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celles qui, après sa condamnation, ont été réunies contre lui. Les premières, découvertes par une instruction hâtive, superficiclle, entachée d’erreurs et de flagrantes illégalités, avaient été sinon abandonnées, du mcins enlièrement transformées au cours de vos enquêtes, et des charges nouvelles, inconnues des premiers juges, s’y étaient ajoutées. Vous aviez dû apprécier la valeur de ce nouveau système d’accusation et vous aviez pensé qu'il ne renfermait aucune preuve de culpabilité faisant obstacl: à la revision.
Or, c'est ce même système qui a été développé devant la juridiction de renvoi. Il ne nous est pas permis cependant, aujourd'hui, d’invoquer ce préjugé et c’est directement que nous rechercherons la solution de cette question.
La condamnation prononcée en 1899 étant seule en jeu devant vous, il paraîtrait rationnel de prendre pour point de départ de cet examen le moment où la revision a été ordonnée. En réalité, cette méthode n’abrégerait pas notre tâche et ïa rendrait plus difficile.
Le procès de Rennes ne doit pas être coupé de ses racines. Pour en avoir une claire compréhension et juger en pleine connaissance de cause les griefs qui y furent formulés, il faut nécessairement en connaître la genèse.
Nous serons ainsi amenés à vous entretenir de la première demande de revision et des faits qui l’ont précédée. Nous analyserons ensuite les débats devant le Conseil de guerre de renvoi. L'examen des faits nouveaux et des conséquences que doit entraîner la revision, si vous la prononcez, termineront notre travail.
Toutefois, nous sommes arrêtés, au seuil de cette étude, par une question que soulève au début de son réquisitoire écrit M. le Procureur général; sa solution serait de nature à réduire singulièrement le débat, si des faits nouveaux vous permettaient, comme le soutient M° Mornard, de vous prononcer dans le sens qui vous est proposé. ;
Les faits incriminés présentent-ils le caractère d’un acte réel] de trahison ?
Tel est le point sur lequel votre attention est, en premier lieu, appelée.
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Les menées d'espionnage contre lesquelles nous avons été obligés de nous défendre en 1893 et 1894 sont bien connues. Elles ont été exposées d’ailleurs devant le Conseil de guerre de Rennes. À Paris, notamment, elles étaient pratiquées par les attachés militaires de deux ambassades que nous continuerons à désigner par les lettres À et B.
Le colonel Sandherr, chef de la section de statistique, dénomination officielle du Service des renseignements dépendant du 2° bureau du ministère de la Guerre, avait dû répondre à ces menées par des mesures de contre-espionnage.
La surveillance des menées de l'agent À à Paris était exercée par un officier supérieur attaché à la Section, le commandant Henry ; il en connaissait seul l’organisation. On sait aujourd'hui qu'une dame Bastian, employée au service de l’attaché À, faisait parvenir au commandant Henry les papiers de rebut, déchirés et jetés au panier par son maître ; 1ls arrivaient dans un cornet, généralement apporté par une autre personne. Le commandant Henry, seul et sans contrôle, les triait et les reconsliluait, Il pouvait donc introduire au Ministère, ainsi que l'a reconnu M. Cavaignac, un document frauduleux ; 11 n’y avait même que lui qui pût y introduire un document de cette nature.
La mission confiée au commandant Henry exigeait qu'il fût investi de la confiance absolue de ses chefs.
I] la possédait, en effet.
Le colonel Henry, a dit de lui le général de Boisdeffre, était un officier en qui j'avais toute confiance, je peux dire une confiance absolue. Il avait été longtemps officier d'ordonnance du général de Miribel, il m'avait été recommandé par lui tout particulièrement. Le général en faisait un cas énorme, lèllement grand qu'il en avait fait, en cas de mobilisation, le commandant du Grand Quartier général des armées de l'Est, ce qui était une position beaucoup au-dessus du grade du commandant Henry. J'avais fait observer au général de Miribel que c'était un bien gros poste pour un commandant, et c’est l'estime très grande que le Général avait pour le commandant Henry qui lui avait fait maintenir son choix et donner à Henry cette grosse posilion.
Le commandant Henry était très «en faveur » au Minisière. Il avait été imposé au colonel Sandherr, d’après le lieutenant-
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colonel Cordier. Ses relations à l’Etat-Major étaient très hautes.
| € Il pouvait facilement causer au grand chef », ce qui n’était pas
le cas de ses supérieurs.
On devine aisément quelle devait être son autorité en matière de documents secrets provenant de l'ambassade A, qui étaient tous passés entre ses mains, qu'il avait reconstitués, classés et étudiés.
Son ignorance des langues étrangères ne lui permettait pas d'utiliser pour des travaux sérieux la plupart des documents qu'il recevait ; mais nul, au point de vue de la police de contrecspionnage, ne paraissait être en état, comme lui, d'en déterminer l’origine et la portée. Son opinion à cet égard ne rencontrait pas et ne pouvait pas rencontrer de contradiction.
On s’est aperçu un peu tard que la confiance aveugle qu’on mettait en lui n’était pas justifiée par son intelligence, sinon par son caractère.
C'était un officier très brave assurément, très dévoué à son service et à ses chefs, profondément pénétré des devoirs qu'imposent l’obéissance et la discipline militaires, mais d'esprit étroit et inculte.
D'humble origine, n'ayant reçu qu’une instruction rudimentaire, 1l était entré au service en 1865, comme remplaçant de son frère et sans rêver une brillante carrière. La guerre de 1870, pendant laquelle il fut fait deux fois prisonnier, en avant d'Orléans et à Pontarlier et s’évada chaque fois pour rejoindre son corps, lui valut l’épaulette de sous-lieutenant. Le hasard le placa ensuite sur le chemin du général de Miribel, qui trouva en lui le serviteur le plus reconnaissant et le plus fidèle. Il suivit son général à Paris en 1877. Puis, jusqu’en 1880, il fut attaché avec le grade de lieutenant au Service des renseignements, où il rencontra Esterhazy, lieutenant comme lui, et le capitaine de réserve Weil.
Il avait ensuile guerroyé en Algérie, au Tonkin, dans le Sud-Oranais, partout où un militaire pouvail allier.
Les notes extrêmement élogicuses que lui avait données le général de Miribel le suivaient partout. Elles ont été reproduites jusqu'à sa mort par tous ses chefs, y compris le lieutenant-colonel Picquart.
Mais ce soldat énergique, d’aspect rude et grossier, très certainement inférieur à sa situation et à la crise qu'il a traversée,
n'avait, au dire du commandant Lauth, qu’un gros bon sens paysan, une certaine finesse avec la roublardise du paysan. Il avait essayé de combler les lacunes de son instruction et le commandant Lauth a rappelé, non sans ironie, qu'on avait trouvé chez lui un volume de Marc Aurèle dont il avait souligné certains passages, et notamment celte pensée « que les intérêts parüeuliers n'existent plus, lorsque les intérêts d'une nation sont en jeu ». Quand il commit le faux célèbre auquel son nom reste attaché, Qil crut faire une chose bien maligne. Puis, quand il se trouva en face de lui-même et de son faux, il se tua ».
Le commandant Henry, tel que nous le dépeignent les témoins qui l’ont vu de plus près et qui l’ont, en réalité, le mieux connu, n'était certainement pas l’homme qui convenait à la place où on l’avait mis. La sagacité éclairée et affinée qui lui eût permis de démêler les intrigues savamment dissimulées dont il ne recueillait que de vagues indices, lui faisait défaut.
L’excès de son zèle et de sa ténacité, la violence de sa nature l’exposaient, en revanche, à tomber dans de fatales erreurs et à y persévérer quand même.
Vers la fin du mois de septembre 1894, le 26, très probablement, le commandant Henry présenta au Ministre une lettre missive, non datée, non signée, écrite sur papier pelure quadrillé, qu'il avait trouvée, disait-il, déchirée en quatre ou cinq fragments, dans un cornet rempli de papiers provenant du panier de l’attaché militaire A. Il avait reçu ce cornet par la voie ordinaire, c’est-à-dire par la voie que nous avons indiquée.
Cette lettre-missive est devenue fameuse sous le nom de « bordereau »; les termes en sont bien connus. Il nous paraît cependant indispensable de les reproduire ici
Sans nouvelles m'indiquant que vous désirez me voir, je vous adresse cependant, Monsieur, quelques renseignements intéressants :
1° Une note sur le frein hydraulique du 120 et la manière dont s’est conduile cette pièce ;
2° Une note sur les troupes de couverture (quelques modifications seront apportées) ;
3° Une note sur une modification aux formations de l’arlillerie ;
4° Une note relative à Madagascar ;
5° Le projet de manuel de tir de l'artillerie de campagne (14 mars 1894).
Ce dernier document est extrêmement difficile à se procurer et je ne puis l'avoir à ma disposition que très peu de jours. Le Ministère de la Guerre en a envoyé un nombre fixe dans les corps, et ces corps en sont responsables. Chaque officier détenteur doit remettre le sien après les manœuvres.
Si donc vous voulez y prendre ce qui vous intéresse et le tenir à ma
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\ disposition après, je le prendrai. À moins que vous ne vouliez que je le | fasse copier in extenso et ne vous en adresse la copie. Je vais partir en manœuvres.
Ce document tirait toute sa valeur de la provenance qui lui élait attribuée. Saisi chez l’attaché militaire À, il constituait la preuve d’une trahison, à moins qu'il n’eût été envoyé par une personne autorisée à faire acte de contre-espionnage.
S'il était inexact, au contraire, qu'il eût été trouvé parmi les papiers de l’attaché À, une seule hypothèse était admissible, celle d’une machination ourdie contre une personne qui serait plus tard accusée de lavoir écrit.
Mais, dans cette dernière hypothèse, comme dans celle d’un acte de contre-espionnage, il n’y avait plus aucune trace de trahison. Si l’une ou l’autre de ces hypothèses était vérifiée, l'affaire Dreyfus, qui depuis onze ans agite si cruellement les consciences, ne serait plus qu’une mystification.
D’après M° Mornard, la preuve de cette mystification, soupconnée déjà en 1899 par M. Charles Dupuy, qui présidait en 1894 le Conseil des ministres, serait faite aujourd’hui.
M. le Procureur général, dans son réquisitoire écrit, estime, lui aussi, qu'il n’y a eu dans cette affaire ni crime, ni délit.
Indiqué en 1899, ce système aurait été aussitôt abandonné. Voici ce que nous lisons à ce sujet dans le rapport de M. le Pré sident Ballot-Beaupré :
En présence des documents soumis à notre examen il n'est pas possible que l'envoi du Bordereau — quel qu’en soit l’auteur ne constitue ni crime ni délit. Le mémoire de M° Mornard le reconnait (p. 181) : « Dans l'hypothèse d’un document forgé, parvenu au Minisière par les soins d'Henry, il est hors de doute que les faits nouveaux ne ruineraient pas seulement la base de la condamnation prononcée contre Dreyfus, ils feraient même disparaître toute base d'accusation possible ; mais il faut reconnaître que l'hypothèse présentant le Bordereau comme document forgé et présentant Henry comme recevant ou apportant lui-même celte pièce au Ministère, ne peut plus guère se concilier avec les résultats de l'instruction.
M. le Procureur général Manau, qui avait d’abord éprouvé des doutes sur l’origine du Bordereau, a déclaré formellement dans son réquisitoire que les déclarations faites à l'enquête ne permettaient plus de la suspecter.
Ce système a été néanmoins repris devant vous. Il s'appuie surtout sur les déclarations dans lesquelles le commandant Esterhazy reconnaît avoir écrit le Bordereau.
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Vous trouverez dans le réquisitoire de M. le Procureur général les indications les plus complètes sur la genèse de ces déclarations, qui remontent au procès Zola.
Après son acquittement par le Conseil de guerre, le 11 janvier 1898, et sa mise en réforme, Esterhazy est à Londres. Un journal anglais publie, en septembre 1898, un récit de lui dans lequel il dit avoir écrit le Bordereau sur l’ordre du colonel Sandherr afin de fournir une preuve matérielle contre le capitaine Dreyfus, à l'égard duquel il n’y avait que des preuves morales. Il dément ce récit ; mais le 2 juin 1899, la veille de votre arrêt, 11 fait à M. Serge Basset, rédacteur au journal Le Matin, une déclaration qui le confirme ; il la répète le lendemain a M. Deffès, rédacteur au journal Le Temps et, depuis, ne cesse de la reproduire. C’est en ce sens que, pendant le procès de Rennes, il écrit aux juges, au commissaire du Gouvernement, au général Roget. Il maintient sa déclaration les 22, 26 février, 1% et 5 mars 1900 devant le Consul de France à Londres, qui l'entend sur l’ordre de notre Ministre des Affaires étrangères.
Dans sa lettre du 6 août 1899 à M. le commandant Carrière, commissaire du Gouvernement devant le Conseil de guerre de Rennes, il s'exprime ainsi
J'entrai donc, à la demande du colonel Sandherr, en relations avec M. de S... et ceci, je le répète, en juillet 1894.
Très infatué de lui-même, infiniment moins au courant que je ne l’eusse cru des choses les plus élémentaires de notre système militaire, cet officier n'était pas très difficile à abuser. Je m'y employai de mon mieux, en me conformant strictement aux prescriptions qui m'avaient été données, aux indications que je recevais.
Et c’est dans une discussion très vive, voulue par mon chef et amenée par moi, sur la supériorité du service des renseignements allemand comparé avec le service français, que M. de S.…., qui affirmait avoir à son service un grand nombre d'officiers français, fit allusion en propres termes à un officier dont il disposait au Ministère de la Guerre, un capitaine ! et un artilleur encore! (sic).
Je rendis immédiatement compte au colonel Sandherr de cette conversation. « Je sais qui c’est et je tiens mon homme, me dit-il. » Quelques jours après, il me dictait le Bordereau que j'écrivis au crayon et recopiaï chez moi, et que, conformément à mes instructions, je portai ensuite à l'ambassade, profitant d'une époque où nous savions l’attaché absent de Paris, en congé.
Je ferai remarquer que ce Bordereau ne pouvait en aucune manière s'appliquer à ma personnalité, que je n'ai jamais fourni et n'ai jamais été à même de fournir, quelles que soient les discussions qui aient eu lieu à ce sujet sur les documents qui y sont énumérés, aucun renseignement, et n'ai jamais été, et n’ai jamais dû être désigné à aucune époque de l’année 1894 pour aller -prendre part aux manœuvres.
Ce document a été pris à l'ambassade dans la loge du concierge, il a