SEE
technie, en 1890, l'instruction de mai 1889 sur le chargement des obus à mélinite ; 2° À l'Ecole de pyrotechnie, lorsque fut adopté un obus qui rappelle le schrapnell; le secret relatif à l’'obus Robin, c'est-à-dire le chargement avec des balles agglomérées dans de la poudre comprimée que les Allemands adoptent en février 1891. Ajoutez à ce renseignement que le capitaine Dreyfus a cherché par des moyens frauduleux, tout au moins mensongers, auprès du capitaine Rémusat à se procurer des renseignements complémentaires; ajoutez enfin les fuites qui se sont produites à l'Etat-Major général et dont je n'ai pas fait mention encore, du premier semestre 1893 au premier Bureau, d'une note sur l'emploi de l'artillerie lourde de campagne, note en date du 27 mars 1895, dont la copie se trouve encore dans les archives de l'Etat-Major général, mais dont la minute a disparu du premier Bureau; or, celte minute élait ou du commandant Bayle, aujourd’hui décédé, ou du capitaine Dreyfus qui lui était adjoint à cette époque. Ajoutez encore qu'en 18%, nous avons été prévenus que l'Allemagne était au courant de la formation de notre arlillerie lourde de campagne ; ajoutez enfin celte fuite que je vous ai déjà signalée au quatrième Bureau, lorsque B écrit à À : « Je vais être mis en possession de l’organisation militaire des chemins de fer francais », exactement au moment où Dreyfus quittait le quatrième Bureau et avait élé mis lui-même au courant de celte organisation.
Ces imputations rencontrent tout d’abord une première et capitale objection qui montre à la fois la faiblesse et la hardiesse du système. Ce n’est pas faire preuve d’une logique rigoureuse que de dire : des fuites se sont produites dans un service ; Dreyfus a appartenu à ce service ; donc il est responsable de ces fuites. Ce raisonnement, si vague qu'il soit, pourrait cependant faire impression s’il était vrai que le passage de Dreyfus dans les divers services ait coïncidé avec les seuls actes de trahison qui y aient été commis. Mais nous allons voir que cette prétendue coïncidence n’est, dans la plupart des cas, qu’une erreur de fait occasionnée par des documents falsifiés ou par des vérifications insuffisantes.
Nous examinerons ces imputations dans l’ordre qui leur a été donné par le général Mercier dans sa déposition.
A. — Livraison d’une copie de l'instruction confidentielle du
12 juin 1889 sur le chargement des obus en mélinite.
Le général Roget avait formulé le fait en ces termes, devant la Cour de Cassation, dans sa déposition du 21 novembre 1898 :
Un autre fait du même genre est relatif au chargement des obus à mélinite, qui paraît aussi avoir été livré à une puissance étrangère : la découverte de l’acte de trahison est très antérieure au procès Dreyfus. C’est en 1890 que le Service des renseignements reçut des débris de papier calcinés, sur lesquels il ne restait que l'extrémité des lignes, à droite. ;
Ce papier était un papier pelure analogue à celui du Bordereau ; le document fut envoyé à la Direction de l'artillerie, et l'on y reconnut la copie d'une instruction relative au chargement des obus à mélinite.
L'enquête faite à celle époque avait fait ressortir que le document venait de l'Ecole de pyrotechnie. Ce fait ne fournit pas d'autres indications que celles-ci : Dreyfus était à l'Ecole de pyrotechnie à ce moment, et il y a la coïncidence du papier pelure et du bordereau. Ce document existe encore, el on l’a fait expertiser au point de vue de l'écriture, sans aboutir à un résultat décisif.
D'après le général Roget, ces indications suffisaient pour qu'il y eût présomption grave de trahison contre Dreyfus.
En réalité, l'instruction confidentielle du 12 juin 1889 avait été élaborée à la section technique de l'artillerie et l'Ecole de pyrotechnie n’en avait reçu qu'un exemplaire unique, numéroté, qui n'avait pas été mis à la disposition de Dreyfus. C'était donc, très probablement, à la section technique de l'artillerie que la fuite s'était produite.
Cette probabilité devenait presque une eertitude, si on rapprochat la livraison de cette instruetron des faits du même genre qui avaient motivé la condamnation, en 1890, à cinq ans d'emprisonnement pour espionnage, de Boutonnet, employé civil à la section technique de l'artillerie, qui livrait à la même époque des documents confidentiels provenant de cette section aux agents étrangers chez qui le contre-espronnage x retrouvé les fragments de la copie livrée.
L'écriture de ces fragments avait d’ailleurs été expertisée, en 1898, par M. Bertillon, qui avait conelu :
que l’attribution à Dreyfus des documents carbonisés était une conjecture qui était certainement du domaine des choses possibles, mais qu’il serait grandement téméraire de la mettre en avant.
Cette apprécration de M. Bertllon suffit. Elle nous dispense de tout autre commentaire.
Du reste, cette imputation n’a pas été maintenue au cours des débats devant le Conseil de guerre. M° Demange n’en a dit dans sa plaidoirie que les mots suivants :
Quant aux autres, c’est-à-dire l'obus chargé à la mélimite, c'était en 1890. La pièce était sur papier pelure ; ce n’est pasle papier du Bordereau, ce n’est pas l'écriture de Dreyfus. On n'a pas insisté, Je ne veux pas insister davantage.
B. — Livraison des secrets de fabrication de FObus Robin.
Le général Roget s'était exprimé sur ce sujet devant la Cour de Cassation dans les termes suivants :
Enfin, indépendamment du Bordereau, il y a d'autres actes de trahison,
pour lesquels il y a présomption grave que l'auteur est Dreyfus. En 1996, le Service des renseignements a reçu une instruction rela-
tive au chargement du schrapnell de campagne d’une puissance étrangère. Ce document fut envoyé à la Direction de l'artillerie, qui fut très surprise de remarquer que cet obus ressemblait singulièrement à un obus adopté en France et qui est dit « obus Robin ». Ce qu'il y a de singulier dans cette rencontre, c'est que la construction de l’obus n'est pas due à des calculs de savants pouvant se rencontrer en deux pays différents, mais à un tour de main de contremaître. L'obus a été adopté par cette puissance en 1891. Dreyfus a été à l'Ecole de pyrotechnie de Bourges, où se faisaient les études de l’obus Robin, de septembre 1889 à la fin de 1890. Il n'y a jusque-là qu'un simple rapprochement. Ce qu’on a su depuis, c’est que Dreyfus, étant à l'Ecole de guerre, a adressé à un de ses camarades de la Pyrotechnie (le capitaine Rémusat) une demande de renseignements sur les dernières expériences faites sur l’obus Robin. Il disait dans la lettre au capitaine Rémusat qu'il demandait ce renseignement sur l’ordre de ses professeurs du cours d'artillerie à l'Ecole de guerre. Le capitaine Rémusat, se fondant sur le secret que doivent conserver les expériences de pyrotechnie, refusa de répondre à Dreyfus.
Il est constant, d'autre part, que les professeurs du cours d'artillerie à l'Ecole de guerre n’ont jamais chargé Dreyfus de demander des renseignements au sujet de l’obus Robin. Ils n'ont d’ailleurs pas l'habitude de charger leurs élèves de commissions de cette sorte. Quand ils veulent des renseignements sur les dernières expériences de l’artillerie, ils s'adressent à la section technique de l'artillerie à Saint-Thomasd'Aquin, où on leur donne tous renseignements dont ils ont besoin, en spécifiant quels sont ceux qu'ils peuvent enseigner à leurs élèves.
Cette découverte relative à l’'obus Robin indique tout au moins que Dreyfus cherchait à se procurer, sous des prétextes mensongers, des renseignements relalifs aux expériences les plus secrètes, avec cette coïncidence particulière que l'obus à été justement livré à une puissance étrangère.
Cette argumentation repose sur cette idée que le principe de la fabrication de l’obus Robin a été tenu secret ; il y avait done matière à trahison. Et la preuve de l'existence de la trahison ressort de la ressemblance singulière entre cet obus et le schrapnell de campagne adopté par une puissanee étrangère. Si cette ressemblance n'existe pas, la preuve de la trahison fait défaut.
Devant le Conseil de guerre de Rennes, le général Deloye affirme qu'il existait entre les deux projectiles une analogie telle « qu'on ne connaissait pas de projectiles d’autres puissances étrangères qui fussent fondés sur le même principe ».
M. le lieutenant-colonel Hartmann, après avoir eu à sa disposition le dossier secret, vint déclarer au contraire, que les deux projectiles ne présentaient aucune analogie sérieuse, qu'ils différaient profondément comme principe, comme fonctionnement et comme mode de construction.
Les divergences ont persisté au cours de votre dernière enquête. La commission des généraux nommée par le Ministre
de la Guerre a été alors appelée à donner son avis. Son rapport établit que les deux obus n’ont qu'un principe commun consisant à maintenir les balles par de la poudre comprimée. D’après la commission, il était impossible que ce principe fût tenu secret et on ne cherchait pas à le tenir secret. Le bulletin N° 8 des questions à l'étude, non confidentiel, du 1% juillet 1888, le faisait connaître et donnait même le dessin d’un obus de 57 millimètres, qui en était une première applicalion. Quelques mois après (en janvier 1890) le bulletin N° 11, toujours non confidentiel, donnait non seulement le dessin d’un obus Robin de 80, mais encore une description complète du chargement. Aucun des dispositifs employés à l'étranger ne concorde ni avec ceux de l’obus Robin, ni même avec aucun de ceux qui ont élé essayés en divers moments à l'Ecole de pyrotechnie. Du reste, l’obus étranger est de 1891, tandis que le nôtre n’a été adopté qu’en 1895 (1).
(1) Rapport de la Commission sur l'obus Robin et les Schrapnells allemands
Est-il exact que les schrapnells allemands (C/91 et C/96 aient été copiés sur notre obus Robin ?
Les obus à balles, qu'on appelle aussi schrapnells surtout à l'étranger, sont essentiellement constitués par une enveloppe en fonte ou en acier, contenant un nombre plus ou moins grand de balles de plomb, une charge d’éclatement et une fusée destinée à mettre le feu à la charge, soit au contact du sol, soit pendant le trajet du projectile dans l'air. Ils comportent aussi lorsque la charge d'’éclatement n'est pas à l'avant, un tube central destiné à communiquer le feu à la fusée. L'expérience, d'accord d’ailleurs avec des principes élémentaires de mécanique, a montré que si les balles n'étaient pas maintenues dans l’obus de façon à empêcher les mouvements relatifs des unes par rapport aux autres, il pouvait en résulter une agglomération et un gonflement de nature à briser, au départ du coup, le projectile dans l'âme même du canon. On a employé pour maintenir les balles, d’abord du soufre coulé dans l’obus de façon à remplir les vides, puis diverses matières inertes, généralement résineuses, telles que de la colophane.
Ces divers moyens ayant présenté des inconvénients, l'Ecole de pyrotechnie eut l'idée d'interposer entre les diverses couches de balles des rondelles de fonte portant des alvéoles où chaque balle trouvait son logement particulier. Les projectiles ainsi organisés prirent le nom d'obus à mitraille.
D'autre part, l'expérience avait montré que la fumée résultant de l'explosion des obus à balles était généralement assez faible; il en résultait des difficultés très grandes pour le réglage du tir, qui repose tout entier sur l'observation des points d'’éclatement. On avait essayé non seulement en France, mais plus encore à l'étranger, diverses matières, dites fumigères, pour remédier à cet inconvénient.
En 1897, M. Robin, ingénieur civil à l'Ecole de pyrotechnie, proposa de remplacer les rondelles de fonte de l'obus à mitraille par de la poudre comprimée. Il espérait obtenir ainsi ce double résultat de bien maintenir les balles, et de produire par la combustion de la poudre comprimée, une fumée abondante au moment de l'éclatement Cette idée ne fut pas d'abord accueillie avec une bien grande faveur, et les quelques essais qui avaient été tentés furent bientôt abandonnés. Maïs une dépêche ministérielle du 9 avril 1890 prescrivit de reprendre les études. Elles aboutirent à la constitution d'un obus à balle de 80 qui fut adopté le 1° juin 1895.
La comparaison de cet obus avec le schrapnell allemand C/91 fait ressortir les points suivants :
Dans l'obus allemand comme dans l'obus Robin, les balles sont maintenues par de la poudre comprimée, maïs là s'arrête la ressemblance. L'organisation des deux projectiles est de tous points -différente. 1° Dans l'obus Robin, l'ogive (partie antérieure de l'enveloppe) est vissée sur le corps cylindrique de cette enveloppe : dans l'obus allemand,
Cet avis de la commission a été confirmé par différents faits rappelés et mis en lumière devant la Chambre criminelle par le commandant Targe.
Rien n'indique d’abord que lorsque en 1893 et en 1896 la direction de l'artillerie a reçu du Service des renseignements une copie de l'instruction sur le chargement du schrapnell C/91, elle ait remarqué une similitude quelconque entre ce projecule et l’obus Robin et soupçonné une trahison.
Mais, au commencement de 1898, le capitaine Rémusat, qui avait été chargé à l'Ecole de pyrotechnie de la direction de l'atelier de montage des obus à mitraille dont le contremaîitre était M. Robin, se souvient que Dreyfus, quelques mois après son entrée à l'Ecole de guerre (octobre 1890), lui avait demandé par lettre de lui envoyer des renseignements sur l’obus Robin ; ces renseignements, écrivait-il, étaient destinés à son professeur d'artillerie, qui désirait se tenir au courant des inventions nou-
c'est le culot (partie arrière) qui est vissé. 2° Tandis que le chargement de l’obus Robin en balles et en poudre se fait directement dans l'enveloppe, les Allemands chargent d'abord une sorte d’étui en laiton, qui ensuite est introduit dans l'enveloppe. Ils interposent entre l’étui et le culot de l’obus des rondelles de zinc et de caoutchouc pour empêcher les ballotements : rien de semblable dans l’obus français. 3° Le chargement de l'obus allemand se fait par parties successives composées chacune de trois couches de balles et d’une couche de poudre : il en est autrement dans l'obus français. 4° Dans l'obus allemand la communication du feu de la fusée à la poudre comprimée se fait par l'intermédiaire d'un « godet à anneau » (une sorte d’entonnoir à double paroi qui contient de la poudre entre les deux parois) et d’un tube central rempli de poudre à fusil. Dans l’obus Robin le feu est communiqué grâce à une planchette d’inflammation.
On voit finalement que les deux obus n'ont qu'un principe commun consistant à maintenir les balles par de la poudre comprimée.
Mais il était impossible que ce principe fût tenu Secret. Il était forcément connu de la plupart des officiers de Bourges et de beaucoup d'ouvriers de l'Ecole de pyrotechnie on peut dire qu'il était dans l'air. L'énonciation en est si simple, elle exige si peu de paroles, que la moindre conversation entre officiers et entre ouvriers devait suffire à le faire arriver aux oreilles de quelqu'un des agents de l'étranger existant nécessairement dans une ville qui possède les principaux établissements de l'artillerie.
On ne cherchait pas d’ailleurs à le tenir secret, car le bulletin n° 8 des questions à l'étude, en date du 1* juillet 1888, bulletin non confidentiel qui était en permanence sur toutes les tables des bibliothèques de toutes les écoles d'artillerie, faisait connaître ce principe et donnait même le dessin d’un obus de 57 millimètres, qui en constituait une première application. Quelques mois après (l* janvier 1890,, le bulletin n° 11, toujours non confidentiel, donnait non seulement le dessin d’un obus Eee de 80, mais encore une description complète du chargement.
Quoi qu'il en soit, les Allemands n'ont utilisé que l'idée consistant à remplacer par de la poudre les matières inertes employées jusque-là, idée qui, comme il a été montré ci-dessus, devait, en supposant qu'ils ne l'aient pas eue eux-mêmes, arriver fatalement à leur connaissance. Aucun des dispositifs employés par eux pour la réalisation de cette idée ne concorde ni avec ceux de l’obus Robin, ni même avec aucun de ceux qui ont été essayés en divers moments à l'Ecole de pyrotechnie. Du reste leur obus est de 1891, tandis que le nôtre n’a été adopté qu’en 1895.
Quant à l’obus C/96, c'est un obus à charge arrière qui diffère peu, si ce n’est par quelques détails insignifiants, des nombreux obus à charge arrière, essayés ou adoptés un peu partout. Il a seulement ceci de particulier qu'une partie du chargement est formée de balles de plomb maintenues par de la poudre comprimée, comme dans l’obus C/91.
velles. Le capitaine Rémusat, estimant que Dreyfus, qui sortait depuis peu de l'Ecole de pyrotechnie, devait savoir qu'il était interdit de fournir un renseignement quelconque sur les études en cours, ne crut pas devoir répondre.
Ce fait est consigné dans une déclaration du capitaine Rémusat, datée du 28 avril 1898. Il à fait l’objet d'une lettre du même officier au capitaine Valdant, du 3 juillet 1898, dans laquelle nous relevons le passage suivant :
Je disais, il y a deux mois, au général Gonse que ma déposition ne me paraîtrait avoir de l'importance que si l'on pouvait établir que « la puissance À » avait cherché à se procurer des tuyaux (ou en avait oblenu) sur l’'obus Robin. Eh bien, elle en a certainement oblenu ; encore une fois, cette coïncidence ne me paraît due, pas plus qu'à vous, au hasard.
Mais, de ce que la coïncidence ne paraissait pas pouvoir être attribuée au hasard, devaitl s’ensuivre qu’elle dût être attribuée à Dreyfus ?
Le capitaine Rémusat aurait certainement répondu négativement à celte question s'il avait su ce que le Service des renseignements ne pouvait pas ignorer : |
Que Boutonnet, arrêté le 23 août 1890, avant que Dreyfus eût écrit sa lettre, avait reconnu avoir livré à l'étranger les N° 8, 11 et 12 du Bulletin des questions à l'étude, qui contenaient les renseignements les plus précis sur l’'obus Robin ;
Que Greiner, condamné le 6 septembre 1892, avait livré un rapport de la Commission d'expériences de Bourges sur les obus à balles de petit cahbre et les affàts sans recul, dans lequel se trouvent non seulement des renseignements très détaillés sur l’obus Robin et sur son chargement, mais encore le plan à grande échelle de ce projecule.
C'étaient là les sources, qui auraient dû être connues, des renseignements recueils par la puissance A. Il est difficile d'expliquer qu'on les ait ignorées ; 11 faut l’admettre cependant, puisque, après la déclaration du capitame Rémusat, c’est uniquement sur l'identité des deux projectiles, français et étranger, que l'on se fonde pour établir que la puissance A avait été renseignée.
Mais, même à ce point de vue, la preuve entreprise pour tirer pari de la déclaration du capitaine Rémusat n’a pas été faite, d’après le rapport de la commission des généraux.
Quant aux affirmations du général Deloye, elles étaient en contradiction avec les renseignements demandés à l'Ecole de pyrotechnie et au président du Comité d'artillerie. Les notes
envoyées les 8 et 9 février 1899 en réponse à cette demande de renseignements ont été citées par le commandant Targe dans sa déposition du 21 mars 1904. Elles auraient été dissimulées, d'après M° Mornard, afin d'échafauder contre Dreyfus une articulation tendancieuse dont il ne reste rien.
Il ne resterait rien, en ellet, de cette articulation, si aucun doute ne subsistait sur le sens et même sur l'existence de la lettre au capitaine Rémusat, qui a été son point de départ.
Dreyfus ne s’est pas souvenu d’avoir écrit cette lettre, qu'il pouvait cependant avouer sans danger. Il a demandé qu’elle fût produite et cette exigence n'était pas excessive puisque l’on prétendait y trouver l'indice d'une trahison ou, tout au moins, d'un grave mensonge.
Cette lettre n'a pas été versée aux débats ; les souvenirs lointains du capitaine Rémusat la remplacent ; on peut, sans suspecter la bonne foi de cet officier, estimer qu'ils ne suffisent pas.
Il n’est plus possible aujourd’hui de soutenir que cette lettre pourrait se rattacher à un acte de trahison relatif à l’obus Robin. Mais Dreyfus a-t-1l menti en disant que, s'il l'avait écrite, il n'avait certainement pas prétexté un ordre, que les professeurs ne lui avaient pas donné ?
Pour résoudre cette question, la seule qui subsiste, il serait indispensable de connaître les termes exacts de cette lettre.
Dreyfus pouvait très légitimement s'intéresser aux progrès accomplis dans la fabrication de l’'obus Robin, depuis son départ de l'Ecole de pyrotechnie. La tendance de son esprit à creuser, par des recherches personnelles, les sujets dont l'étude lui avait été confiée, n’a pas été étrangère à ses succès à l'Ecole de guerre. Peut-être désirait-1l briller aux yeux de ses professeurs en faisant preuve de connaissances particulières sur l’obus Robin et a-tl exprimé ce sentiment ? On comprendrait alors que le capitaine Rémusat n'ait pas répondu; mais comment expliquer son silence, si Dreyfus avait invoqué l’autornté d’un ordre ?
Les souvenirs du capitaine Rémusat ont pu, il est même vraisemblable qu'ils ont dù le tromper. Cette accusation, à quelque point de vue que l’on se place, s’est donc évanouie ; mais vous remarquerez que tous les éléments de sa discussion avaient été soumis au Conseil de guerre. Il avait connu par le lieutenantcolonel Hartmann la thèse consacrée par le rapport de la commission des généraux ; il avait sous les yeux les notes du dossier
secret sur lesquelles s’appuyait cette thèse ; il a été maintes fois. fait allusion devant lui aux dossiers Greiner et Boutonnet et, dans sa plaidoirie, M° Demange s’élait appuyé sur ce dernier dossier pour démontrer que ce n’était pas à Dreyfus que pouvait être imputée la livraison de l’obus Robin.
C. — Note sur l'attribution de l'artillerie lourde aux armées.
La base de cette imputaton est un memento de l’attaché militaire À, arrivé le 28 décembre 1895 au Service des renseignements et ainsi traduit :
« Lettre 3° Direclion au sujet du 120 affecté à l'artillerie de la 9° armée. Débrouiller pourquoi la 9° armée n’en a pas jusqu'à présent. Une armée doit manquer pour tromper. Angiclerre. Torpilleurs. »
Une note du Service des renseignements du 2 octobre 1897 (pièce 84 du dossier secret) dont le texte a été cité par le commandant Targe, dans sa déposition du 21 mars 1904, commente ce memenlo en ces termes :
À la fn de 1895, un memento émanant d'un agent étranger, et dont on ne saurait-préciser la date, parvenait à l'Etat-Major de l’armée.
Ce memento est ainsi Conçu :
« Lettre 3° Direction au sujet du 120 affecté à l'artillerie de la 9° armée. : Débrouiller pourquoi-la 9° armée n’en a pas jusqu'à présent. Une armée doit manquer pour tromper. Angleterre. Torpilleurs. »
Abstraclion faite d’une question de marine, indifférente dans l'espèce, le memento vise l’organisation de notre artillerie lourde d'armée.
Le bordereau écrit par Dreyfus en 1894, mentionnant une note sur la manière dont le canon de 120 court s’est comporté, l'agent étranger savait déjà que nos essais de batteries attelées de 120 avaient réussi. Son memento prouve qu'il savait aussi que nous organisions avec ces batieries de 120 une artillerie d'armée, et qu'en principe toutes nos armées en seraient dotées, puisqu'il se propose de débrouiller pourquoi cette affectation n’est pas encore réalisée en ce qui concerne la 9° armée.
On rechercha dans quels documents avaient pu être puisés des renseignements aussi secrets : l° sur le principe de l'affectation des batteries de 120 à toutes les armées, y compris la 9° ; 2° sur la lacune existant dans la série de 1 à 9 sur le numérotage.
Les recherches établirent que ces renseignements avaient pu être tirés d’une note émanant de la 3° Direction, adressée le 23 mars 1893 au premier Bureau de lEtat-Major de l’armée, et transmise par lui le 27 mars au troisième Bureau. En même temps le premier Bureau, qui avait besoin de garder trace du contenu de ce document trop long pour être copié in exlenso, le faisait résumer par un officier. La copie de ce résumé fut adressée au troisième Bureau et enfermée, ainsi que la note de la 3° Direction, dans l'armoire de fer où ces deux pièces se trouvent encore actuellement.
La minute du résumé dut êlre classée dans ùne armoire à secret de la section du commandant Bayle au premier Bureau. Lorsque le memento parvint à l'Etat-Major général, on chargea le lieutenant-colonel Marsaud, sous-chef du premier Bureau, de vérifier si cette minute était à sa place. Elle manquait au dossier. On rechercha quel était l'officier qui avait pu
po
établir le résumé et en écrire la minute. Cet officier ne pouvait être que le commandant Bayle, officier des plus sûrs, ou son stagiaire. Ce slagiaire était Dreyfus.
Cette accusation, qui faisait peser sur Dreyfus le soupçon d’avoir livré à l'étranger les renseignements contenus dans le résumé de la note de la 3° direction, fut exposée devant la Cour de Cassation, le 21 novembre 1898, par le général Roget, et par le commandant Cuignet, le 6 janvier 1899.
Devant le Conseil de guerre de Rennes, le Président l'avait rappelée dans l’interrogatoire de Dreyfus ; elle avait été présentée, ainsi que nous l’avons vu, par le général Mercier ; elle fut reprise par lui au cours d’une confrontation avec le lieutenant: colonel Picquart, puis par le général de Boisdeffre et par le général Gonse.
Elle soulevait, à première vue, deux objections. La pièce sur laquelle elle s’appuyait était datée des derniers jours de 1895 ; à cette époque, Dreyfus était condamné depuis un an. Le memento de l’agent À ne pouvait done se rapporter à une livraison de documents commise par lui.
D'un autre côté, il n'existait en réalité aucun indice que Dreyfus eût livré cette pièce.
C’est ce que fit ressortir dans sa plaidoirie M° Demange
Maintenant, dit-il, on a trouvé en 1895, chez l'agent À, une pièce de laquelle il résulte que l'agent À demandait à cette époque des renseignements sur la répartition de l'artillerie lourde dans un corps d'armée.
Nous sommes en 1896.
Il y a un an que Dreyfus est condamné. Il y a Let mois qu'il est à l'île du Diable.
Vous nous avez dit, Messieurs de la Statistique de l'Etat-Major, que les renseignements qui vous arrivaient par la voie ordinaire vous arrivaient un mois après, deux mois au plus, leur arrivée chez l'agent A.
C’est si vrai que, quand on a demandé au général Roget et au commandant Cuignet : « Comment pouvez-vous supposer que cette pièce relative à l'artillerie lourde, qui est arrivée en décembre 1895, puisse émaner de Dreyfus? », l'un de ces messieurs a répondu : « L'agent l'avait peut-être oubliée au fond d'un de ses tiroirs, il l'aura relrouvée en décembre 1895. » à
Ce sont des arguments comme ceux-là que, devant la justice, on viendra meltre à sa charge ?
Pourquoi encore ? C’est parce qu’il y avait eu sur celle artillerie lourde un travail fait en 1893 au quatrième Bureau; il avait été fait par le commandant Bayle.
Or, Dreyfus a été attaché au commandant Bayle en 18935.
Bayle était mort : on recherche si on retrouve la minute; on ne la retrouve pas.
Qu'en pouvez-vous conclure contre Dreyfus? Il résulte du dossier de 1894, du rapport de M. du Paty de Clam au Ministère, qu'on a vérifié dans toutes les armoires et qu’à cette date aucune minute, aucun docu-