ALEXANDRINE
Cette pièce était fausse.
Par qui, dans quelles circonstances a-t-elle été fabriquée ? Etait-elle l’œuvre exclusive du commandant Henry ou bien d’autres l’avaientils tout au moins inspirée ? Le commandant du Paty de Clam en avait-il fourni le texte, ainsi qu'a cru pouvoir l’affirmer le commandant Cuignet, Henry n'étant pas en état moralement et intellectuellement de combiner ce faux et de l'écrire dans la forme qui lui a été donnée.
L'écriture avait-elle été calquée par Henry ou bien avaital : chargé de cette besogne, ainsi que l’a pensé l’archiviste Gribelin, l'agent Lemercier-Picard, qui plus tard, aurait été pendu ? Est-il admissible qu'après avoir calqué la plupart des mots de cette lettre sur la pièce de comparaison portant la date du 16 juin 1894, le faussaire ait, par erreur, intercalé dans son faux les mots « cher ami » et la signature «€ Alexandrine » appartenant à la pièce de comparaison ? Cette dernière pièce elle-même ne seraitelle pas fausse ? La révélation du faux, au mois d'août 1898, par le commandant Cuignet, serait-elle spontanée ? N’aurait-elle pas été imposée par la nécessité de prévenir une révélation imminente, le faux déjà dénoncé par le colonel Piequart et connu du Ministère des Affaires étrangères depuis le mois de novembre 1897 étant d’ailleurs évident.
Toutes ces questions ne sont pas encore sorties du domaine des controverses ;: malgré lenquête de 1899 et celle de votre Chambre criminelle sur la seconde demande de revision, elles sont enveloppées d’obscurilés, ainsi que bien des circonstances
demeurées mystérieuses du suicide du colonel Henry, le 31 août 1898.
Nous avons toulefois une première cerluitude : La pièce était fausse. M. Cavaignac, alors ministre de la Guerre, le général de Boisdeffre et le général Roget attestent qu'Henry en a fait l'aveu devant eux. Il avait reçu en 1896, a-t1l dit, une lettre insignifiante ; 1l l’avait supprimée et lui en avait substitué une autre qu'il avait fabriquée ou fait fabriquer.
Nous avons une seconde certitude : c'est que cette lettre fausse, qui ne laissait aucun doute sur la culpabilité de Dreyfus, a été introduite dans le dossier secret par celui qui le connaissait mieux que personne, pour créer une preuve qu'il savait ne pas exister.
Sur l'existence du faux, sur la personnalité de celui qui en a fait usage, sur le mobile du crime, la lumière est faite.
Dans l'intérêt de qui a-t-1l été commis ? Henry n’a-t1l pensé qu'à lui-même, au rôle prépondérant qu'il avait joué en 1894 et aux conséquences fatales de la revision pour son avenir ? A1 été poussé par une pensée de dévouement envers ses chefs, responsables de l'erreur dans laquelle il les avait fait tomber ? A-til voulu sauvegarder le principe de linfallibilité du Comman dement, fût-ce au prix du sacrifice d’un inférieur ? Al cru sincèrement que l'intérêt de la Patrie exigeait que Dreyfus, même innocent, fût sacrifié à la sécurité du Service des renseignements?
Ces questions, et d’autres aussi, plus graves pour Henry, ne comportent que des solutions hypothétiques, que nous n'avons pas à rechercher ici. Ce que nous savons du faux Henry nous suffit.
Il eut immédiatement le résultat qu'en attendait son auteur. Vous connaissez l'impression qu'il produisit sur la Chambre des Députés, lorsque M. Cavaignac en donna lecture à la séance du 7 juillet 1898 : il est aisé de se rendre compte de son influence sur les esprits, peut-être hésitants encore, des généraux Billot, de Boisdeffre et Gonse.
Ainsi que l'a dit à Rennes le général Billot, il n'est jamais arrivé à un Ministre de prendre la loupe et de se faire expert en écritures pour savoir si telle ou telle pièce est vraie ou fausse. C’est au service des renseignements à voir cela. £
Le Service des renseignements c'était Henry et vous savez la confiance aveugle qu'il inspirait. La pièce qu'il présentait ne fut
même pas montrée au colonel Picquart qui apprit cependant peu de temps après, du général Gonse, son existence.
Elle fut accueillie sans doute avec trop d’empressement ; mais ce document libérait si à propos les consciences troublées ! Il supprimait toutes les éventualités embarrassantes ; il dissipait les hésitations et les doutes et apportait enfin au Ministère la base solide qu’attendait sa conviction.
Cette conviction, désormais justifiée, devait avoir pour conséquence nécessaire la disgrâce du colonel Picquart, qui, sciemment ou non, s'était lancé sur une voie fausse et périlleuse et avait risqué d'y entraîner le Gouvernement après lui.
Depuis longtemps il était chargé d’une mission dans l'Est ; son départ avait été retardé jusqu’à l’interpellation annoncée qui devait avoir lieu le 18 novembre.
Le 10 novembre, le Matin avait publié le fac-similé du Bordereau. On sait aujourd'hui que cette indiscrétion doit être imputée à l’un des experts de 1894, M. Teyssonnières. Au Ministère de la Guerre cette publication avait causé un émoi très vif. Le colonel Picquart chargea d’une enquête le commissaire spécial Tomps, qui, peu après, communiqua un rapport d’un de ses agents, d’après lequel le Bordereau avait été pris à un expert. Avec sa perspicacité et sa bonne foi ordinaires, le commandant Henry s'était efforcé, dès le début de l'enquête, de faire tomber, de part pris, les soupçons sur son chef. L’évidence même ne le fera pas démordre de son système.
Le 14 novembre, le colonel Picquart était conduit par le général Gonse chez le ministre, qui, après lui avoir reproché des indiscrétions commises dans son service, lui donna l’ordre de partir. Sa mission dans l'Est devait être de courte durée : toute: fois, lui avait dit le général Gonse, il fallait qu’elle se prolongeät jusqu'aux premiers jours de décembre. Mais, de l'Est, le colonel Picquart fut envoyé en Tunisie et incorporé au 4° régiment de ürailleurs algériens ; il ne fut rappelé qu'au mois de novembre 1897 pour déposer dans l'enquête ouverte contre Esterhazy sur la plainte de M. Mathieu Dreyfus.
Nous n’instruisons pas ici les nombreuses accusations portées contre le colonel Picquart et nous devons passer rapidement sur les incidents, si intéressants qu'ils soient, qu’elles soulevèrent. = Comment éviter cependant de vous signaler les procédés du Service des renseignements à l'égard de son ancien chef, le four
Tone
où la direction de ce service fut confiée au commandant Henry ?
Vous y retrouverez le même esprit, la même absence de scrupules dans le choix des moyens que nous avons déjà vus fonctionner en 1894.
L'éloiguement du colonel Picquart ne suffisait pas à rassurer l'auteur ou les auteurs du faux. Il fallait ruiner définitivement son crédit, son avenir militaire, supprimer toute intervention utile de sa part. Aussi pendant son absence se hâte-t-on de préparer les accusalions qui surgtront plus tard.
C'est à Faide de violations illégales de correspondances privées, de pièces suspectes où manifestement fausses, qu’on en réunit les éléments.
Le colonel Picquart a conservé de longues illusions sur les véritables sentiments du colonel Henry et de ses subordonnés au Service des renseignements à son égard, Il avait confié à l’archiviste Gribelin le soin de lui faire parvenir, pendant la durée de son absence, sa correspondance privée. Il a appris, un an plus lard, que ses lettres avaient élé ouvertes avant de lui être transmises, que copie en avait élé prise, que certaines d’entre elles avaient même été retenues. Cette révélation lui fut faite au cours de Fenquête dirigée par le général de Pelheux contre Esterhazy, sur la plainte de M. Mathieu Dreyfus.
Une lettre lui avait été adressée le 27 novembre 1896, à son domicile personnel, par M. Ducasse, secrétaire d’une vieille amie de sa famille, Mile Blanche de C...; elle contenait la phrase suivante :
Le demi-Dieu demande chaque jour à la comtesse quant il pourra voir le bon Dieu.
Ces expressions, demi-Dieu et Bon Dieu, désignaient dans l'intimité, certaines personnes en relations avec Mile Blanche de C... Elles n'avaient aucun rapport avec les affaires Dreyfus et Esterhazy.
Le 15 décembre 1896, Gribelin livrait au Service des renseignements, qui le saisissait et le gardaut, le billet suivant :
Je sors de la maison, mes amis sont dans Ia consternation, votre malheureux départ a tout dérangé. Hâtez voire retour ici : hâtez-le vite. Le moment des fêtes élant très favorable pour la cause, nous complons sur vous pour Je 20. Elle est prête ; mais elle ne peut et ne veut agir qu'après vous avoir causé. Le demi-Dieu ayant parlé, on agira.