C. 2° lettre de B à A datée du 16 avril
(Texte joint.)
Commentaire. — L'absence annoncée rejette à la fin d'avril toute correspondance ullérieure sur le même objet. Fait à noter. Les plans directeurs sont en dépôt :
1° À la section des lévés de précision du Service géographique. 2° (Partiellement) au Service du Génie.
3° (Partiellement) à la section des places fortes au 1” bureau de J'Etat-Major de l’armée.
Dès qu’on eut saisi la lettre ci-jointe, on ouvrit une enquête discrète au Service géographique et au Service du Génie. Celte enquête n’aboutit pas. On omit de faire des recherches au 1* Bureau de l'Etat-Major de l'armée. Là, les plans directeurs sont enfermés dans une pièce où ils sont dans une armoire dont le mot de cadenas n’a pas été changé depuis le 1" janvier 1893, jusqu'au 1” juillet 1894.
Ces plans n'étant pas consullés souvent, on n’a pu avoir que peu de renseignements sur la question de savoir si on a pu les retirer sans qu'on le sache pour les calquer ou les photographier.
(L'initiale D caractéristique peut désigner le capitaine Dr... qui avait travaillé pendant plusieurs semaines à la section des places fortes pendant son stage au 1" Bureau.) É
Il y a donc (d’après la lelire) eu relations, puis brouille : l’auteur de la trahison cherche à renouer.
Il se peut donc que la lettre incriminée marque la fin de la brouille
et que ce « canaille de D » soit la même personne que l’auteur de ladite lettre incriminée.
Résumé. — 1° L'officier (ou la personne), qui a livré les plans directeurs de Nice en avril 1894, peut avoir appartenu à la section des places fortes du 1” Bureau, puisque les plans s’y trouvaient.
2° Le nom du traître commence par un D.
3° Le personnage alors brouillé avec À cherche à renouer avec lui.
Conclusions générales :
Les faits énumérés ci-dessus B C D peuvent s'appliquer au capitaine ATRRRE ce cas, l'ami que À a près du colonel Davignon, le D qui a livré les plans de Nice, l’auteur de la lettre incriminée et le capitaine Dr... ne seraient qu'une seule et même personne.
Si ce commentaire et les pièces qui l’accompagnaient avaient été soumis à l'examen et à la discussion de la défense, qu'en serait-il resté ?
Le télégramme du 27 décembre 1893, du chef de l'Etat-Major de l’attaché A était peut-être relauf à un document d'espionnage.
S'il en était ainsi, l’attaché À était déjà en relations avec le traître et le connaissait, puisque le Bordereau atteste qu'ils avaient ensemble des relations directes et personnelles. Et de ce que ce document constate que les pièces livrées ne portaient aucun signe d'Etat-Major, on n’en pouvait conclure qu'elles émanaient d’un officier appartenant à l'Etat-Major de l'Armée.
Si l’attaché À connaissait le traître et si ce traître était Dreyfus, il ne pouvait ignorer sa qualité d'officier d'Etat-Major et, dès lors, le memento (pièce 23), qui émet des doutes sur la qualité du traître, bien loin d’être une présomption de culpabilité contre Dreyfus, constituait une présomption d'mnocence en sa faveur.
Le colonel Davignon interrogé sur le sens que pouvait présenter la pièce (N° 40), où son nom est prononcé a déclaré qu'il ne comprenait rien à QÇee grimoire, tellement complexe et compliqué qu'il dépasse son entendement ».
Comment, en effet, prétendre déterminer le sens exact d’un document dont on ne possède que quelques mots, séparés par des lacunes telles que sa reconstitution est nécessairement tou jours conjecturale ?
On a cependant fait remarquer, en réponse au commentaire, qu'il ne s’agit dans cette affaire que d’un de ces renseignements non confidentiels qui n'étaient jamais refusés aux attachés militaires étrangers. B suppose qu'un renseignement du même genre peut être demandé par A; pour quelle raison, ce dernier, qui pouvait l'obtenir aisément et régulièrement, se serait-il adressé à un traître ?
En écrivant ce billet, B n'a eu d'autre but que de mettre A en garde contre toute démarche qui aurait permis de soupconner, non pas qu'il avait un ami au Ministère, mais qu'il existait entre eux une collaboration qu'ils avaient intérêt à tenir
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secrète. B admet que l’ami de A peut s’entretenir avec le colonel Davignon, sous-chef du 2° Bureau, du renseignement demandé. Cet ami n’est done pas un traître ; s’il l'était, 1l ne risquerait pas de révéler ses relations clandestines et criminelles avec A.
D'un autre côté, si c’est Dreyfus qui est traité de € canaille » dans la pièce N° %5, est-il admissible que, dans une pièce contemporaine, 1l soit traité d’ « ami », alors d’ailleurs qu'il n'existe aucune trace de relations mondaines entre lui et les attachés À et B et que ces relations n'auraient même pas pu se nouer en raison de sa qualité d'israélite, ainsi que l’a déclaré le commandant Cuignet.
En revanche, il est certain que les attachés À et B etaient en relations parfois très étroites, absolument avouables et hono rables, avee un certain nombre d'officiers de l'Etat-Major de l'Armée. Le commandant Cuignet a même cité les noms du colonel de Saney et du commandant d’Astrog, l'un chef, l’autre chef de section au 2° Bureau, et du commandant du Paty de Clam.
Les attachés militaires étaient reçus au 2° Bureau environ une fois par semaine. Ils y étaient accueillis € avec la courtoisie qu'il est d'usage de montrer à ces agents diplomatiques, aussi bien chez nous que dans les pays étrangers ».
N'’est-il pas alors vraisemblable que l «@ ami » de la pièce 40 était l’un de ces officiers qui se trouvaient en relations suivies avec l’attaché À et auquel il était autorisé à demander un renseignement non confidentiel ?
Un indice en faveur de cette hypothèse nous paraît se trouver dans la lettre suivante, qui nous amène aussi à l'examen de la pièce « ce canaille de D ». Cette lettre a été produite à Rennes par le général Mercier ; elle est écrite en allemand, au crayon. de la main de l’attaché A. Nous la reproduisons d’après le compte rendu du procès de Rennes, 1 p. 77, en indiquant que le compte rendu revisé par le général Mercier remplacera le mot « Sancy » par l’imtiale ç S ».
Paris, 29/12 1893, soir.
Au moment de parlir je recois la réponse de Sancy au sujet du nettoyage des armes Schombin. J'emporte la chose et répondrai de Berlin. Idem pour les journaux el coupures de journaux. L'homme des forlifications de la Meuse m'a laissé complètement en plan; s'il devait venir pendant mon absence et s’il apporte quelque chose, vous pouvez, sur sa demande, lui donner une avance de 300 francs au maximum, sans cela pas un sou. Il faut qu'il apporte au moins : 1° le reste des forts de la Meuse ;
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2° les deux plans de Toul; 3° le dossier « chargeur » ; 4° le dessin de Manonvilliers ; 5° le dessin de gare ; 6° les fortifications de Malzéville.
Si la mère venait, donnez-lui la même chose, mais ne donnez aucune avance sans livraison. S'il vous arrivait quelque chose, donnez le dessin du chargeur à B et envoyez-moi le tout le plus tôt possible. On pourrait peut-être envoyer pour cela un courrier de cabinet à...
Mes meilleurs vœux pour la nouvelle année. J'espère qu'elle vous apportera l’épaulelte à franges et que vous resterez ici. Mille amiliés et au revoir.
Je descendrai au Kaiserhof.
Tout à vous.
L'intérêt de cette lettre n'est pas seulement dans l'indication qu'elle fournit sur les relations de service qui existaient entre le colonel de Sancy et l’attaché A. Il réside surtout dans la nomenclature des nombreux plans qui devaient être livrés et dans la fixation du prix de cette livraison.
Déjà en avril 1893, le Service des renseignements avait été mis en possession d’une note de À ainsi conçue :
Restituerai les feuilles 24 et 27 de Toul déjà livrées en noir, demandées en couleur. Restlituerai également feuille de Reims 102, levé de 1880 déjà livré : demandé une levée (sic) plus récente. Demandé encore nouveaux levés indicant (sic) les fortifications Toul, Nancy, 6, 7, 13-77, 78, 82, 85, 86.
Canevas, tableaux d'assemblage Langres, 27. Neufchâteau, 16, 21. N° 20 bis, dossier secret.)
En janvier 1894, une autre note avait été saisie ; elle portait:
Vous avez encore 600 francs d'avances. Je prendrai pour les 600 francs des plans d'Albertville, Briançon, mais seulément à 10 francs la pièce. Je prendrai tous les plans de Mézières, Langres, Givet, Ayvelles, Montmédy, Péronne, ainsi que les feuilles neuves des deux rives de la Moselle et de la Meurthe sur lesquelles se trouvent dessinées les fortifications. Les nouveaux plans de Verdun (276-450) devraient êlre pris, ainsi que ceux de Mézières.
Des renseignements provenant d'une source différente prourvaient aussi que d’autres atlachés militaires se procuraient, à peu près au même prix, les feuilles qui, réunies, formaient les plans des places fortes.
Et l’on sait par la pièce N° 17 du dossier secret que, le 1% décembre 1892, avant l'entrée de Dreyfus au Ministère, l'Etat- Major auquel appartenait l’attaché A lui offrait des fonds, cinq à six mille francs, pour lui permettre de renouer « d'anciennes relations avec le fournisseur des plans directeurs ».
La pièce 25 où il est question de la livraison de douze plans directeurs de Nice devait être, à quelque époque qu'elle ait été apportée, rattachée à cet ensemble de documents.
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Si ce rapprochement avait été fait en octobre 1894, on aurait constaté que bien avant 1892 des plans directeurs avaient été livrés par un autre que par Dreyfus et à des prix qui ne pouvaient le tenter ; aussi, ces livraisons avaient-elles toujours été attribuées à des subalternes. Le malheureux que l’attaché A traitait de « canaille », qui avait mécontenté l’attaché B et qui suppliait qu’on acceptât de nouveau ses services ne pouvait être cet officier de l'Etat-Major de l'Armée capable, au dire de ses chefs, de pénétrer les secrets de notre organisation militaire ; son concours était trop précieux pour qu'il fût obligé de l’offrir avec cette insistance humiliée.
Qui était « ce canaille de D » ? C'était probablement un individu nommé Dubois. M. le comte Tornielli l’a dit à M. le sénateur Trarieux, au cours de l’année 1898, dans les termes suivants :
L'agent B ne se rappelle aucunement avoir écrit cette pièce (N° 25). Quant à l'agent À, il peut l'avoir écrite sans en avoir gardé le souvenir. De deux choses l'une ou celte pièce est fausse, ou elle est vraie. Si elle est fausse elle doit être l'œuvre d'un certain Lemercier-Picard que nous savions très expert dans limitation des écritures, et qui, notamment, en maintes circonstances, a su imiter l'écriture de A. Si, au contraire, celle pièce est vraie, si elle a été écrite vraiment de la main de l'agent A, qui peut très bien ne plus s’en souvenir, l'épithète « ce canaille de D » ne peut s'appliquer qu'à un personnage qui avait des relations avec les attachés militaires pour leur procurer, non pas à proprement parler des éléments d'espionnage caractérisant la haute trahison, mais des plans et des cartes topographiques, qu'on ne pouvait trouver dans le commerce. Ce personnage se nommait Dubois.
M. le général Mercier a fait observer à propos de cette pièce que la diplomatie est parfois obligée de faire des déclarations absolument contraires à la vérité. « Ce canaille de D » est, à ses yeux, Dreyfus et non Dubois.
Ce n’est pas non plus Dubois pour le général Roget, qui, cependant, n'affirme pas que ce soit Dreyfus.
M. le commandant Cuignet, au contraire, s’est exprimé en ces termes au cours de votre enquête de 1899 :
Quant à la pièce « ce canaille de D », rien ne prouve qu’elle désigne Dreyfus, et je serais plutôt de l'avis de M. Picquart, qui estime qu'elle ne peut s'appliquer à lui, étant donné le sans-gêne avec lequel l’auteur de la lettre traite ce D.
M. le commandant Cuignet a ajouté que rien n'indique dans le dossier que des plans directeurs aient été livrés. Cependant,
il admet que Dreyfus avait la possibilité de se procurer des plans directeurs, soit € au 1* Bureau, qui n’en détient pas normalement, mais qui peut en avoir quelquefois et, en réalité, en a souvent, soit au Service géographique ».
Mais il aurait rencontré au 1% Bureau de telles difficultés matérielles, qu'il était inadmissible qu'il se fût exposé à courir le danger de les surmonter pour se procurer un document de médiocre importance et c'est ce qu'a fait ressortir le lieutenant colonel Picquart dans la dernière enquête de votre Chambre criminelle. L’assertion du commentaire sur ce point lui a paru perfide, monstrueuse, tout au moins d’une légèreté extraordinaire quand 1l s'agissait de la hberté et de l'honneur d’un homme.
L'erreur du commentaire sur l’auteur de la pièce 25, erreur aujourd'hui reconnue mais non expliquée, n’est pas moins étrange. Elle est de À; pourquoi a-t-elle été attribuée faussement à B, si ce n'est pour la faire rentrer dans le système qui s’efforçait d'établir un lien entre les trois pièces visées et le Bordereau ?
Il importe peu que les «€ extraordinaires légèretés », suivant l'expression de M° Mornard, que les erreurs du commentaire sur la pièce 25 soient imputables à son rédacteur ou à ses inspirateurs, le colonel Sandherr, et surtout, à nos veux, le commandant Henry. Un examen, même superficiel, les aurait révélées ; il n'eut pas lieu. Les chefs da lEtat-Major et le Ministre acceptèrent avec une confiance aveugle le système de leurs bureaux et la pièce 25, qui ne s’appliquait pas à Dreyfus, comme l’a déclaré votre arrêt du 3 juin 1899, devient l’un des éléments essentiels de la conviction des juges, ainsi qu'en fait foi la déposition suivante de M. Laroche, que M. le capitaine Freystætter n'a pas été autorisé à confirmer au cours de sa déposition de 1899, mais contre laquelle il n’a jamais protesté
En 1896, alors que j'étais résident général à Madagascar, avant que l’on ne parlât d'erreur judiciaire dans le procès du capitaine Dreyfus, au cours d'une conversation, il m'arriva de demander si quelqu'un connaissait la nature de sa trahison. Mon officier d'ordonnance, le capitaine du génie Duprat (actuellement à Grenoble), entendant ma question, y répondit aussitôt : « Dreyfus a élé condamné pour avoir livré à l'étranger les plans de forteresse de la région de Nice. Il y a, ici même, un des juges de Dreyfus, le capitaine Freystaetter,de l'infanterie de marine,nous le voyons quelquefois, et il nous a dit publiquement : « Celle canaiïlle de Dreyfus a livré à l'étranger des plans de forteresse de la région de Nice. Voilà pourquoi nous l'avons condamné. » À diverses reprises, depuis celle époque, je suis revenu sur ce sujet avec mon officier d'ordonnance, et il m'a toujours répété, dans les mêmes termes, la révélation que le capitaine Freys-
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tætler avait faite devant lui. J'en ai gardé la conviction que, de toutes les charges qui avaient pu être relevées contre Dreyfus, celle-là seule, ou celle-là, surtout, avait frappé l'un de ses juges.
Quant aux rapports de l'agent Guénée, qui venaient si bien appuyer la déposition du commandant Henry, nous savons aujourd'hui ce qu'il en faut penser. Il n'existait aucune raison de les appliquer à Dreyfus, d’après Guénée lui-même.
Votre dernière enquête s’est efforcée de dissiper l'obscurité qui entourait encore les relations de M. de Val Carlos avec Henry et Guénée. Elle n’y a peut-être pas réussi. M. de Val Carlos a dénmié, sous lf foi du serment, les propos qui lui avaient été prêtés. S'il a dit vrai, Henry et Guénée auraient menti. D'un autre côté, votre enquête a confirmé ce fait déjà imdiqué au procès de Rennes que M. de Val Carlos avait reçu une somme de 1.500 francs et même des paiements réguliers. Si cette dernière hypothèse, sur laquelle nous aurons à revenir, était vérifiée, la foi due « au grand seigneur, immensément riche », qui renseignait Guénée par « pure sympathie pour la France », serait singulièrement affaiblie.
Ses propos, dans tous les cas, étaient sans portée et auraient été mal compris. Voici ce qu'a dit, à ce sujet, le heutenant colonel Picquart :
Lorsque j'ai pris le service, on m'a dit qu'un attaché militaire espagnol, le marquis de Valcarlos, était en très bonnes relations avec le commandant Henry, et que c'était lui qui était la personne honorable dont Henry avait parlé dans sa déposition de 1894. Je dois dire que pendant tout le temps où j'étais chef du Service des renseignements, pas une seule indication ayant une importance militaire quelconque n'a été donnée par M. de Valcarlos.
En ce qui concerne les propos attribués à M. de Valcarlos, qui ont élé répétés au Service des renseignements, soit par l'agent Guénée, soil par Henry, ils consistaient essentiellement à dire que quelqu'un trahissait au 2° Bureau. Ces propos, je me les explique jusqu'à un certain point. Il est fort possible que M. de Valcarlos ait dit à Guénée : «Il y a un officier au 2? Bureau qui renseigne très bien les agents étrangers. » En effet, en 1894, le chef du ?° Bureau était le colonel Le Loup de Sancy ; il avait été attaché militaire à Berlin, et il était particulièrement désireux d'être agréable aux altachés militaires étrangers résidant à Paris. Il leur avait assigné des jours fixes, auxquels 1s venaient lui demander les renseignements que le colonel de Sancy était en droit de leur donner. Je dois dire que le colonel de Sancy usait très largement de ce droit, à tel point que J'ai entendu dire par de mes camarades officiers du 2? Bureau qu'il travallait beaucoup plus pour les attachés militaires que pour le Ministre de la Guerre français. Il est donc fort possible que, dans une conversation, M. de Valcarlos ait dit à Guénée, qui connaissait mal l’organisation de l'Etat-Majar, et surtout ce qui se passait au ? Bureau, il est fort possible,
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dis-je, qu'il lui ait dit que les officiers étrangers et attachés militaires étaient très bien renseignés par un officier du ?° Bureau. Il n'y avait rien de mal à cela.
Les explications que nous venons de donner sur la valeur probante des documents communiqués au Conseil de guerre de 1894, nous paraissent démontrer que si ces documents avaient pu être discutés par la défense, 1l n’en serait rien resté dans l'esprit des juges, qu'ils n’y auraient, tout au moins, rien trouvé qui pût les convaincre de la culpabilité de l'accusé.
D'autre part, la défense n'avait rien laissé subsister des charges morales relevées par l'acte d'accusation ; la trahison n'était expliquée par aucun mobile ; il fallait admettre que Dreyfus avait trahi sans raison.
Les appréciations contradictoires des experts sur l'écriture du Bordereau auraient-elles suffi à convaincre le Conseil de guerre ? Il n’est guère vraisemblable qu'un élément de preuve aussi discutable et aussi douteux pût toucher les juges : aussi, d’après ce que nous savons des débats, semblèrent-ils y rester indifférents.
La violation flagrante des droits sacrés de la défense, conséquence d’un abus d'autorité, apparaît donc comme la cause déterminante de la condamnation.
Le général Mercier a défendu l’œuvre, dont il a dû endosser la responsabilité, en invoquant la raison d’Etat et les précédents
La raison d'Etat pouvait s’opposer aux poursuites ; elle s’y opposait même, à divers points de vue, d’après M. Hanotaux et le général Saussier. Malgré le huis-clos, des indiscrétions pouvaient révéler la provenance des documents et de dangereuses complications pouvaient surgir. Mais, du moment où la poursuite était engagée sur le fondement du Bordereau dont la source était identique à celui des autres documents, tous les risques étaient cowrus. Aucune raison d'Etat ne pouvait plus faire obstacle à la communication des documents que vous connaissez.
Il semble bien, au surplus, que le général Mercier ait fort exagéré l'incident diplomatique, postérieur à la condamnation, qui, d’après lui, justifierait la communication secrète. Il n'y a pas eu de nuit historique et de déclaration de guerre imminente. M. le Président Casimir-Perier, dont la parole fait foi, a remis les choses au point et ce qui résulte du récit qu'il en a fait et que nous reproduirons plus loin, ainsi que de la déclaration de M. Charles Dupuy dans votre dernière enquête, c’est que, si le
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Gouvernement cut alors quelques préoccupations, elles furent immédiatement dissipées. À
Quant aux précédents, 1l en existait peut-être, nous lignorons, dans de vulgaires affaires d'espionnage. Mais laffaire Dreyfus était d’une autre nature : elle était heureusement sans précédent.
D'ailleurs, cette excuse n'invoque, en réalité, que l'ignorance de la loi, et là est, peut-être, la vérité.
Le système de laccusalion exigeait que M. de Val Carlos fût découvert, malgré l'engagement d'honneur exprès ou tacite pris envers lui. Pour le découvrir le moins possible, on a eru pouvoir user d’une voie dont lillégalité et le danger ne semblent avoir frappé ni ceux qui ont conseillé la communication secrète, ni ceux qui l'ont ordonnée et qui l'ont faite, ni les juges qui l’ont acceptée.
D'où nous pouvons conclure que, dans cette affaire, où aucune circonstance particulière ne signalait l'officier en cause à la sollicitude de ses chefs, des questions de forme d’une importance capitale, n’ont pas été plus sérieusement examinées que les questions de fond.
Les vices, les lacunes de celte information apparaîtront plus évidents encore, lorsque nous comparerons ce système d’accusation tombé en ruines, au système nouveau qu'édifieront les accusateurs de Dreyfus pour répondre à la première demande de revision.
Dreyfus était condamné. Deux mois el demi auparavant € 1 était, malgré son jeune âge, l’un dès officiers les plus en évidence de l’armée ». Dans sa carrière il n'avait eu que des succès, dans sa vie privée, que des joies. Brusquement 1l perdait tout et son nom était à jamais déshonoré. Le commandant Forzinetti a dépeint ses effroyables crises de désespoir. Seule, sa volonté inébranlable de défendre encore son honneur le sauva du suicide.
Bien que depuis son arrestation 1l eût toujours protesté de