‹ La revision du procès de RennesChapitre 34 sur 117 · MIE EE · texte numérisé non relu

MIE EE

autre indicalion, il était imprudent de laisser ce croquis sur le mur. Le souvenir de la paume de ma main noircie fixe ce détail dans ma mémoire très nettement. Je n'ai, du reste, altaché sur le moment, aucune importance à cet incident, car nous avions ous passé au 4° Bureau, et nous connaissions {ous la concentration qui figurait dans les notes du plan que nous avions à notre disposition. La plupart d’entre nous étaient d’ailleurs pourvus de fonclions en cas de mobilisalion qui rendaient nécessaire la connaissance de cetle concentration.

Le capitaine de Pouydraguin a déclaré dans votre dernière enquête que, dans sa pensée, la scène qu'il avait décrite n'avait jamais pu constituer une charge contre Dreyfus. Et le capitaine Junck a reconnu à Rennes qu'il était naturel que Dreyfus fit ce travail avec facilité, puisqu'au réseau de l'Est où aboutissent tous les transports, il avait plus de renseignements que les officiers qui se trouvaient dans les réseaux d’où partaient les transports.

Si vous comparez maintenant les réponses de Dreyfus dans ses interrogatoires de 1894 aux déclarations du capitaine de Pouydraguin, pourrez-vous relever cette contradiction que M. Cavaignac a seul reconnue et qui constitue, à ses yeux, l’élément fondamental de l'accusation ?

Il nous est permis d’en douter ; Dreyfus a pu dire avec raison qu'il ne connaissait pas « Lout le mystère de nos concentrations », qu'en effet, il ne pouvait pas connaîlre. Mais 1l avait, à raison de sa connaissance du réseau de l’Est, des notions générales suffisantes pour tracer en quelques traits la position générale qu'il attribuait à nos armées ; il ne s’en est pas caché ; 1l l’a dit, au contraire, en termes formels en 1894 et l'argument pris de ce qu'il l'aurait nié tombe comme les précédents et comme celui que le général Roget a tiré de ce qu'il aurait dessiné au 4° Bureau des cartes de concentration des armées et des quais de débarquement. « Je ne puis pas me souvenir, a dit Dreyfus sur ce dernier point, de tous les travaux que j'ai fournis à l’Etat-Major de l’armée ; mais je ne connaissais pas dans ses détails le débarquement. On peut connaître la concentration dans ses lignes générales, ce qui ne veut pas dire qu’on connaît la concentration dans tous les points de débarquement ».

Et rien n’est venu infirmer les explications qu'il avait ainsi données.

En supposant done, comme nous l'avons fait, que la note du Bordereau sur les troupes de couverture émane de VEtat- Major de l’armée, il n'existe aucun indice que la livraison de cette note soit imputable à Dreyfus.

Peut-elle être imputée à Esterhazy ?

Quel que soit le sujet de cette note, qu'elle porte sur des travaux antérieurs ou postérieurs à mai 1894, la discussion technique du Bordereau ne nous semble pas plus susceptible de fournir une preuve contre Esterhazy que contre Dreyfus. Tout ce que l’on peut dire, c’est qu’elle n’interdit pas certaines hypothèses, et M° Demange a fait remarquer à Rennes que la défense avait le droit de les présenter contre Esterhazy,puisque l’accusation était entrée dans cette voie contre Dreyfus.

L'examen de la note sur Madagascar ne nous conduira certainement pas à la certitude que nous avons vainement cherché: jusqu’à présent. La présence de Dreyfus dans les deux bureaux où les deux notes sur Madagascar ont été élaborées est la seule charge relevée contre lui. Mais la première note n’offrait aucun intérêt et la seconde a été rédigée par le commandant du Paty de Clam dans le plus grand secret : il a pris soin de conserver son travail dans une armoire dont il connaissait seul le mot; ces notes n'ont été vues de personne ; le lieutenant-colonel Picquart, chef du Bureau, n’en a même pas eu connaissance. Il aurait done fallu que Dreyfus commit une effraction ; cette hypothèse n’a même pas été envisagée.

D'un autre côté, les journaux, les revues militaires publiaient à celte époque de nombreux arlicles sur Madagascar. Le journal Le Yacht du 22 septembre 1894 notamment avait fait paraître sous la signature de M.Emile Weil, ancien lieutenant de vaisseau, un article d’une documentation si abondante et si précise que, dans son interpellation du 18 novembre 1896, M. le député Castelin soutint qu'il y avait une évidente connexité entre cette publication et la trahison de Dreylus. M. Emile Weil établit aisément dans une enquête provoquée par lui et faite par le viceamiral Humann, chef d'Etat-Major de la Marine, la provenance très légitime des renseignements par lui publiés.

La note du Bordereau sur Madagascar pouvait donc avoir été écrite par d’autres que Dreyfus, et 1l était d’autant moins permis de la lui attribuer que les termes en étaient et en sont encore inconnus.

Le Bordereau se termine par ces mots : « Je vais partr en manœuvres. »

Vous connaissez l'interprétation donnée à cette phrase en 1894 ; vous savez aussi pour quelles raisons elle a dû être nécessairement abandonnée par l'accusation. Si Dreyfus a assisté aux

Mr

manœuvres en septembre 1894, 1l peut lavoir écrite. S'il n'y a pas assisté, comment expliquer qu'il lait écrite ?

Or, il n'y a pas assisté.

L'explication suivante à été trouvée par les officiers qui ont transformé l’accusation en 1899,et elle a été naturellement reproduite par tous les témoins à charge

Dreyfus a dû aller aux grandes manœuvres et a cru jusqu'à la fin d'août qu'il irait; mais il n'y est pas allé, non plus que les autres sta-

giaires, précisément à cause des travaux du plan qui se faisaient en ce moment, el pour lesquels on a utilisé leurs services.

Celle explication a élé discutée à Rennes par M° Demange, dont les arguments sont repris aujourd'hui par le mémoire de M° Mornard et le réquisitoire de M. le Procureur général.

La défense avait demandé et enfin obtenu la produetion d’une circulaire du 18 mai 1894, qui, disait-elle, imformait les stagiaires de deuxième année qu'au lieu d'assister aux manœuvres, ils feraient désormais un stage de trois mois dans un régiment.

Cette circulaire avait élé interprétée en ce sens que les stagiaires de deuxième année ne seraient pas envoyés aux manœuvres, à un litre quelconque, pas plus dans les troupes qu'au titre de l'Etat-Major.

À l'appui, la défense faisait entendre M. de Fonds-Lamothe qui se trouvait à l'Etat-Major au même Bureau que Dreyfus, qui y élait, comme lui, stagiaire de deuxième année et qui, depuis la cireulaire du mois de mai, avait toujours été convaincu que, pas plus que ses camarades, il n'irait à des manœuvres.

Elle insistait sur ce point qu'en fait aucun des stagiaires de deuxième année n’avail été envoyé aux manœuvres. Le général Mercier avait commis une erreur à cet égard en indiquant que deux de ses stagiaires y avaient assisté, les capitaines Janin et de Pouydraguin ; ces deux officiers avaient simplement recu une mission de vingt-quatre où quarante-huit heures pour se rendre dans les gares où avait lieu la dislocation des troupes.

La seule mesure postérieure au 20 août (date de la note sur Madagascar) qui intéressàt les stagiaires de deuxième année,élait, le 27 ou le 28 août, la présentation d’une feuille où ils avaient indiqué leurs préférences pour le régiment dans lequel ils devaient faire leur stage de trois mois.

Peut-être des stagiaires avaient-1ls demandé à aller aux manœuvres malgré la décision du mois de mai ; ils ne l'avaient pas obtenu. Quant à Drevfus, 1l n'avait rien sollicité.

CS

Cette argumentation très puissante n'avait pas été, à notre avis, ébranlée par les arguments de l'accusation. Il n'avait pas été possible à celle-ci de produire une décision ministérielle quelconque en opposition avec la circulaire du mois de mai. Elle ne pouvait invoquer qu'une démarche, infructueuse d’ailleurs, faite au mois de mai, par le doyen des stagiaires auprès du général de Boisdeffre qui n'aurait, à ce moment, donné aucune réponse, et une appréciation du capitaine Junck, d’après laquelle 1l avait été permis aux stagiaires d'espérer qu'ils iraien£ aux manœuvres au titre de l'Etat-Major.

Ce n'était donc pas de la phrase finale du Bordereau que l’accusation pouvait tirer un pari décisif.

La situation ne s’est pas améliorée pour elle au cours de la dernière enquête.

Interrogé par M. le conseiller Le Grix, délégué pour l’entendre, le capitaine de Pouydraguin a fait connaître que, sur sa demande, 1l avait remis au lieutenant-colonel Henry une note, qui n'a pas été retrouvée et dans laquelle il déclarait que « les stagiaires de deuxième année savaient formellement qu'ils ne devaient pas aller aux manœuvres de 1894 et que les manœuvres seraient remplacées par un stage de trois mois dans les différentes armes en octobre, novembre et décembre ».

Le capitaine de Pouydraguin a aussi déposé une lettre par laquelle le capitaine Janin lui demandait de préciser ses souvenirs sur la circulaire du 17 mai 1894.

Je lui ai répondu, al dit, comme je l'avais déjà fait dans la déclaration par moi remise précédemment au colonel Henry pour le général Gonse, déclaration qui, me dites-vous, n'a pas été retrouvée, que, dès le printemps, nous savions d'une façon certaine que nous nirions pas aux manœuvres celle année 1894, les manœuvres devant être pour nous remplacées par un stage. Ces renseignements, qui m'éltaient demandés par le capitaine Janin, l’étaient pour le général Roget.

Il paraît résulter de cette déposition que des notes favorables au système de la défense ont été détruites ou passées sous silence par des témoins qui les connaissaient, et étaient tenus de les soumettre au Conseil de guerre.

Ces notes n'introduisaient pas dans le débat un élément nouveau ; mais elles venaient confirmer les déclarations déjà faites par d’autres témoins. Elles affaiblissaient encore, l'accusation dont la thèse est devenue de plus en plus douteuse en ce qui touche Dreyfus. Certains même de ses adversaires en sont arrivés aujourd'hui à soutenir qu'il n'avait annoncé son départ pour les

manœuvres, sachant qu'il n'y devait pas aller, que pour mieux déguiser sa personnalité, dans le cas où l’auteur du Bordereau serait recherché.

L’accusation reprenait-elle l'avantage lorsqu'elle répondait à la défense qu'Esterhazy, lui, n'avait pas élé du tout aux manœuvres et avait toujours su qu'il ne devait pas y aller ?

La défense ne pouvait pas méconnaître la valeur de cette objection. Esterhazy n'avait pas assisté officiellement aux grandes manœuvres. Son régiment avait pris part aux ma: nœuvres de forteresse de Vaujours, près Paris, en septembre 1894 ; sa qualité de major avait dû le retenir à Rouen.

Mais, en fait, était1i demeuré à Rouen ? Rien ne le prouvait et le mémoire en revision fait remarquer qu'il était venu certaiement à Paris, au mois de septembre 1894, puisque, le 18, il opérait un retrait de fonds au Crédit Foncier. Il n’était done pas interdit de penser que, suivant son habitude, 1l avait suivi, pendant une période plus où moins longue, à titre individuel, les manœuvres de son régiment.

L'expression incorrecte « partir en manœuvres » Jui est d’ailleurs familière. On la retrouve dans deux lettres de lui demandant des secours d'argent à M. Edmond de Rothschild, lune d'avril 1886, l’autre du 29 juin 1894, versées au débat par M. Bertulus.

La discussion lechnique du Bordereau forme un ensemble dans lequel tous les arguments invoqués sont solidaires les uns des autres. S'il en est, dans le nombre, que la défense réussisse à ébranler, l'accusation tout entière périclite. Nous avons vu que la plupart des arguments, sinon tous les arguments produits par l’accusation, étaient loin d’être décisifs.

Il en est de même des impulations qui devaient achever Ja démonstration.

D’après le général Mercier,la discussion technique conduisait à la conviction morale de la culpabilité de Dreyfus.

Appuyez, ajoutaitl, celle conviclion morale sur les nombreuses fuites qui se sont produiles partout où le capitaine Dreyfus a passé, que je n'ai

fait que rappeler et sur lesquelles je suis prêt à vous donner des renseignements plus complels si vous le demandez : 1° A l'Ecole de pyra-

Page 1