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Join. Mais tout au moins les ingénieur: de l'Est entraient librement, sans que rien permit de signaler ou de relever ultérieurement leur présence. Ils entraient tout spécialement dans le cabinet du commandant Bertin-Mourot, et c'est là que s’est produit le fait signalé par Ferret. Il perd dans ces conditions tonte signification, et rien, contranement à l’allégation des généraux Mercier et Gonse, ne permet d'en tirer quoi que ce soit contre Dreyfus.
8° Jusqu'ici nous avons discuté une à une toutes les allégations de l’aceusation, sans nous préoccuper d'autre chose que des faits avancés et aussitôt détruits par les vérifications auxquelles ils ont été soumis.
N'’est-1l pas temps de se demander, Messieurs, la cause de toute cetle accusation ?
La raison a ses principes directeurs et ses règles, et au premier rang de ces principes le bon sens indique qu'il n’y a point d'acte sans mobile.
Point de grand crime sans un intérêt proporlionné, disait autrefois J'Avocat Général Servan; un grand intérêt est la même chose qu'une orande passion! Et ce qui est encore vrai, c’est qu'une grande passion
ne peut pas plus se cacher que se vaincre. Si done un homme, accusé d'un grand crime, n’est convaineu par tous ceux qui l’environnent d'aucune passion v'olente, s’il est impossible de trouver au crime qu'on lui reproche aucun intérêt capilal et décisif, rappelez-vous la maxime : Point de grand crime sans un grand intérêt. Point de grand intérêt sans une grande passion. Point de grande passion sans éclat. Voilà la route du cœur ; nous ne devons jamais nous en écar!er.
Le général Mercier s’est bien rendu compte de cette nécessité qui s'impose à l’aceusation de dénoncer le mobile qui a poussé l'accusé: il a cherché à s'y soustraire:
Je ne m'occupe pas, disait-il à Rennes, du mobile de la trahison: le mobile de la trahison peut avoir de intérêt au point de vue psychologique. Je ne m'occupe que du fait stériel et brutal (1).
Et à sa suite les témoins à charge ont emboîté le pas! J'admettrai volontiers cette théorie, Messieurs, et je reconnaîtrai que la recherche du mobile peut ne présenter qu’un intérêt purement psychologique, qui ne saurait entraver la répression, lorsque nous nous trouvons en face d’un fait positif, dont l’auteur est connu, sans qu'aucune discussion soit possible, comme par exemple lorsqu'un meurtre a été commis
2] = 1° , - , dont l’auteur est pris en flagrant délit, sans qu’on puisse dé-
(1) Rennes I, 142.
couvrir le mobile qui a armé son bras. Le fait est Ià dans sa matérialité brutale, et le coupable n’est pas douteux puisque le flagrant délit le dénonce et le confond.
Mais qui done admettra qu’il en puisse être de même, lorsque l'accusation n’est plus basée que sur des présomptions toutes plus incertaines les unes que les autres? Le défaut de mobile devient et reste alors manifestement une présomption morale d’innocence de premier ordre. C’est à l'accusation qu'il incombe de la combattre et de la détruire. Et son aveu d’impuissance devient contre elle l'argument le plus décisif, l’objection la plus péremptoire.
Or qu'a donc prouvé l’accusation contre Dreyfus à ce point de vue, et comment a-t-elle satisfait à cette inéluctable nécessité à laquelle elle ne saurait, quoi qu'elle en dise, se soustraire ?
Dreyfus avait-il des besoins d'argent ? Entretenait-1l de coûteuses maîtresses ? cédait-1l à la passion du jeu ? Etait-il dévoré de quelque passion monstrueuse qui pût expliquer l’acte abominable qu’on lui impute ?
Il était riche ; 1] possédait 25 à 50.000 francs de rente ; il avait dans la filature de sa famille un crédit à tout instant réalisable de plusieurs centaines de mille francs.
Son genre de vie était proportionné à sa fortune. $es comptes étaient tenus avec une admirable régularité. M. du Paty de Clam déclarait lui-même que, dans un ménage aussi ordonné, un trou au budget ne peut passer inaperçu, et qu’il n'en a trouvé aucun. Il est vrai que, désolée de son impuissance, sa perfidie soupconneuse ajoute aussitôt :
Si ce trou a existé un moment donné soit par le jeu, soit par les femmes, comment le boucher ? On a pu se confier à une amie! (1) de sorte que du même coup, et sans que rien puisse étayer cette ignominieuse supposition, voilà Dreyfus accusé et, pour M. du Paty, convaincu non seulement d’avoir eu des maîtresses, mais même de s'être fait entretenir par elles! Quel homme que celui qui peut naturellement imaginer de pareilles infamies !
Mais enfin ce jeu ? ces maîtresses ? où donc en est la preuve ? Le commandant d'Ormescheville refuse de rechercher et d'entendre aucun témoin à ce sujet : « Ils ne seräient
(1) Rapp. du Paty, Proc. Paris, cote T0.
« pas recommandables ! » mais il affirme tout de même, et cela suffit à sa conscience ! (1). Je doute que vous partagiez ce sentiment.
Nous attacherons-nous alors aux rapports de Guénée ?
Mais vous êtes fixés ; vous savez ce que vaut ce ramassis de -propos de concierges, de cancans de filles, de racontars de tripots, détruit, anéanti par l'enquête de la Préfecture de police, dont les procès-verbaux ont été supprimés, parce qu'ils prouvaient que tout ce qu'avait recueilli Guénée s’appliquait à des homonymes de Dreyfus qui n'avaient avec lui de commun que le nom, reniés par Guénée lui-même qui, devant vous en 1899, a été obligé de reconnaître que tout ce qu'il avait avancé n'était que bruits de tripots qu'il n'avait pu contrôler.
Si bien que voici l’inexplicable expliqué par le mensonge.
Ah ! je comprends que le général de Boisdeffre ait été, même après la condamnation, préoccupé de tout cela ! qu'il ait trouvé l’instruction concernant Dreyfus absolument « insuffi- « sante en ce qui concerne sa moralité, ses relations de femmes « et de cercles, ete... » (2), et qu'il ait donné au lieutenantcolonel Picquart « l’ordre de reprendre tout cela » (3).
Lui non plus ne sentait pas sa conscience rassurée !
Devant le Conseil de guerre de Rennes un nouvel effort a été tenté. Il a misérablement échoué.
Tout ce qui a été précisé, a dit le lieutenant-colonel Cordier, c’est que le câpiltaine Dreyfus, le jour de son mariage, n'aurait pas pu porter la couronne d'oranger, si toutefois on en donne aux hommes. C’est le cas de bien des gens. Et il a ajouté : Il résulte de l'examen complet du rapport, {l résulte de tout ce que nous avons su qu'après son mariage il n'en a plus été de même. Moi, je crois devoir en conclure que s’il y a eu cerlaines choses, le capilaine Dreyfus s'est plutôt vanté. Le capitaine Dreyfus, comme beaucoup d'autres, aimait à se vanter et, quand on a été, comme nous, jeunes dans les pensions, on sait parfaitement que généralement ce sont ceux qui se vantent le plus qui en font le moins. Eh bien! je crois que le capitaine Dreyfus était absolument dans ce cas. Pour cela comme pour le reste, il se vantait et il s’est beaucoup vanté. Dieu sat s'il doit s’en repentir maintenant (4)!
Al ñ . . ZA » . « . .
Et tous les faits, qui ont été apurés, viennent à l'appui de cette appréciation si juste, si vécue.
Ils sont au nombre de quatre.
Le premier est signalé par M. du Breuil, ancien procureur
(1) Cass. 601.
(2) Cass. 179. Rennes I, 522.
Rennes IL, 512. 213.
de la République à Saint-Brieuc, entendu à titre de renseignements sur l'indication de M. Quesnay de Beaurepaire, son anciez procureur général de Rennes (1).
En 1885, cet ancien magistrat était en rapport avec les époux Bodson, propriétaires du magasin € La redingote grise ». Il racontait qu'il avait dîné chez eux avec Dreyfus et un attaché d’ambassade allemand, dont il n’a pu d’ailleurs donner ni Je nom, ni le signalement, et qu'il ne reconnaïîtrait pas suivant toutes probabilités (?).
Il s'était promis de cesser toute relation avec cette maison et l’avait même dit à M. Bodson,
en lui déclarant qu'il n’aimait pas les Allemands, et qu'il lui était désagréable de rencontrer ces gens-là. — « Mais je suis très heureux de ce que vous me dites, avait répliqué M. Bodson; ne croyez pas que ces gens-là sont mes amis et, vous avez dû vous en apercevoir, Dreyfus est l'amant de ma femme (3). »
M. Bodson avait ensuite consulté sur son désir de divorcer. Et, comme M. du Breuil l’informait qu'en pareille matière la justice exigeait des preuves positives :
Des preuves, mais j'en at, avait répondu M. Bodson; j'en aurais
même pour faire chasser Dreyfus de l’armée française. Il est indigne de porter l'uniforme (4).
Qu'est-ce que cela signifie, Messieurs, alors surtout que M. du Breuil ajoute : ;
J'attribuai, je le dis très franchement, l’exclamation de M. Bodson tout d'abord à son mécontentement de mari trompé, et je lui répondis que, si on chassait de l’armée française tous les officiers qui ont pris Ja femme de leur voisin, peul-êlre pourrait-on éclaircir beaucoup les cadres (5).
Dans une brochure qu’il a publiée depuis sur sa déposition de Rennes, M. du Breuil est revenu sur son impression :
Ma déposition ne pouvail servir que comme indication. Pourquoi Dreyfus ne répondit-il pas? « Il est parfaitement exact que j'ai diné chez Bodson avec du Breuil et un attaché allemand. » Il eût pu ajouter :
« Quesi-ce que cela prouve? » J'aurais répondu moi-même: Rien {6).
Faut-il insister dans ces conditions, ajouter avec le commis-
(1) Rennes II, 101, 105, 106.
(2) Rennes IL 103, 107 à 110.
(3) Rennes IL 103.
(4) Rennes IT, 104, 105.
() Rennes IT, 104.
fes
saire du gouvernement que dans cette déposition « tout est étrange » (1); que les faits qu'il signale sont de 1885, alors que Dreyfus était célibataire, que le milieu n’était pas si suspect que du Breuil n'y allât lui-même (2) ; que la sœur de M. Bcdson a protesté avec la dernière énergie contre ces propos imputés à son frère décédé (3), que M. ZLainol, lhiquidateur au Tribunal de commerce de Paris, atteste que devant lui M. Bodson a démenti catégoriquement la déclaration de M. du Breuil et protesté qu'il considérait Dreyfus, qu'il n’aimait pas pourtant, comme incapable de trahir (4).
Faut-il ajouter que si M. du Breuil a connu la magistrature dont il a fait partie, mais qu'il a dû quitter, il est plus encore connu d'elle comme justiciable ; que, par arrêt du 8 février 1896, la Cour de Caen a jugé qu'il avait sciemment surpris la ccnfiance de son adversaire et qui avait obéi à une pensée de fraude ; que cette même Cour, par arrêt du 5 mai 1904, l’a condamné à un mois d'emprisonnement et 100 francs d'amende pour injures et diffamation en constatant qu'il avait déjà subi trois condamnations en police correctionnelle dont deux pour injures et diffamation, et en relevant « le caractere odieux de la diffamation », qu'elle réprimait ?
C'’ei: est trop pour réduire au néant ce qui, d’après le témoin lui-même, n’était rien !
Le second fait est plutôt comique.
Le lieutenant-colonel Gendron, celui qu'Esterhazy appelle « l’invraisemblable Gendron », celui qui raconte de lui-même les mystifications par trop fréquentes dont 1l a été victime à la Section de statistique, notamment de la part d’une Italienne et d’une femme Malebranche (3), est venu déclarer à Rennes qu'il avait été conduit en 1892 chez une Austro-Hongroise fort intelligente, Mme Derry, par un ami qui était son « protecteur »; que le milieu lui avait paru suspect ; que, sans en avoir eu d’ailleurs la moindre preuve, il ne serait pas surpris que cette femme, « qui ne lui avait pas paru une courtisane complète », fût une espionne et que devant son refus de retourner chez elle, son ami lui avait dit :
(1) Rennes IT, 107.
(2) Rennes IF, 107.
(3) Rennes II, 103, 104.
(4) Rennes IT, 190.
(5) Rennes IT, 69.
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Après tout je ne comprends pas vos scrupules ; d’autres officiers bre. velés comme vous ou de l'Ecole de Guerre fréquentent celte personne, entre autres Dreyfus (1).
On se renseigne. Le fait est vrai. Dreyfus est allé deux ou trois fois chez Mme Derry (2). Savez-vous pourquoi? Parce qu'on lui avait dit qu’il y rencontrerait le commandant Gendron (qui passait, c’est lui qui nous le dit, pour le confident absolument intime du colonel Sandherr!) (5).
Et voilà ce qui prouve que Dreyfus est un traître! (C’est simplement grotesque !
Le troisième fait est relatif à une dame Cron, à qui Dreyfus aurait cffert de louer une villa de 4.000 fr. de loyer annuel, et dont on a retrouvé lors de la perquisition une lettre adressée à Dreyfus et finissant par ces mots : « À la vie, à la mort! »
Dreyfus reconnaît qu’il a rencontré cette femme au concours hippique (4), mais il ajoute qu’il n’a jamais eu de rapports intimes avec elle, et que, s’il avait eu un instant la tentation d’en faire sa maîtresse, 1l avait reculé quand il s'était rendu compte qu'on en voulait plus à sa bourse qu'à son cœur et M. du Paty de Clam a dû reconnaître lui-même que le contraire n’a pas été prouvé (5).
Le dernier fait est plus misérable encore, s’11 est possible,
En juillet 1894, Dreyfus revenait d'un voyage d’Etat-Major et ramenait avec le capitaine Duchâtelet le détachement d'ordonnances et les chevaux. Ils passent de grand matin rue de Miromesnil, les volets commencent à s'ouvrir.
Si nous allions chez une telle lui demander une tasse de chocolat ? dit Dreyfus à Duchäâtelet.. Je vous présenterai. On voit chez elle du monde amusant, des femmes connues... La dernière fois que je suis allé chez elle, j'ai perdu la forle somme (6)!
Le tout, affirme le capitaine Duchâtelet, sur Le ton de la plaisanterie, et sans avoir eu évidemment l’intention de quitter le détachement.
Aussitôt l'Etat-Major d’en tirer la preuve que Dreyfus est l'amant de cette femme, que c’est un joueur forcené.
Le capitaine Duchâtelet n’a pu, Messieurs, retenir son indignation, en entendant aïnsi travestir sa pensée. Honteux du
(1) Rennes II, 67 et 69.
(2) Cass. 422.
(3) Rennes II, 68.
(4) Rennes I, 36 ; Proc. Paris, cotes 20 et 73 ; E. c. II, 394.
(5) Rapp. du Paty ; Proc. Paris cote 70.
(6) Rennes’Il, 97, 98: I, 36, 37.
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rôle qu'on essayait de lui faire jouer au procès, il s'est écrié, quand on lui a demandé pourquoi il n'avait rien dit de cela
en 1894 :
Je le dirai franchement au risque même de détruire ma déposition d'aujourd'hui. Comment! voilà un officier qui est accusé du plus grand des crimes, et moi j'irais dire : « Il m'a dit qu'il était allé chez une femme et qu'il y a perdu de l'argent. » Non! je n'ai rien dit! :
Le témoin précise ainsi la valeur du propos qu'il a repété : C'était une plaisanterie.
Et il faut toute la psychologie à la fois grossière et compliquée de l’accusation pour voir dans ce bas déballage de faits insignifiants, de conversations banales ou de plaisanteries de mauvais goût ce mobile puissant que nous cherchons et qui seul pourrait expliquer le crime atroce qu'elle impute à Dreyfus.
Va-t-elle au moins le trouver dans la rancune inoubliable que Dreyfus aurait conservée de la cote d'amour ?
Lors des examens de sortie de l'Ecole de guerre, dit le commandant d'Ormescheville dans son rapport, Dreyfus a prétendu qu'il devait à la cote dite d'amour d'un général examinateur d’avoir eu un numéro de sortie inférieur à celui qu'il espérait obtenir : il a cherché alors à créer un incident, en réclamant contre cette cote et partant contre le général qui ia lui avait donnée. Il prétendit alors que cette cote, qui était 5, lui avait été donnée de parti pris et en raison de la religion à laquelle 11. appartient. Il attribua même au général examinateur en question des propos qu'il aurait tenus à ce sujet. L'incident qu'il. créa n'eut pas la suite qu'il espérait. Mais depuis cette époque il na cessé de se plaindre, se disant victime d’une injustice qu'il traite même à l’occasion d'infamie (1).
C’est ainsi que M. d'Ormescheville écrit l'histoire.
Sur ce point, pas plus que sur la question « femmes », « jeu », il n’a entendu un témoin, recueilli un renseignement. C’est lui qui nous le dit. S'il avait fait son devoir de magistrat qu'il était, il eût appris que Dreyfus avait eu raison de se plaindre, qu'il avait été victime d’une criante iniquité, et qu'il avait obtenu la satisfaction qui lui était due.
Oui ! il est vrai que, lors des examens de sortie de l'Ecole de guerre, 1l s’est trouvé un examinateur, dont le nom doit être conservé, le général Bonnefond, pour donner à Dreyfus et à un de ses camarades, isréalite comme lui, une note mauvaise en disant :
Je ne veux pas de juifs dans l'Etat-Major ; je leur donnerai 5 comme cote d'amour,
(1) Rapp. d'Ormescheville, Cass. 601.
Dreyfus a su le fait et s'en est plaint au Pirecteur de l'Ecole, le général Lebelin de Dionne. Celui-ci n’a pas voulu croire d’abord à tant de partialité. Il s’enquiert. Le fait est vrai, et le général constate quil est (c'est lui qui le dit) en face d'une injustice à réparer! ()
Savez-vous comment 1l répare ?
Je laissai, dit-il, à la note donnée par l'examinateur tout son effet L'effet de celle note était en effel minime, et le aommage presque nui, Au lieu de sortir le 5e, Dreyfus est sorti le 9%, et il a pu rester à l'Etat Major (2). :
Dans son désir de répondre au sentiment du milieu ambiant dans lequel il dépose, le général Lebelin de Dionne en vient à Rennes jusqu'à oublier les notes excellentes qu'il a données alors à Dreyfus et qui le dépeignent comme un très bon officier, de caractère facile, de conduile très bonne,
d'esprit vif, ayant l'habitude du travail, très apte au service d'Etat Major.
Il n’est pas moins certain qu'il a reçu fort aimablement Dreyfus après son enquête et que Dreyfus s’est retiré satisfait (3).
Ah! sans doute il a dû garder de ce pénible incident un souvenir douloureux ! Sans doute à l’occasion une plainte est revenue sur ses lèvres, quand il a pensé à l’injustice criante dont 1l avait failli être la victime (4).
Mais quoi d'étonnant! Et qui de nous n’en eût pas fait autant? Et de là à faire de ce misérable incident aussitôt réparé le mobile capital, unique, qui l’aurait poussé au crime de trahison, lui qui à 35 ans était, malgré tous les obstacles semés sur sa route, capitaine breveté d'Etat-Major, lui qui, à toutes les satisfactions d’amour-propre, Joignait toutes les joies de la vie: un heureux mariage, de charmants enfants, la richesse, lui qui avait quitté le sol natal, ses intérêts locaux pour opter pour la France et suivre son drapeau, c’est en vérité défier le bon sens que de tirer de cette misère réparée cette monstrueuse conclusion !
L’accusation l’a senti elle-même, et par tous les moyens, a
(1) Rennes IT, 178, 179.
(2) Rennes IT, 180.
(3) Rennes II, 180, 181 et I, 31 à 32.
(4) Rennes IT, 529.
tenté de ressaisir l’accusé, en lui imputant des sentiments antipatriotiques.
C’est ainsi que le commandant Bertin-Mourot rapporte que, revenant d’une mission sur la ligne des Vosges, 1l avait raconté les impressions pénibles qu'il avait ressenties près de cette frontière qu’il lui était interdit de franchir.
Fumant ma pipe, je me disais: « Quelle misère! Là-haut tant de majesté, tant d'ordre, tant d'harmonie ; et en bas une race, et mes compatriotes, suivant le côté où ils se trouvent, engagés dans une armée différente avec un Dieu des armées diffèrent!
Dreyfus l’interrompit:
Cela ne pourrait pas être pour nous autres juifs. Partout où nous sommes, noire Dieu est avec nous (1).
J'éprouvai, dit M. Bertin-Mourot, un profond malaise, je brisai là, et je me remis au travail (2).
Soit! En quoi cela prouve-t-1l que Dreyfus soit un traître ? Quel est donc le sens antipatriotique que le commandant Bertin-Mourot attribue à ces paroles ? on le lui demande.
Je n'y attribue aucun sens, répond-il; mais je voyais la question brusquement dévier. J'avais parlé de l'immensité, des asires qui tournent et du service militaire des Alsaciens.. Et brusquement je vois ce simple récit d'une impression se transformer en idée théologique, ce qui m'étail désagréable. Quel est le fond de cette phrase ? Qu'a--il voulu dire ? Je n'en sais rien. On m'a dit: « Vous avez blessé les juifs. » J'ai cité simplement ; je voulais expliquer pourquoi il m'avait laissé une mauvaise impression (3).
Que ce sentiment s'explique, Messieurs, de la part de M. Bertin-Mourot, s’il est vrai, comme on l’a dit, qu'il soit le fils d’une juive mariée à un catholique, c’est fort bien; mais encore une fois, 1l ne m'est pas donné de comprendre en quoi le propos imputé à Dreyfus prouve de sa part un sentiment antipatriotique.
Et j'en dirai tout autant de cet autre mince détail rapporté par le général Lebelin de Dionne. Dreyfus aurait dit un jour que les A/saciens étaient plus heureux sous la dominalion allemande que sous la française (4). Ce propos fâcheux, blessant, Dreyfus l’a toujours nié (5). TI a fait appel à toute sa vie, à toute sa correspondance, à ses lettres de l’île du Diable
(1) Rennes II, 38, 39.
CAT NMIEMTAE