‹ La revision du procès de RennesChapitre 15 sur 117 · LATE · texte numérisé non relu

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rien, mais qu'elle défigure tout. II y a là-dessus, écrivait M. le conseiller Bard dans son rapport de 1898,

« un charmant apologue de notre grand fabuliste et, quoiqu'il s'applique aux femmes, les hommes et même les militaires peuvent en faire leur profit ».

Passant de bouche ene bouche, les propos de Dreyfus avaient été entièrement transformés.

Dans leur dernier état ils se conciliaient avec les véhémentes protestations d’innocence que Dreyfus ne cessait de faire entendre.

Ainsi que l’a dit M. le Président Ballot-Beaupré

Dreyfus rapportlait les paroles que lui avait adressées, le 31 décembre 1894, M. du Paty de Clam, et auxquelles il avait répondu par une affirmalion de son innocence. C’est M. du Paty de Clam qui, pour provoquer des aveux, lui avait dit : « Le Ministre sait que vous êtes innocent, le Ministre sait que, si vous avez livré des documents, c'élait pour en avoir de plus importants. » Et le capitaine Lebrun-Renaull a compris, comme venant de Dreyfus, ce que Dreyfus dans un monologue coupé, haché, indiqail comme venant de du Paty de Clam. Là est cerlainementle malentendu.

Mais si le capitaine Lebrun-Renault, si les personnes qui ne connaissaient du procès que la condamnation prononcée à l’unanimité contre Dreyfus et qui ignoraient les incidents qui l'avaient suivie purent se tromper ou être trompés, il n’en fut pas de même du Ministre et des chefs de l'Etat-Major. Immédiatement informés des prétendus aveux tels qu'ils ont été rapportés en dernier lieu, 1ls ne leur accordèrent aucune attention.

Vous connaissez la communication faite dans la soirée du 5 janvier par le lieutenant-colonel Picquart au général de Bois deffre et transmise par ce dernier au Ministre ; puis, le Ministre avait lui-même interrogé le capitaine Lebrun-Renault. Enfin, le 6 janvier, le général Gonse avait écrit au général de Boisdeffre la lettre suivante que le commandant Targe s'est étonné de ne voir figurer au dossier des aveux qu'en janvier 1898 :

Mon Général, je m'empresse de vous rendre compile que j'ai conduit moi-même le capitaine de la Garde Républicaine Lebrun-Renault, chez le Ministre, qui l'a envoyé, après l'avoir entendu, chez M. le président. D'une facon générale, la conversation du capilaine Lebrun-Renault avec Dreyfus était surtout un monologue du capitaine Dreyfus, qui s’est coupé et repris sans cesse. Les points saillants étaient les suivants : en somme, on n'a pas livré des documents originaux, mais simplement des copies. Pour un individu qui déclare toujours ne rien savoir, celle phrase était au moins singulière. Puis, en protestant de son innocence, il a terminé en disant « Le Ministre sait que je suis innocent, il me l'a fail dire par le comman-

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dant du Paty de Clam dans la prison, il y a {rois où quatre jours ; il sait que, si j'ai livré des documents, ce sont des documents sans imporlance, et que c'élait pour en obtenir de sérieux... » Le capitaine a conclu en exprimant l'avis que Dreyfus faisait des demi-aveux ou des commencement d'aveux mélangés de réticences ou de mensonges. Je ne sais rien depuis ce malin, el je vous prie d’agréer, elc….

Qu'auraient fait Le Ministre ou le chef d'Etat-Major général s'ils avaient pensé que les phrases hachées, coupées, qui suivaient les protestations d'innocence de Dreyfus contenaient des aveux ou des commencements d'aveux ? Ils auraient certainement, dans leur souci de sauvegarde la défense nationale, fait interroger Dreyfus dont les déclarations pouvaient enfin Îles éclairer sur la nature et importance des documents livrés. Rien ne fut fait.

M° Demange a posé à Rennes sur ce sujet au général Mercier une question dont nous soumettons la réponse à votre appréclation.

N° Demaxce. — M. le général Mercier a dil au cours de sa déposition que, s'il avait envoyé le commandant du Paty de Clam trouver l'accusé dans sa prison, c'élait pour se rendre comple de l'étendue du mal qu'il avait peut-être fait par sa trahison. C'est cela que j'ai entendu .Voulezvous demander à M. le général Mercier pourquor, lorsqu'il a recu la communicalion de M. Lebrun-Renault, ayant trait aux aveux, si à ce moment il a cru, en effet, qu'il y avait des aveux, il n'a pas renvoyé auprès du capilaine Dreyfus, qui élait censé avoir avoué, le commandant du Paty pour lui dire : « Maintenant que vous avez avoué, dites-nous ce que vous avez livré ? »

LE PRÉSIDENT. — Pourquoi n'avez-vous pas envoyé quelqu'un, lorsque vous avez été mis au courant des aveux, auprès du capitaine Dreyfus pour tâächer de fixer ses aveux et de connaïlre ce qu'il n'avait pas dit au commandant du Paly ?

LE GÉNÉRAL MERCIER. — Le capitaine Dreyfus avait refusé d'entrer dans la voie des aveux avec le commandant du Paty ; je n'ai pas renouvelé la démarche.

LE PRÉSIDENT, — Du moment qu'il semblait entrer dans celte voie, au moment de la dégradation, n'avez-vous point pensé qu'il y avait lieu de renouveler celle démarche ?

LE GÉNÉRAL MERCIER. — J'aurais peul-être pu avoir celte pensée ; mais elle ne m'est pas venue !

Si celte pensée n'est pas venue au général Mercier, c’est qu'elle ne pouvait pas lui venir; c'est qu'il ne pouvait pas se tromper sur le caractère des phrases qui lui étaient rapportées. Et c’est pourquoi aussi, il ne fut dressé aucun acte de ces prétendus aveux, qui, précisés, dégagés de toute équivoque, auraient dissipé toutes les incertitudes. Les accusateurs de Dreyfus qui, manifestement, n’y avaient attaché aucune importance, qui ne les ont même Jamais opposés au lieutenant-

colonel Picquart à lépoque où 1l leur exposait ses doutes sur la culpabilité de Dreyfus, ne songèrent à en ürer parü que lorsque, pour justifier la condamnation, 1ls crurent devoir faire flèche de tout bois. Et, ce qui montre combien cette affaire a été faussée par la passion, des témoins, dont les déclarations ont dû être écartées comme étant évidemment erronées, vinrent alors s'offrir pour affirmer que Drevfus avait, devant eux, formellement avoué son crime même après la dégradation. Tel fut le brigadier de la Garde républicaine Depert.

Cet incident des aveux considéré d'abord comme négligeable et si profondément oublié pendant trois ans, est devenu cependant pendant nos enquêtes de 1899 et au procès de Rennes l'argument capital contre Dreyfus.

J'ai déclaré et je déclare encore à l'heure actuelle, a dit à Rennes

M. Cavaignac, que l'élément le plus décisif pour mon esprit, celui qui a fait ma conviction à lui seul, est celui qui a trait aux aveux.

M. Cavaignac a reconnu cependant que l’on pouvait discuter sur les termes des propos prèlés à Drevfus : toutefois lexplication donnée par M. le Président Ballot-Beaupré, lui a paru être une subtilité. Mais Q il y a autre chose, ail dit, que les termes mêmes qui peuvent avoir élé employés. Il y a les déclarations concordantes de deux témoins dont le témoignage ne présente el ne peut présenter aucune tare ; de deux témoins qui ne se connaissaient pas el qui, non seulement ont entendu les mots, mais tous deux sont d'accord pour les interpréter comme un aveu de culpabilité de l'accusé ».

Les deux témoignages dont la concordance est invoquée par M. Cavaignac sont ceux des capitaines Lebrun-Renault et d’Attel. Si nous faisons abstraction des mots, l'argument réside tout entier dans l'identité de l'impression produite sur l'esprit de ces deux témoins.

Mais l'appréciation personnelle du capitaine Lebrun-Renaull a été, comme nous savons, fort incertaine. Quant à celle du capitaine d’Attel, aujourd'hui décédé, nous ne les connaissons que par le capitaine Anthoime auquel il l'avait confiée et par un mot qu'il aurait dit dans les couloirs de Fôtel du Gouvernement nubtaire à larchiviste Wunenburger.

Le capitaine Anthoime a déposé sur ce point en ces termes devant le Conseil de guerre de Rennes

LE CAPITAINE ANTHOINE. — Au sorlir même de la dégradation, dans l'inté-

rieur de l'Ecole Militaire, au tournant d'un couloir, je me suis trouvé brusquement face à face avec mon ami le capitaine d'Altel qui avait été

de service à la cérémonie en sa qualilé d'atlaché à l'Elat-Major de la place de Paris. D'après cé que j'ai pu voir, le capitaine d'Altel était extrèémement ému. Il m'a rapporté en quelques courtes phrases les propos qu'il avait recueillis de la bouche même du capilaine Dreyfus. Ma mémotre des mols n'esl pas assez fidèle pour que je sois capable de reproduire ici d'une manière absolument cerlaine les expressions exacles dont le capilaine d'Altel s’est servi. Mais quant aux idées, c’est lout aulre chose. J'en suis absolument sûr, el je viens vous apporter les trois idées que j'ai recueillies de ce propos. Elles sont les suivantes : la première est l’aveu formel du fait d'avoir livré des documents ; la deuxième est la négalion que ces documents avaient de l'importance ; la troisième, le but poursuivi qui avait élé d'oblenir des renseignements en échange. Voilà ce dont je me souviens.

Cette déposition du capitaine Anthoine a élé confirmée par le commandant de Mitry auquel il avait répété les paroles qu'il tenait lui-même du capitaine d’Attel.

Pendant les quelques minutes que le capitaine d’Attel a passées auprès de Dreyfus, il n'a certainement pas entendu l’ensemble des propos tenus au capitaine Lebrun-Renault. Ignorant d’ailleurs ce qui s'était passé entre le commandant du Paty de Clam et le condamné, il n'aurait pas été en état d’en pénétrer le véritable sens. Il n'a, suivant toutes les vraisem blances, que ne contredit aucun témoignage, retenu que la phrase isolée répétée au heutenant-colonel Guérin et c’est sur celle phrase qu'il a fondé l'impression dont à1l à fait part au capitane Anthoine et, plus tard, à l’archwviste Wunenburger.

Mais cette phrase rapprochée de celles qui la précédaient, que le capitaine d’Attel n'a pas entendues ou n’a pas comprises, autorisait si peu celte impression que le général Mercier, Île général de Boisdeffre et le général Gonse ne la partagèrent pas puisqu'ils ne prirent aucune des mesures qu'imposaient impérieusement des aveux où même un commencement d'aveux.

Nous ne retrouvons donc pas dans lexamen de cet incident des aveux la concordance unanime des impressions qui, d’après M. Cavaignac, aurait fourni une preuve décisive de la culpabilité de Dreyfus. Nous y voyons, au contraire, d’une part, des impressions diverses sur lPinterprétation de quelques lambeaux de phrases, de l’autre, la reconnaissance unanime des proteslations d’innocence absolue que Dreyfus ne cessa de faire entendre avant, pendant et après la dégradation.

Pendant quatre ans, il a ignoré la légende qui s'était formée et 1l a persévéré dans ses protestations avec de tels accents de sincérilé qu'il a convaineu non seulement le commandant Forzinel, directeur de la prison militaire du Cherche-Midi, mais

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encore, ainsi que l’atteste M. Fournier, inspecteur général des services administratifs, tous les fonctionnaires de l’administraüon pénitentiure qu l'ont approché en France.

Son émouvante correspondance avec sa famille pendant la durée de sa déportation à la Guyane n’est remplie que de ces protestations ; mais rien, à ce point de vue, n’est plus significatf et plus touchant que les rapports mensuels adressés par les surveillants chefs de l'Ile du Diabie, peu enclins cependant par profession à l’attendrissement, à l’administration locale. Vous en lirez le résumé dans le rapport officiel sur le séjour de Dreyfus à l'Ile du Diable, dont il a été donné lecture devant le Conseil de guerre.

Affaibli par le climat et par les dures conditions de sa vie. parfois désespéré, sentant sa raison lui échapper, il n’est soutenu que par l’inébranlable volonté de faire éclater un Jour son innocence.

Lorsque le 8 janvier 1899, il fut, pour la première fois, appelé à fournir ses explications, par commission rogatoire adressée par la Cour de Cassalion au Président de la Cour d'appel de Cayenne, il répondit aussitôt :

Je n'ai pas prononcé ces paroles telles qu'elles son relatées : J'ai dit ceci ou à peu près, dans un monologue haché : « Je suis innocent; je vais crier mon innocence en face du peuple. Le Ministre sait que je suis innocent. Il m'a envoyé M. du Paty de Clam pour me demander si je n'avais pas livré quelque pièce sans importance pour en oblenir d'autres en échange. J'ai répondu non, que je voulais toule la lumière ; qu'avant deux ou lrois ans mon innocence serait reconnue. »

Nous devions rappeler cette légende, nous n'avons pas à la discuter. Les lumineux rapports de M. le conseiller Bard et de M. le président Ballot-Beaupré, le réquisitoire de M. le procureur général Manau, auxquels nous nous référons, n’en ont rien laissé subsister.

Votre arrêt des Chambres réunies du 3 juin 1899 a tenu à la faire disparaître à tout jamais des débats, à en effacer toute trace.

Aussi, dans la dernière enquête, votre Chambre criminelle a-t-elle estimé qu'il ne convenait pas de soumettre cette question à de nouvelles recherches. Le heutenant-colonel Picquart, dans sa déposition du 9 mai 1904, paraissait vouloir la soulever de nouveau, en appréciant les déclarations du lieutenant-colonel

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Guérin, Un membre de la Cour a présenté alors une observation qui a donné lieu à l'incident suivant :

UN MEMBRE nE LA Cour. — Nous n'avons jusqu'ici sur ce point entendu aucune déposilion ; il semble que celte question ait élé laissée en dehors de notre enquête. Si nous croyons devoir entendre M. Picquart sur ce: point, c'est insliluer un nouveau débat sur celte parlie de l'affaire que je croyais, quant à moi, tranchée, par l'arrêt des Chambres réunies de 1899. Je me permels de faire celte observation, la Cour appréciera.

M. LE PRÉSIDENT (au témoin). — Vous pouvez laisser ce point de côté.

LE TÉMOIN. — Bien, monsieur le président. je tenais à dire seulement qu'au procès de Rennes, il avait été question de ces aveux, et il s’agit de la revision du procès de Rennes.

Devant le Conseil de guerre de Rennes, en effet, on a eu de nouveau recours, au mépris de votre arrêt, à la légende même que vous aviez détruite.

Si on avait pu la faire revivre, la plaidoirie de M° Demange l'aurait anéantie. En 1899, elle ne fut pas un obstacle à ladmission de la demande de revision: elle le serait moins encore aujourd'hui.

Il ñe saurait entrer dans le cadre de ce rapport d'exposer les polémiques, les incidents, les affaires connexes à celle qui nous occupe, qui ont précédé votre arrêt de 1899. Il nous parait cependant utile, pour la clarté de nos observations ultérieures, de vous en rappeler les faits principaux.

Le colonel Sandherr, subitement atteint de la maladie à laquelle il devait succomber bientôt, fut remplacé le 2 juillet 1895 par le lieutenant-colonel Georges Picquart à la direction du Service des renseignements.

Le lieutenant-colonel Picquart était l'un des officiers les plus distingués de l’armée. Grâce à ses mérites incontestés, 11 était arrivé très jeune à un grade élevé et pouvait aspirer aux plus hautes situations militaires. Cet avenir a été brisé par d’odieuses intrigues dont le colonel Picquart reste encore la victime.

Vous connaissez son rôle effacé au procès de 1891. N'ayant

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