‹ La revision du procès de RennesChapitre 33 sur 117 · IIT. — MANUEL DE TIR · texte numérisé non relu

IIT. — MANUEL DE TIR

Le projet de Manuel de tir de l’arillerie de campagne (14 mars 1894).

Ce dernier document est extrêmement difficile à se procurer... (Bordereau.)

Le projet de Manuel de tir élait-il confidentiel? C’est ici qu'il faut distinguer soigneusement entre la théorie et la pratique, entre la lettre et l'esprit. Le Bordereau d'envoi, émané de la 3° Direction, portait bien la rubrique « confidentiel » ; mais il ne semble pas que le mot soit arrivé à tous les échelons de la hiérarchie. En tout cas le Manuel lui-même ne portait pas celte indication, et aucun exemplaire n’en était numéroté. Il n’est pas exact, contrairement à ce que dit le Bordereau, qu'il dût être reliré après les manœuvres. On l’a reliré, paraît-il, sans qu'on en saisisse bien la raison (à laquelle l'affaire Dreyfus n’a peut-être pas élé étrangère) lorsqu'on l'a remplacé par le manuel de 1895.

Quoi qu'il en soit, le projet de Manuel de 1894, dont plus de 2.000 exemplaires avaient élé envoyés par la 3° Direction, ne pouvait pas être confidentiel. Il devait, en effet, servir aux écoles à feu, el, par suite, être l’objet d'instructions faites non seulement aux officiers de l’armée aclive, mais aussi à ceux de la réserve qui, tous les ans, sont appelés en grand nombre à cetle époque, él mème aux sous-officiers que l’on doit exercer à remplir les fonctions de chefs de section. Du reste, on avait un peu abusé, dans les divers services de la guerre, du mot « confidentiel », tellement qu'il avait fallu introduire ensuite les mots « très confidentiel », « confidentiel numéroté », et enfin le mot « secret ».

L'usage de ces diverses expressions n’avail pas manqué de beaucoup affaiblir la valeur première du mot « confidentiel ». Aussi cette qualificalion appliquée à un document non numéroté, aussi banal que les nombreux manuels de tir qui, à celte époque, se succédaient régulièrement d'année en année, ne pouvail-elle avoir qu'une importance assez médiocre. Cela est si vrai que, dans un régiment au moins, le 29° d’artillerie, on n'avait pas hésité à faire aulographier le projet de 1894 par la presse

régimentaire. Il semble qu'il y ail été distribué à profusion, même aux sous-officiers, car l’exemplaire parvenu à la Commission porte la suscriplion « maréchal des logis fourrier ».

Bien rares eussent élé les officiers disposés à refuser la communication, ou même le prêt, de leur Manuel à un officier d’une autre arme, et surtout aux officiers supérieurs convoqués pour assisier aux écoles à feu : ces officiers n'y viennent pas seulement pour voir les effets des projectiles, mais aussi pour se rendre compte de la plus où moins grande facilité du réglage, du temps qu'il exige, et par suite des règles de tir.

Les difficultés signalées par l’auteur du Bordereau indiquent seulement, qu'ici au moins, il a voulu faire valoir sa marchandise. Si par hasard il avait été sincère en s'imaginant des difficullés qui n'existaient pas, il faudrait simplement en conclure qu'il se faisait une idée bien imparfaite des habitudes de l'artillerie, de la préparation et du fonctionnement des écoles à feu.

RÉGLETTE DE CORRESPONDANCE. — Une queslion a élé aussi soulevée à propos de cet instrument. Dans le projet de Manuel de 1894, le capitaine réglait la hausse. Or, à chaque changement de hausse, correspondait un changement de lévent à déboucher. Les lieulenants, ou, d'une façon générale, les chefs de section, étaient chargés d'indiquer cet évent. Ils avaient done besoin d’avoir ei mains une sorte de table faisant connaitre les évents correspondant aux hausses.

Tel était l’objet de la « régleite de correspondance », qui permettait en outre de déterminer facilement les correclions à faire à la dérive. Ainsi que l'indique le Manuel de tir, on pouvait, à la rigueur, faute d'une régletite, y suppléer par l'emploi d'une hausse de rechange. Mais cela nécessilait un petit effort de mémoire et de petits calculs, toutes choses qu'il est bon d'éviter pendant le combat. En somme, la réglelte de correspondance doit être considérée comme une annexe sinon absolument indispensable, tout au moins fort utile, du Manuel de tir.

Le rapport dont nous venons de vous donner lecture réfute, point par point, l'argumentation technique de l'accusation sur les notes relatives à l'artillerie. Il en résulte que la note sur le frein hydraulique du 120 et sur la manière dont s’est conduite celte pièce, ne saurait, dans quelque hypothèse que l’on se place, être attribuée à un arülleur, que la note sur une modification aux formations de l'artillerie paraît se rapporter à un projet de revision du règlement sur les manœuvres des batteries attelées, enfin que le manuel de tir de lartillerie de campagne (14 mars 1891) était en réalité si peu confidentiel qu'il avait été distribué à profusion, même aux sous-officiers.

Sur les deux premiers points, rien n'autorise, en fait, à supposer que Dreyfus ait fourni et même ait pu fournir des renseignements. Sur le troisième point, il ne resterait même pas l'ombre d'une charge contre Dreyfus si le colonel Jeannel, du 2° Bureau, n’était venu déclarer, au cours des débats, que, sur sa demande, il lui avait communiqué pendant deux ou trois jours, à une époque qui n'a pu être précisée, peut-être vers le

mois de juillet 1894, le projet de manuel de tr qui venait d’être reçu au Ministère. Dreyfus a nié cette communication et il a expliqué en ces termes l'erreur que lui paraissait commettre le colonel Jeannel :

Je suis encore une fois convaincu de la bonne foi du colonel Jeannel ; mais il est pour moi certain que ses souvenirs doivent le tromper. Il a rappelé qu'au mois de février ou mars 1894, alors que j élais au deuxième Bureau, et que je m'occupais d'une étude sur l'artillerie allemande, nous avons parlé de celle élude ; je lui ai même soumis mon travail, car j'eslimais que le commandant Jeannel avait une compétence plus grande que la mienne ; je lui ai demandé, à ce moment-là, le Manuel de tir de l'artillerie allemande et c'est peut-être là la cause de la confusion qui s'est faite dans son esprit.

Le colonel Jeannel a répondu qu'il ne se souvenait pas de celte demande. Il est certain toutelois qu’il possédait ce manuel, qu'il s'était entretenu de l’arüllerie allemande avec Dreyfus et que ce dernier a fait, à cette époque, un travail sur ce sujet.

Le colonel Jeannel avait prêté le manuel français à d’autres officiers ; une erreur de sa part est donc possible ; elle est même probable. Sa compétence spéciale explique que Dreyfus se soit adressé à lui pour traiter une matière relative à l’arüillerie allemande: mais on ne comprendrait pas que Dreyfus lui ait demandé le manuel français, qui se trouvait dans son propre bureau, le troisième, à la disposition de tous les stagiaires, ainsi que l'a déclaré le capitaine de Fonds-Lamothe, qui était, lui aussi, : stagiaire à ce bureau, qui l'a obtenu sans difficulté et l'a gardé aussi longtemps qu'il a voulu.

D'un autre côté, le colonel Jeannel avait été entendu, en 1894, par le commandant d'Ormescheville ; son témoignage ne concordait pas alors avec la formule de laceusation : il n'avait pas été consigné par écrit. Mais Dreyfus, et n'est-ce pas là un indice de sa bonne foi ? n'avait cessé de réclamer Faudilion de ce témoim,

Cet incident ne saurait donc être retenu comme une charge de nature à faire échec aux conclusions de la commission en ce qui touche Dreyfus. ;

Ces conclusions au contraire paraissent autoriser bien les hypothèses contre Esterhazv, officier d'infanterie, devenu très curieux des questions d’arullerie, ainsi que l’a fait connaître le commandant Curé, chel de bataillon au même régiment. Esterhazy avait vu tirer le 120 long aux écoles à feu de Châlons en 1894 ; il s'était trouvé au camp de Châlons à une époque où il y avait des pièces de 120 court. Il avait remarqué que l’on se

servait de réglettes de correspondance ; il avait même eu cet instrument entre les mains et avait manifesté à Rouen, au capilaine Bernheim, l'intention de l’étudier de plus près.

Entendu dans votre dernière enquête, le capitaine Bernheim a déclaré qu'Esterhazy lui avait exprimé le désir d’avoir un livre concernant le tr de l’arüllerie et une réglette de correspondance. Vers la fin d'août 1894, le capitaine Bernheim lui avait envoyé, non le manuel de Ur, mais le règlement sur les bouches à feu de siège et de place (3° parte) et une réglette en bois d’un modèle non réglementaire. Ni le livre, ni la réglette ne lui furent restitués par Esterhazy, malgré ses nombreuses réclamations. Et il est établi, par une pièce du dossier secret du 1% septembre 1894, qu'à ce moment les attachés militaires À et B attendaient la troisième partie du règlement sur les bouches à feu de siège, el, par un questionnaire livré par un agent de contreespionpage le 27 septembre 1894, que l’attaché À demandait des renseignements sur la réglellte de correspondance.

Nous n’aurions rien à ajouter en ce qui touche le rapport des généraux experts, s'il n'avait été l’objet d’une double contradiction de la part de M° Mornard et de la part de M. le Procureur général,

Vous vous souvenez que ce rapport déclare que rien ne permet de penser que le secret du frein hydropneumatique ait été livré et qu'il ne semble pas que ce frein ait élé reproduit à l'étranger. M° Mornard estime, au contraire, que le secret du frein hydropaeumatique a élé livré par Greiner, condamné pour espionnag® et vol qualifié, le 6 septembre 1892, à 20 ans de travaux forcés. Parmi les nombreux documents livrés par Greiner se trouvent les rapports 1 et 2 de la-Commission d'expériences de Calais, dont l'envoi par l'agent À à son gouvernement est établi par la pièce 125 du dossier secret. Ces deux rapports, accompagnés de dessins et de photographies, permettaient à des personnes exercées de se rendre compte, d’un seul coup d'œil, de l’ensemble du système.

Les rapports 1 et ? de la Commission d'expériences de Calais ont élé visés dans le rapport ; les généraux experts n'ont pas pensé que leur connaissance pût permettre la construction d’un frein hydropneumatique pareil à celui du 120 court, et ils ont motivé leur avis sur des raisons qui sont en contradiction avec les arguments de M° Mornard. Nous aurons plus tard à tirer les

conséquences de celte contradiction, qu’il suffit, en ce moment, de constater.

L'observation de M. le Procureur général n’a certainement pas pour objet de battre en brèche les conclusions de la commission ; telle qu’elle est formulée cependant, elle en restreint singulièrement la portée.

Il résulterait d’un questionnaire communiqué au Ministère, le 29 août 1894, par un agent de contre-espionnage, et tout récemment retrouvé, que l'agent À aurait attribué aux mots « formations {de l'artillerie » le sens qui est examiné en premier lieu par le rapport. Si le Bordereau est une réponse à ce questionnaire, son auteur doit employer les mêmes mots dans le même sens. Il ne s’agit donc pas, comme l'ont cru les généraux experts, de formations de manœuvres sur lesquelles un officier quelconque peut renseigner, mais des formations en vue de la mobilisation, matières spéciales à l'Etat-Major. L'observation de M. le Procureur général nous ramène par conséquent à la thèse soutenue à Rennes par le général Mercier.

À notre avis, l'opinion exprimée par le rapport n’est nullement infirmée par la production du questionnaire du 29 août 1894 qui ne doit guère différer de celui du 27 septembre 1894, cité par le général Mercier et dont voici les termes :

Questionnaire du 27 septembre 1894. — Composition des batteries du régiment de corps de Châlons. Combien de batteries 120? Quels obus tirent-elles ? Quels sont les effectifs des batteries? Manuel de l'arûllerie de campagne? Réglelte de correspondance? Mobilisation de l'artillerie ? Nouveaux canons? Nouveaux fusils? Formation des armées et division, des brigades de réserve? Fort de Manonvilliers ? Projet de réglement sur les manœuvres et les batteries attelées,

Les généraux experts savaient donc qu'une puissance étrangère avait demandé des renseignements sur des sujets auxquels s'applique le mot « formations » entendu dans les deux sens. Ils avaient à déterminer le sens de ce mot dans le Bordereau (qui est ou qui n’est pas une réponse à un de ces questionnaires); ils l'ont fait en pleine connaissance de cause, et le document produit en dernier lieu ne démontre pas qu'ils se soient trompés.

Dreyfus a, au surplus, affirmé qu'il n'avait jamais eu que des renseignements vagues sur les modifications que devait entraîner la réorganisation de l’artillerie. Sur ce point, le général Mercier et M. Cavaignac lui ont infligé un démenti ; vous allez apprécier jusqu'à quel point il est justifié.

Le général Mercier a produit à Rennes une lettre du général Lefort, dont nous extrayons le passage suivant :

Nancy, 30 juillet 1899.

……Æ£n me rendant au Ministère, l'après-midi, — ce devait êlre en juillet-août 1894 — Dreyfus s'est trouvé avec moi sur la plate-forme du tramway de l'Alma à la Gare de Lyon. Nous étions seuls sur celte plateforme. Comme la loi réorganisant l'arillerie et le génie venait d'êlre votée depuis quelques semaines, la conversalion s’engagea à ce sujet. Je crois que mon interlocuteur commença en me demandant si le premier Bureau avait eu à celte occasion beaucoup de travail. Je répondis affirmativement, en ajoutant que la mobilisation nouvelle réalisait de fort utiles progrès, surtout au point de vue de la couverture. Dreyfus parut r allacher beaucoup d'intérêt.

Ces souvenirs sont encore bien présents à ma mémoire, el je me rappelle parfaitement que cet entrelien s’est terminé un peu avant d’arriver au bureau du tramway de la place de la Concorde. Je n'ai pas pu entrer dans des détails et donner des renseignements frès précis comme Dreyfus la dit au capitaine Junck. D'ailleurs la conversation n'a pas duré très longlemps, puisque le trajet entre l'Alma et la Concorde en tramway est assez court, et que la question d’arüllerie n’a pas été visée de suile…

Vous voyez, Messieurs, a ajouté le général Mercier, que le capitaine Dreyfus à pu avoir el a eu connaissance des documents relatifs aux formations de l'artillerie. Et alors, comment se fait-il que, dans un interrogaloire de 1894, rappelé dans le rapport de M. Ballot-Beaupré à la Cour de Cassation, il nie avoir jamais eu connaissance d'aucune modification aux formalions de l'artillerie ?

Il y a là une équivoque qui contribue à la légende des dénégations systématiques de Dreyfus ; il est aisé de la dissiper en plaçant sous vos yeux quelques mots de l’mterrogatoire subi par Dreyfus devant le commandant du Paty de Clam, le 20 octobre 1894

D. — Quand avez-vous eu connaissance des nouvelles formations de l'artillerie de campagne par suile de la suppression des pontonniers ?

R. — J'en ai eu connaissance par les racontars et les conversalions.

D. — Connaissez-vous la nouvelle mobilisation de l'artillerie de campagne ?

R. — Non. Je connaissais à fond l'ancienne mobilisation de l'artillerie

de campagne, ayant eu à m'occuper de celle question au premier Bureau.

Cette réponse du 20 octobre 1894 n’est pas un aveu imposé par la lettre du général Lefort du 20 juillet 1899. Dreyfus a reconnu spontanément qu'il avait eu des conversations (peutêtre faisait-1l allusion aux quelques mots échangés avec le général Lefort) sur les nouvelles formations de l'artillerie de cam pagne ; mais il a affirmé qu'il ne savait rien de plus et certes ce n'est pas la lettre du général Lefort qui peut le contredire.

Voilà donc encore un des prétendus mensonges de Dreyfus qui doit disparaître.

L’argumentation technique du Bordereau contestée par de si hautes autorités va-t-elle retrouver sa force dans la discussion de € la note sur les troupes de couverture. (Quelques modificalions seront apportées par le nouveau plan) » ?

Cette note est, nous l'avons vu dans la déposition de M. Cavaignac, la pièce capitale du Bordereau. Elle en est aussi la plus significative. D'après le général Roget, elle donne au Bordereau sa marque d’origine certaine : M. le général Mercier s’est exprimé sur ce point en ces termes :

Si, jusqu'à présent, pour toule autre chose, comme pour le Manuel de tir, comme pour le canon de 120, comme pour les formations de lartillerie, on peut admettre qu'un nombre plus ou moins grand d'officiers étrangers au Ministère à eu connaissance dé ces renseignements, ici, au contraire, vous allez vous trouver en présence d’une discussion qui va faire ressortir nettement, brutalement, que la trahison a été préparée dans le Ministère même. Impossible de supposer autre chose el encore un très pelil nombre d'officiers seulement du Ministère peuvent être soup- <onnés d'être les auteurs de cette trahison.

Mais, dans l'examen de celte note, nous nous trouvons encore en présence de deux hypothèses contraires, successivement adoptées par les mêmes accusateurs en 1894 et en 1899. Si la seconde seule peut êlre acceptée, comment le général Mercier a-t-1l pu faire ou laisser soutenir la première en 1894 ? Sa der nière argumentation, si elle est exacte, est, sur ce point comme sur les autres, la condamnation du premier procès.

Cette dernière argumentation aboutit-elle d’ailleurs à la démonstration nette et brutale promise par le général Mercier ?

Elle a été très contestée à Rennes, à l’aide d'arguments techniques, notamment par le hHeutenant-colonel Picquart et par M. de Fonds-Lamothe. M. le Procureur général et M° Mornard ont repris cette discussion ; ils se sont efforcés de démontrer que la note du Bordereau ne pouvait se rattacher aux mesures relatives à la couverture portées à la connaissance des commandants de corps d'armée par une circulaire du 17 octobre 1894, ainsi que le soutenait le général Mercier. Interprétant cette circulaire, 1ls sont arrivés à cette conclusion que la note du bordereau n’indiquait certainement pas le nouveau dispositif de troupes de couverture € puisque ce dispositif établit toutes les modifications nécessitées par la mise en vigueur du plan XIII ». En envoyant ce dispositif, l’auteur du Bordereau n'aurait pu écrire :

« quelques modifications seront apportées par le nouveau plan » puisque le nouveau plan ne devait apporter aucune modification à ce dispositif. Il aurait pu écrire seulement : « le dispositif que je vous envoie n’entrera en vigueur qu'avec le nouveau plan, »

En ces matières si spéciales, il nous convient d’être très prudents, par crainte de tomber dans quelque fâächeuse hérésie. Nous nous garderons, en conséquence, de nous prononcer. Bien plus, nous supposerons acquise la démonstralion du général Mercier que la note du Bordereau se rattache à l'exécution des mesures arrêtées par l'Etat-Major dans le courant de 1894 et consignées dans la circulaire du 17 octobre. L'hypothèse faite en 1899 serait donc justifiée.

Mais cette démonstration doit être complétée. Il faut encore prouver que la livraison de ces renseignements ne peut avoir été faite que par un petit nombre d'officiers d'Etat-Major et que, parmi ces officiers, un seul peut être le traître : Dreylus.

Or, sur le premier point, le licutenant-colonel Picquart a déclaré dans votre enquête de 1899 qu'au 3° Bureau, d’où avaient pu sortir les documents relatifs à la couverture, € au lieu d’être copiés exclusivement par des officiers, comme le veut le règle ment, des documents de grande importance et absolument secrets élaient copiés par des secrélaires, sous-officiers, caporaux" et soldats ». Un officier du Bureau, le capitaine Deprez, lui avait dit un jour : « Un agent étranger n'aurait qu'à confesser N... (le nom d’un secrétaire), il aurait beaucoup de secrets. » € Le personnel subalterne du 3° Bureau, a ajouté le licutenant-colonel Picquart, se composait d’un archiviste, d'un sergent, d’un caporal et d’un homme qui étaient employés aux choses les plus secrètes ; un archivisie et un nombre de secrétaires, que Je ne puis préciser (parmi lesquels quelquefois des réservistes faisant leurs 28 jours), étaient employés pour le reste et une très grande partie de leur travail était confidentielle ; je ne puis pas affirmer qu'il n’y eût pas de travaux secrels. »

C'était là ce que Dreyfus avait affirmé devant le 1* Conseil de guerre. Une note sur les débats à huis-clos de 1894, remise: par M° Demange à M° Mornard, l’atteste en ces termes :

Pour répondre à cette asserlion, qu'un officier seul pouvait fournir une note sur la couverture, Dreyfus affirmait que, lorsqu'il avait été employé à la surveillance de l'impression, il y avait constaté : 1° que c'étaient des secrétaires d’Etat-Major, sous-officiers et soldats, qui copiaient les minutes des ordres relatifs à la couverture ; 2° que c'était au Bureau des secrétaires qu'il était allé chercher les copies pour les

pee

apporter au service de l'autographie. M. le général Gonse, interpellé par nous à ce sujet, répondit que, suivant une prescriplion absolue, rien de ce qui avait trait à la couverture ne devait être fait que par des officiers. Mais un autre témoin, un officier, qui avait été employé à la surveillance de l'impression, a reconnu l'exactitude de l'affirmation de Dreyfus : sans contredire à la prescription, il a déclaré que lui aussi avait retiré des copies des mains des secrélaires d'Etat-Major.

Il ne s’agit pas ici, bien entendu, de faire peser des soupçons sur le personnel subalterne du Ministère. Nous n’examinons qu'une prétendue impossibilité pour tout autre qu'un officier d’avoir livré, en 1894, des renseignements sur la couverture. Cette impossibilité ne paraît pas avoir existé ; d’ailleurs, qui ne sait par les affaires d'espionnage connues, anciennes et récentes, que des documents fort importants ont pu être livrés, non seulement sans la connivence d’officiers, mais encore malgré toute leur surveillance ?

Si l’on admettait au surplus que les documents n’ont pu être livrés que par un officier, quelles charges pèseraient sur Dreyfus ?

Il était au 3° Bureau depuis le mois de juillet ; 1l avait été au 4° Bureau, qui s'occupe des lignes de l'Est. Mais il n’était pas le seul officier qui réunit ces conditions ; 1l y en avait d’autres. Pourquoi le soupçonner seul ?

Uniquement et c’est, en dernière analyse, la seule charge personnellement applicable à Dreyfus que relève le général Mercier, parce qu'il aurait été chargé de surveiller l'impression des premiers documents relatifs à la couverture, et qu'au lieu de faire imprimer les documents au Service géographique, 1l les aurait portés au Service intérieur.

« Il ne pouvait pas y avoir, a dit le général Mercier, d'erreur naturelle et il est plus vraisemblable que c’est pour se procurer la facilité de conserver un ou plusieurs de ces documents confidentiels, qu'il a commis cette erreur volontaire ».

Mais la défense de Dreyfus répond qu'il n'avait été chargé de surveiller que lPautographie de tableaux d’approvisionnement des troupes de couverture, que cette surveillance a été exercée à tour de rôle par plusieurs stagiaires ; que Dreyfus n’a surveillé que les séances des 30 août, 3, 4, 17 et 25 septembre ; qu'il n’a connu qu'une partie restreinte de ces tableaux, et seulement à une date postérieure à celle que l’on assigne au Bordereau.

Ces tableaux d’approvisionnement ne peuvent fournir que des

indications peu précises sur la couverture. C’est ce qu'a dit le commandant Cuignet en 1899 :

Je dois aussi déclarer que l'instruction sur la conslilulion des approvisionnements des troupes de couverture ne contient pas, à beaucoup près, des renseignements précis et délaillés sur la couverture. Cette instruction,en effel,uniquement deslinée aux services administratifs,se borne à indiquer,pour chaque centre d'approvisionnements, la quantité de vivres et de munitions, qu'il y a lieu d'entretenir. La lecture de celte instruction ne permel pas de connailre quelles seront les troupes qui seront alimentées par le centre d'approvisionnments ; elle ne donne pas non plus l'emplacement de ces troupes; elle fait seulement connaître que, dans un rayon déterminé, autour des centres d'approvisionnements, il y aura tant d'hommes à pourvoir.

C’est dans la première séance de surveillance que Dreyfus a commis une erreur, dont il fit part lui-même le lendemain au capitaine Junck, qui en a déposé en ces termes :

Pendant ce passage au troisième Bureau, Dreyfus fut chargé de sur-

veiller le tirage des instruclions sur la couverture. Croyant, — lui-même me raconta l'incident le lendemain malin, — croyant que ce tirage devait

se faire dans les mêmes conditions que celui que nous avions surveillé l'année précédente, au premier Bureau, il se rendit à la lithographie du Service intérieur ; mais ce tirage aurait dù se faire au Service géographique où une presse avail été immobilisée à cet effet. Le directeur du Service géographique se plaignit, et, le lendemain malin, le sous-chef du troisième Bureau, qui élait alors le commandant Picquart, demanda des explications. Il dit à Dreyfus : « C’est vous qui avez fait la bêtise, allez vous expliquer avec le général de La Noé. Vous recevrez ses reproches. »

Au cours de votre dernière enquête, M. le Procureur général a posé au capitaine Junck la question suivante :

M. LE PROCUREUR GÉNÉRAL. — Avez-vous connu une erreur que Dreyfus aurait commise lors de l'impression du travail sur la couverture ? Au lieu d'aller au Service géographique, il serait allé au Service de l'intérieur, au Service lithographique ? Celle erreur n'était-elle pas naturelle, étant donné qu'il venait d'un bureau où les impressions se faisaient au Service lithographique.

Le capilaine Junck a répondu : « Elle pouvait s'expliquer ainsi. Lui et moi, lorsque nous élions au premier Bureau, nous avions été chargés de surveiller le lirage des tableaux de composilion des armées, que nous avions dressés dans la section où nous nous {rouvions ; nous avions élé chargés de la copie et du tirage lithographique de ces tableaux. Nous devions assister au tirage, faire détruire les pierres, une fois le tirage effectué, rapporter les épreuves el même les fausses épreuves, les détruire el n'en laisser aucune trace. Ce tirage était fait au Service lithographique de l’intérieur qui est placé dans une cour. »

M. LE PROCUREUR GÉNÉRAL. — De sorte que l'erreur commise s'expliquerait par le précédent d'une façon naturelle et normale. Cela n’en était pas moins une erreur.

Tel est, en définitif, réduit à ses véritables proportions, l'incident sans importance auquel le général Mercier a entendu donner la signification que vous connaissez ; elle vous semblera, sans doute, excessive.

M. Cavaignac a fait aussi état de deux prétendues dénégations de Dreyfus ; la première est relative à la lettre du général Lefort sur laquelle nous nous sommes expliqué. La seconde, fort 1mportante pour le général Roget, est, aux yeux de M. Cavaignac, un élément fondamental de l’accüsation. Dreyfus, en 1894, aurait déclaré qu'il n'avait jamais connu les dispositifs et les zônes de concentration et il le nierait encore ; or, le capitaine de Pouydraguin l’a vu dessiner le schéma de la concentration dans un des bureaux de lEtat-Major général.

Pour savoir si Dreyfus a fait en 1894 la déclaration qui lui est prêtée, reportons-nous à ses interrogatoires ; voici l’une de ses réponses au commandant d'Ormescheville (interrogaloire du 16 novembre 1894) :

Je reconnais, en effet, qu'à celte époque je savais quelles étaient toutes les lignes de transport, el je pouvais en exposer le tracé de mémoire ; J'ajoute que pour connaître tout le mystère de nos concentrations, il m'aurait fallu connaitre tous les points de débarquement de tous lies corps d'armée sans exceplion, et je n’en connaissais qu'une parlie, celle du corps d'armée dont la section du réseau de l'Est était

chargée ; donc je ne connaissais pas tout le mystère de nos concen- (rations.

Dans un précédent interrogatoire du 14 novembre, 1l avait aussi reconnu qu'il avait, en 1893, une notion générale de nos concentrations, et qu'il aurait pu déterminer, pour cette même année, l’ensemble de notre plan de débarquement. Plus tard, à Rennes, il a maintenu qu'il connaissait la concentration, mais seulement dans ses lignes générales, et les transports de corps d'armée dont la section de l'Est était chargée.

Voici maintenant la déclaration du capitaine de Pouydraguin:

Dans le courant du prenier trimestre de cette année, le capitaine Dreyfus, qui faisait partie de lautre série des stagiaires, alors au 9° Bureau, étant venu dans la salle où je me trouvais, la conversation est venue à s'engager sur la concentration des armées françaises à la frontière de l'Est, concentralion que nous connaissions (ous, au moins dans les grandes lignes. Le capitaine Dreyfus, entre autres, criliquait les dispositions prises et, prenant un morceau de fusain qui traînait sur la table, se mit à dessiner à l'appui de ses dires, en quelques traits, sur une carte de chemins de fer fixée au mur, la posilion générale de nos armées. La conversation étant finie, et Dreyfus sorti, j'ai remarqué que le tracé au fusain était resté sur la carte; je me suis levé pour l’effacer avec la paume de ma main en faisant la réflexion mentale que, même sans une

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