TB
sions. S'il en est ainsi, les déclarations des représentants du Muustère des Affaires étrangères peuvent être vraies et nous devons les tenir pour vraies, rien ne permettant de les taxer de faux témoignages ; elles doivent, au contraire, nous inspirer une confiance absolue tant à raison du caractère et de la situation des- témoins, que des circonstances dans lesquelles elles ont été produites.
Quant à l'exactitude de la dernière traduction, nous avons fait connaître la raison décisive qui ne permet pas de la mettre en doute.
Les étranges constatations si tardivement faites dans le dossier secret par le commandant Cuignet paraissent avoir créé en lui un fâcheux état d'esprit. Les accusations de faux et de faux témoignage sont pour lui, désormais, la chose la plus naturelle du monde ; 1l y glisse à la moindre contradiction et s’y obstine avec une conviction que l'évidence est impuissante à ébranler.
Vous savez ce qu'il a dit très haut des Ministres des Affaires étrangères de 1894 et de 1899, de leurs représentants, de l’administration publique qui a eu à s'occuper du télégramme du 2 novembre. Aujourd'hui, incidemment, c'est contre le contenu d’un procès-verbal portant le compte rendu d'une audience qui lui a été donnée au Ministère de la Guerre, qu'il s'inscrit en faux. Vous connaissez enfin l'accusation de prévarication et de trahison portée contre la Cour de Cassation tout entière en 1899.
Vous ne nous permettriez pas de vous défendre. Nous nous garderons aussi d'entreprendre la justification des Ministères des Affaires étrangères et de la Guerre. Nous n'insisterons donc pas davantage sur ces incidents et nous nous bornerons à retenir de cette discussion que, dans quelque hypothèse que l’on se place, le télégramme du 2 novembre 1894 n’est pas une preuve de la culpabilité de Dreyfus, qu'il est au contraire une preuve de son innocence, dans l'hypothèse contestée avec plus de violence que de raison, où la traduclion définitive de ce télégramme, donnée en dernier lieu par les Affaires étrangères, serait la reproduction fidèle d'un texte authentique.
Nous trouvons ensuite dans le dossier secret de nombreuses pièces qui ne présentent réellement aucun intérêt sérieux. Nous ne croyons pas pouvoir vous en imposer la lecture, l'analyse et la discussion. La reconstitution du sens exact de ces lambeaux de documents est manifestement impossible. Elle ne peut donner lieu qu'à des assauts d’ingéniosilé de part et d'autre ; elle ne sau-
rail, en aucun cas, atteindre à la certitude, toutes les conjectures pouvant être combattues par des conjectures tout aussi vraisemblables. Ce sont là jeux d'esprit intéressants peut-être, mais inadmissibles devant une Cour de justice criminelle.
M. le président Ballot-Beaupré, dans le passage de son rapport de 1899 que nous avons rappelé, a exprimé sur le dossier secret-une opinion définitive, qui ne saurait être modifiée par les productions nouvelles que, sur l’ordre du Ministre de la Guerre, le commandant Targe a versées au dossier. Elles comprennent tout ce qui, dans les archives du Ministère de la Guerre, du Gouvernement militaire de Paris et du 10° corps d'armée, a pu être considéré comme se rapportant plus ou moins à l'affaire Dreyfus.
Nous avons eu, comme votre Chambre criminelle, ces très nombreux documents sous les yeux ; en les parcourant, nous nous sommes rendu compte de la parfaite justesse de l’appréciation suivante du commandant Targe :
En procédant à l'enquête, le Ministre n'ignorail pas qu'il pouvait être amené, en cherchant le rôle joué par certains officiers dans les événements qui ont accompagné l'affaire Dreyfus, à entrer dans le fond même de cette affaire. Nous nous étions demandé, au débul, ce que nous ferions si nous nous trouvions en face de celle preuve irrécusable de culpabilité dont on avait parlé beaucoup. Nous élions, Messieurs, décidés à la faire connaîlre à tous, car le Ministre eslimait qu'aucune considéralion ne doit empêcher de ramener, enfin, le calme dans le pays et dans l’armée. Cette preuve, je m'empresse de vous le dire, nous ne l'avons pas trouvée; nous n'avons pas trouvé davantage de preuve d’innocence, mais l'innocence me semble bien difficile à prouver. Il est vrai que, devant la Cour, en 1899, le commandant Cuignet, parlant au nom du Ministre, disait que, pour lui, la culpabilité résullait de la « prétérilion d'innocence ». Je crois plus juste de dire que, pour nous, l'innocence résulte de la prélérilion de preuves de culpabilité.
Nous ne voulons pas dire cependant que la masse des documents soumis à votre examen ne présente aucun intérêt. Le Ministre de la Guerre a voulu que tout fût mis au grand jour. Parmi les documents découverts, non sans peine, 1l en est sur lesquels nous aurons à revenir ; il en est d’autres qui ne sont curieux que comme travaux de police ne rentrant, à aucun ütre, dans un service militaire.
Rien dans ces documents pas plus que dans le dossier secret ne faisant obstacle à la revision, nous passons à l'examen des charges résultant de l'examen graphologique du Bordereau.
L’accusation de 1894 avait eu pour point de départ et pour base légale la similitude constatée par les colonels Fabre el d’Aboville entre l'écriture du Bordereau et l'écriture courante et naturelle de Dreyfus. Les soupçons ne naquirent, nous je savons, que de cette similitude.
L'écriture du Bordereau devenait ainsi une preuve matérielle de premier ordre, suivant l'expression du général Zurlinden dans sa déposition du 14 novembre 1898, lors de la première revision. Le même témoin ajoutait :
L'examen que j'ai fait moi-même des différentes pièces du dossier judiciaire renfermant l'écriture de Dreyfus, m'a démontré que le Bordereau avait été écrit par cet officier et que c'élait bien son écrilure courante et rapide. Le style du Bordereau est, du reste, un peu lâche, comme celui d'un document écrit rapidement.
Le Bordereau n'était pourtant pas de l'écriture courante, naturelle, rapide de Dreyfus. Les colonels Fabre et d’Aboville et tous ceux qui avaient si hâtivement adopté cette opinion, sans laquelle le procès Dreyfus n'aurait jamais existé, s'étaient gravement trompés. Rien n’est plus certain aujourd’nui.
L'écriture du Bordereau est peut-être une écriture courantè et naturelle ; mais cette écriture n’est pas, à coup sûr, l'écriture courante et naturelle de Dreyfus. Ses accusaleurs les plus convaincus le reconnaissent avec l'unanimité des nombreux experts qui ont examiné le Bordereau et qui ne s'accordent, du reste, que sur ce point. Pour le surplus, c’est une divergence complète dans les opinions exprimées.
Vous vous souvenez des avis formulés au début du procès par MM. Gobert, Bertillon, Charavay, Teyssonnières, Pelletier, les uns favorables, les autres défavorables à Dreyfus.
La découverte de la ressemblance extraordinaire et incontestable, au point de vue graphique, des lettres d’Esterhazy et de l'écriture du Bordereau introduisit dans le débat un élément nouveau. M. Charavay revint sur les conclusions qu'il avait émises en 1894.
En 1894, a-til dit à Rennes, abusé par une ressemblance graphique, je me suis trompé en attribuant la pièce appelée Bordereau à l’auteur d'une écriture anonyme qui était celle du capitaine Dreyfus. Ayant
trouvé un nouvel élément d'écriture, j'ai reconnu mon erreur; et c’est pour moi un grand soulagement de conscience de pouvoir déclarer que je me suis trompé en 1894, et que j'estime actuellement que l'écriture du Bordereau nest pas l'œuvre graphique du capitaine Dreyfus, mais qu'elle est celle du commandant Esterhazy.
Lors du procès Esterhazy, MM. Belhomme, Couard et Vari nard constatèrent aussi la ressemblance de l'écriture du Bordereau et de celle d’'Esterhazy ; mais, suivant eux, l'écriture du Bordereau n’est qu'une imilalion parfois maladroite de l'écriture d'Esterhazy ; toutefois, pour quatre ou cinq mots, l'identité est si parfaite que l'hypothèse d’un décalque, au moins partiel, est vraisemblable ; elle l’est d’autant plus que le Bordereau est sur papier pelure. Or, Esterhazy n'a évidemment pas calqué sa propre écriture ; elle a donc été calquée par un autre, afin de détourner sur lui les soupçons.
MM. Meyer, Molinmier, Giry ont démontré l’inexactitude de cette hypothèse. Pour eux, comme pour M. Charavay, le Bordereau est de l'écriture courante et naturelle d’Esterhazy.
Les experts dont nous venons de rappeler les conclusions avaient élé commis par la justice, soit dans l'affaire Dreyfus, soit dans les allaires connexes. Il y a eu, sur le même sujet, beaucoup d’autres dissertations que des personnes appliquant les principes ordinaires de l’art des experts écrivains ont offertes à la justice ; elles sont vraiment trop nombreuses et Lrop divergentes pour que nous puissions les exposer 1c1.
La science des experts écrivains est nécessairement conjecturale. Suivant l'expression d’un vieil auteur, € toute vérification d’écritures peut servir de passeport au mensonge aussi bien qu'à la vérité ». S'il en est ainsi lorsque les experts sont unanimes, que sera-ce s'ils professent des opinions différentes ? Ce ne sera Jamais que de circonstances extrinsèques que pourra jullir la vérité.
M. Bertillon a fait ressortir à Rennes le caractère aléatoire de ce genre d’expertises. Il a même pensé qu'il pouvait n'être pas sans intérêt de rappeler une erreur d'experts écrivains bien connue dans l'Ouest : les consorts de Lancreau de Bréon avaient introduit devant le Tribunal de Segré et poursuivi en appel devant la Cour d'Angers une action en nullité d'un testament attribué à M. Adolphe J.-F. Prudhomme de la Boussinière. Ce testament était faux. Les experts commis pour l’examiner n’éprouvèrent cependant aucun doute sur sa sincérité et leur rapport induisit la justice dans la plus déplorable erreur. M. Ber-
“aide
üllon a malicieusement rappelé que M. Gobert, favorable à Dreyfus, avait été l’un de ces experts. Il note sans doute, mais d’autres ne l’ignoraient pas à Rennes, que M. Belhomme, si favorable à Esterhazy avait expertisé lui aussi le testament de M. de la Boussinière et conclu comme M. Gobert,.
Aussi lorsque M. Belhomme disait devant le Conseil de guerre : € Si vous trouviez dans un testament la centième partie des lares qui existent dans le Bordereau, vous déclareriez que ce testament est faux, » certains ont-ils pu penser que si, pour découvrir les tares du Bordereau, M. Belhomme avait appliqué les principes de l’art qui l'avaient guidé, dans l'expertise du testament de M. de La Boussinière, il était singulièrement exposé à l'erreur.
Le système de M. Bertüllon, qui emprunte certains éléments de démonstration aux sciences exactes, doit échapper, d’après son auteur, aux chances d'erreur inséparables de la méthode habituelle des experts en écritures. Son principe avait été découvert dès 1894 ; à cette époque cependant, sa théorie n'avait pas été dégagée avec une précision suffisante pour se prêter à une discussion.
En 1894, disait à Rennes M° Demange, je le dis très simplement... mais j'aurai peut-être une excuse... je n'avais pas du tout compris le raisonnement de M. Bertillon. Il faut vous dire qu'il n'y avait pas eu d’experlise écrite, que la démonstration a été faite à l'audience et que, ne l'ayant pas comprise, je n'ai pas pu la discuter.
M. Cavaignac ne l'avait aussi comprise que fort tard ; première impression avait élé que &« M. Bertillon n'avait pas le sens commun » et vous vous souvenez de ce qu’en avait pensé M. le Président Casimir-Perier.
Mais, en 1899, M. Bertillon avait perfectionné sa démonstration ; 1l l’exposa au cours de vos enquêtes et la reproduisit devant le Conseil de guerre après l'avoir améliorée sur quelques points de détail.
Avant de vous entretenir de cette démonstration, nous devons vous faire connaître un incident de la saisie pratiquée au domicil: de Dreyfus, le 15 octobre 1894. Il est rapporté en ces termes dans la déposition de M. du Paty de Clam, reçue par M. le conseiller Petitier, le 2 avril 1904
D. — Pouvez-vous nous donner des renseignements sur la saisie de la pièce connue sous le nom de « lettre äu buvard »? R. — Le 15 octobre 189%, je me suis transporté au domicile de Dreyfus
pour y faire une perquisition. J'étais accompagné de MM. Cochefert e&
Gribelin, du secrétaire de M. Cochefert et de plusieurs agents. La perquisition dans la table-bureau de Dreyfus a élé opérée par moi-même en présence de Mme Dreyfus. Dans un buvard, qui se trouvait sur celle table, j'ai remarqué une lettre portant l’entêle « Filature Raphaël Dreyfus, Mulhouse » dans laquelle il était question d'une mise en aclion de la filature. Dans le tiroir de la même table, j'ai trouvé notamment d'aulres lettres portant la même entête et de même format. Je crois me rappeler que ces lettres n'étaient pas dans un portefeuille ; parmi elles figurait celle dite du « fusil de chasse ». J'ai saisi ces lettres, et comme j'oubliais celle qui était dans le buvard sur la table, Mme Dreyfus me le fit remarquer, et je la joignis aux autres.
D. — Mme Dreyfus nous a assuré que la lettre trouvée dans le buvard de son mari n'était pas la lettre N° 12 relative à la mise en aclion de la filature, mais bien la lettre cotée N° 13 relative à l'achat du fusil de chasse. Elle soutient que la lettre N° 12 serait dite à tort « lettre du buvard », et qu'elle se trouvait à l'intérieur d'un portefeuille dans le tiroir du bureau de son mari.
R. — Je maintiens que c’est la lettre relative à la mise en action de la filature qui se trouvait dans le buvard. Mme Dreyfus doit faire une erreur.
D. — Ce qui paraît cependant confirmer les allégations de Mme Dreyfus, c'est que la lettre relative à la mise en action de la filature porte le N° 12, tandis que la lettre relative au fusil de chasse porte le N° 13, ce qui paraît indiquer que la lettre relative à la mise en action se trouvait avec les qualre premières dans le tiroir, et que la lettre relative au fusil se trouvait seule dans le buvard.
R. — Je ferai observer que la leltre N° 13 ayant excilé notre curiosité par le fait que M. Mathieu Dreyfus y donnait des conseils sur la mise en joue d’un fusil à son frère capitaine d'artillerie, nous l’avions retirée el nous la lisions successivement, ce qui fait qu'après avoir ajouté à la liasse réduite à onze leltres la leltre de la mise en action trouvée dans le buvard, nous avons terminé en ajoutant la lettre du fusil de chasse, et passé la liasse hâtivement à M. Cochefert, probablement après avoir mis les leitres par ordre de date. Il faut observer, en effet, que la lettre du fusil de chasse, N° 13, est manifestement la dernière en date et que la lettre de la mise en aclion n'étant pas datée, mais nous ayant paru être du courant de 1894, a élé intercalée entre celle du 12 janvier 1894 et celle du 19 septembre 1894.
Lecture faite.
Signé : Lieutenant-colonel pu Party DE CLAM, PETITIER, TOURMER, greffier.
Nous mettons ensuile en présence M. le colonel du Paly de Clam et Mme Dreyfus, nous leur donnons connaissance de leurs déclarations respeclives, au sujet de la lettre qui se trouvait dans le buvard au moment de la perquisilion. L'un et loutre persistent dans leur déclaration. Le colonel du Paly de Clam ajoute :
« Je reste convaincu que la lettre qui était dans le buvard était la lettre N° 12 relative à la mise en action de la filature. Cependant je dois dire que lorsque j'ai parlé au capitaine Dreyfus, le 31 décembre 1894, de cette lettre trouvée dans son buvard, il m'a dit : « La lettre du fusil de chasse, n'est-ce pas? » Et je lui ai répondu : « Non, il s’agit d'une autre lettre de voire frère, relative à la mise en aclion de la filature. » Je reconnais que ce délail confirmerait la version de Mme Dreyfus. »
Cette lettre d’affaires, non datée, signée de M. Mathieu Dreyfus, trouvée probablement avec d’autres documents du même genre dans un portefeuille enfermé lui-même dans un tiroir et non dans un buvard toujours à portée de la main de Dreyfus, ne paraissait présenter aucune importance. Elle avait été remise à M. Bertillon par le commandant d'Ormescheville avec beaucoup d’autres pièces émanant de membres de la famille de
Dreyfus.
Elle joue cependant un rôle capital dans le système de M. Bertillon. C’est par elle surtout qu'après avoir essayé d'établir que le Bordereau a été forgé par un procédé géométrique, on prétend prouver que cette fraude serait l'œuvre de Dreyfus. C’est dans cette lettre, en effet, que se trouve le mot « intérêt » qui serait la clé de l'écriture secrète employée.
Le Bordereau n’est pas une créalion forluite, accidentelle des seules forces de la nature, avait dit M. Bertlillon dans sa déposilion du 18 janvier 1899. II a élé écrit par quelqu'un; il s’agit de savoir qui et dans quel but.
La découverte certaine de l’auteur du Bordereau aurait été amenée par des constatations que M. Bertillon a résumées avec leurs conséquences devant le Conseil de guerre dans les termes
suivants :
M. BertirLon. — La vérification de la pièce que j'ai à vous exposer demande un nombre considérable de constatalions minulieuses. Si, au: lieu d'une démonsiralion rigoureuse avec pièces à l'appui pour chaque fait avancé, vous pouviez vous contenter d'un aperçu sommaire, je vous dirais que les deux pages manuscriles connues sous le nom de Bordereau ont élé écrites en prenant comme guide une espèce de ligne d'écriture glissée à la facon d’un transparent sous le papier pelure du document incriminé. C'est celle ligne d'écriture, employée comme lype ou comme patron, à laquelle j'ai donné le nom de gabarit. Mais le nom ici n’a rien à faire. Le point important, c’est que j'espère vous montrer que cette ligne élait formée de la répélilion d’un même mot, le mot « intérêt » dont j'ai trouvé le modèle dans le sous-main saisi chez l'accusé quelques jours avant le procès de 1894.
Le scripteur du Bordereau agissant ainsi aurait eu pour but d'arriver à confectionner rapidement un document truqué de telle sorte que s'il avait été arrêlé en flagrant délit, il eût pu démontrer géométriquement que le document était forgé, et que conséquemment il était victime d’une machinalion. C’est ce que les criminalistes appellent un âlibi de persécution. Mais, d'autre part, le fait d'écrire en prenant comme guide un modèle sous-jacent, en relardant suffisamment l'allure naturelle de sa main, lui permellait conjointement de déguiser son écriture suffisamment, de sorte qu'il était en même temps à même, si les circonstances de l'arrestation rendaient lalibi de machinalion non présentable, de dénier simplement son écriture.
Quant au procédé d'écrire en guidant son écriture sur un modèle,
sur un gabarit, il semble d abord d’une application difficile ; le fait suivant vous fera peut-être comprendre comment il est d'un usage pour ainsi dire courant. Il n'est personne à qui il ne soit arrivé, en présence d’un manuscrit d'apparence soignée, de transformer un ou plusieurs mots dans des conditions de son et d'orthographe entièrement différentes, et ceci par la simple correction, addition ou suppression de quelques jambages ; prenons par exemple le second mot du Bordereau : le mot « nouvelles ». On peut évidemment avec un ou deux coups de gralloir le transformer en le mot « nouveau », de la ligne 9. Ce mot nouveau pourrait être à son lour corrigé et transformé dans le mot « couteau » ou dans le mot « mouvoir » ou « mouvant » par des corrections, des additions qu'il serait oiseux d'indiquer pour chaque cas particulier. C’est le procédé journellement employé par les faussaires qui surchargent des bons du Mont de Piété ou des Ecns de poste. Supposons qu'au lieu d'exécuter ces correclions directement sur l'original, nous les exécutions sur des feuilles de papier pelure au-dessus du mot « Lype », en essayant de reproduire le mot dérivé, le mot à introduire d'un seul coup de plume de telle facon que ce tracé ressemble au tracé que la correction directement exéculée sur l'original nous aurait donné, nous serons à peu près dans les mêmes condilions que le scripteur du Bordereau après quelques jours d'exercice ; autrement dit, nous serons à même, avec ce même mot « type », de reproduire à plusieurs semaines ou à plusieurs années d'intervalle des mots identiquement superposables, de telle sorte qu'ils paraîtront calqués. Tout le monde sait, en effet, que la main abandonnée à elle-même ne reproduit pas deux fois de suite un tracé idenliquement superposable.
La longueur du mot « intérêt » élant elle-même en relalion simple avec l'unité métrique, l’espacement de ces lettres, la dimension de ces lettres étant également en relation simple avec le mètre, vous pouvez vous rendre compte dès maintenant comment il se fait que le Bordereau apparaît, quand on l’examine le décimètre à la main, comme un document géométriquement confectionné. Le problème de la culpabilité ne saurait être tranché par l'examen intrinsèque du Bordereau, ce dernier étant une pièce mécaniquement composée et pouvant, par conséquent, avoir été exécutée par n'importe qui.
Mais, le point important, c’est qu'il a élé trouvé au Ministère de la Guerre, d’une part, et au domicile de l'accusé, d'autre part, des manuscrits sur lesquels se trouvent des mots repérés exactement de la même façon que les mots du Bordereau; de sorte que ces mots semblent
calqués sur ces manuscrits, dans le but, je prétends, de pouvoir prouver que le Bordereau avait été composé avec des mots calqués, rapportés, re de à bout.
, l'étude attentive de cette question montre que ces mots n'ont pas été te les uns sur les autres, mais qu'ils sont tracés sur un modèle commun. La précaution d'introduire de temps à autre dans les documents qu'il écrivait au Ministère de la Guerre des mots tracés au-dessus de ces mots, était la contre-partie nécessaire de l’alibi de machination, dont je vous parlais tout à l'heure. Si ces faits peuvent être montrés avec une rigueur suffisante, les conclusions à en tirer sont manifestes. Voici résumée sommairement, la thèse que je vais avoir à vous développer.
M. Bertillon avait déjà développé cette thèse devant la Cour de Cassation ; il n'avait pas convaincu votre haute juridiction. C'est après l'avoir examinée, ainsi que les autres expertises, que, vous fondant sur des faits nouveaux extrinsèques révélés par vos
enquêles, vous avez pensé que cel ensemble tendait à démontrer que le Bordereau avait été écrit, d’une écriture naturelle et courante, par un autre officier que Dreyfus.
Les faits nouveaux permirent de faire de cette appréciation la base de voire arrêt ; ce n’est pas assurément aux mêmes conséquences que pourrait aboutir aujourd'hui une appréciation identique ; mais l'argumentation si saisissante qui entraîna alors votre conviction conserve toute sa force, dès qu'il ne s’agit plus que de rechercher si l'examen graphologique du bordereau conduit à la preuve de la culpabilité de Dreyfus. Rien, en effet, n'est venu affaiblir sa puissance.
L’authenticité des deux lettres d’'Esterhazy des 17 avril 1892 el 17 août 1894, écrites sur du papier pelure filigrané et quadrillé et d’une écriture identique au papier et à l'écriture du Bordereau a été vainement contestée.
On peut ne pas tenir compte de leur reconnaissance formelle par Esterhazy devant la Chambre criminelle en 1899 ; mais M. le président Ballot-Beaupré avait, par d’autres moyens, établi leur authenticité. Si, devant le Conseil de guerre de Rennes, M. le gé néral Mercier a produit une circulaire de M. Rieu protestant auprès de sa chientèle militaire contre l'usage qui avait été fait par son homme d’affaires de la lettre du 17 avril 1892, l’authenticité de cette lettre, affirmée déjà sous la foi du serment par M. Rieu, n’en est que plus certaine. Quant à la lettre du 17 août 1894 adressée à l'huissier Callé, aucun fait n’a été cilé qui fasse échec à la démonstration de son authenticité que vous connaissez et aux nombreux témoignages recueillis dans vos premières enquêtes.
On en est réduit à soutenir que leur fausseté serait établie par la dissemblance de leur écriture avec celle d’Esterhazy telle qu'elle était avant la publication du fac-similé du Bordereau par le journal Le Matin, le 10 novembre 1896. À partir de cette date Esterhazy aurait transformé son écriture afin de pouvoir être substitué à Dreyfus ; il aurait appris à écrire sur la photographie du Bordereau publiée par Le Malin, et il aurait naïvement repro duit dans sa nouvelle écriture les altérations de l'écriture originale dues aux procédés d'impression employés par les Journaux à grand ürage. Ces altérations se retrouveraient dans la lettre datée du 17 avril 1892, qui serait par conséquent postérieure à 1896.
Les accusateurs de Dreyfus sont dans l’obligalion absolue de
soutenir cette thèse et d’en établir le bien fondé. S'ils ne prouvent pas qu'Esterhazy a modifié son écriture en imitant celle du Bordereau, la thèse admise par votre arrêt de 1899 reste intacte. De plus, leur système rencontre cette objection fondamentale, à laquelle il n’est pas possible de répondre : Comment admettre que Dreyfus en fabriquant une écriture artificielle, ait justement produit l’écriture d’'Esterhazy ? Le procédé du « gabarit », en supposant qu'il en ait été fait usage, n’expliquera jamais que l'écriture du Bordereau ait l'apparence de celle d’Esterhazy et même lui ‘soit, ch cerlaines parties, identique, d’après MM. Belhomme, Couard et Varinard.
Il faut donc admettre, de toute nécessité, ou que l’auteur du Bordereau a imité l'écriture d’Esterhazy, ou que celui-ci a transformé son écriture en imitant celle du Bordereau après la publication de ce document.
Or, il n’a point été établi que Dreyfus connût l'écriture d'Esterhazy ; M. le général Roget a même déclaré qu’il était porté à croire qu'il n'avait Jamais ‘existé aucun rapport entre ces deux officiers.
M° Demange a dit à ce sujet :
Voilà Dreyfus qui ne connaît pas Esterhazy — et s'il le connaissail, ce serait bien plus extraordinaire —, Dreyfus qui veut déguiser son écrilure par certains mots qu'il introduit à travers et au cours de son écriture naturelle, et il y met des mots de l'écriture d'Esterhazy! Eh bien ! je crois que le calcul des probabilités n’arriverait jamais à prouver que c’est possible ; et dans tous les cas, s’il avait connu Esterhazy, il est évident qu'il n'aurait pas été prendre son écrilure.
La seconde hypothèse pouvait seule subsister et c'est elle, en effet, qui a été adoptée. Esterhazy est Çun homme de paille »; moyennant argent, 1l s’est déclaré l’auteur du Bordereau, et, pour fournir une preuve de la véracité de cet aveu, il s’est fait une écriture semblable à celle du Bordereau.
Mais cette thèse est insoutenable en présence des nombreuses lettres d'Esterhazy antérieures à la publication du Matin, contemporaines du Bordereau et même antérieures au Bordereau, qui présentent avec celui-ci une identité complète d'écriture, ainsi que l’ont constaté MM. Darboux, Appel et Poincaré, dans un rapport dont nous vous ferons connaître ultérieurement l’objet et les conclusions.
Vous connaissez, au surplus, la réponse de M. Berüllon au lieutenant-colonel Picquart lorsque celui-ci lui montra, avant la publication du Bordereau, à une époque où les causes de la
condamnation de Dreyfus étaient encore inconnues la lettre adressée par Esterhazy au capitaine Calmon : « Ah! c'est l'écriture du Bordereau ! » Et comme le lieutenant-colonel Picquart lui disait : &« Mais si c'était une écriture récente ? ». M. Bertillon répondit : « Alors les juifs ont exercé quelqu'un depuis un an pour imiter cette écriture. »
Esterhazy n’a donc pas eu deux écritures successives ; 1l n’en a eu qu'une, présentant les irrégularités caractéristiques signalées dans le rapport de M. le président Ballot-Beaupré et la coïncidence fortuite de cette écriture avec celle du Bordereau est inadmissible. Si l’on est, a priori, convaincu de la culpabilité de Dreyfus, on dira, comme M. Berüllon dans le rapport qu'il adressa spontanément au Ministère de la Guerre le 6 juillet 1898 :
L'observalteur convaincu de la culpabilité de Dreyfus, qui compare lécrilure d'Esterhazy avec celle du Bordereau, est tout d’abord frappé de l'impossibilité théorique de rencontrer autant de points communs entre deux écritures de mains différentes. Supposons ce sosie graphique découvert, il resterait à prouver comment celte heureuse rencontre a pu tomber précisément sur un officier manifestement laré et notamment connu par ses relations avec de hautes personnalités israélites. Pour rendre admissible une accumulation de qualités aussi diverses sur une seule Lête, il faudrait au moins qu'il fût possible de rencontrer dans le monde militaire plusieurs dizaines de sujels doués d’une écriture semblable à celle du Bordereau; je ne crois pas m'avancer beaucoup en déclarant que l'enquête la plus laborieuse n'y réussirait pas, lors même qu'elle porlerait ses invesligalions dans l’ensemble du pays sans dislincton de sexe et de profession.
Et l’on conclura, comme M. Bertllon, car il n’y a pas d’autre explication possible, que l'écriture d’Esterhazy est une imitation continuelle de celle du Bordereau.
Mais pour l'observateur qui n’est pas a priori convaineu de la culpabilité de Dreyfus, qui en recherche la preuve et qui, d'autre part, ne trouve rien qui autorise l'hypothèse de limitation par Esterhazy de l'écriture du Bordereau, lobjection fondamentale déjà formulée, contre laquelle vient se heurter le système d'écriture sur gabarit, subsiste toupours.
Il est d’ailleurs difficile d'admettre qu'Esterhazy ait, dès le jour où le Bordereau a été connu, accepté d’être substitué à Dreyfus, et qu'il ait aussitôt, dans ce but, modifié son écriture. Des faits incontestés protestent contre cette hypothèse. Si Esterhazy avait été acheté, s’il était « un homme de paille », ce n’est pas en 1899 qu'il aurait fait un aveu tardif, inutile à Dreyfus, mêlé de réticences et de mensonges, c’est en 1897 qu'il
se serait reconnu l’auteur du Bordereau. En possession de son salaire, il aurait alors disparu, en sécurité à l'étranger. Son alütude, au contraire, au moment où il est dénoncé, démontre bien qu'il n'existe aucune entente entre les défenseurs de Dreyfus et lui.
Vous savez comment il est averti du danger qui le menace. Il est affolé ; 1l a la pensée du suicide ou de la fuite, amsi qu’en a déposé le commandant du Paty de Clam ; puis, on le voit aller chez l'agent À. Qui le soutient, le conseille, le dirige dans sa défense ? Ce sont les commandants du Paty de Clam et Henry. Ils assurent sa victoire qui eût mis fin pour toujours aux espoirs des amis de Dreyfus, si le faux Henry n’'eût été plus tard découvert. Peut-on dire avec quelque vraisemblance que celui qui s'était mis ainsi entre les mains des adversaires acharnés de Dreyfus, était, à ce moment-là même, acheté par ses amis, et, pour leur permettre d'arriver à leurs fins, imitait continuellement dans son écriture celle du Bordereau ?
Il y a, dans cette hypothèse, trop de contradictions inexplicables pour qu’elle ne doive pas être rejetée.
Une autre objection très puissante a été faite au système de l’écrilure sur gabarit.
Si Dreyfus l’a employé, c’est afin d’éloigner de lui les soupçons et de pouvoir l’invoquer pour sa défense s’il était accusé.
Or, l'écriture qu'il aurait produite par ce procédé compliqué ressemble assez à la sienne pour que les soupçons soient tout d'abord tombés sur lui. C’est là, pour un homme dont tout le monde reconnaît l'intelligence pénétrante, une singulière erreur.
Mais il aurait pu, tout au moins, puisqu’au dire de M. Berüllon, le but de cette écriture géométrique était de lui permettre d’invoquer € un alibi de persécution » ou de dénier son écriture, démasquer le système à l'appui de lun ou de l’autre de ces moyens de défense.
M. Bertullon avait prévu loutes les ressources que pouvait, dans toutes les hypothèses, offrir à laccusé lhabileté avec laquelle le document aurait été forgé. Il a fixé ses idées sur ce point dans un diagramme annoté en termes pittoresques qui n'ont diverti que les défenseurs de Dreyfus. Nous n'insisterons pas sur le récit de ce siège, où l'accusé, réfugié dans la citadelle des rébus graphiques, devait d'abord se tenir coi dans l’espérance que l’assaillant, intimidé à première vue par les maculatures et les signes de l'écriture rapide, reculerait devant les imitiales et le
tir des batteries de doubles s tirant à longue portée et en tous sens.
Si nous avons rappelé cette étude de M. Bertillon, c’est afin de montrer combien était aisée la défense de l'accusé, de combien d'arguments 1l pouvait disposer si, vraiment, 1l avait forgé le Bordereau.
Or, Dreyfus n'a jamais fait usage d'aucun de ces moyens de défense ; 1l n’y a pas un mot dans les mterrogatoires, quoi qu'on en ait dit, qui permette même de penser qu'il ait jamais eu velléité d’en faire usage. Il a fait ce que tout innocent eût fait à sa place. Mis en présence d’une pièce dont l'écriture était du même type graphique que la sienne, il a dit et répété sur toutes les formes qu'il ne Favait pas écrite ; ses dénégations ne pouvaient pas ne pas être accompagnées d'hypothèses ; mais 1l n’est pas une seule de ces hypothèses, nécessairement vagues, qui puisse mettre sur la trace du système de l'écriture sur gabarit et tout esprit impartial sera obligé de le reconnaître.
Le capitaine Valério a déclaré à Rennes, sur une interpella ton de M° Demange, que si Dreyfus s'était abstenu d'employer les moyens de défense qu'il avait préparés, c'était parce qu’il avait peut-être eu vent du travail de M. Berüllon. Cette explicaton était, en effet, la seule qui püt être donnée ; mais elle repose sur une hypothèse arbitraire que rien ne justifie et ne rend même vraisemblable.
D'un autre côté, il est de toute évidence que si l’auteur du Bordereau avait voulu faire croire à une simulation, 1l aurait choisi un système simple, qui ne pût manquer d’être remarqué par des experts et sur lequel aucune contestation n'aurait élé possible et non un système à ce point compliqué et secret qu'un expert de génie pouvait seul en deviner spontanément le principe ; encore lui fallaitil plusieurs années d’études pour réussir à formuler en termes précis une démonstration.
Le système de M. Bertillon rencontre done tout d’abord des objections qui ne sont pas d'ordre technique, que suggère le simple bon sens et qui restent debout malgré les essais de réfutation qui les ont attaquées.
Il rencontre encore des objections du même genre dès qu’il tente de démontrer que le Bordereau, s’il est forgé, l’a été nécessairement par Dreyfus. C’est par la lettre € du buvard » et par des manuscrits de Dreyfus existant au Ministère de la Guerre que s'établit le lien qui rattache Dreyfus au document forgé. La
En SET ES PES DREU
lettre &« du buvard » dans laquelle se trouverait le mot clé du bordereau, devait, d’après M. Bertillon, servir fréquemment à Dreyfus ; aussi l’avait-1l sous la main, dans son buvard.
Enfin, comme le moule de plâtre est retrouvé au domicile du faux monnayeur, disait en 1899 M. Bertillon, nous trouvons chez lui, dans son buvard, toujours à la portée de sa main, le mot clé composé artificiellement, en prenant pour base les mesures en usage dans la topographie militaire 1/80000 en vue de servir de guide sous-jacent à son écriture de sûreté, et sur lequel le Bordereau entier se moule admirablement, réti-
cules sur réticules.
Mais nous savons aujourd'hui que, si le hasard a mis cette lettre entre les mains de M. Bertillon, que, si le commandant d'Ormescheville, qui en était détenteur, l'avait placée dans son buvard, elle se trouvait très vraisemblablement chez Dreyfus classée, ainsi que plusieurs autres lettres, dans un portefeuille enfermé lui-même dans un tiroir. Dreyfus ne l'avait pas plus sous la main que le reste de sa correspondance.
M. Bertillon admet que cette lettre est de M. Mathieu Dreyfus; il croit que le mot « intérêt » de cette leltre est construit géométriquement et, à diverses reprises, 1l laisse entendre que celte lettre pourrait avoir été écrite sur gabarit puisque c’est ainsi qu'il explique de soi-disant superpositions de mots.
Ainsi done, M. Mathieu Dreylus, écrivant à son frère une lettre d’affaires, non confidentielle, ferait, lui aussi, usage d’une écriture sur gabarit, ou y insèrerait, tout au moins, certains mots construits géométriquement ! C’est là une hypothèse que rien n’explique et qui est, par suite, singulièrement invraisemblable.
Quant aux documents du Ministère de la Guerre, il faut rappeler ce qu’en a dit M° Demange :
Dans les pièces du Ministère de la Guerre, dans les travaux que Dreyfus faisait officiellement, M. Bertillon prétend qu'il a trouvé des mots qui ont élé forgés, et dans la pensée de M. Bertillon c’élait parce que Dreyfus, invoquant la forgerie quand on trouverait le Bordereau sur lui, aurait invoqué ces pièces du Ministère de la Guerre. Je vous avoue que je ne comprends pas très bien. Comment aurail-il pu invoquer des pièces du Ministère de la Guerre où il y aurait eu des mots forgés pour expliquer que le Bordereau n'était pas de lui? En effet, si on avait trouvé dans ces pièces des mots forgés comme dans le Bordereau, c'eût été une charge contre lui et non un moyen de défense. En sorte que je ne comprends pas Dreyfus faisant des travaux au Ministère de Ja Guerre — il y a une lettre à M. de Galliffet et un travail sur les grands parcs d'artillerie — faisant ce travail dans des bureaux où il a des camarades, dans des salles où ils travaillent trois ou quatre ensemble, je ne le comprends pas faisant ce travail et prenant son gabarit pour écrire un mot.
po
- M. Bertillon a pu supposer qu'il n'avait pas besoin de son gabarit modèle, qu'il n'avait qu'à prendre un sou, parce que certaines leltres d'un sou formaient l’espace d’un kutsch.
Le voyez-vous, dis-je, tout en travaillant sous les yeux de ses camarades, forger des mots dans une lettre avec un sou?
J'avoue que je n’ai pas compris ; ou plutôt, si, j'ai compris. M. Bertillon nous dit que, dans son labeur considérable, il en est arrivé à des constatations qui lui ont donné satisfaction. Sa raison d'homme de science le lui dit. Mais, comme on l’a dit très spirituellement à la Cour de Cassation, le génie a une voisine avec laquelle il est dangereux de fréquenter.
Il ne faut pas trop de génie.
Il est certain que M. Bertillon a vu des choses qu'on ne pouvait pas
voir.
Pour écarter ces objections et répondre à ces invraisemblances, 1l fallait une démonstration impérative équivalant à une de ces preuves matérielles contre lesquelles se brisent tous les raisonnements. M. Bertillon tenta celte démonstration. Elle fut reprise après lui par le capitaine Valério avec plus de concision, de méthode et de clarté. Le capitaine Valério, décédé depuis, était un cryptographe distingué ; ses connaissances spéciales lui permirent d'exposer et de discuter le système, tâche devant laquelle avaient reculé les autres témoins à charge. Comme M. Berüllon, 1l dut avoir recours à de nombreuses photographies et les placer sous les yeux des membres du Conseil pour faire comprendre ses déductions. C’est vous dire que, dépourvu des mêmes moyens, nous tenterions vainement de vous présenter 1c1. une analyse détaillée de celte démonstration, qui put être de quelque utilité.
Nous nous bornerons à vous en faire connaître sommairement les données essentielles.
Pour faire la preuve que le Bordereau est un document forgé, proposition fondamentale du système, M. Bertillon avait réticulé le Bordereau, c’est-à-dire qu'il l'avait divisé par des lignes verticales séparées de 5 millimètres. Il avait alors remarqué que les mots polysyllabiques redoublés étaient frappés au même endroit par la grille formée par tous ces réticules. [Il en avait conclu, en empruntant alors son appui au calcul de probabilités, qu'il était absolument impossible qu'avec la loi du hasard, c’est-à-dire avec une écriture naturelle, ces mots polysyllabiques redoublés pussent être frappés au même endroit dans les conditions où ils l’étaient. Ces mots devaient donc être repérés.
Leur tracé obéissait aussi à une règle constante. En placant lun sur l’autre les polysyllabes redoublés de façon à faire coïn cider leurs réticules respectifs, la superposition des réticules
entraînait celle des initiales et de quelques lettres seulement : mais la superposition des autres lettres était obtenue après un glissement dont la valeur a toujours été de 1 m/m 25, c’est-à-dire un kutsch, soit de deux fois cette mesure.
Les lignes elles-mêmes, quoique lracées en apparence fort négligemiment, toutes cependant, descendantes au recto, ascendantes au verso, sont repérées. Elles le sont par rapport à trois repères : une encoche que le Bordereau porte sur son bord libre, le bord supérieur et le bord inférieur. Chaque ligne est à un nombre entier de centimètres ou de demi-centimètres de l’un de ces repères ; en outre, ces nombres se succèdent suivant un ordre uniforme : nombre impair, nombre demi-centimétrique et nombre pair. L'intervalle qui sépare les lignes est, au verso, rigoureusement égal à 6 m/m 66, soit 2/3 de centimètre. Au recto, l'intervalle a deux valeurs : il est, soit de 10 m/m, soit de 8 m/m 33, c'est-à-dire de 6/6 ou de 5/6 de centimètre, sauf une exception correspondant à l'alinéa. La différence entre le repérage du verso el celui du recto aurait eu pour but d'empêcher la coïneidence des lignes et de rendre ainsi le moulage plus faeile.
Les mols sont donc de construction artificielle ; leur emplacement est déterminé dans le sens vertical par les réticules demicentimélriques, dans le sens horizontal par une ligne perpendiculaire au bord libre et dont l'emplacement est déterminé par l’un des trois repères.
De plus, d’après le capitaine Valério, si on divise les 5 millimètres qui séparent ces rélicules verticaux en quatre divisions de 1 m/m 25,on constate que les jambages des lettres s'appliquent sur ces dernières lignes avec une exactitude et une fréquence que le hasard ne saurait expliquer.
M. Bertillon a aussi signalé comme laissant soupçconner une confection artificielle, l'existence sur le feuillet faisant face au verso, de maculatures qui ne correspondraient pas à l'impression de l’écriture encore fraîche du verso.
Cet ensemble de constatations élablirait que le document est forgé. Mais il fallait encore rechercher comment et par qui 1l aurait été forgé.
Nous empruntons à la déposition du capitaine Valério devant le Conseil de guerre la réponse à la première de ces questions :
Je viens de vous démontrer, a dit cet officier, que le Bordereau est un document forgé ; je vais vous démontrer maintenant de quelle façon 1l a été forgé. Je n'ai pas besoin de dire au Conseil de quelle façon
M. Bertillon a été amené à découvrir le mot « intérêt » dans la lettre du buvard. Je ne vous parlerai pas non plus des superposilions des différents mots de cette lettre du buvard, « ouvert », « dernier 5, « au moins », « quelque », et d'autres sur les mêmes mols du Bordereau ; je rappellerai cette coïncidence curieuse du mot « que » el « gnement », des mots « quelques renseignements », et du mouvement de un quart qui ramène à la superposilion de la deuxième partie des mots. Dans tous les cas, le mot « intérêt » qui se trouvait dans la lettre attribuée à Mathieu Dreyfus se superposait très exactement sur les mots « intéressent » el « intéressant » du Bordereau. D'autre part, il semblait se superposer sur d’autres mots, et M. Bertillon en est arrivé à se demander si tous les mots du Bordereau ne se superposaient pas sur ce mot « intérêt ». C’est ainsi qu'il a découvert le système de la chaîne.
Je vais considérer le système découvert par M. Bertillon comme une hypothèse scientifique. Si ce système m'explique la plus grande partie des phénomènes déjà constatés, si, en outre, il me permet d'en découvrir “e nouveaux, il prendra la valeur d'une vérilé démontrée.
Quelle est la chaîne? Prenons la lettre du buvard, calquons dans cette lettre du buvard sept ou huit fois au bout l’un de l’autre le mot « intérêt», lopéralion ne sera pas longue. Ce calquage, nous l’exécutons avec une couleur quelconque, j'adopte le rouge. Calquons une seconde fois le mot, en le déplaçant d'un millimètre 25 vers la gauche et marquons cette deuxième posilion en vert. Ce sera très facile à faire, attendu que chacun des mots reculés se repère facilement par rapport au mot supérieur au moyen du pointeau au-dessus du jambage de ln et du petit point que vous avez dù remarquer à la droite du t. M. Bertillon a étudié en même temps ce mot « intérêt »; il a exactement 12 millimètres et demi de long, c'est le kilomètre à l'échelle de la carte d'Etat-Major; les jambages viennent frapper de kilomètre en kilomètre. Enfin, le mot peut être reconstruit par une épure, que cetle épure soit faile avec le compas et la règle ou avec un moyen de fortune tel que le sou. ÿ
La chaîne, une fois faite sur un morceau de papier calque, est collée au milieu d'une feuille de papier quadrillé de 5 en 5 millimètres, papier courant dans le commerce.
L'écriture se fait en suivant, autant que possible, les jambages du mot « intérêt ».
Pour que deux mots semblables, tel que le mot « manœuvres », par exemple, puissent se placer identiquement sur les deux points de la chaine et se superposer, il suffit de placer les initiales sur le même point
du mot « intérêt » ; c’est ce que M. Bertillon appelle « la localisation des iniliales. »
Les deux mois, commençant sur les mêmes points et se traçcant sur les mêmes jambages, doivent évidemment coïncider.
Si, dans le tracé, l'un des deux mots, au lieu de rester sur la chaîne rouge, par exemple, sur laquelle aurait élé tracé le premier, nous passons pour le second à la chaîne verle, nous aurons l'application du phéno- * mène du recul.
Enfin, si nous considérons l'emplacement du mot « intérêt » par rapport au rélicule, le mof « intérêt » a 12 millim. 1/2 de longueur. Par conséquent, les chaînons impairs de la chaîne ne se placent pas de la même facon que les chaînons pairs.
Ainsi les chaînons impairs ont sur les réticules, li, le t, et le deuxième é ; tandis que les chaînons pairs ont li, le t et le à demi-réticule.
Si donc l’un de nos mols « manœuvres » est commencé sur ln d'un des « intérêt » impairs, que l'autre mot « manœuvres » débute sur ln
de | «intérêt » pair du chainon pair, les deux mots se superposeront, non plus à rélicule entier, mais à demi-réticule.
Telle est l'hypothèse scienulique que nous allons appliquer au Bordereau.
Quand nous porlons sûr chaque ligne du Bordereau celle chaine, nous n'avons le choix qu'entre cinq posilions différentes, puisque ce n’est que tous les cinq rélicules, au sixième rélicule, que le mot « intérêt » reprend sa posilion, nous sommes déjà limilés; mais, d'autre part, du placement du mot « intérêt » de la chaîne sur chaque ligne du Bordereau, il ne s'ensuit pas du tout qu'une seule localisation doit avoir lieu. Eh bien! non seulement il y en a une, mais loutes, à de très faibles exceplions, sont obtenues.
En ouire, nous voyons un phénomène nouveau; le tracé des lettres du Bordereau se moule sur le tracé de la chaîne ; le phénomène est si vrai que vous avez vu l’expérimentalion faite par M. Bertillon, qui peut, en suivant le tracé de la chaîne, reproduire le Bordereau.
Enfin, dans l’empioi de celte hypothèse, comment nous expliquer le repérage des lignes ?
Le gabarit ne comorend qu'une seule ligne. Par conséquent, lorsqu'on a le tracé de l’une des lignes, il faut le remonter jusqu'à ce qu'on arrive à la suivante. Nous avons vu que pour le verso les lignes se repéraient d'abord par rapport à l’encoche, el ensuite par rapport au bord supérieur, et ensuite par rapport au bord inférieur.
Eh bien, on pourra remarquer que si, par exemple, lorsque je suis repéré par rapport à l’encoche, pour me repérer par rapport au bord supérieur qui suit, il faut remonter ce bord supérieur, non pas à la ligne demi-centimétrique suivante, mais à la deuxième après..
Ainsi, par exemple.
Ici, le capitaine Valério procéda, sous les yeux du Conseil, à
une démonstration à l’aide de planches. Il continua ensuite son argumentation en ces termes :
Le procédé du gabarit explique donc bien le phénomène que nous avons connu jusqu'à présent, mais il permet encore d'en découvrir de nouveaux. Il est certain que l'écriture du gabarit devient plus facile si on a soin de prendre un mot dont les letires se représentent souvent en français. Si nous regardons le mot « intérêt » nous y trouvons les lettres i, n,r,t, les plus fréquentes en francais, avec les lettres a et s qui n'y sont pas ; il est évident que notre écrilure deviendra d'autant plus facile que nous suivrons, en écrivant, les leltres qui, par leur forme, se rapprocheront le plus de celles que nous voulons écrire ; en particulier nous aurons avantage à écrire les lettres 1, n, r, t, sur les mêmes leltres du Bordereau. En opérant de cette façon d'une manière absolue, nous trouverons des vides, des trous qui feraient absolument remarquer l'écriture, mais lorsque notre plume ayant à tracer un i se trouve très rapprochée de l'i de dessous, elle peut, soit sauter sur un intervalle de 1 millim. 25, soit rapprocher la lettre de la leltre précédente. Si nous avons réellement écrit de cette façon, nous devons retrouver pour les lettres i, n, t, r, e, une proportion plus grande de lettres similaires qu'il devrait y avoir d'après les probabilités. C’est en effet ce qui se présente.
Nous avons dans le Bordereau 52 i médiants ; l'espace occupé par l'i est environ 13 1/2 0/0 de la longueur du mot « intérêt »; nous devrions par conséquent trouver 7 fois la leltre ïi, et nous Ja trouvons dix-sept fois localisée,
Si nous passons à la lettre t, au lieu de la trouver localisée sept fois,
psg
nous la trouvons quinze fois. Sur le premier è d'intérèt au lieu de 26, nous en trouvons 46. Sur la lettre r au lieu de 9 nous en trouvons 20. Sur le deuxième é au lieu de 19 nous en trouvons 39; sur le i final, au lieu de 6 nous en trouvons 10. Je n'ai pas parlé de la lettre n, parce qu'ici à semble qu'il y ait une exception qui, en réalité, n'existe pas; la lettre n se localise sur l’r, et nous en trouvons 17 au lieu d'environ 7, et cela vient tout simplement de ce que les voyelles a et o se placent généralement, — comme on peut le voir sur le tableau que je remetirai au Conseil, — sur le premier é « d'intérêt », el par conséquent ln qui suit se trouve localisé sur l'r.
Une deuxième preuve a posteriori de l'exactitude du système découvert par M. Berlillon est la photographie composite, elle a élé soumise au Conseil, je trouve que le résultat est probant, et je n'insiste pas sur ce point.
En somme, je considère qu'aucun autre mot, qu'aucun aulre procédé, ne pourrait expliquer à la fois tous les phénomènes suivants
1° Le repérage et l'espacement régulier des jambages;
2° Le repérage des iniliales, et en particulier comment il se fait que ces iniliales se repèrent sur des lettres tantôt de 5 en 5, et tantôt de 2? 1/2 Enr AUS
3° Le repérage des lignes ;
4° La coïncidence du modelé de l'écriture du Bordereau et de celui de la chaîne confirmé par la photographie composite ;
5° Les superpositions des mots répétés :
6° Les coupures de 1 millim. 25 ou de 2 millim. 50 existant dans ces mois ; et enfin les leltres e, n, r, {, i, du Bordereau (éléments du mot intérêt) présentant des éléments géomélriques semblables à d'autres. Je trouve que le système découvert par M. Bertillon rend compte de tous. ces faits qui sont indépendants les uns des autres.
Le procédé du gabarit est simple ; il suffit, en effet, de décalquer 7 ou 8 fois le mot « intérêt » sur la lettre du buvard, de répéler ce calque, après un glissement de 1 millim. %, de caler le calque sur une feuille de papier quadrillé de 5 en 5 millimètres et l'instrument, le gabarit est formé. Je pense, je suis même sûr que cetle opération ne peut pas durer plus d'une demi-heure au grand maximum.
Quant à l'écriture sur gabarit elle est facile, lorsqu'on ne s'efforce pas d'imiter l'écrilure d'un autre ; on arrive facilement à écrire le Bordereau en 30 ou 35 minules en lui donnant toutes les propriélés géométriques qu'il possède.
La pièce écrite, le gabarit est détruit, il ne reste plus de trace du mode de confection. Si l’on veut reconstruire le gabarit, la lettre du buvard est là qui conserve le mot «intérêt ». Enfin, si cette lettre est prise, disparaît, s'égare ou est saisie, l'épure permet de reconstruire le mot « intérêt ».
Je viens donc de démontrer comment le Bordercau est un document forgé, et comment ce document a été forgé.
Il ne reste pas de doute pour moi sur la démonstration de M. Bertillon qui fait voir-que les mots intercalés dans les minutes sont faits sur la chaîne, ont élé intercalés après coup, et se superposent sur ceux du bordereau. Cette question a été longuement expliquée ; je ne pourrai mieux le faire que celui qui l'a exposée, mais je partage absolument son opinion.
Quant à la preuve que Dreyfus seul était l’auteur du Bordereau, le capitaine Valério l’établissait ainsi :
Le commandant Esterhazy a prétendu être l’auteur du Bordereau. Il peut dire : « Je l'ai obtenu de mon écrilure naturelle. » Nous lui répondrons : « Ce n'est pas vrai, parce qu'il est démontré péremploirement et géométriquement que le Bordereau est un doëument forgé. »
Il peut l'avoir obtenu par décalque. S'il Fa oblenu par décalque, il a fallu non seulement qu'il calque les lignes, mais encore quil calque la forme, l'encoche, encoche qui n'a élé remarquée que par M. Berullon, encoche qui a échappé à tous les yeux, el qui cependant est sur la photographie originale.
En outre, le décalque a pu altérer le graphisme de l'écriture, mais il n'a pu altérer les propriétés géométriques, et les conclusions doivent rester les mêmes.
Enfin Esterhazy aurait pu écrire sur la chaîne ? Alors il faudrait qu'il nous prouve qu'il la possédait dès 1894.
En oulre, il est certain que l'accusé l'avait aussi, puisqu'on Ja retrouve dans la lettre du buvard, et dans les minutes du Ministère. Est-ce Esterhazy qui aurait pu intercaler dans le Bordereau les mots : « dernier, couverture, quelques renseignements », qu'on retrouve dans la lettre du buvard ?
Ce qui s'applique à Esterhazy s'applique à tout autre, excepté à l'accusé.
A mon avis, grâce à M. Bertillon, je crois que le Conseil de Guerre est en possession d'une preuve malérielle de la culpabilité de l'accusé.
A l'appui de celle démonsiralion, M. Bertillon procéda à deux vérificalions expérimentales.
I impressionna tout d'abord trois plaques sensibles : la première, en faisant passer devant elle par seclions de 12 millim. 5 de longueur et avec une pose de cinq secondes pour chacune, toutes les lignes du Bordereau placées boul à bout ; la seconde, en procédant à la même opération pour la partie du Bordereau qui aurait élé écrile en suivant la chaîne rouge ; la troisième pour la partie qu'il a considérée comme correspondant à la chaîne verle. La première de ces épreuves présente un lel enchevêtrement de lraits que l’on n'y peut retrouver les deux chaînes imbriquées ; sur les deux autres, au contraire, il crut reconnaître dans la succession des masses alternalivement blanches et noires, un écartement et un rythme semblables à ceux des lettres du mot intérêt dans la chaîne et quelques-uns des traits de ces lettres. Ce procédé tiré de la photographie composite lui sembla apport:r une preuve matérielle que le Bordereau avait été écrit sur le mot « intérêt ».
En second lieu, M. Berlillon prétend avoir reproduit en vingt minutes devant le Conseil de Guerre les onze lignes du verso du Bordereau. Il aurait oblenu ce résultat en faisant usage du gabarit, sans autre effort de mémoire que de se rappeler les endroits où le scripleur aurait passé de la chaîne verte à la chaîne rouge et réciproquement.
La thèse de M. Bertllon et du capitaine Valério ne resta pas sans réponse. Elle était déjà battue en brèche par les expertises de l'affaire Esterhazy. Si l’auteur quelconque du Bordereau, en effet, a imité au courant de la plume dans la plus grande partie du Bordereau l'écriture d’'Esterhazy et a calqué quelques mots de cette écriture, il n’a point usé d’un procédé géométrique.