‹ La revision du procès de RennesChapitre 44 sur 117 · SENS EE · texte numérisé non relu

SENS EE

M. Gobert, M. Charavay vinrent affirmer, avec preuves à l'appui, que le Bordereau était d’une écriture naturelle, normale, tracée avec une rapidité qui exclut toute espèce de système,de truquage, de déguisement et que Fidentité de cette écriture avec celle d'Esterhazy était complète et absolue.

M. Paul Meyer, membre de l'Institut, professeur au Collège dé France, directeur de FEcole des Chartes, M. Molinier, professeur à l'Ecole des Chartes, M. Giry, membre de l'Institut, professeur à l'Ecole des Chartes et à l'Ecole des Hautes Etudes prirent la peine de démontrer ce qui était à leurs veux évident, « d’une évidence complète qui malheureusement ne se mamfestait pas à tous les yeux », que l'écriture du Bordereau était celle d'Esterhazy.

M. Paraf-Javal, dessinateur, dans une très longue déposition, prit à partie tous Îles arguments du système Bertillon-Valério ; sa réfutalion se base sur ce que toutes les mesures de M. Bertillon sont fausses « toutes sans exception ».

M. Maurice Bernard, ingénieur au Corps des Mines, ancien élève de l'Ecole Polytechnique, soumit Ia démonstration de M. Berüllon à un examen rigoureux. Il examina successivement les deux ordres de preuves de forgerie qu'il résumait ainsi :

1° Certains groupes de mols spéciaux du Bordereau se placent d'une facon anormale et non imputable au hasard par rapport aux barreaux d'une grille de cinq millimètres d'écartement ; 2° le calcul des probabuités enseigne que sur un million de documents pris au hasard, on en renconirera un à peine qui présentera ces particularités.

Pour M. Maurice Bernard, le premier ordre de preuves supporte la discussion ; le second est enfantin et misérable. On ne peut même discuter le premier qu'après avoir fait des réserves sur les mesures de M. Bertillon. Elles n’ont pas été prises sur le document original, mais bien sur un document constitué par M. Berüllon pour faire disparaitre l'influence des déchirures ; « or, un examen attentif montre qu'il existe des différences certaines entre ce document et Le bordereau d'avant les déchirures, ce Bordercau que, sauf son auleùr, personne n’a Jamais vu et ne verra Jamais ».

L'erreur capitale commise par M. Bertillon proviendrait « de ce qu'il n'avait retenu que les coïneidences qui décelaient la forgerie et qu'il avait négligé toutes les coïneidences, infiniment plus nombreuses qui prouvaient la spontanéité ». D’après son système même, s'il ne l’'eût employé d’une manière vicicuse, celle spontanéité élait démontrée.

M. Maurice Bernard exposait enfin que M. Bertillon avait fait, pour renforcer son expertise, un nouvel appel au calcul des probabilités, d’une manière si malhabile et si confuse, qu’elle ne permettait à aucun document d'échapper au reproche de forgerie. La démonstration de celte proposition élait illustrée par l'exemple suivant :

J'ai l'honneur de faire passer sous les yeux de Messieurs les membres du Conseil de Guerre une page d'écriture qui, interrogée par la grille et avec le raisonnement de M. Bertillon, n'y résiste pas. En eflet, on ne trouve pas moins de 11 groupes de mols polysyllabiques redoublés dont les débuts coïncident rigoureusement ; et, chose curieuse, parmi ces coïncidences se trouve quatre fois celle du fameux mot « manœuvres » du Bordereau. Si l’on descend aux monosyllabes, les coïncidences sont encore bien plus curieus:s; on rencontre quatorze fois, pour ne citer qu'un exemple, la préposilion € de » ou « des » encadrée d'une façon rigoureusement exacte entre les barreaux de la grille. Tout ceci fait l'objet d’une note accompagnant la planche que j'ai eu l'honneur de faire passer tout à l'heure. Sur cinquante millions de documents semblables, écrits au hasard, on n’en trouverait pas un qui présente celte particularilé. Faudra-t-il en conclure que ce document est forgé? M. Bertillon n'hésiterait pas. Il aurait tort cependant ; car ce document est une page d’un rapport de M. Bertillon lui-même, et il est écrit par le commis greffier du Conseil de Guerre.

Le général Sébert, membre de l'Institut, avait protesté aussi contre les prétentions scientifiques du système de M. Bertillon el du capitaine Valério, ce dernier moins obscur, mais tout aussi inexact que le premier. Il s'éleva aussi contre le caractère enfantin de l'expérience tirée de la photographie composite.

Je dois à ma situation, dit le général Sébert, de déclarer ici que la science française ne peut pas couvrir de son autorité des élucubrations fantaisistes comme celles que M. Bertillon a apportées ici sous le couvert de théories scientifiques.

M. Painlevé, répétiteur et examinateur de passage à l'Ecole Polytechnique, maître de conférences à l'Ecole Normale Supérieure, vint affirmer que des erreurs de toutes sortes faussaient de fond en comble le système de M. Bertillon ; il n'était pas permis d’ailleurs, d’après ce témoin, d'introduire la cerütude mathématique dans des questions qui ne sauraient la comporter à aucun degré. À l'appui de son opinion, M. Painlevé donna lecture au Conseil de guerre d’une lettre de M. Poincaré, qui, après avoir relevé une erreur € colossale » (et d'ailleurs aujourd'hui reconnue) commise par M. Bertillon dans son application du calcul des probabilités se termine ainsi

En résumé, les calculs de M. Bernard sont exacts; ceux de M. Bertillon ne le sont pas. Le seraient-ils qu'aucune conclusion ne serait pour

TONER

cela légitime, parce que l'application du calcul des probabilités aux sciences morales est, comme l’a dit je ne sais plus qui, le scandale des mathématiques, parce que Laplace et Condorcet, qui calculaient bien, eux, sont arrivés à des résullats dénués de sens commun! Rien de tout cela n’a de caractère scientifique, et je ne puis comprendre vos inquiétudes. Je ne sais si l'accusé sera condamné ; mais s'il l’est, cé sera sur d'autres preuves. Il est impossible qu'une pareille argumentation fasse quelque impression sur des hommes sans parüi*pris et qui ont reçu une éducation scientifique solide.

Ainsi, d’après les plus hautes autorités de la science française. cette preuve mathématique de la culpabilité de Dreyfus, indispensable à l'accusation, que devait apporter la discussion graphique du Bordereau, non plus par les procédés ordinaires des experts écrivains, mais par des procédés scientifiques, était viciée par l'erreur et de plus, elle était, en principe, frappée d’impuissance.

Nous ne croyons pas, dès lors, faire preuve de témérité en avançant que l’on ne saurait déduire de la discussion graphique du Bordereau, telle qu’elle a été produite au procès de 1899, une preuve décisive de la culpabilité de Dreyfus.

Un nouveau système, qui offre quelque ressemblance avec celui de M. Bertillon, avait été proposé au cours du procès par le commandant Corps, chef de bataillon du génie, de l'Etat-Major de la place de Paris. Cet officier supérieur avait demandé à être entendu par le Conseil de guerre ; 1l ne fut pas cité ; M° Demanze laissa entendre que c'était peut-être parce que, sur certains. points, les deux systèmes ne s’accordaient pas. Ils sont, en effet, incompatibles.

Dans une brochure intitulée Etude sur le Bordereau, qu'il a adressée à M. le Président de la Chambre criminelle, M. je commandant Corps a exposé sa méthode. En voici le résumé, d'après l’étude critique versée aux débats par la défense, qui lui a été consacrée par M. Gabriel Monod, membre de l'Institut, maître de conférences à l'Ecole Normale

Pour le commandant Corps, le Bordereau est un document forgé. Dreyfus a écrit le Bordereau d'une écriture cursive, en se servant d'un gabarit sous-jacent ou transparent, quadrillé, dont les quadrillages sont -des carrés de 1 m/m 25 de côlé, complétés par des diagonales menées de l'angle inférieur gauche à l’angle supérieur droit. La preuve que le Bordereau est de lui se trouve dans le fait que le quadrillage qui s'applique au Bordereau peut s'appliquer aussi à la leitre trouvée dans le buvard de Dreyfus. Mais comme il serait absurde de supposer qu'une écriture ainsi fabriquée se trouve reproduire juste l'écriture d'Esferhazy, et que l'identilé de l'écriture du Bordereau et de celle d'Esterbazy n’est pas niable, M. Corps a été amené à nier l'authenticité des lettres d'Esterhazy qui ont été produites. Il y voit des faux, dont Eslerhazy lui-même est en partie

l'auteur. Et il trouve la preuve de cette falsificalion dans l'existence de certaines tares dans les lettres d'Esterhazy qui reproduisent des tares du fac-similé du Bordereau.

Ce système suppose que Dreyfus a voulu simplement déguiser son écriture, que la lettre de M. Mathieu Dreyfus n'est pas authentique, qu'elle est l’œuvre de laccusé et que le mot « intérêt » ne joue aucun rôle. Il ne s'accorde donc avec celur de M. Berullon ni sur le procédé employé, n1 sur le motûf qui aurait déterminé le choix de ce procédé. Les deux systèmes se contredisent.

M. Gabriel Monod a fait remarquer en outre au commandant Corps qu’il commettait une erreur manifeste en assimilant léeriture de la lettre de M. Mathieu Dreyfus à celle du Bordereau ; car il n’a pu faire entrer l'écriture de cette lettre dans son réseau mathématique qu’en le plaçant de travers, tandis que celle du Bordereau s’y applique en le mettant droit. &« On peut done, ajoute M. Monod, en entrant dans les idées du commandant Corps, considérer qu'il découle de ces observations mêmes la preuve mathématique que l'auteur de la lettre du buvard, qu'il soit Mathieu ou Alfred, n’est pas l'auteur du Bordereau. Dès lors, tout l’échafaudage de ses démonstrations s'écroule ». D'ailleurs, il n'existe aucune raison de croire que la lettre du buvard rest pas tout simplement de Mathicu Dreyfus. Son écriture est identique, en effet, à celle de toutes les lettres de M. Mathieu Dreyfus et M. Monod a mis le commandant Corps en mesure de s’en assurer. Après avoir examiné le Bordereau au point de vue graphique, contradictoirement avec le commandant Corps,M. Monod arrive à cette conclusion :

En résumé, ee qui nous a paru ressorlir de l'étude de M. Corps, c’est que, si les lettres d'Esterhazy, el en particulier les lettres Rieu et Callé sont authentiques, comme cela n’est pas douteux, les observations de M. Corps amènent à la certitude de l'identité de l'écriture du Bordereau et de celle d'Esterhazy, puisque, pour lui, ces lettres offrent une copie servile de l'écriture du Bordereau. Son mémoire se trouve être une expertise en faveur de laltribution du Bordereau à Esterhazy.

La nouvelle demande de revision a fait surgir deux autres publications sur l'examen graphique du Bordereau. Un anonyme, qui signe « un ancien élève de FEcole Polytechnique » à fait paraître sous ce ülre : « Le Bordercau, Etude des dépositions de M. Bertüllon et du capitaine Valério au Conseil de guerre de Rennes », une brochure accompagnée d’un atlas, où le système Bertüllon-Valério est reproduit et complété. Celte brochure a été

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désignée sous le nom de « brochure verte » à raison de la couleur de sa couverture.

Son auteur inconnu a entendu démontrer que lon trouvait dans le Bordereau lous les éléments matériels d’une conviction raisonnée de la culpabilité de Dreyfus. Son argumentation ne diffère guère de celle de M. Bertillon et du capitaine Valério que par une méthode qui, si elle n’aboutit pas à la justification du système a, du moins, le mérite d’en rendre la compréhension plus aisée.

Nous ne pouvons pas exposer ici cette argumentation dont tous les éléments ont été d’ailleurs mis sous vos yeux ; nous devons toutefois vous signaler un argument nouveau qu'elle relève et qui en dénote l'esprit. L’encoche du Bordereau n’y sert plus seulement au repérage des hgnes ; elle établirait encore un rapport entre les dimensions du Bordereau et celles de la lettre du buvard. Cette lettre porte au bas une échancrure où encoche dont les deux côtés, découpés par des coups de ciseaux successifs, forment un angle ; le fond en est un peu irrégulier et porte une pelte fente ou déchirure provenant probablement d'un coup de ciseaux un peu plus profond. Cette petite fente ou déchirure a été appelée surencoche. L'auteur de la brochure verte a placé sur la lettre du buvard une feuiile de papier pelure à laquelle il attribue, en vertu de déduetions arbitraires, la dimension du Bordereau. Si le bord supérieur de la pelure est appliqué sur le bord droit de la lettre, Fencoche vers le bas, cette encoche se localise avec la plus extrême précision sur la surencoche de la lettre et, d'autre part, le bord opposé de la pelure s'applique exactement au mieu du bord supérieur de la lettre. Si l’on fait ensuite glisser l’angle extérieur de l’encoche de la pelure le long du bord gauche de l’encoche triangulaire de la lettre et un peu au-dessous du bord inférieur de cette lettre, 1} y a coïncidence du bord inférieur de la pelure avec Le bord gauche de la lettre. Ces rapports de dimension ne sauraient être attribués au hasard.

On a répondu à cette observation qu'elle a été faite sur le Bordereau reconstitué à 4 millimètres et complétée par l'addition d’un feuillet dont une partie a été enlevée et qu'il n'est au pouvoir de personne de reconstituer. Or, les dimensions de la partie existante du Bordereau sont différentes de celles qui ont été imaginées par M. Bertllon ; l'erreur est doublée si la reconstitution de la partie manquante est faite sur la reconstitution de

= or

la partie existante. La superposition indiquée n’a donc aucune réalité ; elle n’a pas lieu avec les documents authentiques.

Votre Chambre criminelle ne s’en est pas tenue à ce raisonnement. Elle a recherché la provenance des encoches qui tenaient une place si importante dans la discussion et elle l’a trouvée. Nous vous faisons connaître les résuliats de son enquête sur ce point d’après le rapport de MM. Darboux, Appel et Poincaré :

L'encoche du Bordereau a été faile par la personne qui a recollé le Bordereau. — Lorsque le Bordereau fut remis à M. Bertillon, il était recollé à l'aide de plusieurs bandes gommées. M. Berlillon commença par enlever la plus grande partie de ces bandes ; il nota leurs emplacements en calquant au travers les mols qu'elles recouvraient, et les mit dans une enveloppe qui figure au dossier. Une fois ces bandes de collage enlevées, 1l devenait difficile de retrouver l’origine de l’encoche, et il n’est pas étonnant qu'elle ait échappé aux personnes qui n'ont vu le Bordereau que dans l’élalt où l'a mis M. Berlillen.

\fais il existe au dossier un cliché pris par M. Tomps du Bordereau primitif immédiatement après son premier recollage; sur ce cliché les premières bandes de collage apparaissent très nellement. On y voit en parliculier une bande qui recouvre le mot « extrêmement » el qui raccommode la déchirure oblique traversant ce mot. Celle bande est collée obliquement par rapport au bord libre, el sa seclion le long du bord libre se confond exactement avec celle du bord libre du Bordereau. On voit ainsi l’origine de l’encoche : la bande de collage oblique dépassait primitivement le bord ; une fois le Bordereau recollé, l'opérateur dut faire disparaitre les portions de bandes qui dépassaient ; il voulut couper la bande d'« extrêmement » ; son coup de ciseaux, donné un peu obliquement par rapport au bord libre, entama légèrement le papier sous-jacent, en en délachant une languelle étroite qu'il dût ensuite enlever. Telle est l'origine de l’encoche.

Les photographies agrandies que nous avons faïl tirer avec le cliché de Tomps montrent neltement que la bande gommée et le Bordereau ont leurs bords exactement raccordés, ce qui n'arriverait pas si le même coup de ciseaux n'avait pas entamé les deux papiers. Ce n’est qu'au-dessus de la bande qu'une ondulation du papier du Bordereau produit une discontinuité du bord; mais il n’en existe aucune à l'endroit recouvert par la bande et à l'endroit immédiatement voisin, C’est ce qu'on vêrra nettement sur les photographies B ct C, recto et verso.

Nous avons d'ailleurs, après avoir retrouvé la bande de collage avec le calque du mot « extrêmement », pu la remeltre exactement à sa place et constater que les bords des deux papiers coïncident.

En résumé : 1° l’encoche du Bordereau a été faite après sa reconslitution ; elle n'existait pas sur le document original.

2° L'encoche de la leltre du buvard provient de ce que cette lettre a figuré dans un scellé ouvert dont les pièces élaient maintenues à l'aide d'une ficelle passant dans une encoche au bas du scellé.

Il résulte d’une procédure instruite par M. le conseiller Pelitier qu'un certain nombre de pièces saisies chez Alfred Dreyfus parmi lesquelles la lettre « des obligations », la lettre « du fusil de chasse », etc., ont été, au Ministère de la Guerre, placées dans ce qu'on appelle un scellé ouvert portant le N° 19, dont la chemise, paraphée par M. du Paty de Clam, Gribelin et Mme Dreyfus, a été retrouvée. M. Gribélin reconnaît que M. Cochefert lui a donné des indications pour la confection d'un scellé

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