LS DE CEU
été pris intact, dans son enveloppe, et apporté par un sujet et employé allemand, notre agent. Il a été déchiré, pour faire croire qu’il venait du cornet. Telle est la vérité absolue.
Toutes les discussions sur l'écriture de cette pièce, sur le papier pelure qu'on trouve très aisément dans le commerce, sont imbéciles.
La lettre du 25 octobre 1897, qui m'a été dictée par le Ministre de la Guerre, l'histoire du capitaine Bro qui y fait suite prouvent que c'est moi qui ai écrit, dans les conditions que j'affirme, cetle pièce. Vous avez saisi dans les bureaux du Matin l’article dans lequel je raconte en détail ces faits. Cet article est de ma main, je n’ai rien à y changer et je jure qu'il est l'expression de la vérité. |
J'ajoute que juste en face la porte de l'ambassade est un local dépendant du Ministère de la Guerre, et d'où l’on surveille aisément toutes les allées et venues de l'ambassade ; j'y entrais couramment, sans me cacher, on savait parfaitement que j'y allais et quand j'y allais.
Le Bordereau fut donc pris dans les conditions que je viens de dire et remis au colonel Henry. Henry était mon ami, J'avais vécu à côté de lui pendant longtemps, il me connaissait fort bien et si Sandherr connaissait parfaitement mon écriture, Henry la connaissait encore mieux. Si Henry avait été, comme d’indignes calomniateurs ont osé le prétendre, coupable avec moi d'actes criminels, il n'avait qu'à faire disparaître cette pièce, personne n'en eût rien su, et s'il ne la faisait pas disparaître, élant innocent, il ne serait pas resté mon ami! Henry était un soldat loyal incapable d’une félonie, lui aussi, d'un aveugle dévouement à ses chefs, dévouement qu'il a payé de sa vie. Entre nous, il ne pouvait y avoir aucun lien criminel. Y en eût-il eu, que la pièce disparaissait. Un de vos témoins, le lieutenant-colonel Cordier, a prétendu qu'il n'avait pas trouvé mon nom sur ses registres, et en a tiré des conclusions!
Puérile raison et raison de mauvaise foi.
Je n'ai jamais dit que le colonel Sandherr, chargeant d'une telle mission un officier supérieur son ami, le trailât comme un agent quelconque, et il va de soi que, lorsque je l’ai acceptée, c'élait sous la restriction expresse qu'elle serait toute confidentielle et qu’elle ne serait pas criée sur les toits.
Cette déclaration ne recèle aucun acte de contre-espionnage. Si le Bordereau a été envoyé, il a été immédiatement repris et son envoi n'a pas été suivi de la livraison des pièces qu’il énonce. Ces pièces étaient déjà livrées. C’est ce qu'il affirme dans sa lettre du 29 août 1899 au général Roget.
J'affirme encore de toutes mes forces et la culpabilité de Dreyfus et mon innocence et mon dévouement ; si les pièces ont été livrées, comme on me l’a toujours laissé entendre, elles l'ont été par Dreyfus.
Le sens de ces déclarations est donc très net : Esterhazy a écrit le Bordereau pour fournir contre Dreyfus une preuve de sa trahison.
M. le Procureur général pense que cette version, traitée de « rocambolesque » par M. Bertillon, n’a en elle-même rien d’invraisemblable, et qu’elle cadre, de plus, avec les faits matériels qui ont pu être contrôlés.
Il y a, en effet, dit M. le Procureur général, identité absolue
Los
entre l'écriture du Bordereau et celle d’'Esterhazy, il le reconnaissait même avant son aveu. Le Bordereau n’est pas seulement de son écriture, mais de sa main. Aucun doute ne peut subsister sur ce point après l'expertise de MM. Meyer, Molinier et Giry, experts désignés par la Chambre criminelle en 1899, après la rétractation de M. Charavay, qui avait d’abord attribué le bordereau à Dreyfus et qui s’est déjugé depuis qu'il a étudié l'écriture d’Esterhazy. Et ces constatations ont puisé une force irrésistible dans cette autre circonstance que le papier du Bordereau présentait la plus grande analogie avec celui de deux lettres des 17 avril 1892 et 17 août 1894, celle-ci contemporaine du Bordereau, toutes deux émanées d’Esterhazy qui, en décembre 1897, avait nié s'être Jamais servi de papier calque.
D'autre part, la Bdrdereau n’est ni chiffonné, ni plissé, comme les pièces parvenues au Service des renseignements par le cornet. Il a été simplement déchiré pour faire croire qu'il avait la même provenance que ces pièces.
Aussi l'attitude d'Henry est-elle singulière au moment où le Bordereau apparaît entre ses mains. Au lieu de le porter sur :e champ au chef de Service, il le montre à l’archiviste Gribelin, au capitaine Lauth, et celui-ci ne peut s'empêcher de remarquer combien cette attitude est anormale.
N'est-il pas d’ailleurs manifestement impossible qu'un sem- blable document ait été jeté au panier incomplètement déchiré par son destinataire, qui était homme à en apprécier toute la valeur? On comprend ainsi l'observation que lui prête M. Casella dans une déclaration publiée par le journal Le Siècle du 7 avril 1898 :
(Que n’a-t-on pas dit dans celte affaire?) On a affirmé, par exemple, que ce fameux Bordereau avait été trouvé dans mon panier à papiers. Eh bien ! je puis, moi, donner ma parole de gentilhomme que ce Bordereau n'a jamais été en mes mains ni dans celles d'aucun des membres de notre « maison ». Ce Bordereau... Non, je ne veux pas parler... a été intercepté avant qu'il n’arrivât à destination. Trouvé dans mon panier! C'est rigolo. Croyez-moi, si J'avais eu l'habitude de jeter au panier les documents que l’on m'expédiait, je voué garantis que l’on aurait trouvé quelque chose de plus important.
L'on souliendrait vainement, ajoute M. le Procureur général, que l'honorabilité d'Henry et du colonel Sandherr ne permet pas d'admettre qu'ils se soient prêtés à la manœuvre racontée par Esterhazy.
Les faux qu'Henry a commis ou fait commettre disent assez
RFA AE
ce dont il était capable. Quant au colonel Sandherr, ileavait pris au Bureau des Renseignements l'habitude de ne reculer devant rien, dès qu'il s'agissait de rechercher et d'établir un acte de trahison ou de dépister une manœuvre d'espionnage. De plus, c'était un ardent antisémite et il était déjà atteint de la maladie cérébrale qui a causé sa mort.
Objecterait-on, dit M. le Procureur général, que le Bordereau était inutile puisque le colonel Sandherr savait dès l’origine que le traître qu'il cherchait était Dreyfus et qu'on ne s'explique plus les recherches auxquelles il a été procédé dans les bureaux de l'Etat-Major, lorsque la photographie du Bordereau y a été communiquée aux chefs de service pour chercher à découvrir quel en pouvait être l’auteur ?
L'objection ne semble pas irréfutable. Si le colonel Sandherr a eu recours à la manœuvre révélée par Esterhazy, il devait à tout prix la dissimuler et ne pouvait, par suite, ne désigner Dreyfus ni apparaitre, au cours des investigations prescrites, tant que les soupçons ne s’égaraient sur aucun autre que sur Dreyfus, et l’exclamation qu'il aurait poussée, lorsque le nom de celui-ci a été indiqué : « J'aurais dû m'en douter », ne serait que l'exécution naturelle et logique du plan qu'il avait conçu,
M. le Procureur général s’efforce ensuite de réfuter l’objeetion tirée de ce que les documents énoncés au bordereau ont été livrés à une puissance étrangère et que la réalité de la trahison est ainsi démontrée.
D'abord, cette livraison n’est pas certaine, M. le général Gonse a reconnu que le Service des renseignements n’en avait pas la preuve écrite.
Il est vrai que M. le comte Tornielli a dit à M. le sénateur Trarieux que les documents énoncés au Bordereau avaient bien été communiqués à l'agent À ; mais il a en même temps ajouté qu'ils l'avaient été par un autre officier que Dreyfus et cela va de soi, si le Bordereau est de la main d’Esterhazy. M. Paléologue a, d'autre part, entendu dire que des quatre notes énumérées au Bordereau, trois étaient entre les mains de la nation de A: une, celle relative à Madagascar, entre les mains de la nation de B, à qui A l’aurait remise.
M. le Procureur général estime qu'il n’y a rien à tirer de ce que les documents sont parvenus à l'étranger tandis que le Bordereau est entre nos mains. Il déduit de certains témoignages que les documents accompagnaient le Bordereau, qui seul à été saisi. Quant aux documents, c’étaient des pièces de contreespionnage comme il en avait été plusieurs fois communiqué à l’attaché militaire A, ainsi que l'a établi l’enquête de la Chambre criminelle. Esterhazy a donc participé à un acte de
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contre-espionnage, et c’est ce qui explique qu’il n’ait pas déguisé son écriture, qu'il ne se soit pas caché pour se rendre même, en uniforme, chez l’attaché À, qu'il ait enfin été couvert par une protection incessante de l’'Etat-Major.
Le système que nous venons d'exposer et auquel s’est arrêté M. le Procureur général est, en réalité, formé de deux hypothèses qui se contredisent.
La première est seule conforme, et en partie seulement, à la version d’Esterhazy. Elle admet que le Bordereau a été écrit par Esterhazy pour servir de preuve contre Dreyfus ; qu’il a été porté, seul, à l'ambassade A, qu'il y a été repris aussitôt et présenté au Ministère comme provenant de la voie ordinaire.
Dans la seconde, au contraire, 1l accompagnait, contrairement à la version d’'Esterhazy, des documents de contre-espionnage. Ce n’est donc plus une machination contre Dreyfus ; car, pour le succès de cette machination, la livraison des documents était inutile. Il suffisait même que le Bordereau fût remis à Henry sans passer par l'ambassade, puisque nul ne pouvait le contredire s'il affirmait qu'il l'avait trouvé dans le cornet.
Il faut donc choisir entre ces deux hypothèses, elles ne peuvent être admises l’une et l’autre.
C’est ce qu'a fait M° Mornard qui, dans son mémoire, et sans insister outre mesure sur les conséquences juridiques qu'elle devrait avoir, se prononce pour la seconde. C’est d’ailleurs la seule à l'appui de laquelle on puisse invoquer des documents jusqu’à ce jour inconnus.
Il réfute en ces termes la déclaration d’Esterhazy sur laquelle se fonde la première hypothèse
Une partie de cette déposition se heurte à l'évidence. Que le colonel Sandherr eût des soupçons sur Dreyfus, et que, pour créer un document servant de base aux poursuites judiciaires, il ait fait établir le Bordereau par Esterhazy, écrivant de son écriture naturelle, c'est manifestement une absurdité.
On a surveillé un certain nombre d'officiers du Ministère de la Guerre, en 189%, et notamment le général Roget lui-même. On n'a exercé aucune surveillance sur Dreyfus. Tous les témoins de l'accusalion ont élé unanimes à reconnaître qu'avant la découverte de la similitude d'écriture existant entre le Bordereau et les pièces écrites par Dreyfus, rien n'avait fait soupÇçonner l'infortuné capitaine. Si le colonel Sandherr avait eu des indices quelconques sur la culpabilité de Dreyfus, avant l'arrivée du Bordereau, il aurait fait de ces indices l’objet d’un rapport au chef d'Etat- Major.
D'autre part, créer un faux pour édifier sur ce faux une poursuile judiciaire, est non seulement un acte abominable, mais un acte criminel ;
et, jusqu'ici, on a représenté le colonel Sandherr comme un honnête homme.
Enfin, l'acte eût été aussi absurde que criminel. On concevrait qu'un faussaire, pour perdre Dreyfus, eût fabriqué un document reproduisant l'écriture même de Dreyfus ; mais que le faussaire emploie sa propre écriture naturelle et courante, dans la fabrication du document, c’est évidemment inadmissible. Cependant, c’est là la thèse d'Esterhazy. Le colonel Sandherr présente au Ministre, comme preuve de la culpabilité de Dreyfus un papier qu'il a fait revêtir de l'écriture d'Esterhazy ; puis, il fait sur ce document procéder à une expertise en écriture qui deviendra la base des poursuites contre Dreyfus. C’est de la folie pure : le commandant Esterhazy est obligé d’en convenir.
Je n'ai rien à répondre, dit-il, à ce Bertillon, à ce fou misérable dont la place est à Bicêtre ou au bagne, et qu’en six lignes je clouerais sans réplique autrement que par les discours idiots du juif Paraf…… Il est désolant de ne pas avoir voulu dire la vérité, et le rôle de Sandherr qui exliquait tout. Que ce soit odieux et stupide, comme dit cet invraisemblable Gendron! Cela est. Que Sandherr ait cédé à un moment de folie, que j'ai été fou d'y consentir, tout cela est possible ; mais cela est.
Il semble que, pour admettre des actes odieux, stupides et fou, à la charge du colonel Sandherr, il faille autre chose que la parole d'Esterhazy.
Cette partie des assertions d'Esterhazy n’a été imaginée par le bandit, que pour venir au secours des accusateurs de Dreyfus. Il leur devait bien cela, puisqu'eux-mêmes étaient venus à son secours auparavant, et puisque, comme il le disait, il y avait entre eux « une partie liée devant être gagnée ou perdue ensemble. »
Ces absurdités sont donc inventées uniquement pour permettre l'affirmation de la culpabilité de Dreyfus, tout en reconnaissant la paternité du Bordereau impossible à désavouer.
M° Mornard repousse donc l'hypothèse d’une machination ourdie contre Dreyfus et rejette comme absurde la version d'Esterhazy. Il en retient toutefois certains détails, qui auraient trouvé dans la dernière enquête de sérieux points d’appui, et en fait la base de l'hypothèse suivante :
Esterhazy a écrit le Bordereau et les documents ont été livrés ; mais Esterhazy a agi d’accord, sinon avec le colonel Sandherr, du moins avec le commandant Henry, avec lequel il était lié, qu'il connaissait depuis l’époque où, lieutenants l’un et l’autre, ils avaient été attachés en même temps au Service des renseignements. ;
Il a joué le rôle d’espion double, que bien d’autres avaient joué auparavant et jouaient même à ce moment. Son correspondant ne recevait de lui que des renseignements insignifiants ou faux, destinés à le tromper.
C'était Henry qui les lui communiquait. Peut-être faisaient-ils ensemble un trafic qui avait l'avantage de rapporter des émoluments, puisque, frelatée ou non, l'agent À payait évidemment la
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marchandise qu'on lui apportait. Mais ce trafic illicite n’était pas une trahison.
Cette hypothèse se heurte aussitôt à cette objection : Pourquoi Henry n'a-t1l pas alors détruit le Bordereau qui venait d'arriver par la voie ordinaire ?
La raison en est, d’après M° Mornard, que le Bordereau n’est pas arrivé par la voie ordinaire, qu'il n’a pas été d’abord remis à Henry, mais au colonel Sandherr et qu'Henry, pour ne pas avouer l’incorrection qu'il avait commise, a laissé les soupcons s'égarer sur un officier juif dont la condamnation devait donner satisfaction aux violentes passions antisémites de l'Etat- Major.
Aucun des faits invoqués à l'appui de cette assertion ne nous paraît la confirmer.
L'état matériel du Bordereau, qui n'aurait été ni froissé, ni plissé, ne prouve rien. M. le commandant Lauth a déposé que bien souvent les pièces trouvées dans les paquets étaient dans un état analogue.
C'était, sans doute, un document important ; mais il est arrivé par la voie ordinaire des documents auxquels l’attaché A devait attacher tout autant d'importance.
Henry a toujours dit qu'il avait reçu le Bordereau par la voie ordinaire, et de ce qu'il l’a répété en avouant son faux, bien qu'aucune question ne lui fût posée sur ce point, on ne saurait conclure qu'il l’a reçu ou qu'il a été reçu par une autre vole.
Rien ne nous semble suspect dans la manière dont il a montré le Bordereau au commandant Lauth et à l’archiviste Gribelin. S'il paraissait surpris, € abasourdi » même, d’après l’un des témoins, c’est qu'il venait de découvrir une trahison qu'il ne soupçonnait pas et son émotion explique assez qu'il se soit laissé entraîner à montrer le document à deux officiers de son service, avant de le porter au colonel Sandherr.
Car c’est bien lui qui a, le premier, reçu le Bordereau et c’est lui qui l’a communiqué au colonel Sandherr, ainsi que l’a affirmé le lieutenant-colonel Cordier devant le Conseil de guerre de Rennes. Toute version contraire est démentie par les témoignages.
Voici les termes de la déclaration du commandant Lauth devant la Chambre criminelle, le 11 janvier 1899 :
En
R. — Le Bordereau dont il est question a dû arriver au Bureau dans les derniers jours de septembre 1894. Le commandant Henry était à ce moment le seul officier du Bureau qui connût l'agent qui nous fournissait les documents de ce genre et qui fût connu de lui. Il avait ses rendez-vous avec cet agent à peu près exclusivement le soir, après diner, vers 8 ou 9 heures, tantôt en un point, tantôt en un autre. De sorle qu'il lui était impossible de remettre, le soir même, les papiers touchés à notre chef, le colonel Sandherr, et qu'il les gardait chez lui pendant la nuit, pour ne les apporter au Bureau que le lendemain matin.
Très souvent, en raison du peu de liberté dont disposait l'agent, les rendez-vous avaient lieu à la fin de la semaine, c’est-à-dire le samedi soir, et j'incline beaucoup à croire, sans pouvoir toutefois l'affirmer absolument, que le ou les paquets, dans lesquels se trouvait le Bordereau, ont été donnés au commandant Henry le samedi 22 septembre, et qu'il a dû les apporter au Bureau le lundi 24 au matin.
Un malin, est-ce le 24 ou une autre date, mais il ne doit pas y avoir grand écart, je suis arrivé au Bureau, et immédiatement avant que je pusse entrer dans la pièce où je travaillais d'ordinaire, le commandant Henry, qui circulait dans un couloir intérieur à nos bureaux, m'appela et me fit entrer dans la pièce où il travaillait d'ordinaire. En même temps que moi arrivait le capitaine Matton, aujourdhui chef d'escadron au 16° régiment d'artillerie, à Clermont-Ferrand; à peine fûmes-nous entrés dans la pièce du commandant, qu'il nous montra des paquets dont il avait pris livraison la veille ou l’avant-veille, et, nous montrant quelques fragments recollés par lui, il nous dit : « C’est effrayant, voyez donc ce que j'ai trouvé dans les paquets ! »
Nous nous mimes près de la fenêtre, écartant les rideaux qui donnent sur la rue de l’Université, et, tous les trois, nous nous mimes à lire le contenu de cette pièce, qui n’était autre que le Bordereau.
Diverses réflexions furent échangées au sujet de celui qui pouvait en être l’auteur, en raison de la nomenclature des pièces qui étaient indiquées, et de la possibilité pour des officiers de telle ou telle arme, de telle ou telle fonclion, de se les procurer.
J'ajoute que, soit pendant que nous élions près de la fenêtre, soit au moment où le commandant Henry nous a appelés, M. Gribelin, l'archiviste du Bureau, est également entré dans la pièce et a eu connaissance, à peu près en même temps que nous trois, de l'existence de cette pièce.
Le Bordereau n'a été montré au chef de service, le colonel Sandherr, qu'une demi-heure ou trois quarts d'heure plus tard, dès son arrivée au Bureau, attendu qu'il ne venait que vers dix heures et notre chef de service à dû en rendre compte à ses chefs, soit dans la matinée, soit dans l'après-midi.
La déposition du commandant Lauth dans la dernière enquête (30 avril 1904) est moins précise, peut-être, mais elle ne contredit pas la première et le témoin estime toujours qu'Henri a eu, le premier, le Bordereau. Les témoins n'étaient inexacts que sur un point, la présence du capitaine Matton.
Cet officier, en effet, n’a vu le Bordereau qu'entre les mains du colonel Sandherr.
Voici comment j'ai eu connaissance du Bordereau, a-t-il dit. En entrant comme tous les jours, ainsi que j'avais l'habitude de le faire, dans le
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Bureau du colonel Sandherr, pour lui présenter mes pièces à signer, il sortit du milieu de ses papiers une pièce et me dit « Tenez lisez ». Je pris la pièce, je la lus ; c'était le Bordereau en question. Quand j'eus fini cette lecture, je dis au colonel Sandherr : « Cela me paraît très grave ; celui qui a fait cela doit être de par ici, c’est-à-dire du Ministère, et ce doit être un artilleur ». Voilà la première impression que j'exprimai immédiatement. Le colonel Sandherr ne répondit rien. Il reprit la pièce, la remit dans ses papiers, et ne m'en parla plus.
À quelle heure le capitaine Matton est-il entré chez le colonel Sandherr ? c'est ce qui n’a pas été précisé ; mais comme 1l est certain que la scène entre Henry, le capitaine Lauth et Gribelin a eu lieu vers huit heures et demie du matin, qu'à cette heure le colonel Sandherr n’était pas au Ministère, et que c’est au moment de la signature, c’est-à-dire à une heure assez avancée de la journée, que le capitaine Matton a vu le Bordereau, 1l faut en conclure que c’est Henry qui, le premier, a eu entre les mains ce document.
C'est l'évidence même, à moins qu'il ne soit établi que, avant le 26 septembre, date à laquelle se place son exhibition, le Bordereau était déjà entre les mains du colonel Sandherr.
M° Mornard tente cette preuve à l’aide d’un argument qui nous semble bien faible. C’est la lettre suivante d'Henry à la dame Bastian, inconnue lors des débats du Conseil de guerre, dont l’existence n’a été révélée que le 4 mai 1904 par le journal l'Eclair, et qui a été saisie par ordre de votre Chambre criminelle :
Mardi, 25 septembre (1894) Ma cousine,
Me voici rentré en bonne santé, après avoir beaucoup chassé et beaucoup tué de perdrix, Je viens vous prier de présenter mes amitiés au cousin Auguste.
Si, dit M° Mornard, Henry n’est rentré de vacances à Paris que le 25 septembre, il n’a pu avoir de rendez-vous avec la dame Bastian que le 26 septembre. Or, le 26 septembre, il est en possession du Bordereau ; done cette pièce avait été remise directement, en son absence, au colonel Sandherr. Elle n'avait pas été apportée par la dame Bastian..
Nous ferons remarquer, d’abord, que le véritable sens de cette lettre nous échappe. Il y est question de chasse ; mais la dame Bastian devait s'intéresser beaucoup plus à la chasse des documents où elle jouait un rôle si important qu'à la chasse aux perdrix.
on
De plus, elle ne dit pas qu'Henry est rentré à Paris le 25 septembre ; elle constate seulement qu’il est à Paris le 25 septembre.
Enfin, rien ne démontre que la dame Bastian, qui livrait ses papiers trois ou quatre fois par semaine, n'ait pas antérieurement transmis à Henry le Bordereau, qui n'aurait pas été immédiatement reconstitué.
M° Mornard argumente encore d’une lettre du 25 septembre d'Henry à la dame Bastian, publiée et saisie dans les mêmes conditions que la précédente. Cette lettre est ainsi conçue :
Ma cousine,
Je vous prie de ne rien faire pendant une quinzaine de jours au moins. Restez bien tranquille et écoutez-moi bien. Ne faites rien, nous avons le temps et nous pouvons bien nous reposer pendant quelque temps. Je vous expliquerai peut-être cela la première fois que j'aurai le plaisir de vous voir. Amitiés au cousin Auguste.
Henry aurait, par cette lettre, empêché la vérité de se faire jour. Les mementos que l'agent À jelait dans sa corbeille auraient pu être décisifs pour la découverte du coupable ; il preserit à la dame Bastian de ne pas les recueillir.
Cette interprétation est certainement erronée, puisque personne que lui ne recevait les papiers provenant de la corbeille et qu'il était en son pouvoir de supprimer tout ce qui aurait pu le gèner.
En revanche, la découverte du Bordereau explique les instructions d'Henry. L'agent À, que l’on suppose informé par des agents du Ministère, peut en être instruit ; il peut se demander comment il a été livré et porter ses soupçons sur la dame Bastian ; il faut qu’elle s’abstienne jusqu’à nouvel ordre.
Cette pièce n'apporte donc aucun secours à la thèse de Me Mornard.
Rien n’empêchait Henry de supprimer ce Bordereau; il n'avait même pas à redouter les indiscrétions de son agent. La dame Bastian se bornait à ramasser les papiers ; c’est ce qu'elle a déclaré devant votre Chambre eriminelle ; elle n’en a jamais reconstitué aucun et si elle a, un jour, averti Henry par un petit bleu qu'il trouverait dans le cornet une lettre signée F. S$., offrant de vendre le secret de la poudre sans fumée, c’est qu’elle avait pu lire cette lettre, abandonnée sur un bureau avant qu’elle fût déchirée.
Si, pouvant impunément détruire le Bordereau, Henry ne l’a pas détruit, c’est évidemment qu'il ne se livrailt pas, d'accord
RS, et
avec Esterhazy, au trafic de documents que lui prête M° Mornard.
Au surplus, si l’on admet que le Bordereau a été d’abord remis entre les mains du colonel Sandherr et qu'il ne constitu? qu'un acte de contre-espionnage, la conduite d'Henry resterait inexplicable.
Il n'avait rien à craindre de ses chefs pour avoir, avec le concours d’'Esterhazy, envoyé des documents faux ou insignifiants. C'était là une pratique habituelle, que le Ministre ignorait d’ailleurs, très probablement. Selon l'expression du lieutenantcolonel Cordier, qui a passé plus de huit ans au Service des renseignements, on « gavait les attachés militaires des diverses puissances de faux renseignements ».
Henry ayant agi même de son propre mouvement et sans ordres, pouvait tout dire sans risques, au colonel Sandherr.
Pourquoi aurait-il gardé le silence ?
Par passion antisémite ?
Mais, rien dans le dossier de cette affaire n'autorise les véhémentes affirmations qui prêtent au colonel Henry, au colonel Sandherr (honnête homme, nous le savons) et ensuite à tout l'Etat-Major de l'Armée des haines religieuses assez féroces pour vouer sciemment un officier juif innocent à un effroyable supplice. Pour attribuer ces sentiments d’un autre âge et d’un autre pays à tout un corps d'officiers, qui proteste, 1l faudrait, ce nous semble, autre chose que deux ou trois paroles adressées par le colonel Sandherr à M. Lalance et à M. Risler dans l'abandon d’une conversation privée ou que quelques autres indices du même genre.
Admettons d’ailleurs, pour un moment, ces passions antisémites ; elles n’expliqueraient le silence d'Henry que s'il avait pu prévoir que les soupçons se porteraient sur Dreyfus. Or, il n’en pouvait rien savoir. Jamais, et rien n’est mieux établi dans cette affaire, Dreyfus n'avait été soupçonné.
À quelque point de vue donc que l’on se place, il faut redire avec M. le Président Ballot-Beaupré, qu'il n’est pas possible d'affirmer que l'envoi du Bordereau, quel qu’en soit l’auteur, ne constitue, en soi, mi crime, ni délit.
Nous le redisons avec lui, avec M. le Procureur général Manau et aussi avee M° Demange et M° Labori, qui se sont nettement exprimés sur ce point.
Une trahison a donc élé commise. Nous allons rechercher d’abord s’il a été prouvé que Dreyfus en fût l’auteur.