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que ce principe fût tenu secret. Il était, on peut le dire, dans l'air, connu de tous à Bourges.
On ne cherchait pas d'ailleurs à le tenir secret.
Le bulletin des questions à l’étude le prouve surabondamment, puisque, non confidentiel, en permanence sur les tables des écoles d'artillerie, il donnait la description de l’engin, plus encore, ses dessins.
Mais, ajoute le, rapport, aucun des dispositifs employés par l’'Allemagne pour la réalisation du principe ne concorde avec ceux de l'obus
Robin, ni même avec aucun de ceux qui ont été essayés en divers moments à l'Ecole de pyrotechnie (1).
Que deviennent, je le demande, dans ces conditions les affirmations du général Deloye, qui sont manifestement le contre-pied de la vérité? Et que penser d’une accusation qui cherche contre toute évidence à ressaisir en 189ÿ contre Dreyfus un acte de trahison qu’elle sait ne pas le concerner, bien plus encore ! dont elle connaît les auteurs, Boutonnet et Greiner, qu'elle a fait condamner dès 1892 pour ce fait même ?
Voilà pour l’obus Robin.
Et quant au procédé de chargement des obus à la mélinite, dont les généraux Mercier, Gonse et Roget ont essayé d'imputer la divulgation à Dreyfus (2), nous savons que l'instruction du 12 juin 1899 à été tirée à 200 exemplaires et que, lorsqu’on a voulu les faire rentrer, il en a manqué 90 sur 100, tant on a mis de soin à les conserver (3).
Nous savons par l'enquête faite à Bourges que l’exemplaire le l'Ecole de pyrotechnie est toujours dans les archives et que rien n'indique qu'il ait été jamais communiqué à Dreyfus, ee ui ef été facile à constater, si le fait s'était produit (4).
Nous sa vons par le commandant Hartmann et par la procédure de , 1892 que cette même instruction se trouvait en 1890 dans les archives de la section technique que Boutonnet a livrées à cette époque (5).
Et si vous voulez comparer l’écriture des fragments calcinés que présent € la Section de statistique avec celle de Boutonnet, dont vous trouverez de nombreux spécimens dans Ia
AE CAPAIEE: RECS k (2) Rennes. I, 134; AT, 403 ; Cass. I, 65.
3) Proc. Greiner. 1 \ Pièce 80 du dossier secrel.
procédure suivie contre lui, vous serez frappé de la similitude qu'elles présentent.
Si vous remarquez d'autre part qu’un procès-verbal du 13 mai 1898 dressé par le général Gonse, le lieutenant-colonel Gaudin, le capitaine Junck et l’archiviste Gribelin constate « que Le copiste de l'instruction était un homme peu vntelli- « gent, ne paraissant pas se rendre un compte exact du sens « du texte par lui copié », et si vous rapprochez de cette constatation cette autre que Boutonnet était un employé eivil subalterne, ne connaissait pas les questions militaires, vous serez fixés sur l’auteur de cette trahison.
Comment d’ailleurs les esprits les plus soupçonneux pourraient-ils encore l’imputer à Dreyfus ?
Les fragments caleinés de la copie ont été remis à M. Bertillon, peu suspect assurément d’une bienveillance exagérée pour Dreyfus.
Voici son rapport: Il y signale entre l’écriture du document et celle de Dreyfus toutes sortes de différences: différences dans les lettres, dans l’allure générale.
Je n'hésite pas à déclarer, dit-il, que les experts en écriture seraient unanimes à déclarer qu'il ny a pas identité possible entre les écrits carbonisés et ceux attribués à Dreyfus (1).
Son avis personnel n’est toutefois pas aussi absolu. Kevenant à son idée que l'éeriture du Bordereau est une écriture artificielle, il se demande jusqu’à quel point celle-ci diffère de l’ancienne, et risque quelques hypothèses qu'il discute. Mais il ajoute aussitôt :
Inutile de faire ressortir que si ces conjectures sont à mes yeux suffisantes pour m'empêcher d'affirmer catégoriquement que les pièces carbonisées ne sont pas de la main de Dreyfus, “elles ne sauraieut par contre corroborer de la moindre façon l'hypothèse inverse...
Et il conclut:
Mon opinion est que l'altribution à Dreyfus des documents carbonisés n'est pas fondée en fait; que c'est une conjecture qui est certainement des choses possibles, mais qu'il serait grandement téméraire de la mettre en avant.
Voilà ce que le général Roget déclare « ne pas aboutir à un résultat décisif ! »
Aussi, avec le commandant Cuignet et le général Gonse, est-il à Rennes revenu avec insistance sur le fait qu'ils ont persisté à imputer à Dreyfus. Il est vrai qu'ils y ont été en-
(1) Mém. Mornard, p. 168 ; Min. Guerre : cote 82.
couragés par un document considérable, que nous nous reprochericns de passer sous silence et qui leur à fourni des indications redoutables sur l’attitude de Dreyfus à Bourges !
Le commandant Rivals, faisant fonction de directeur de l'Ecole de pyrotechnie, avait trouvé que ce qu'on avait dit jusque-là était bien mince, qu'il fallait corser tout cela ! II a écrit au commandant Carrière une lettre qui a été versée à la procédure, où je la retrouve.
Croirez-vous, Messieurs, que Dreyfus était si soucieux de cacher ce qu'il avait chez lui qu'il s'était permis d'interdire aux ordonnances, même au planton civil de l'Ecole qu'il ne connaissait pas, d'entrer chez iui dans son bureau en son absence !
N'est-ce pas la preuve qu’il y amoncelait des documents de trahison et qu'il avait peur qu'on ne le surpriît ?
it le commandant Rivals ajoute:
«ya dans ces précautions, surtout si on les rapproche de l'habitude qu'avait Dreyfus d'avoir des poches sur la poitrine ou des gilets de flanelle à grandes poches, quelque chose de vraiment singulier, et …l est difficile d'expliquer les motifs qui peuvent porler un capitame en second, même candidat à l'Ecole de guerre, à tenir si caché ce qu'il
peut faire dans son bureau. Quant aux poches, ce fait me paraît à moi, qui connais les habitudes de l'établissement, réellement grave ! » (1).
Je vous en supplie, Messieurs, croyez que je parle séreusement, et que c’est bien un document versé à ia procédure que je vous lis ! Mais lorsque vous saurez que son auteur, le commandant Rivals est lun des juges qui ont acquitté Esterhazy en 16)6, vous serez peut-être moins étonnes de son extraordinaire perspicacité.
5° Vous venez d'entendre reprocher à Dreyfus (avec quelle verdeur !} son extrême prudence pour mettre à l'abri de toute indiscrétion les documents que ses études l’obligeaient à consulter, comme vous lui entendrez reprocher plus tard avec la même justice de ne pas avoir fait relier ses cours de l'Ecole de guerre dans leur partie manifestement confidentielle.
Vous allez maintenant voir dresser contre lui tous les efforts qu’il a pu faire pour se mettre à la hauteur de sa délicate fonction: l'instruction qu'il a acquise à l’Etat-Major où on l’a appelé pour cela, sa compétence spéciale sur tous les sujets qu'il doit étudier et approfondir. Plus il s’appliquera,
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plus il réussira, et plus ce sera la preuve qu'il est coupable de l’odieuse trahison qu'on lui impute. Telle est la logique de l'accusation et tels sont les procédés de discussion.
C’est ainsi que le général Mercier a signalé la facilité avec laquelle Dreyfus dessinait, même de mémoire, les graphiques de la concentration (1).
11 a fait appel à ce sujet, au témoignage du capitaine J'unek, celui du capitaine de Pouydraguin, celui-c1 racontant qu'au cours du premier semestre de 1894, 11 avait entendu Dreyfus critiquer les dispositions prises pour la conceutration des armées françaises à la frontière de l'Est, et l'avait vu, prenant un morceau de fusain qui traînait sur la table, se mettre à dessiner en quelques traits à l’appui de ses dires sur une earte des chemins de fer appuyée au mur la position générale des armées » (2). C’est un fait tout à fait exceptionnel ! s’écrie M. Cavaignac (3). Si exceptionnel, Messieurs, que le capitaine Juncek, tout en confirmant le fait, déclaré que :
AV ANR AT Se ANA
tous les officiers stagiaires qui étaient avec Dreyfus, connaissaient la concentration, ef qu'ils élaient à peu près tous capables d'en dessiner le tableau de mémoire sur la carte; — que sans doute lous avaient remarqué la facilllé avec laquelle Dreyfus faisait ce travail et les détails qu'il connaissait; mais que c'était très naturel, puisqu'au réseau de FEst où aboutissent tous les transports, il avail plus de renseignements que ceux de ses camarades qui se trouvaient dans les réseaux d'où partaient les transports (4).
Et c’est également ce qu'a dit le capitaine De Pouydraguin lui-même.
Je n'ai attaché sur le moment aucune importance à cet incident ; car nous avions {ous passé au 4° bureau, et nous connaissions tous la concentration qui figurait dans les notes du plan que nous avions à notre disposition. La plupart d'entre nous étaient d'ailleurs pourvus de fonctions, en cas de mobilisation, qui rendaient nécessaire la connaissance de celte concentralion (5).
Ar : ARE Le générai Roget, M. Cavaignac insistent. En 1895, Dreyfus au 4 bureau a dessiné sur l’ordre du capitaine Linder 3 cartes donnant la concentration des armées
irançaises et les quais de débarquement (6). Comment en
(1) Rennes I, 110, 114.
(2) Rennes I, 114, 115. Doss. secret nos 11 et 12. (3) Cass. 22. Rennes I, 188.
(4) Rennes I, 653.
(5) Rennes I, 115.
(6) Rennes I, 290, 318.
présence de ce fait a-t-il pu nier connaître la concentration ? S'il le nie, c’est qu'il a intérêt à le faire (1).
Quoi! répondrai-je, vous reprochez à Dreyfus l'exécution d'un travail que vous lui avez vous-même commandé, et l’expérience qu'il a pu en acquérir !
Quant à prétendre qu’il ait nié connaître la concentration, c'est travestir toutes ses déclarations. Ei la procédure vous donne le démenti le plus formel.
Devant M. du Paty il déclare connaître le plan de transport ; et M. du Paty se vante comme d'un beau succès de cette réponse (2). Devant M. d'Ormescheville (4 novembre 1894). devant le Conseil de guerre de Rennes, en face de Pouydraguin qui l’approuve, partout il répète:
« On connaissait toutes les lignes de transport au 4e bureau ; par conséquent je les connaissais (3). Il ajoute : « Il n'y a pas d'officiers dans l'armée connaissant notre réseau des chemins de fer et connaissant notre frontière, qui ne soit capable de tracer sur une carte dans ses lignes générales la concentration. Le fait est tellement exact qu'il est reconnu par le capitaine de Pouydraguin qui connaissait la concentration, comme il le dit lui-même. Le second fait est relalif aux tableaux que j'ai pu avoir à faire pour le capilaine Linder. Je ne puis pas me souvenir de tous les travaux que j'ai fournis à l'Etat-Major de l'armée ; mais je ne connaissais pas dans ses détails le débarquement (4).
Voilà ce qu'on appelle ses dénégations ! Il est impossible d'être plus net, plus vrai, de mieux réfuter l’objection qu’on lui oppose !
Mais le général Roget a gardé d’un autre fait une mauvaise impression contre Dreyfus. Il avait pendant le second semestre de 18935 donné aux stagiaires un plan fictif de transport à faire. Dreyfus ne s'est-il pas permis de lui faire observer qu’il serait bien plus intéressant et profitable de faire un plan de transport réel? Le général a refusé d'accéder à ce désir, et en a conservé un mauvais souvenir.
Que voulez-vous, Messieurs ? Sans croire être un traître, ni donner contre moi aucune preuve que je le deviendrai jamais, je partage l’opinion de Dreyfus; je crois qu’il vaut mieux travailler sur le vif qu'en l’air! Je crois que si la théorie est une belle chose, elle vaut surtout par l’application qu'on en fait, et que la pratique n’a pas moins d'avantages
(1) Rennes I, 188.
(2) Rapp. 31 octobre 1894.
(3) Rennes I, 34.
(4) Rennes I, 339, 573, 574; II, 90.
quand 1l s’agit en somme d'opérations qui ne sont pas destinées à rester de pures spéculations, mais qui doivent se faire sur le terrain.
Et c’est en vérité faire preuve d’un singulier état d'esprit que de voir dans ce désir de Dreyfus une preuve de culpabilité.
Dans ce carrousel de suppositions tendancieuses, le commandant Cuignet a voulu cueillir sa palme comme les autres. À son tour il raconte qu’alors qu'il était titulaire à l’Etat-Ma- Jor où 1l avait à traiter des questions se rapportant au dispositif des mines établies sur les voies ferrées pour interrompre la circulation au moment opportun, Dreyfus se disant chargé d’un travail sur ce sujet par son chef direct, le commandant Bertin-Mourot, était venu lui demander des renseignements qu'il possédait seul. Il avait d’abord refusé; mais sur l’insistance reproduite pendant plusieurs jours de Dreyfus, 1l avait fini par céder, et par lui faire une sorte de conférence à laquelle Dreyfus avait pris le plus vif intérêt et sur laquelle il avait pris de nombreuses notes: on ne les a pas retrouvées chez Dreyfus lors de la perquisition du 15 octobre 1894 (1).
Vous voyez la conclusion qu’il en veut insinuer.
Mais écoutons Dreyfus,
Le fait est vrai. Les renseignements auxquels le commandant Cuignet fait allusion lui ont été demandés par Breyfus pour faire un travail dont son chef Bertin-Mourot l'avait chargé. Est-ce exact? Oui, le commandant Bertin-Mourot le reconnaît.
Lorsque le capitaine Dreyfus est arrivé dans mon service, a-til dit, un des premiers travaux que je lui aie confiés était une étude sur les ouvrages minés, question touffue, difficile, à propos de laquelle un règlement venait d'être publié ou allait être publié. Je n'ai donc pas trouvé étonnant que le capitaine Dreyfus, chargé de celte étude sur les ouvrages
minés, ait été en relations avec le capilaine Cuignet qui était chargé de la première section (?).
Sans doute lors de la perquisition du 13 octobre 1894, on n’a pas retrouvé les notes prises par Dreyfus à son domicile. Est-ce là qu'il fallait les chercher ? ou bien au Ministère où on les eût alors sans aucun doute trouvées annexées au travail fait par Dreyfus ?
(1) Rennes I, 485 et 116.
Les lauriers d'Alexandre empêchaient, dit-on, César de dormir. Le suceès du commandant Cuignet a troublé le sommeil du commandant Bertin-Mourot. Aussi entendez-vous, celui-ei reprocher avec aigreur à Dreyfus d’avoir en 1893 au 4 bureau connu le mot et eu toutes les clefs de toutes les armoires (1).
Et tout autour de lui s'élève comme un chœur d'officiers rappelant que Dreyfus s’attachait à l'étude des uoeuments les plus secrets, journal de mobilisation, transports de concentration, transports de couverture.
C’est le commandant Boullenger, attestant que Dreyfus connaissait tout le réseau de l'Est, et y recherchait des missions pour mettre les plans à jour; c’est le capitaine Maustre, le commandant Dervieu disant que sa curiosité était grande, sa mémoire merveilleuse; c’est le commandant Roy, disant qu'il ramenait volontiers la conversation sur les questions de mobilisation et de concentration, encore que celles-ci fussent étrangères aux travaux de son bureau (2).
Mais comment lui reprocher encore une fois ses efforts pour s’instruire, alors qu'on l’a fait venir à l’Etat-Major pour cela ?
Comment lui reprocher d'avoir eu les elets comme les mots des armoires quand c’est le commandant Bertin-Mourot Jui-nême qui les lui a données, dès son arrivée au Bureau ?
« Lorsque le capitaine Dreyfus arriva parmi noûs, a dit le commandant Bertin-Mourot, lui-même, je lui tracai les mêmes méthodes de travail qu'à ses nombreux prédécesseurs, c’est-à-dire d'une part la collaboralion immédiate, directe à tous les travaux de la Commission du réseau, et d'autre part l'étude méthodique, forcément progressive, de tous les dossiers renjfermés dans les armoires. Je dénnai au capitaine Dreyfus la clef et le secret de toutes nos armoires. » (3). Et plus loin : « J'ai dit dans ma déposition que la première chose que j'avais faite avait été de lui donner le mot de toutes nos armoires » (4).
C’est ce qu'il à répété dans la nouvelle enquête (5). Comment! voilà le fait d’une indiscrétion coupable ou mal placée de Dreyfas ? S'il s’est attaché à l'étude méthodique et progressive du dossier, c’est lui qui a obéi à son chef. Et c’est ce chef qui le lui reproche ! Quelle justice ! !
(1) Rennes II, 45, 46.
(2) Rennes II, 74. 84; 92 à 94.
(3) Rennes II, 37.
(4) Rennes II, 44.
(6) Etc" Lt 547.