‹ La revision du procès de RennesChapitre 14 sur 117 · ETES · texte numérisé non relu

ETES

Dans le long entretien de Dreyfus, il avait élé question, en parliculier, de la colonie où il serait probablement déporté, de son climat, de la possibilité de faire venir sa famille ; mais lout cela sont des détails. Ce que j'ai relenu, ce sont trois faits, trois déclarations importantes, à mon avis, et très caractéristique ; je ne les oublierai jamais.

A un moment donné, Dreyfus avait montré au capitaine Lebrun-Renault les galons de son dolman, et lui avait déclaré que c'était l'orgueil de ces galons qui l'avait perdu; puis il avait avoué avoir livré des documents à une puissance élrangère, el il s'était exprimé en ces termes — je répète les termes dont s’est servi le capitaine Lebrun-Renault avec moi : « Si j'ai livré des documents, ces documents élaient sans valeur, et c'était pour en avoir d'autres plus importants des. ». Enfin, il avait dit à plusieurs reprises, il avait répété que dans trois ans on lui rendrait justice.

Le capitaine d'Attel se trouvait précisément dans le bureau de ladjudant de garnison où son service l'avait appelé, au moment même où Dreyfus avait avoué avoir livré des documents à l'étranger. Lui aussi a donc entendu ces aveux, cet il les a répétés, il les a communiqués quelque temps après au capilaine Anthoine, et, dans les mêmes termes, à peu près dans les mêmes termes.

Le premier coup de neuf heures sonna, je quiltai les officiers qui m'entouraient et entouraient le capitaine Lebrun-Renault, et dès que Dreyfus fut sorti du bureau pour êlre conduit à la place marquée pour la dégradalion, j'allai me porter à la droite des troupes.

Après la dégradation, Dreyfus passa devant le front des troupes, et, devant l'endroit où je me trouvais, il prolesta de son innocence ; puis, quand i} fut revenu au même point, on le conduisit dans la Cour voisine, où stalionnait la voiture cellulaire el un détachement de gendarmerie qui devait le conduire au dépôt de la Préfecture de police et le remellre à l'autorité civile. Il y avait là quelques officiers. Dreyfus se tourna vers eux el leur dit : « Je ne suis pas indigne de resler parmi vous ; dans trois ans je reviendrai et on me rendra juslice. » Puis il monta dans la voiture et disparut.

Dès que la voiture eût quitté la Cour, je me portai rapidement vers le : bureau de l’adjudant de garnison, et rédigeai un tlélégramme pour le général Saussier, lui-rendant compte que la parade était terminée, et que Dreyfus avait quitté l'Ecole Militaire.

Sur mon passage, je rencontrai le sous-intendant, qui est aujourd'hui contrôieur, Peyrolles ; je le mis au courant et lui communiquai ce’que m'avait dit le capitaine Lebrun-Renaull. notamment les trois faits relatifs à l’orgueil des galons, aux aveux, et l'échéance de trois ans. J'assistai ensuile au défilé des troupes devant le général Darras, quelques officiers me queslionnèrent, me demandèrent des renseignements, el je ne me fis pas faute de leur dire ce que je savais. Lorsque les troupes eurent quitté l'Ecole Militaire, je revins à la place Vendôme, et rendis compte immédiatement et verbalement de ce qui s'élait passé au général Saussier et des incidents de la matinée dont les seuls importants, à mon avis, étaient les aveux de Dreyfus et celte échéance qu'il avait dite, qu'il répétait qu'il ne demandait que trois ans pour qu'on lui rende justice. Voilà ce qui s’est passé.

Il ne résultait pas, sans doute, des déclarations du capitaine Lebrun-Renault, en supposant qu'elles reproduisissent exactement les paroles du condamné que le crime de trahison ait été avoué : mais elles établissaient cependant qu'il y avait eu un aveu portant sur le fait matériel de la livraison de documents et sur le mobile

LENTONERS

de cet acte : l’orgueil des galons. Et lon comprend dès lors que les officiers présents, et, parmi eux, le lieutenant-colonel Guérin aient retenu ces déclarations, qui, sur ces deux points, ne semblaient laisser place à aucun doute.

Elles ne furent, il est vrai, consignées dans aucune pièce officielle. Le télégramme même adressé immédiatement après l'exécution par le colonel Guérin au Gouverneur militaire de aris ne les mentionne pas. L'enquête de notre Chambre criminelle nous à appris qu'il élait conçu en ces Lermes

Parade terminée. Dreyfus a prolesté de son innocence et crié « Vive la France ». Pas d'autre incident.

C'est seulement le 14 février 1898 que le lieutenant-colonel Guérin dressa un rapport sur le récit fait devant lui par le capi tane Lebrun-Renault. On ne saurait douter toutefois que, dans la journée même du 5 janvier, 1 n'ait affirmé verbalement au Gouvernement mulitaire de Paris que Dreyfus avait fait des aveux.

C'est ce que nous apprend le lieutenant-colonel Picquart. Il avait dû, lui aussi, assister à l'exécution et 11 avait informé le Ministre de la Guerre de labsence de tout incident ;: mais, dans l'après-midi, le bruit des aveux de Dreyfus arriva jusqu’à lui.

Je m'en suis, a-fl dit, vivement ému. Si la chose était vraie, je me trouvais en faule pour n'avoir pas signalé immédiatement le fait au Ministre. Je courus au Gouvernement militaire de Paris où j'ai trouvé le colonel Guérin, que vous entendrez, je crois.

Le colonel Guérin m'a dit qu'en effet Dreyfus avait dû faire des averx à un capitaine de la Garde Républicaine qui était chargé de sa surveillance.

I me paraissait difficile de trouver ce capilaine en ce moment-là. J'ai demandé si on pouvait le voir. On n'a dit qu'il viendrait le lendemain. Par conséquent il élail inulile de le chercher le soir même. J'ai quitté le colonel Guérin et me suis rendu tout de suite après chez le général de Boisdeffre, pour lui dire qu'effectivement, d'après le colonel Guérin, Dreyfus aurait fait des aveux à un eapilaine de la Garde Républicaine.

Le général de Boisdeffre m'a pris avec lui et m'a conduit chez le général Mercier. Il a voulu me faire entrer dans le bureau du Ministre ; mais je me souviens que celui-ci a demandé à être seul avec le général de Boisdeffre, et qu'ils ont causé pendant environ cinq minutes.

Quand le général de Boisdeffre est sorti, il ma dit simplement qu'il n'avait plus besoin de moi, et je suis parti.

Le capitaine Lebrun-Renault avaitl reproduit fidèlement les propos de Dreyfus ?

Sur un point, le mobile de la livraison des documents, une

ENYQ UE

erreur avait élé certainement commise. Jamais Dreyfus n'avait parlé de l’orgueil des galons, qui l'avait perdu. Cette version ne se retrouve plus dans les documents postérieurs que nous allons citer et d’ailleurs, le capitaine Lebrun-Renault, interpellé sur ce point à Rennes, a fait cette étrange réponse :

Je ne me rappelle pas cette phrase — la conversalion a duré environ une heure, — mais il a pu la dire.

C'était là, sans doute, un commentaire personnel du eapitaine Lebrun-Renault que ses interlocuteurs avaient placé dans la bouche de Dreyfus.

Quant à la phrase relative au fait matériel de la livraison des documents, elle figure dans l'attestation suivante écrite par le capitaine Lebrun-Renault au moment de la constitution du dossier des aveux.

Le capitaine Lebrun-Renault, de la Garde Républicaine, déclare que, le 5 janvier 1895, le capitaine Dreyfus, qu'il était chargé de garder dans une des pièces de l'Ecole Militaire, lui a fait l'aveu suivant : « Je suis innocent ; dans trois ans mon innocence sera prouvée. Le Ministre sait que, si j'ai livré des documents sans importance, c'élait pour en obtenir de sérieux... Paris, le 20 octobre 1897, (signé) LEBRUN-RENAULT.

Et au-dessous

Le capitaine Lebrun-Renault, de la Garde Républicaine, a fait la déclaralion ci-dessus, en présence du général Gonse, et du lieutenant-colonel Henry, et l'a écrite de sa main, le 20 octobre 1897 (signé) Gonse ct HENRY. F

Cette date du 20 octobre 1897 est-elle exacte ? Il est permis den douter, Henry n'ayant été promu lieutenant-colonel que le 10 novembre 1897. La pièce aurait donc été antidatée.

Une seconde note qui se trouve au dossier des aveux men: UHonne aussi la livraison des documents. Elle est ainsi concue :

Paris, le 4 juillet 1898 (c'est de la main de M. Cavaignac) :

Le capitaine Lebrun-Renault m'a apporté aujourd'hui, à 2 h. 3/4 une feuille, déchirée de son calepin, où il m'a déclaré avoir écrit, le lendemain de la dégradation de Dreyfus, la note que j'ai copiée et dont copie est ci-jointe : la copie a élé faite d'après la feuille même du calepin, que j'ai eue sous les yeux. (Signé) CAvarGNaC.

Hier, dégradation du capitaine Dreyfus. Chargé de le conduire de la prison du Cherche-Midi à l'Ecole Militaire, je suis resté avec lui, de huit à neuf heures. Il était très abattu, m'affirmait que dans trois ans son innocence serait reconnue. Vers huit heures et demie, sans que je l'interroge, il m'a dit : « Le Ministre sait bien que si je livrais des documents... ils étaient sans valeur, el que c'était pour m'en procurer de plus impor-

Ed

ref Le

tants. » Il m'a prié de donner l’ordre à l'adjudant, chargé de le dégrader, d'accomplir celle mission le plus vile possible.

C’est cette note qui fut lue à la Chambre des députés par M. Cavaignac et affichée avec son discours. Il eût été, semble-t. il, prudent de conserver le document original, la feuille du calepin du capitaine Lebrun-Renault ; il a été recherché sans suceès au cours de l’enquête de 1899; le capitaine Lebrun- Renault à déclaré qu'il l'avait détruite.

Quoi qu'il en soit, vos enquêtes de 1899 ont établi avec certitude que le capitaine Lebrun-Renault n'avait inserit sur son calepin et n'avait rapporté au général Gonse et au lieutenantcolonel Henry qu'une partie des propos que Dreyfus aurait tenus et que celle omission a eu pour effet, en séparant la phrase prêtée à Dreyfus de tout ce qui en déterminait la portée, de lui faire attribuer un sens qu'elle ne pouvait avoir.

Voici, en effet, d’après la dernière version du eapitaine Lebrun-Renault, les phrases qu'il aurait retenues du monologue de Dreyfus : 11 les a reproduites sous serment dans votre enquête de 1899 :

Dreyfus commença par protesler de son innocence, par dire qu'avec la fortune importante dont il jouissait et le bel avenir qui lui était réservé, il ne pouvait avoir eu aucun intérêt à trahir. II ajouta : « Je suis innocent, dans {rois ans on reconnaîtra mon innocence. Le Ministre le sait ; et le commandant Du Paly de Clam est venu me voir il y a quelques jours dans ma cellule ; il m'a dit que le ministre le savAit. Le Ministre savait que, si j'avais livré des documents... ils étaient sans importance et c'était pour en cblenir de plus imporlants. »

Interrogé à Rennes sur le point de savoir s'il avait eu limpression que Dreyfus, en prononçant ces mots, avait avoué son crime, le capitame Lebrun-Renault a fini par répondre :

LE CAPITAINE LEBRUN-RENAULT. — C’est une question personnelle. I] m'a dit telle phrase, que l’on considère cela comme on voudra! Cela peut être pour les uns des aveux, pour les autres une explication de sa conduite, c'est l'affaire de chacun. Je ne veux pas donner d'opinion là-dessus, je ne juge pas la chose. Dreyfus m'a dit telle chose, voilà tout.

Mais ce n'était pas ces propos qu'il avait rapportés devant le lieutenant-colonel Guérin. I avait alors parlé de « l’orgueil des galons »: il n'avait rien dit de la visite du commandant du Paty de Clam et de ce que savait le Ministre ; plus tard, il n'avait rien dit non plus de la visite du commandant du Paty de Clam.

On a dit avec raison que la propagation orale ne conserve

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