‹ La revision du procès de RennesChapitre 17 sur 117 · ARCS · texte numérisé non relu

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bleu », était déchirée en trente-deux fragments. Elle fut ainsi reconstituée

Monsieur le commandant Eslerhazy, 27, rue de la Bienfaisance, Paris.

Monsieur,

J'attends avant lout une explicalion plus délaillée que celle que vous m'avez donnée l’autre jour sur la question en suspens. En conséquence, je vous prie de me la donner par écrit pour pouvoir juger si je puis continuer mes relations avec la maison R...

Le pet bleu était signé de la lettre C. Son écriture était manifestement contrefaite. Dans le même lot de papiers se trouvait une lettre au crayon noir dont il ne restait que quelques morceaux ; elle était aussi signée C ; la partie centrale manquait. Elle portait dans le haut la mention écrite au crayon bleu « Faire porter par la concierge ». D’après les phrases qui subsistaient, ii semble que l’objet du brouillon se rapportät à celui de la carte télégramme.

Cette dernière n'avait pas été envoyée ; on devait supposer que la personne qui l'avait écrite l'avait déchirée et l'avait remplacée par la lettre dont on retrouvait en parte le brouillon.

Le capitaine Lauth en présentant la pièce reconstituée au colonel Picquart, lui exprima son étonnement ; 1l se demanda s'il ne venait pas de découvrir la preuve d’une nouvelle trahison.

Je ne connaissais pas le commandant Esterhazy, a dit à Rennes Je colonel Picquart ; étant donnée la provenance de la pièce, il élail évident qu'il se trouvait en relations avec la personne de chez qui venait la pièce ; mais, une chose me gênait : c’élait une pièce qui avait l'air de partir de là, et non pas une pièce arrivée, puisqu'elle n'avait pas le timbre de la poste. Comment la personne qui avait écrit cela avait-elle été amenée à jeter cela dans son panier ?

Craignant un piège, le colonel Picquart résolut d'agir avec une extrême prudence ; la pièce fut photographiée et 1l se renseigna sur le compte de son destinataire.

Le commandant Esterhazy appartenait au 74° régiment d'infanterie en garnison à Paris. Nous savons par vos enquêtes qu'il était peu estimé en raison des désordres de sa vie privée el que l’on avait remarqué l'intérêt très vif qu'il portait à toutes les questions d'artillerie et de tir.

Né à Paris le 16 décembre 1847, fils et neveu de généraux de division qui avaient laissé un nom honoré dans l’armée française, il était resté orphelin de bonne heure.

He

En 1868, il s'était engagé dans la légion pontificale en formation à Antibes ; l’année suivante il y était sous-lieutenant. Au mois de juin 1870, il entrait avec son grade dans la légion étrangère et passait en septembre de la même année, au titre français, au 2° régiment de zouaves. Pendant la guerre de 1870-71, il se fit remarquer par sa belle conduite et fut promu au grade de capitaine. La commission des grades le replaça sous-lieutenant. Il ne devint par la suite chef de bataillon que le 24 décembre 1894. Nous savons que, comme lieutenant, il fut attaché au Service des renseignements en même temps que le capitaine de réserve Weil et Henry.

Ses chefs vantaient son énergie, son savoir étendu, son dévouement à ses devoirs. On a cependant plus tard appris qu'il n'hésitait devant aucun moyen pour enrichir son dossier et il avait réussi à y introduire une fausse citation à l’ordre du jour de l’armée.

M. Grenier, ancien préfet du Territoire de Belfort, dont le père, le général Grenier, avait eu Esterhazy comme officier d'ordonnance, a dit de lui :

Son instruction générale et spéciale est absolument hors ligne. Il parle toutes les langues de l'Europe ; il est au courant de toutes les inventions et de toute la science moderne. C’est un laborieux et il a, au point de vue du travail, des facilités exceptionnelles... On ne pouvait se défendre contre la séduclion qu'il exerçait.

Mais ces brillantes qualités avaient un revers. D’après M. Grenier, Esterhazy avait toujours été un peu fou ; il l'était devenu tout à fait en 1894-95. Son inconscience maladive pouvait seule expliquer ses actes parfois incompréhensibles, ses propos toujours déplacés, ses lettres bien connues à Mme de Boulancy, où dans un langage révoltant il se répandait en injures contre la France, contre l’armée, contre ses chefs. Il n’en avait pas moins de nombreuses relations.

Bien des personnes, a ajouté M. Grenier, ont élé comme moi séduites par ce fou d'intelligence merveilleuse et d'indéfinissable attraction.

Il s'était toujours livré à des dépenses excessives. Marié très honorablement, père de famille, il ne quittait guère Paris où il entretenait une maîtresse, la dame Pays. Sa fortune personnelle avait disparu, il avait même gravement compromis la dot de sa femme. Au moment où le colonel Picquart faisait prendre des renseignements sur lui par l'agent Desvernines, ses créanciers

OpRE

l'assiégeaient, le papier timbré pleuvait sur lui. Il était en rapport avec des agents d’affaires sans moralité, qui avaient été condamnés même pour escroquerie et se Hvraient à de louches opérations financières. Sa situalion s’aggravait chaque jour.

Il avait connu le capitaine André Crémieux et M. Ernest Crémieux-Foa, beaux-frères de M. Grenier, et il avait été amené à jouer un rôle dans l'affaire des duels de la Libre Parole. L'assistance qu'il avait prêtée au capitaine Crémieux-Foa dans lun de ces duels lui avait semblé pouvoir être exploitée. Vous trouverez au dossier de votre enquête de 1899 et dans le réquisitoire de M. le Procureur général une lettre fausse de son oncle, M. de Beauval, fabriquée par lui, qui dénote une absence totale de dignité et de sens moral. Elle lui valut un secours de 2.000 francs.

Il est inutile, au surplus, d'insister sur la déchéance morale d'Esterhazy. Le général Roget a résumé son opinion en ces termes

Au point de vue privé, Esterhazy n’est pas défendable. Tout ce qu'on peut dire à son sujet, c’est qu'on peut être perdu de dettes et n'être pas un lrailre; mais qu'au point de vue moral tout est possible avec un homme comme Esterhazy.

Tel était, d’après les enquêtes, le personnage étrange, sans scrupules, aux abois, auquel était adressé le « petit bleu ». Le commandant Esterhazy était d’ailleurs en relations mondaines avec l’attaché À, qui avait connu sa famille à l'étranger, et il a déclaré, dans une letire adressée à M. le Premier Président de la Cour de Cassation le 13 janvier 1899 que, pendant dix-huit mois environ, de 1894 à 1895, il avait eu des rapports avec cet agent. Il assure, 1l est vrai, que ces rapports avaient été provoqués par le colonel Sandherr agissant avec l'autorisation de ses chefs ; mais 1l a reçu sur ce point un démenti formel des généraux Billot, de Boisdeffre, Gonse et Roget.

Or, au mois de juillet 1896, pendant un voyage d’Etat-Major, le commandant Pauffin de StMorel, attaché au général de Boisdeffre, dit au colonel Picquart qu'il avait depuis longtemps en poche une lettre du colonel de F., notre attaché militaire à Berlin, relative à une visite que ce dernier avait reçue d’un agent nommé Pichard Cuers, employé jusque-là par une puissance étrangère et connu de longue date par le Service des renseignements. Il résultait de cette lettre et d'indications ulté-

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