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à chaque séance qu'un tableau. Le tableau du Service des approvisionnements des troupes de couverture 5e compose d’un certain nombre de tableaux ; à chaque séance, on lire d’un tableau un certain nombre d'exemplaires.
LE PRÉSIDENT. — Non seulement vous pouviez avoir des renseignements très précieux sur les effectifs des troupes ; mais ce iravail a élé préparé, en partie au moins, au (roisième Bureau où vous éliez depuis le 1" juillet 1894. Par conséquent, vous avez dû avoir connaissance de celte partie du travail dont était chargé le troisième Bureau.
LE CAPITAINE DREYFUS. — J'ai élé au troisième Bureau à la fin de 1894. J'ai demandé à mon chef de section s'il avait été chargé de travaux confidentiels en mai 1894 ; il a répondu non.
LE PRÉSIDENT. — En tout cas, vous éliez à même d’avoir des renseignements sur les troupes de couverture.
LE CAPITAINE DREYFUS. — Il est certain que, si j'en avais demandé, j'aurais pu en avoir ; mais je n’en ai jamais demandé.
LE PRÉSIDENT, — On vous indique comme courant après les renseignements ; il est probable que vous saviez ce qui concernait les troupes de couverture.
LE CAPITAINE DREYFUS. — Je n'ai jamais demandé rien à personne.
LE PRÉSIDENT, — Le troisième document est une note des modifications apportées aux formations de l'arlillerie. Après la suppression du service des pontonniers, il s’est trouvé y avoir deux régiments d’artillerie disponibles. Par conséquent, il a fallu distribuer les batteries, soit entre les corps d'armée, soit entre les corps de nouvelle formation. Les officiers d'Etat-Major seuls pouvaient connaître ces questions de mobilisation générale. Vous étiez parfaitement placé pour avoir ces renseignements. Avez-vous connu quelque chose au sujet de l'affectation des régiments d'artillerie ?
LE CAPITAINE DREYFUS. — Au commencement de 1894, j'étais au deuxième Bureau. Tout ce que je connaisais de cette situation, c'était la suppression des deux régiments de pontonniers et la création de baitteries nouvelles. La discussion était ouverte pour la suppression des régiments de pontonniers ; c’est tout ce que je savais.
LE PRÉSIDENT. — Vous ne saviez pas la destination à donner à ces batteries nouvelles ?
LE CAPITAINE DREYFUS. — J'étais au deuxième Bureau au commencement de 1594, dans le premier semestre.
LE PRÉSIDENT, — Oui, mais dans le second ?... Puisque le Bordereau a dû être envoyé à la fin d'août! À ce moment, le commandant Mercier- Milon, du deuxième Bureau, a communiqué des renseignements au
personnel.
LE CAPITAINE DREYFUS. — Au commencement de 1894, au mois de juin.
LE PRÉSIDENT. — Les communicalions ont été faites du 15 au 20 juillet, un mois avant que le Bordereau ait été établi.
LE CAPITAINE DREYFUS. — La suppression des pontonniers s'était passée au mois de mars. ;
LE PRÉSIDENT. — C’est possible, mais l'affectation des batteries n’a eu
lieu qu'au mois de juin. C’est à ce moment que le commandant Mercier- Milon a envoyé une note aux officiers.
LE CAPITAINE DREYFUS. — La note n'a pas été communiquée aux stagiaires.
LE PRÉSIDENT. — Quand on communique quelque chose aux officiers,
les stagiaires en ont bien connaissance. A la fin de 1893, n’avez-vous pas eu connaissance des renseignements envoyés par le troisième Bureau au quatrième au sujet des effectifs des batteries de 120?
LE CAPITAINE DREYFUS. — Non, mon colonel.
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LE pRÉésipext., — C'est pourtant le troisième Bureau qui a envoyé ces renseignements au quatrième, par conséquent, vous auriez pu les connailre.
LE CAPITAINE DREYFUS. — J'étais à la section des manœuvres.
Le PRÉSIDENT. — C'est possible, mais dans ces conditions-là, on sail ce qui se passe d'une section à l'autre.
LE CAPITAINE DREYFUS, — On ne va jamais d'une section dans l'autre, sauf quand on a des renseignements à demander .
LE PRÉSIDENT, — Au premier Bureau, vous éliez l'adjoint du commandant Bayle.
LE CAPrrAINE DRExEUS. — J'ai élé sous ses ordres pendant trois semaines.
LE PRÉSIDENT. — À c2 moment, 1] a étudié la répartition des batteries
de 120 entre les différents corps d'armée, il a rédigé une note à ce sujel dont vous avez eu connaissance.
LE CAPITAINE DREYFUS. — Je ne la connais pas.
LE PRÉSIDENT. — Vous lravailliez avec lui; celte note a disparu, on n'a jamais pu la retrouver dans les archives du Ministère. Vous n'en avez jamais eu Connaissance ?
LE CAPITAINE DREYEUS. — On n'en à jamais parlé en 1894.
LE PRÉSIDENT. — Le quatrième document est une « note sur Madagascar ».
Pendant que vous étiez au Ministère, en 1894, il a dù être fait deux études sur Madagascar ; une première, qui n'avait qu'un caractère purement géographique, à été faite au Bureau ; elle était copiée par un caporal qui travaillait dans l'antichambre du colonel de Sancy. On vous a vu plusieurs fois passer pour aller chez ce colonel.
LE CAPITAINE DREYFUS. — Je vous ferai remarquer que l’anlichambre précède la porte du colonel el que, par conséquent, tout le monde est obligé de passer par là.
LE PRÉSIDENT. — Comme c'élail là que le caporal copiait cette note, ïl n'y a rien d'impossible à ce que ce soient les gens qui allaient et venaienk dans lantichambre qui en aient eu Connaissance. Ce n’eêt pas une impossibililté. En tout cas, celte note était peu importante; c'était une simple étude géographique. Mais au mois de juillet 1894, on fit une étude plus. sérieuse, on fit l'étude de l'expédition proprement dite. On étudia la roule à suivre, les moyens à employer, le matériel à concentrer ; c'était en somme, l'étude de l'expédition. Elle a été faite par différents Bureaux, mais en particulier par le troisième Bureau où vous éliez. En avez-vous eu connaissance ?
LE CAPITAINE DREyYFuSs. — Pas du tout.
LE PRÉSIDENT. — Ainsi il s’est passé des choses dans votre Bureau dont vous ne saviez rien; vous n'éliez pas au courant de ce qui se faisait?
LE CAPITAINE DREYFUS. — J'étais à la section des manœuvres.
LE PRÉSIDENT. — Et vous ne saviez pas ce qui se passait dans les autres Bureaux ?
LE CAPITAINE DREYFUS, — Absolument pas ; aucun officier ne m'a jamais rien COmmunmue.
LE PRÉSIDENT. — Le travail a été terminé Le 20 août, les épreuves défi-
nitives ont élé lirées le 29 août, au moment où le Bordereau a été rédigé par son auteur. Il y a donc coïncidence complèle entre ce renseignement et l’établisement définitif du travail sur Madagascar. Comme vous éliez au troisème Bureau, il ny a pas d'impossibilité à ce que vous en ayez eu Connaissance.
LE CAPITAINE DREYEUS. — Il ny à d'impossibilité à rien dans ces conditions, mon colonel.
LE PRÉSIDENT. — Non, mais toutes ces choses réunies forment ‘au moins des présomptions.
Nous passons au cinquième: renseignement. Il s'agit d'un « projet de manuel de lir »; avez-vous eu connaissance de ce manuel?
LE cariTAINE DREYFUS. — Non, mon colonel.
Le PRÉSIDENT. — Vous n'en avez jamais eu connaissance ?
Le caprrAINE DREYFUS. — Jamais.
LE PRÉSIDENT. — Il y à un lémoin qui prétend avoir mis à votre disposition, pendant quatrante-huit heures, un exemplaire de ce manuel de tir.
LE CAPITAINE DREYFUS. — Je suis convaincu que c’est une erreur, attendu
qu'au Conseil de Guerre de 1894 j'ai demandé à l'instruction et à l'audience la comparution de ce témoin pour fixer ce point, et que, ni à l'instruction ni à l'audience, je mai vu comparaître ce témoin.
Le PRÉSIDENT. — Il va comparaître au cours des débats.
Le caprTrae DREYFUS. — Je ferai remarquer encore ceci : c'est que dans le rapport de M. le commandant d'Ormescheville, que vous venez d'entendre, il est dit que j'ai eu des conversations avec cel oificier au mois de février ou mars. Or, j'ai vu dans les dépositions de la Cour de Cassation que ce projet de manuel date du 14 mars et qu'il n'a élé remis à l'Etat-Major de l'armée qu'au mois de mai. Par conséquent, Je n'ai pu avoir au mois de mars de conversalion à ce sujet.
LE PRÉSIDENT. — C'est au mois de juillet 1894 que le commandant Jeannel a dû vous remeitre un exemplaire de ce manuel.
Le caprranE Drevrus. —- Mais on parle de conversations que j'aurais eues avec lui.
LE PRÉSIDENT. — Peu importe ; ce que je vous demande, ce n’est pas ce que dit M. d'Ormescheville, ce sont vos réponses : laissez-moi vous inter: roger, el ne posez pas de questions. C’est vous-même qui vous seriez plaint au commandant Jeannel que les stagiaires de l'Etat-Major n'avaient pas connaissance de ce manuel de tir qui était entre les mains de tous les officiers de régiment, lesquels avaient demandé qu'il en fût livré, Eh bien! il en avait été délivré dix exemplaires, dont deux au bureau auquel vous apparteniez; reconnaissez-vous que, comme il fallait pars tager ce manuel entre les différents officiers, le commandant Jeannel vous en a prêté un exemplaire ?
LE capiraIe DrEyFus. — Non, mon: colonel.
LE PRÉSIDENT. — Vous niez ?
LE CaprrAINE DREYEUS. — Oui, mon colonel. Voulez-vous me permettre une observation?
Lr PRÉSIDENT. — Oui.
LE CAPITAINE DREYFUS. — Je vous ferai remarquer qu'en juillet 1894
je n'apparlenais plus au deuxième Bureaw de lElat-Major où était le commandant Jeannel, mais au troisième Bureau. Or, d'après les dépositions de la Cour de Cassation, il a été donné des manuels de tir à tous les Bureaux et je ne comprends pas.
LE PRÉSIDENT. — Vous. disculerez la question contradictoirement avec le témoin, Ë
LE CAPprraINE DREYFUS. — Oui, seulement c'était une observation que je voulais faire.
LE PRÉSIDENT. — Dans le Bordereau, l’auteur dit qu'il est très difficile
de se procurer ce manuel. Ceci n'était pas vrai en ce qui concernait les officiers des corps d’arlillerie, tandis que les officiers du Ministère auxquels on n'en ovait envoyé que tardivement, se trouvaient précisément dans celte situation, de ne pas pouvoir avoir le manuel de tir facilement à leur disposilion. Il y a là. encore une coïncidence avec votre situation personnelle.
LE CAPiTaNE DKeyrus. — Mon colonel, comme je l’ai dit au Conseil
de’guerre de 1894, il était facile de se procurer ce manuel de tir. Il est cerlain qu'un officier aurait pu demander ce manuel et qu'on le lui aurait donné. Je ne l'ai pas eu et je ne l’ai pas demandé par celle considération que je savais que je ne devais pas aller aux écoles à feu, et parce que je faisais des liavaux différents : par conséquent, si je n'ai pas demandé ce projet de manuel, de tir, c’est que je n'en avais nul besoin, mais il était de la plus grande facilité pour un officier d’arlillerie d'avoir ce projet de manuel; par conséquent, ceci ne peut s'appliquer qu'à un officier étranger à l'arme...
LE PRÉSIDENT. — C’est de la discussion.
Le Bordereau se termine par ces mots : &« Je vais partir en manœuvres. » Or, vous n'avez pas élé aux manœuvres ?
LE CAPITAINE DREYFUS. — Non, mon colonel.
LE PRÉSIDENT, — Il étail d'usage que les slagiaires y aillent toujours. À quelle épeque vous a-t-on prévenu que vous nirlez pas aux manœuvres de 1894?
LE CAPITAINE DREYFUS. — C'était, mon colonel, fin mai ou commencement de juin.
LE PRÉSIDENT, — D'après les informations, ce serait à une date de beau-
coup postérieure ; ce serait le 28 août 1894 que le Ministre aurait pris la décision de ne pas envoyer, en celte année 1894, les stagiaires aux manœuvres, pour des causes de service intérieur.
LE CAPITAINE DREYFUS. — Je vous demande pardon...
LE PRÉSIDENT. — C'est-à-dire que c'élait quelques jours peut-être après la création de cette pièce dite Bordereau.
LE CAPITAINE DREYFUS. — Je vous demande pardon, mon colonel. D'ailleurs, au procès de 1894, j'ai demandé la production d’une circulaire officielle du mois de mai 1894, par laquelle on nous informait que nous ne devions pas aller aux manœuvres, et que nous irions faire notre slage dans les régiments d'infanterie, ceux du premier Bureau, en juillet, août, septembre, ceux du deuxième en octobre, novembre, décembre.
LE PRÉSIDENT. — Enfin, il y a une décision du Ministre, de septembre 1894, qui dit que les stagiaires n'iront pas aux manœuvres.
LE CAPITAINE DREYFUS. — Il faudra la rechercher.
M° DEMANGE. — Il doit y avoir erreur.
LE COMMANDANT CARRIÈRE, commissaire du Gouvernement. — Il ny a
pas d'erreur, il y a eu au mois de mai une instruction prévenant le service en principe. Mais les stagiaires devaient néanmoins aller aux manœuvres; et on n'a renoncé aux manœuvres des stagiaires, au mois de septembre, qu'en raison des travaux spéciaux qui leur incombaient par suite de la préparation d’un nouveau plan.
LE PRÉSIDENT. — C'est bien ce que je disais, et c’est bien ce que je lisais.
Après avoir été ainsi interrogé sur la livraison des documents énoncés au Bordereau, Dreyfus fit connaître les divers iravaux qu'il avait effectués pendant la durée de son stage ; il s’expliqua sur l'incident qui avait suivi sa sortre de l'Ecole de guerre ainsi que sur les diverses présomptions invoquées contre lui : les voyages en Alsace, sa connaissance des transports sur les lignes de l'Est, ses investigations poussées, disait-on, jusqu’à lindiscrétion, son prétendu voyage à Bruxelles en 1894 qu'il démentit, les relations féminines qui lui étaient reprochées, enfin
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certains propos dans lesquels il s'était vanté de relations galantes, de pertes au jeu, d'intérêts dans une écurie de courses.
Brièvement interrogé ensuite sur ce qui s'était passé après son arrestation, Dreyfus donna sur la scène des aveux les explications que vous connaissez et que votre arrêt de 1899 avait admises.
L’interrogatoire de Dreyfus renferme de nombreuses dénégations dans lesquelles ses accusateurs ont trouvé un indice de culpabilité. Dreyfus les a expliquées en ces termes
On a beaucoup parlé des dénégations et je tiens à y répondre. Je n'ai jamais rien nié de ce que je savais ; on m'a posé des questions sur des points que je ne connaissais pas, j'ai répondu que je ne les connaissais pas ; mais, pour tout ce que je savais, j'ai répondu.
La suite de ce travail démontrera que ces explications n’ont pas été démenties par les débats ; 1l y sera établi que Dreyfus n’a pas nié certains faits importants, comme le lui reprochaient ses accusateurs et que s’il s’est trouvé quelquefois en contradiction avec des témoins, ces contradictions ont porté sur des faits restés douteux ou ne présentant aucun intérêt au point de vue de la preuve de la trahison.
La thèse de l’accusation, en ce qui ace l'examen technique du Bordereau, s'appuie surtout sur une série de raisonnements qui doivent vous être soumis dans la forme même choisie par leurs auteurs. Ce serait risquer d’affaiblir et peut-être même de dénaturer cette thèse que de modifier les formules, l’ordre, l’enchaînement d'arguments qui, dans la pensée de ceux qui les présentent, doivent conduire par la voie d’une logique rigoureuse à la solution mathématique du problème. Aussi avons-nous cru devoir emprunter l’exposé de cette thèse à l’un des nombreux témoins qui l’ont soutenue ; la déposition de M. Cavaignac, que nous allons reproduire, nous a semblé la résumer en lui laissant toute sa force :
« J'arrive au second point. C’est la discussion technique du Bordereau et les conclusions qui peuvent s’en dégager. Sur ce point, la discussion a été rendue facile et elle sera abrégée par les explicalions qui ont été fournies au Conseil. Lorsqu'on examine le Bordereau, lorsqu'on examine les renseignements sur lesquels il porte, on arrive tout d’abord à ces conclusions : la première c’est que les deux derniers, le projet de manuel de tir et la note sur Madagascar, sont des renseignements qui pouvaient être confidentiels, qui pouvaient avoir un intérêt d'actualité ou de curiosité pour les gouvernements étrangers, mais qui ne sont peut-être point des documents tout à fait essentiels au point de vue du secret et de l'intérêt qu'ils présentent. Mais, lorsqu'on examine les trois premiers, on arrive à des conclusions absolument opposées. Ces trois documents
portent tous les trois sur les sujels essentiels, Jes sujets les plus vitaux qui ont élé traités à l'Elat-Major général dans le printemps et dans l'été de 1894. Et je ne pouvais, en relisant la déposition de M. le général Mercier, me défendre encore de faire celte réflexion que, pour vous mettre au courant des fails sur lesquels portaient ces trois chapitres, M. le général Mercier a dû devant vous expliquer minutieusement quelles étaient les. disposilions essentielles que ln, Ministre, avait dù prendre en 1894 sur la concentralion, sur la couverture, sur tous les sujels qui sont le nœud même et ia vie de la défense nationale.
Le premier renseignement, Ia nolt2 sur le frein hydraulique du 120 el sur la manière dont la pièce s’est conduile, la nole sur les troupes de couverture de la phrase qui la suit, la note sur les modifications des formations de l’arullerie, forment comme une table des matières essentielles qui se trailaient en 1894 à l'Elat-Major général. On a dit que si les sujets étaient sérisux, les notes pouvaient ne pas l'être. On a dit qui n'y avait aucune conclusion à tirer de ce que les sujets élaient sérieux et que les renseignements donnés, el que l'on ignorail, pouvaient ne pas l'être. Je crois ce raisonnement en lui-même bien difficile à admettre. Mais il y a plus, et je suis d'autant plus obligé d'appeler l'attention du Conseil sur ce point que, dans le rapport même de la Cour de Cassation, dans le rapport de M. Balloi-Bcaupré, j'ai trouvé sur te point une erreur fondamentale. M. le rapporteur Ballot-Beaupré a écarté la discussion technique du Bordereau ; il l'a écartée en déclarant — relenez bien celte expression — que l’on ne connaissall que sur un seul point la nalure des renseignements fournis (c'était en ce qui concerne le Manuel de Tir), et que sur ce point il avait élé unanimement recormu que, si les renseignements élaient confidentiels, ils étaient sans importance. Messieurs, ceci est une erreur : sur d'autres sujets, el sur l’un d'eux qui est essentiel notamment, on coanaîl non seulement la nature du sujet traité, mais on connaît encore la nature des renseignements livrés. On sait qu'un renseignement a élé donné, dans le paragraphe premier, sur la manière dont s’est conduile la pièce de 120. On sait, ce qui est beaucoup plus important, qu'en ce qui concerne la note sur les troupes de couverture, le le Bordereau contient lui-même, par lui seul, indépendamment des documents qui y étaient joints, un acte de trahison fondamental et funesie ; c'élait dans la phrase : « Quelques modifications seront appor:ées dars le nouveau plan. »
Sur ce point, Messieurs, vous savez par la déposition de M. le général Mercier que celle phrase se calquait, se modelait d'une façon saisissante sur le faits qui s'étaient passés au sein de l’'Etat-Major général dans le courant du mois d'août 1894. Les idées s'élaient modifiées sur l'emploi des troupes de couverture. Le général Mercier avait été amené à penser qu'aux troupes de couverture disséminées, réparties par corps d'armée, il importait de substituer un groupe unique de troupes de couverture. Il avait donc donné l'ordre d'appliquer celle disposition, en même temps qu'on élaborait dans les conditions qu'il a rappelées le nouveau plan de concentration. C’est en cherchant à faire cadrer les modifications du dispositif de couverture avec les modifications du nouveau plan, que l'on fut amené, après de longs pourparlers, à élablir un modus vivendi prowvisoire, et à décider que quelques modifications seraient apportées dans le nouveau pian.
La phrase en elle-même, la phrase du Bordereau, et non pas des documents qui y sont annexés, mais du Bordereau lui-même, traduit donc l'avis de l'Etat-Major général dans le courant d'août sur un point essenliel ; et là, contrairement à ce qui a été affirmé, dans le rapport de la Cour de Cassation, le Bordereau lui-même (et non pas les documents) contient un acte de trahison fondamental et funeste. Je n'ai pas
besoin, Messieurs, de m'élendre longuement pour démontrer devant vous, devant un tribunal compétent, que cet acte, la hvraison d'une décision prise à l'Etat-Major général, prise non pas par écrit, non pas sur une feuille de papier, mais prise dans les négociations les plus intimes de la direction, qu'une décision qui n'était pas écrite, mais qui était résultée des négociations mêmes qui s'élaient produites entre les chefs de l'Etat- Major général ; qu'une décision de cette nature ne pouvait être connue que par une trahison sortie de l'Etat-Major général lui-même.
C'est l'évidence même, pour ceux qui savent comment ces questions se traitent, et l'idée qu'un major d’un régiment d'infanterie en garnison à Rouen a pu écrire la phrase et livrer ce renseignement, qui est dans le Bordereau, ne peut venir à personne.
Il est établi par la force de l'évidence, par le texte du Bordereau luimême, que la trahison est sortie du cœur de l'Etat-Major général, et que — on peut même en tirer un argument pour établir les mobiles de l'acte — que l'acte de trahison en question serait étranger, comme celui d’un officièér ennemi, établi au cœur de l'Etat-Major général, et y puisant à pleines mains les renseignements les plus essentiels et les plus vitaux de la défense nationale.
Il ne peut y avoir sur ce point aucun doute, et il n'y à eu aucun doute au moment même où, en 1894, le Bordereau est arrivé au Ministère de la Guerre, Mais, Messieurs, à côté de ces conclusions qui sont une déduélion de notre esprit, il y a un fait que vous connaissez par la déposilion de M. le général Mercier el qui vient, par un témoignage qui na plus rien à faire après les déductions que nous pouvons tirer du Borderéau, par une voie entièrement différente, qui vient confirmer ces déductions avec une force nouvelle et irrésistible.
Ce sont ces documents que le colonel Sandherr fit enregistrer et dater, et dans lesquels un agent diplomatique, un des rares agents diplomatiques disposés à servir les intérêts de la France au lieu de les combattre, apporlait, avec une précision qui a dù vous frapper l'esprit, l'affirmation qu'il y avait dans les bureaux de l'Etat-Major général un homme qui renseignail admirablement les gouvernements étrangers.
Il faut rappeler dans leur précision les termes mêmes de ces leilres, de ces rapports. :
Dans le premier, dans celui du mois de mars, vous vous rappelez quels sont les termes :
« Dites bien à ces messieurs qu'il y a lieu de redoubler de survelllance ; il résulte de ma dernière conversation avec le capitaine de Süsskind que les attachés allemands ont dans les bureaux de l'Etat-Major général un officier qui les renseigne admirablement. »
Et le rapport du mois d'avril suivant dans lequel le même agent, revenant sur sa déclaralion, disait
« Voilà encore une preuve que vous avez un ou plusieurs loups dans la bergerie ; cherchez, vous irouverez, je suis cerlain du fait. »
Ainsi, Messieurs, il est établi, comme je lé disais, non seulement par des documents d'une importance capitale. il est établi par deux sources qui se confirment et concordent, que la trahison est sortie, en 1894, du cœur même de l'Etat-Major.
Quelles conclusions y at-il lieu d'en ürer et à quelles conclusions cela peut-il nous amener ?
À quelles conclusions cela peut-il nous améner d’abord en ce qui <oncerne l'accusé ?
Messieurs, vous avez vu qu'avec la discussion technique du Bordereau, en discutant un à un ses éléments, on arrive à serrer de singulièrement près la personnalité du coupable,
Il faut, sur ce point, rapprocher de la démonstralion que je viens de faire les faits suivants :
L'accusé était le seul officier de l'Etat-Major général qui eût élé à la fonderie de Bourges au moment où s'y élablissaient les tables de construction du 120 court.
L'accusé s’est trouvé partout où il pouvait connaître les renseignements qui sont visés dans le Bordereau, il est le seul officier de l'Elat- Major général qui se soit trouvé partout — et ici je parle des tables de construction du 120 — partout où pouvaient êlre oblenus ces renseignements. pa
Il est établi, par la déposition du colonel Lefort, que Dreyfus a connu les renseignements relalifs aux modifications des formations de l'artillerie.
Il est élabli, par la déposilion du lieutenant-colonel Jeannel, que Dreyfus a demandé le Manuel de tir de l'artillerie.
Il est établi qu'il a eu à porter des documents relalifs à la couverture à l'imprimerie du Service géographique, que les documents se sont égarés, et qu'il les a conservés vingt-quatre heures en sa possession.
Il est établi qu'il se livrait à des actes d'indiscrélion qui ont frappé et choqué un grand nombre de ses camarades. L'un de ces actes est tout à fait capital : c’est celui dans lequel, d’après la déposition du capitaine Rémusat, il a demandé des renseignements secrets sur la fabrication de l’obus Robin, en déclarant — ce qui n'élait pas exact — qu'il était chargé par ses chefs de les demander.
Je ne rappelle pas, parce que vous les entendrez, tous les points sur lesquels ses camarades ou se chefs viennent déclarer ses habitudes d'indiscrétion, mais il est un point que je veux relever parce qu'il me parait avoir une gravilé considérable.
L'accusé nie ces faits, il les nie tous, ou presque tous.
On peut admeltre sans doute, il faut admettre même, que des manques de mémoire peuvent faire effacer certains faits de l'esprit d'un homme qui y a assislé ; mais il est un point où c'est inadmissible ; c'est en ce qui concerne la déposition du général Lefort. II me paraît bien difficile qu’un officier ait connu les mesures prises à la suite de la loi sur les pontonniers et la créalion de nouvelles batteries, et ait déclaré ne pas les connaître. S
Mais il y a un point, et c'est le seul que je retiendrai, où cela est tout a fait impossible, c’est en ce qui concerne la concentration.
Eh bien! le capitaine de Pouydraguin déclare qu'il a vu l'accusé dessiner le schéma de la concentration dans un des Bureaux de l’Etat- Major général, et l'accusé, en 1894, au lendemain même du fait, a déclaré qu'il n'avait jamais connu les dispositifs et les zones de concentration.
Eh bien, Messieurs, il n’est pas possible, pour moi, qu'un officier qui a connu (et cela est l'évidence même) les zones de concentration des armées déclare sincèrement ne pas les avoir connues s’il les 4 connues.
La contradiction qui est établie sur ce point, entre le capitaine de Pouydraguin et l'accusé, me paraît un élément fondamental. L'accusé a nié avoir connu des renseignements qu'il avait connus, et il a dû avoir intérêt à apporter cette négation.
Mais, Messieurs, en dehors même de ce qui est personnel à l'accusé, il y à à tirer du fait que j'ai établi — du fait qui paraît établi jusqu'à l'évidence — que la trahison est sortie de l’Etat-Major général, il y a d’autres conclusions qui ont une importance fondamentale.
On a bien senti qu'en présence des charges qui pesaient sur l'accusé, on n'arriverait à les ébranler qu'en substituant à la réalité qui avait motivé le jugement du premier Conseil de guerre une autre réalité. Et nous avons vu, Messieurs, ce phénomène qui a pu nous surprendre : cest que des hommes qui se disaient mus par le souci de la justice et