qui nous servira de pièce de comparaison, quand nous examinerons la pièce 26 (organisation des chemins de fer) et nous permettra d'établir sans discussion possible le faux qui a fait de celle-ci une arme contre Dreyfus.

Ce n’est pas l’accusation qui appellera votre attention sur la pièce 256, datée du 1° septembre 1594, et portant:

J'ai oublié de vous dire que la troisième partie du règlement sur les bouches à feu de siège et place, dont hier nous avons parlé avec S. d n'esi pas encore sorlie.

(1) Réquis., p. 180 el suivantes.

(2) Mémoire Mornard. p. 378 el suivantes.

Car si nous nous rappelons qu'à ce même moment, fn d'août 1894, Esterhazy réclamait cette troisième partie du règlement sur les bouches à feu de siège et place au lieutenant Bernheim qui ne lui avait prêté que la seconde partie, nous y trouvons assurément un indice grave de culpabilité non contre Dreyfus, n'est-ce pas ? mais contre Esterhazy.

Non! l'accusation s'en est tenue à ce qui lui paraît accuser Dreyfus, qu’elle veut perdre. Et à ce point de vue, elle n’a rien négligé, soyez-en certains!

Que retient-elle done, et que peut-il sortir contre Dreyfus de tous ces logogriphes soumis même à l’interprétation la plus tendancieuse ? Tout au contraire, même dans ce qu’on invoque contre lui, ne tourne-t-1l pas à sa décharge, ne prouvet-il pas son innocence ?

1° Le premier groupe de pièces dont nous ayions à nous occuper est composé des n° 22, 23 et 24, dont le 2° est la réponse au let le 5° le commentaire des deux autres.

Le n° 22 cst un télégramme du 27 décembre 1893 adressé à l’attaché militaire À... par son chef d’Etat-Major en langue étrangère, mais en clair et ainsi conçu:

Choses... aucun signe d'Etat-Major.

Le n° 25 est un memento saisi chez A... écrit par lui au crayon dans la langue de son pays.

Doules ; preuves. Lettre de service [ou brevet.]. Situation dangereuse pour moi avec un officier français. Ne pas conduire personnellement négocialions. Apporter ce qu'il a, Absolue [absoluté ge...]. Bureau des renseignements (ces mots en français). aucune relation avec corps de troupes... Importance seulement. sortant du Ministère. Déjà quelque part ailieurs.

Ce memento apporté à la Section de statistique au commencement de janvier 1894 est évidemment le brouillon du rapport de A... en réponse au télégramme du 27 décembre 1893. Que signifie tout cela ?

L'Etat-Major à qui A... a envoyé diverses « choses » (pièces) remarque qu’elles ne portent « aucun signe d’Etat- Major » (français)... s’en inquiète, le dit à A...

A... répond: Comme vous j'ai des doutes; je recherche des preuves... comme la lettre de service, le brevet de l'officier avec qui je suis en rapport; mais la situation est dangereuse pour moi avec un offcier français, je ne puis conduire personnellement les négociations. Je lui dis d'apporter ce qu'il

Pr tes

a. Mon correspondant me dit qu'il y a absolue certitude, qu’ils viennent du bureau de renseignements —- (ou bien qu'ils ont une absolue valeur comme venant du bureau des renscignements. Je n'ai aucune relation avec le corps de troupes (Comment me renseigner ?). Comme vous, je n’attache d'importance qu’à ce qui sort du Ministère. Mais J'ai déjà vu ou connu mon correspondant quelque part ailleurs.

Que tirer de tout cela contre Dreyfus ?

Le télégramme du 27 déceribre 1893 indique lui-même que les pièces ne portent aucun signe d’'Etat-Major. N'est-ce pas singulièrement risqué que de prétendre alors en tirer la preuve qu’elles sont fournies par un officier d’Etat-Major ?

D'autre part 1l est certain que A... connaissait son correspondant « déjà quelque part cilleurs ».

S'1l s'agissait de Dreyfus et si A... doutait qu'il fit partie de l'Etat-Major, quoi de plus simple pour lui que de s’en assurer aussitôt, sans démarche compromettante d'aucune sorte ?

Les attachés militaires ont libre accès au Ministère de la Guerre, y sont reçus par le colonel de Sancy avec une facihité qui paraît excessive au colonel Davignon. Dreyfus est à l'Etat-Major. A... n’a qu’à s’y rendre. I] l’y verra en fonctions et ses doutes seront aussitôt dissipés (1).

S'il écrit son memento dans les termes où nous le lisons, c'est done que ce n’est pas de Dreyfus qu’il s’agit. Il ne pourrait, en ce qui le concerne, avoir le moindre doute, penser à demander sa lettre de service. Il aurait eu bien mieux que cela à sa disposition.

Tandis que tout s'explique au contraire naturellement s’il s’agit d'Esterhazy, officier de troupes à Rouen. Et le memento rappelle qu'A... n’a pas de relations avec les officiers de troupe, ne peut par suite se renseigner.

Le memento ajoute: « déjà qüelque part ailleurs ». Et il est établi que A... a déjà vu Esterhazy en Bohême chez des parents.

Nous savons d'autre part par le comte Tornielli qui l’a raconté à M. Scheurer-Kestner et à M. Trarieux que A..., mis en éveil sur la valeur des documents par B... qui les lui dit frelatés, avait exprimé ses doutes à Esterhazy sur sa qualité; que celui-ci lui avait répondu:

(1) E. c. I, 358 ; Cass. 92 : Rennes I, 405.

LR EE

Soyez tel jour au bois de Boulogne ; vous m'y verrez en uniforme à côté de tel général ; que l'épreuve avait eu lieu et que le fait s'était réalisé (1).

Mais, dit-on, A... se préoccupe d’autre part de la provenance des documents? Il n’attache d'importance qu’à ce qui vient du Ministère ? Et il semble ajouter qu'il a lieu de croire que ce qui lui a été fourni en vient?

N'est-ce pas très naturel, même si les pièces lui sont remises par Esterhazy ?

Celui-ci ne peut-il pas, ne doit-il pas le lui avoir affirmé (pour parler comme l’acusation) ? et vous savez comme i) aime se vanter de ses relations avec le colonel Sandherr, son ami, avec Henry, son camarade, avec Maurice Weil, qui était autrefois à la Section de statistique avec lui, officier d’ordonnance du généralissime, qui a ses entrées libres au Ministère, à la Place Vendôme, et dont les allures ont été si suspectes qu’à deux reprises, dans les conditions les plus inquiétantes, 1! a dû quitter l’armée malgré les appuis considérables qui le soutenaient ? (2).

Quand on rapproche tout cela, peut-on, Messieurs, ne pas partager le sentiment du colonel Picquart, et ne pas dire avec lui que ces pièces 22 et 23 pouvaient assurément s’appliquer à Esterhazy bien mieux qu'à Dreyfus, qu'elles ne pouvaient manifestement pas concerner ? (3).

2% La pièce 40 est la lettre Davignon, ainsi désignée parce qu’elle contient le nom de cet officier.

C’est une lettre de B... à A...; elle est écrite en français, et est ainsi conçue:

Mon cher,

Je vous envoie ce que vous savez... Dès que vous êtes parti. j'ai étudié la question. appels ; et j'ai vu que cerlaines questions du domicile, etc. sont toutes subordonnées à celle principale dont voici la direction. Sur un appel partiel. dire limité seulement... ques régions, les manifestes publiés seulement dans les régions intéressées ou dans tout l'état? J'ai écrit encore au... colonel Davignon; et c'est pour ça que je vous prie, si vous avez l’occasion... ne s'occuper de celle question avec votre ami, de le faire en facon que Davignon ne vient pas à le savoir. Du reste, il répondrait pas; car il faut jamais faire voir qu'un at. s'occupe de l’autre.

Adieu, mon cher...

La lettre n’est pas datée. Le service y a inscrit deux dates: (UM MENUTE

(DE c-ArAa600:

(G)1Cass "105:

l’une sur l'original: janvier 1894, l’autre sur la copie: 15 février 1894.

Le rapprochement qu'on en doit faire avec deux autres lettres de B... au colonel Davignon, l’une du 4, l’autre du 9 février, dans lesquelles il est question (comme dans la pièce 40) de l'appel des réservistes, laisse croire qu'elle doit avoir été écrite au plus tôt le 9 février.

Vous n'avez pas oublié le commentaire de M. du Paty sur cette lettre:

Ce grimoire, auquel le général Davignon déclare ne rien comprendre... tellement complexe et compliqué qu'il dépasse son entendement (1)

Le général Mercier a cherché à le clarifier: il a conclu de cette lettre que:

A... a où va avoir un ami au 2e bureau et que B... lui recommande particulièrement, s’il s'adresse à cet ami, pour avoir des renseignements, de faire en sorte que le colonel Davignon, auquel on demande les mêmes renseignements, ne vienne pas à le savoir. Il y a donc intérêt à ce que le colonel Davignon ne connaisse pas les relations qui existent entre A... et un ami qu'il a au 2 bureau, et cet intérêt ne peut être justifié que par des relations illicites. Cette lettre est du commencement de 1894; or le capitaine Dreyfus a pris le service au 2e bureau le 1er janvier 1894, et y est resté jusqu'au 1® juillet 1894 (2). .

Mais que de réponses!

Le lieutenant-colonel Picquart a très justement fait observer que | les termes dans lesquels B... parle de l'ami de A. excluent l'idée d'un informateur secret, et ne peuvent désigner qu'un des officiers qui dans le service se sont trouvés tout naturellement en relalions habiluelles et cordiales avec les attachés militaires, d'Astorg, de Sancy, du Paly, sans qu'il y ait du tout là-dedans une question d'espionnage (3).

Et voici tout de suite ce qui vient à l'appui de cette idée toute naturelle.

Le 29 décembre, au même moment, A... écrivait à l’un de ses collaborateurs ce billet que le général Mercier a produit à Rennes:

Cher S.:- d,

Au moment de parlir, je recois la réponse de Sancy au sujet du nettoyage du fusil Schombin ; j’emporte la chose et je répondrai (4.

Aussi, à n’en pas douter, il y a des relations personnelles amicales entre A... et le colonel de Saney..., à ce point que le nom du colonel cité dans ce billet n’y est pas même précédé

(CAEN e MIS 0!

(2) Rennes I, 81, 496 ; Cass. 39, 24, 248.

(3) Cass. 9 ; Rennes I, 405.

(4) Rennes I, 77.

Ep

de son titre... N'est-ce pas là vraisemblablement l'ami, dans ce milieu où le mot est assurément un peu banal?

De son côté, le commandant Cuignet reconnaît que Dreyfus n'avait pas et ne pouvait pas avoir de relalions mondaines avec A... ni avec B... en raison de sa qualité d'israélite (1).

Comment enfin B... dans sa lettre s’adressant à A... pourrait-il bien lui parler de Dreyfus comme de « son ami », alors que, dans un autre billet (pièce 62, dossier secret), 1l manifeste au même moment son mépris pour les Juifs, à ce point que M. Wattinne, dans son rapport, juge utile de le relever:

Bien que la lelire soit banale en elle-même et ne fournisse aucun élément de prevve fécrit-il), on ne peut s'empêcher d’être frappé à la lecture de la manifestation de ce sentiment de mépris qu’on retrouvera plus lard;

alors que, surtout, à la même époque contemporaine, A... lui-même, suivant l'accusation, traiterait Dreyfus de « ce canaille de D... »

Il faudrait cependant un peu de logique dans les raisonnements ! Et tout cela devient singulièrement incohérent !

9° Que vous dire de la pièce 25. que la Cour ne connaisse ?

C’est la lettre: « Ce canaille de D... », celle qu'Esterhazy appelait le « document libérateur ».

C’est une lettre de A... à B..., écrite en français, et ainsi conçue:

Mon cher ami,

Je regrette bien de ne pas vous avoir vu avant mon départ, du reste je serai de relour dans huit jours. Si {sie} joint douze plans directeurs de Nice que ce canaille de D... m'a donnés pour vous. Je lui ai dit que vous n'aviez pas l'intention de reprendre les relations. Il prétend qu'il y a eu un malentendu, et qu'il ferail tout son possible pour vous satisfaire. I1 dit qu'il s'était entêlé, et que vous ne lui en vouliez pas. Je lui ai répondu qu'il était fou, el que je ne croyais pas que vous voudriez reprendre les relalions avec lui. Faites ce que vous voudrez. Au revoir, je suis très pressé.

Alexandrine.

Cette lettre porte la date du Z6-4 (avril) 2894 (2).

Date manifestement fausse !

Car Lauth déclare que c’est lui qui a recollé la pièce, à la fin de l'année 1893, quand on a commencé à acheter au Bon Marché du papier gommé transparent pour cette besogne (5).

(1) Cass., 248.

(2) Rennes I, 400, 81, 83, 282.

(3) Rennes II, 531.

Et cela cadre avec cette autre indication fournie par le colonel Cordier que « cette pièce était une antiquité... une très vieille mèce qu'on devait avoir maquillée pour la rajeunür (1) sv.

Si nous remarquons d'autre part qu'elle a été produite à la tribune par M. Cavaignac, le 7 juillet 1898, en même temps que la pièce « Car D... n’a porté... », que sur celle-e1 le D a été substitué à un P, pour pouvoir l'appliquer à Dreyfus, et qu’elle à reçu de la main d'Henry la date: « mars 1894 », nous nous demanderons s’il n’en est pas de même de la lettre: « Ce canaille de D..., et de la date 16 avril 1894 qui y a été portée pour l'appliquer avec quelque vraisemblance à Dreyfus.

Mais ce qui du moins ne fait plus de doute pour personne, si ce n’est pour le général Mercier et pour le général Roget, c’est que la pièce: « Ce canaille de 1)... » ne peut s'appliquer à Drevfus, et que tout se réunit pour le prouver.

D'une part, il est certain que les fuites de plans directeurs, auxquelles la pièce 25 se rapporte, avaient commencé (contrairement à l’allégation du commandant Cuignet}, bien avant l’entrée de Dreyfus au Ministère (2).

Elles étaient mêmes antérieures à 1892, puisque nous avons un mot de A... du 29 mar 1892, transmettant à son chef huit nouveaux plans directeurs d'Arras, de Laon et de Toul, et puisque la pièce 17 du dossier secret qui est du 22 décembre 1592 et qui émane de Dufour, pseudonyme du chef du service des renseignements étrangers, offrant 5 à 6.000 francs à À..., ajoute:

On pourrait renouveler les relations avec l'ancien fournisseur des plans directeurs, altendu que tous les desiderata que l’on a ici relativement à ces plans n'ont pas encore été remplis (3).

Je vous ai lu d'autre part la note d'A... que la Section de statistique a reçue en avril 1893 :

Restituerai les feuilles 24 et 27 de Toul déjà livrées en noir (4). (Voir mon réquisitoire écrit, p. 5).

et cells de A... de janvier 1894:

Vous avez encore 600 francs d'avances.. (5).

(1) Cass., 203 ; Rennes II, 514, 511, 531.

GhREMCAEN0:

(4) Mon réquisitoire, p. 5.

(5) Mon réquisitoire, p. 5.

Vous savez que cette dernière établit que les plans étaient payés au fournisseur /0 francs l’un..., prix peu tentant, on l’avouera, pour un homme dans la situation de Dreyfus.

Il est enfin établi que les livraisons de plans directeurs ont continué après l'arrestation de Dreyfus, alors qu'il était à l’île du Diable. Vous n'avez qu'à vous référer, pour vous en convaincre, aux notes que nous avons publiées (1) Si les unes, arrivées le 30 novembre 1897, remontent probablement à 1893 (note 7), l’autre (note 6) est assurément au moins de 7895 et transmet 55 plans directeurs de Calais et de Mézières.

La 3° (note 8) de mars 1896, de la main d'A... montre que les relations d'A... ont continué avec son fournisseur, dont il est mécontent.

On a tenu ses engagements, y écrit}, lui ne les a pas tenus. Pas un seul mot dans lequel on puisse avoir confiance... n’est pas confirmée, les dossiers concernant les forteresses se contredisent. Noms des employés

du lieutenant-colonel.. Canon. Voyage d'état-major (2).

Comment tout cela pourrait-il s'appliquer à Dreyfus ? alors que d'autre part les vérifications les plus minutieuses. ant montré qu'aucun plan directeur ne manquait au Ministère. (C’est le colonel Picquart, c'est Cuignet qui l'affirment} (3); alors qu’il était impossible que Dreyfus püût s’introduire dans le bureau, y prendre les plans et les emporter, sans que personne ne s’en aperçût; alors enfin que nous savons par le comte Tornielli que le fournisseur des plans « Ce canaille de D)... » ne pouvait être qu’un nommé Dubois qui avait eu des relations avec les attachés militaires, pour leur procurer, € non pas à proprement parler des éléments d’espionnage caractérisant la hautre trahison, mais des plans et cartes topographiques qu'on pouvait quelque temps après se procurer dans le commerce (4) ».

En présence de toutes ces preuves accumulées, l’entêtement intéressé du général Mercier seul essaie encore de soutenir que « ce canaille de D)... » peut être Dreyfus.

Le commandant Cuignet lui-même déserte sur ce point.

Quant à la pièce « Ce Canaïlle de D..., » dit-il, rien ne prouve qu'elle désigne Dreyfus, et je serais plutôt de l'avis de M. Picquart, qui estime

(DEC OMetAllE

Page 1