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La version suivante fut ensuite fournie :
Si le capitaine Dreyfus n’a eu de relations avec vous, il serait bon de charger l'ambassadeur de publier un démenti officiel, notre émissaire prévenu.
Cette version n’était pas donnée comme définiive ; cependant les derniers mots seuls étaient signalés comme très douteux.
Enfin, à une date qui paraît être le 10 novembre, le Ministèra des Affaires étrangères reconstitua le texte définiuf du télégramme. [1 était ainsi conçu
Si le capitaine Dreyfus n’a pas eu de relations avec vous, il serait bon de charger l'ambassadeur de publier un démenti officiel, afin d'éviter les commentaires de la Presse.
Aucune de ces versions ne ressemble de près ou de loin à celle de la pièce 44. Non seulement cette dernière n’a Jamais été communiquée au Ministère de la Guerre, mais même son texte n'a Jamais été supposé par les traducteurs du télégramme, ainsi que l’a dit M. Paléologue. Il en est de même du texte presque semblable que le général Mercier a dit avoir eu sous les yeux.
La version définitive du Ministère des Affaires étrangères ne pouvait être interprétée que dans un sens favorable à Dreyfus. L’accusation soutenait en effet qu'il avait été en relations avec l’attaché À par l'intermédiaire de l’attaché B et celui-ci, d’après son télégramme, n’a eu aucun rapport personnel avec Dreyfus. Elle aurait dû figurer dans le dossier de 1894, à moins qu'il n’y eût eu de sérieuses raisons de douter de son exactitude.
Or, il n’en existait aucune. La traduction définiive était certainement celle de la copie délivrée par l'Administration des Postes et Télégraphes. L'état matériel de celte copie, qui portait la trace écrite de toutes les hésitations des traducteurs depuis sa remise, ne laissait aucun doute à cet égard.
L’exactitude de la traduction elle-même était affirmée par le Ministère des Affaires étrangères. Il ne se trompait pas. En dehors de toute autre preuve, l'indication donnée par M. Paléologue que, dans les années qui ont suivi, le chiffre découvert a servi à déchiffrer les correspondances télégraphiques de l'agent B, le démontre avec évidence.
Du reste, ce texte concorde avec un rapport adressé la veille, 1% novembre, par l’attaché B au commandant en second de son Etat-Major, dans le but de le renseigner sur l'incident qui venait d’éclater à Paris. Le rapport communiqué par l'Ambassadeur
d'Italie à notre Ministre des Affaires étrangères Le 5 janvier 1899 est ainsi Conçu :
L'arreslalion du capitaine Dreyfus a produit, ainsi qu'il était facile de le supposer, une grande émotion. Je m'empresse de vous annoncer que cet individu n’a jamais rien eu à faire avec moi. Les journaux d’aujourd'hui disent en général que Dreyfus avait des rapports avec l'Italie. Trois seulement disent, d'autre part, qu'il était aux gages de l’'Allemagne. Aucun journal ne fait allusion aux attachés militaires. Mon
collègue allemand n’en sait rien, de même que moi. J'ignore si Dreyfus avait des relalions avec le commandant d'Etat-Major.
Et une réponse télégraphique assurait aussitôt l’attaché B que l’Etat-Major italien et les services qui en dépendent n’avaient jamais eu de rapports directs ou indirects avec Dreyfus.
La dépêche du 2 novembre, adressée au commandant d’'Etat- Major lui-même, est la suite naturelle de ce rapport et doit reproduire les mêmes idées. Elle les reproduit, en effet, dans la seule traduction définitive qui ait été donnée par le Ministère des Affaires étrangères.
Pour expliquer que celte traduction n’ait pas été versée au dossier de 1894 et pour alfablir la portée de la déclaration si contraire à l’accusation qu'elle renferme, plusieurs thèses ont été soutenues ; la plus caractéristique est celle qui a été développée dans la dernière enquête par le commandant Cuignet.
Si nous l'avons bien comprise, le‘texte chiffré produit par le Ministère des Affaires étrangères serait faux. La copie du télé- : gramme faite en 1894 ne serait pas la reproduction fidèle de l’autographe original qui a été détruit. Le décalque saisi par la Cour de Cassation en 1899 ne serait pas véritablement un décalque ; dans tous les cas, il n'aurait pas été pris sur l’autographe original, mais sur une copie de la copie altérée de 1894. Les certificats de conformité avec l'original apposés sur la copie et sur le décalque existant au dossier seraient faux. Cette série de faux aurait été commise par l’Adminisiration des Postes sous l'inspiration des Ministres des Affaires étrangères de 1894 et de 1899. à
A l'appui de cette thèse, le commandant Cuignet a présenté devant votre Chambre criminelle une argumentation 1rritée où l'affaire Dreyfus ne joue qu'un rôle secondaire, comme dans toutes les discussions relatives à la dépêche du 2 novembre. Ce sont surtout les incidents personnels au commandant Cuignet qui en font l’objet. Le Ministère des Affaires étrangères, la Cour de Cassation, le Ministère de la Guerre y sont pris à partie. Mais,
Père
la thèse füt-elle exacte, aucune charge de culpabilité ne serait établie contre Dreyfus.
Quel que soit, en effet, le véritable texte de la dépèche du 2 novembre, qu'il corresponde à la pièce 44 où à la traduction donnée en dernier lieu comme définitive par le Ministère des Affaires étrangères, 1l n'en résulte aucune preuve de culpabilité Il existe cependant une différence entre les deux textes : le premier ne prouve rien, le second prouve l'innocence ; si le second était écarté, que signifierait le premier ? Rien. Le commandant Matton, interrogé par M. le Procureur général sur le point de savoir si on pouvait tirer une charge quelconque contre Dreyfus de la première traduclion, qui serait l'origine de la pièce 44, a répondu
Absolument pas, même avec la traduction qu'on avait apportée tout d'abord et qui n'était pas du tout certaine parce que, je le répète, il y avait aux mots plusieurs sens différents.
Le commandant Matton avait assisté aux premières tentatives de déchiffrement faites avec un chiffre qui n'était pas applicable. Il confirme ainsi les déclarations de MM. Delaroche-Vernet et Paléologue.
Mais pour le commandant Cuignet, 1l suffit qu'il y ait eu deux versions, deux textes clairs, pour qu'il faille en conclure nécessairement qu'il y a eu deux textes chiffrés et, comme l’attaché B n'en a écrit qu'un, l’un de ces deux textes est faux. C'est celui que présente le Ministère des Affaires étrangères, dont la traducüon est d’ailleurs erronée, puisqu'elle admet que le premier chiffre (913) est un numéro d'ordre, alors que lattaché B n'avait pas l'habitude d'enregistrer ainsi ses télégrammes.
Ce raisonnement est fondé sur cette proposition que deux textes clairs différents impliquent nécessairement deux textes chiffrés différents.
Mais celte proposition est étrangère à la question discutée où il s’agit seulement de savoir si un seul texte chiffré, dont la clé est recherchée à l'aide de tâtonnements, peut donner lieu suecessivement à des traductions imparfaites et douteuses jusqu’au moment où, la clé étant enfin découverte, intervient une traducion définitive et parfaite.
Si des considérations techniques n'imposent pas une réponse négative à celte question, et nous ne croyons pas qu'il en existe, il n'est pas matériellement impossible, quoi qu'en dise le commandant Cuignet, qu’un seul texte donne lieu à plusieurs ver-