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de pousser plus loin; mais j'avais une indicalion précieuse : il trouvait que c'était l'écriture du Bordereau.
Dans ces condilions-là, mes doutes sur la culpabilité de Dreyfus devinrent violents.
Comment! voilà un officier supérieur dont l'écriture est identiquement celle du Bordereau, et cet officier supérieur a des relations louches avec des agents de l'étranger ?
Je me suis dit : « Le Bordereau ne vaut plus rien. »
A un moment donné la complicité d'Esterhazy est venue à mon esprit et je me suis dit : « Il faut donc pour calmer ma conscience, que je voie quelles étaient les charges du dossier secret, ces charges qui ont dû être absolument probantes, qui sont écrasantes, d'après ce qu'on m'a dit, et peut-être dans ces charges en trouverai-ju quelques-unes qui seront coimmunes à Dreyfus et à Esterhazy.
C'est à ce moment que je me fis remettre le dossier secret et que, pour la première fois depuis mon entrée au Service des renseignements, j'en pris connaissance.
Je vous avoue que ma slupéfaction fut profonde.
Je m'attendais à des preuves écrasantes et je ne trouvais rien.
Bien plus ! je trouvais que la pièce Doutes-preuves pouvait s'appliquer au moins aussi bien à Esterhazy qu'à Dreyfus.
Enfin, je me rendais compte que le commentaire était établi dans un esprit. que je suis très modéré en qualifiant de partial.
Dès que j'eus fait celte découverte de l'inanité du dossier secret, j'avisai le général de Boisdeffre.
Je lui montrai l'écriture du Bordereau.
Je lui montrai l'écriture d'Esterhazy et je lui fis parcourir avec moi le dossier secret.
Il ne me donna aucune raison contre, et m'ordonna simplement de me rendre avec ce dossier et le résultat de mes recherches chez le général Gonse, qui se trouvait alors à la campagne.
Dans les premiers Jours de septembre, le colonel Picquart se rendit en effet auprès du général Gonse et l’entretint pour la première fois de la question Esterhazy. Après avoir recu ces longues explications, après avoir vu le fac-similé du Bordereau. le dossier secret, le « Petit-Bleu », le général Gonse se borna à dire qu'il fallait séparer les deux affaires, l'affaire Esterhazy et l'affaire Dreyfus.
Il a expliqué en ces termes, à Rennes, dans une réponse à M° Demange, ce qu'il entendait par cette séparation des deux affaires : =
M° DEMANGE. — Voulez-vous demander à M. le général Gonse comment il a conçu dans son esprit qu'on pût séparer l'affaire Esterhazy de l'affaire Dreyfus puisque les pièces qui devaient être apportées par M. le colonel Picquart étaient précisément de l'écriture d'Esterhazy et démontraient à M. le général Gonse l'identité avec le Bordereau, et comment M. le général Gonse pouvail-il supposer qu'en poursuivant Esterhazy on pouvait séparer de l'affaire Dreyfus la base de l'accusation, qui était également le Bordereau ?
M. LE PRÉSIDENT, — Vous avez entendu la question?
LE GÉNÉRAL GOX<E. — Parfaitement. Pour moi le bordereau n'était pas
la base de l'accusation. Le Bordereau restait à la charge de Dreyfus, et Esterhazy pouvait être coupable de forfaire en dehors du Bordereau.
Je ne parle pas d'histoires d'écritures, je n'ai pas qualilé, je ne suis pas expert en écrilures.
Je lui ai dit, dans une de mes lettres, malheureusement je me suis mal expliqué ; si j'avais pensé que mes leltres dussent passer à la postérité, je me serais expliqué autrement.
Picquart se basait sur son petit bleu. Il apportait également des spécimens d'écriture, je le veux bien ; mais je n'ai pas qualilé pour parler d'écritures, alors je lui ai dit
Séparons les deux affaires, laissons le Bordereau à la charge de Dreyfus, puisqu'il y est, et prenons simplement les charges qui peuvent résulter pour Esterhazy du pelit bleu ou d’autres pièces qui pourraient se présenter. Vous me dites qu'il a apporté des documents, ceci, cela ; eh bien ! Voilà ce que j'ai dit.
M° DEMANGE. —- Aulre question. Au moment où M. le général Gonse a recu celle communicalion de M. le colonel Picquart, et lui a montré l'écrilure d'Eslerhazy, le général Gonse a comparé les deux écritures, celle d'Esterhazy et celle du Bordereau. À ce moment-là, n'a-til pas conçu la pensée qu'il pouvait y avoir erreur sur Dreyfus, puisque, encore une fois, la base de Taccusation c'était l'écriture, et qu'on lui apportait une écriture bien ressemblante, sinon identique à celle du Bordereau ?
LE GÉNÉRAL GonsE. — Je n'avais pas à me prononcer sur une question d'écriture, d'abord parce que je ne suis pas expert, par conséquent je ne m'en occupais pas. D'un autre côté, le jugement de 1894 avait mis le Bordereau à la charge de Dreyfus; par conséquent, je n'avais pas à changer, je n'ai pas changé, j'ai dit à Picquart : &« Ne marchons pas sur les écritures. »
M° DEmaxce. — Le général Gonse n’'a4-1l pas à ce moment, conçu la pensée qu'il pouvait y avoir eu une erreur en 1894?
LE GÉNÉRAL Gonse. — Du tout.
M° DEMmaxce. — Du tout? Alors, en voyant l'écriture d'Esterhazy identique au Bordereau, cela n'a causé aucune impression à M. le général Gonse ?
LE PRÉSIDENT. — Avez-vous reconnu une ressemblance ?
LE GÉNÉRAL Gonse. — Evidemment il y a une ressemblance. Tout le monde la verra. Mais il y a bien d'autres écrilures qui ont une ressemblance très grande avec celle-là.
M° DEMANGE. — Voyons, je vais bien préciser. Nous sommes en 1896 comme nous étions en 1894. Depuis 1894, ou plutôt depuis 1895, la date est fixée par M. le général Gonse lui-même, on a fait une nouvelle enquête. Mais à ce moment-là, c'est-à-dire en 1S96, nous étions comme en 1894. Or, il n'y avait à ce moment-là, dans le dossier judiciaire, que l'écriture. C’est pour cela que je demande à M. le général Gonse s'il n'avail pas été saisi et frappé, comme l'a été le lieulenant-colonel Picquart, par cette identité d'écriture ?
LE GÉNÉRAL GONsE. — Non.
Le général Gonse n’admettait done pas qu'on pût toucher au jugement de 1894 ; ce jugement ne représentait pas seulement la
vérité légale, mais Ja vérité absolue et ce n’était pas une ressemblance d'écriture qui pouvait le remettre en question.
Le général Billot, ministre de la Guerre, avait été très agité, très ému par les doutes sur la culpabilité de Dreyfus qu'avaient fait naître en lui les communications du colonel Picquart. NI. Barthou, ministre de l'Intérieur dans le même cabinet, s’est souvenu qu'au moment du procès Zola, il avait entendu le général Billot dire
« qu'il avait eu, pendant plusieurs jours, des doutes sur la culpabilité de Dreyfus et qu'il n’en avait pas dormi pendant plusieurs nuits ».
Le général Billot a déclaré qu'en effet, cherchant avant tout la vérité, 1l avait été très ému des écritures qui lui avaient été soumises ; à ce moment, il avait éprouvé des doutes. IT les avait exprimés en ces termes au colonel Picquart
Ce n'est pas seulement vers Eslerhazy qu'il faut chercher : dans ce moment, je suis l’objet de sollicitations étranges qui me viennent de tous les côtés. M. Weil, que vous m'avez signalé comme suivi et observé par volre service, monsieur Picquart, il remue ciel et terre ; le marquis de Maison, M. Jules Roche, le comte de Montebello, le baron de Lareinty, le général Giovanninelli, le général Saussier, gouverneur de Paris, veulent faire entrer au Ministère de la Guerre le commandant Esterhazy, au service des renseignements, dans un bureau quelconque. À plusieurs reprises, M. de Maison, mon officier d'ordonnance, neveu du marquis de Maison, qui a eu des relations avec M. Weil, m'en a parlé.
Le commandant Esterhazy, fût-il même l'auteur du Bordereau, était incapable d'avoir par lui-même les documents énumérés dans le Bordereau. N'y a-t-il pas eu une main qui lui a fourni ces documents? La main de Dreyfus? je ne le sais pas ; mais il y a quelquefois un intermédiaire ? Il faut rechercher les relations qui existeraient entre un troisième et celui qui est à la source des renseignements, celui qui les donne, chercher de tous côtés.
On chercha, on ne trouva pas. Et ce ne fut pas, quoi qu'on en ait dit à la suite de la déposition de M. Delaroche-Vernet, par de la faute du colonel Piequart ; car, depuis, on a cherché, on a cherché avec passion el nous verrons qu'aucun indice n’a été trouvé qui permit de supposer que celui qui, étant à la source des renseignements, les avait procurés à Esterhazy, était Dreyfus.
Vers la même époque, au commencement de septembre, le bruit se répandit que Dreyfus s'était évadé et la presse engagea une polémique à laquelle la famille Dreyfus n’était sans doute pas étrangère. À un article du Figaro favorable au condamné, l'Eclair répondit le 10 septembre en termes violents et, dans son numéro du 15 septembre, 1l publia un texte inexact et aggravé du Bordereau, ainsi que des renseignements sur la communicalion au Conseil de guerre d’une pièce qui aurait entraîné la
condamnation et où se trouvaient ces mols : « Décidément cet animal de Dreyfus devient trop exigeant » qui reflétaient exactement les explications qu'avait souvent données le commandant du Paty de Clam de la pièce « ce canaille de D ».
On ne sait quel fut l'inspirateur de ce dernier article. Dreyfus y était accusé violemment ; en même temps, la communication de pièces secrètes, qui devait être l’une des causes de la revision, y était révélée.
L’arüicle pouvait être d’un ami fort habile ou d’un ennemr maladroit. Le colonel Picquart soupçonné, a démontré qu'il ne l'avait pas inspiré. À son tour il a soupçonné le commandant du Paty de Clam qui s’en est défendu et dont la-participation n’a pas été établie.
Ce n'était là que les débuts d’une polémique qui allait s'étendre. Le colonel Picquart en comprit toute la gravité; l’intervention de la famille Drevfus pouvait amener la revision malgré le Ministère de la Guerre. Il se résolut à faire une nouvelle tentative auprès du général Gonse. Voici le récit qu'il a fait de leur entretien :
Le général m'a dit : « Mais pourquoi tenez-vous tant à ce que Dreyfus s’en aille de l’Ile-du-Diable ? » Remarquez que je cile ici de mémoire. Je ne dis pas que ce sont les termes exacts, mais c’est là la pensée... Je lur répondis : « Mais il est innocent! » Le général m'a répondu : « Mais c'est une affaire que l’on ne peut pas reprendre! Le général Mercier, le : général Saussier sont mêlés à celte affaire. » J'ai répondu : « Mais puisqu'il est innocent! « Cela ne fait rien, ce ne sont pas des considéralions qui doivent entrer en ligne de compte ! » EL d’ailleurs, prenant les choses à un autre point de vue, j'ajoutai : « Vous voyez bien que la famille Dreyfus travaille en ce moment-ci, qu'elle se livre à des manœuvres. En bien! si elle arrive à découvrir quel est le véritable coupable, quelle sera notre silualion? » C’est alors que le général me dit : « Si vous ne dites rien, personne ne le saura! »
Le général Gonse a conleslé ce dire. Je le maintiens de la façon la plus formelle.
Je vous avoue que j'ai été absolument bouleversé et que je lui at dit : « C’est abominable, mon général, je n'emporterai pas ce secret dans la tombe ! », et j'ai quitté la pièce.
Le lendemain cependant, 16 septembre, l'entretien était repris. Le général Gonse faisait venir auprès de lui le colonel Picquart et lui demandait quelles mesures il comptait prendre au sujet d'Esterhazy. Le colonel Picquart les exposa : il aurait voulu un interrogatoire, une expertise, au besoin l'arrestation ; il fut même amené à proposer de tendre, grâce aux indications fournies par le « Petit Bleu », un piège à Esterhazy ; mais aucun des
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ordres que ces mesures eussent exigés ne lui fut donné ; 1l comprit que toute mesure qui aurait définitivement engagé l'affaire Jui était interdite.
Il entendit quelques témoins avec la conviction qu'il n’abou Hrait ainsi à rien. Bientôt il jugea € qu'il n'y avait rien à faire pour le moment, parce que, si ses chefs ne lui disaient pas de cesser, 1ls ne lui disaient pas, non plus, de continuer ».
Le colonel Picquart venait done d’échouer dans sa tentative «de faire prendre par le Ministère de la Guerre l'iniiative des recherches qui auraient pu conduire à la revision ; 1l ne considérait pas cependant cet échec comme définitif.
Le Ministère pouvait craindre, à ce moment, de troubler le pays ; sans doute, si la vérilé avait été mise au jour par le Chef de l’armée, c'était, comme l'a dit à Rennes M° Demange, la justice militaire grandie par la reconnaissance de son erreur, c'était l'honneur et la loyauté militaires acclamés par tous.
Encore fallait-1l que la vérité apparût avec un tel caractère d’évidence qu'elle ne püt être contestée par personne. En 1896, comme en 1894, l'opinion publique croyait fermement à la culpabilité de Dreyfus. Elle ignorait tout du procès ; mais elle savait que Dreyfus avait été condamné à l'unanimité par un Conseil de guerre dont l’impartialité n’élait pas suspectée et qui n'avait pu se résoudre à condamner un officier comme traître que contraint et forcé par l'évidence des preuves. Comment aurait-elle accueilli la brusque substitution d'Esterhazy à Dreyfus et par quelles polémiques furieuses, dont il est aisé de deviner le thème, le Gouvernement n’eût-1l pas été assaillt ?
Une similitude, une identité même d’écrilures n’était peut-être pas suffisante pour courir de semblables risques. M° Demange a rappelé ce qui s'était passé au Parlement et au Sénat le Jour où M. Scheurer-Kestner avait montré l'écriture du commandant Esterhazy.
« Vous n'avez que cela ? lui disaït-on, une écriture ; c’est avec une écriture que vous entendez flétrir un homme ? » C’est presque sous des huées qu'il avait dû descendre de la tribune.
Cette présomption pouvait cependant être corroborée par d’autres ; l’œuvre pouvait être reprise. Le colonel Picquart, malgré son désaccord avec le général Billot, avec le général Gonse, était toujours au Ministère, chef du Service des renseignements, et son autorité ne paraissait pas atteinte.
Il avait confié ses soupcons sur Esterhazy, ses convictions sur Dreyfus à Henry qui lui répondit un jour brutalement :
Lorsque j'étais aux zouaves, il y a quelqu'un, le fils d'un colonel, qui élait simple soldat et qui s’est rendu coupable de vol; l'officier, sous les ordres duquel il était, a voulu le faire poursuivre ; ses chefs n'étaient pas de cet avis. C’est l'officier qui a été brisé, et c'est le coupable qui est resté.
L’allusion était claire ; elle ne pouvait cependant faire prévoir au colonel Picquart les manœuvres dont il allait être victime et qui avaient pour but de ruiner la confiance que ses chefs lui conservaient, de l’éloigner du Ministère et, enfin, d’opposer à ses projets de revision un obstacle insurmontable.
Ce fut d’abord dans les premiers jours de septembre une lettre signée d'un nom qui paraissait être Weyler. Elle était adressée à Dreyfus à la Guyane et avait été transmise au Ministère des Colonies. Son écriture était bizarre. Entre les lignes se trouvaient les phrases suivantes écrites à l'encre sympathique
Nous ne comprenons rien à votre dernière communication ; reprenez le premier système. Dites où sont les armoires d’où les documents ont été enlevés et le mot des serrures. Acteur prêt à agir.
L’'encre sympathique était assez apparente pour qu'en ouvrant la lettre on pût voir ces phrases.
On fut d'accord sur ce point qu'il s'agissait d’une manœuvre de la famille Dreyfus.
La lettre confirmait une hypothèse souvent émise que la famille Dreyfus s’efforçait de substituer quelqu'un au condamné «un pauvre diable quelconque qui tâcherait d’imiter son écriture ».
Cette pièce avait été écrite pour créer une preuve contre Dreyfus. D’après le commandant Cuignet, son écriture étrange est identique à celle d’un certain nombre de lettres émanant de la dame voilée de laffaire Esterhazy et, comme la dame voilée n’est autre que le commandant du Paty de Claim, c'est ce dernier qui serait l’auteur de la lettre Weyler.
On en fit une imitation parfaite qui fut envoyée à Dreyfus, lequel n'y comprit rien.
Puis, ce fut un rapport de Guérée, du 30 octobre, remis sans doute à Henry et ensuite au général Gonse. Guénée y disait que le colonel Picquart lui avait confié qu'après avoir compulsé le dossier secret, il avait éprouvé des doutes sur la culpabilité de