CONCLUSION
L'absurdité du système B est si évidente qu'on s’expliquera difficilement la longueur de cette discussion. On risquerait de n'en pas com: prendre la nécessité si on ne se rappelait l'historique de PAffaire.
Quand le système fut pour la première fois connu du public, quand on apprit que « le Bordereau n'élail pas l'œuvre des seules forces de la nalure », ce fut un long éclat de rire. On n’a pas oublié le récit de ce siège épique, où un certain redan, foudroyé par la batterie des $S longs, se défendait héroïquement, jusqu'à ce qu'enfin lassaillant, intimidé par les maculatures, reculät devant les initiales.
Ceux qui pousseraient plus loin l'examen découvriraient des choses non moins stupéfiantes au milieu d'un faltras incompréhensible ; 1ls trouveraient des constatations du genre de celle-ci.
I y a sur le not intérêt deux points à peine percepübles dont la distance verticale représente précisément à l'échelle du 80.000 l’équidistance normale des courbes de niveau de la carte d'Etat-Major. Cela peut-il être dû au hasard?
Ainsi, ce misérable, sur le point de trahir son pays, n'avait qu'une pensée : reproduire, en imitant l'écriture de son frère, l'équidistance des courbes de niveau!
Mais, à un certain moment, des hommes habiles comprirent quel parti on pouvait hrer de celle mine précieuse et inépuisable d'équivoque. Ils savaient que des rieurs se lassent el que les croyants ne se lassent pas; ils savaient que le public ne fait pas altenlion à la valeur des arguments, mais au ton des argumentateurs ; el ils commencèrent à soutenir M. Bertillon de leurs affirmalions lranchantes et réilérées.
Or, celui-ci avait un grand avantage ; l'obscurité de son système le défendait contre la critique, de même que la seiche s’entoure d'un nuage d'encre pour échapper à ses ennemis.
Son système variait constamment, et par là il pouvait prolonger la discussion, el cela pouvait faire illusion au public qui avail depuis longtemps renoncé à comprendre.
, 1 n'y a pas d’inventeur de la quadrature du cercle qui ne soit prêt à prolonger la résistance indéfiniment, du moment qu'on accepte de discuter avec lui. è
La mission dont nous élions chargés nous obligeait à examiner le système comme s’il était sérieux. Cet examen nous a conduits aux résultats suivants : A
La reconstitution du Bordereau est fausse ; les erreurs sont générale. ment d'un demi-millimèlre et peuvent aller jusqu'à un ou deux millmètres ; c'est de celle reconslitulion fausse que M. Bertillon s’est uniquement servi.
Ses planches sont le résultat d'un trailement compliqué infligé au document primitif et d'où celui-ci est sorti altéré. Il a subi une série d’agrandissements et de réduclions photographiques, et même de calquages, décalquages, recalquages, découpages, collages, gouachages, badiseonnages et retouches.
On a employé deux réliculages entièrement différents, et l'on passe de l’un à l’autre, suivant les besoins de la cause.
Nous avons montré, par l'application des règles du calcul des probabilités, que les coïncilences signalées, en ce qui concerne le repérage horizontal des polysyllabes, peuvent très bien s'expliquer par le hasard et ne prouvent nullement que le document ait été forgé. Ces coïncidences en effet ne sont qu'approchées.
Elles seraient réelles qu'elles ne prouveraient pas à elles seules que ce document forgé l'a elé par Dreyfus. Pour arriver à ce résultat on invoque une leltre saisie chez lui, où se trouve le mot « inlérêt ». Il faut donc trouver une relalion de cause à effet entre ce mot el celle distance de cinq millimètres qu'on dit retrouver si souvent sur le Bordereau. Telle est l'origine des élucubrations sans nombre que nous avons discutées dans noire chapitre sur le mol intérêt. Bornons-nous à dire que ces mesures ne sont que grossièrement approchées.
La localisalion des initiales a été obtenue grâce à 41 coups de pouce.
Les localisations des non-initiales ne dépassent pas le nombre probable convenablement calculé.
Les arguments, que M. Bertillon a lirés de l'application des mots du Bordereau les uns sur les autres ou sur ceux de la lettre du buvard, ont été réduits à leur valeur réelle, qui est nulle.
Quant à l’applicalion sur les mots des pièces de comparaison, notre examen prouve que M. Berlillon a fait un choix tout à fait arbitraire entre les mots très nombreux qu'il avail à sa disposition. C’est donc, ou quil avait le désir de prouver la culpabilité, ou, ce que nous croyons de préférence, quil a commis une grave erreur de méthode.
Nous avons demandé à M. Bertillon de reproduire devant nous, comme il l'avait offert à la Cour de Cassation, et comme il l'avait fait à Rennes, le gabarit ainsi que le reclo et le verso du Bordereau; il s’y est refusé, alléguant que la mémoire el la main lui feraient également défaut.
Il n'y avait donc là qu'un exercice mnémotechnique.
Nous n'insisterons pas sur le repérage vertical des lignes où nous n'avons vu qu'un théorème d’arithmétique aussi incontestable que naïf.
Le Bordereau n'ayant pas 207 millimètres, comme l’affirmait M. Bertillon, toutes les relations entre les ugnes, les bords et l’encoche tombent d’elles-mêmes.
Nous avons établi d’une manière incontestable, pour lout esprit non prévenu que l’encoche du Bordereau, de même que celle de la lettre du buvard ont été faites postérieurement à la saisie des pièces. Celle démonstration à elle seule suffirait à faire crouler tout le système.
La photographie composite ne représente que des apparences confuses où l’auto-suggestion permet de voir tout ce qu'on y veut. La preuve, c'ést que M. le commandant Corps avait cru tout d’abord y voir apparaitre, non le mot « intérêt », mais le squelette de son quadrillage.
M. le commandant Corps est intervenu spontanément dans l'affaire ; il n'a donc pas eu à sa dispoition tous les moyens de travail qu'a eus M. Bertillon ; il s’est cependant servi de la reconstitution de M. Berlillon qui, nous l'avons vu, est fausse. Sur presque tous les points, son système est en désaccord avec celui de M. Bertillon, ce qui constitue un argument à la fois contre les deux systèmes.
Ce que nous venons de dire suffit pour faire comprendre l'esprit de la « méthode » de M. Bertillon. Il l'a lui même résumée d’un mot : « Quand on cherche, on trouve toujours. »
Quand une coïncidence est constatée, c’est une preuve accablante ; si elle fait défaut, c’est une preuve plus accablante encore, car cela prouve que le scripteur a cherché à détourner les soupcons.
On ne s'étonnera pas des résultats qu'il a obtenus par cette méthode.
La naïveté avec laquelle il en a dévoilé les secrels, porterait à croire à sa bonne foi.
En résumé, tous ces systèmes sont absolument dépourvus de toute valeur scientifique :
1° Parce que l'application du calcul des probabilités à ces matières n'est pas légitime ; 2° Parce que la reconstitution du Bordereau est fausse ;
3° Parce que les règles du calcul des probabilités n’ont pas élé correctement appliquées ;
En un mot, parce que les auleurs ont raisonné mal sur des documents faux.
Signé : POINCARÉ, DARBOUX, APPEL.
En présence des conclusions de ce rapport, nous ne pouvons assurément que persister dans l'impression que nous avaient laissée les débats devant le Conseil de guerre. Les résultats de l'examen graphologique du Bordereau n’opposent évidemment aucun obstacle à la revision.
Il en est de même de la critique littéraire du Bordereau.
Les observations présentées à ce point de vue devant le Conseil de guerre contre Dreyfus étaient sans portée. M. Louis Havet, membre de l’Insutut, professeur au Collège de France et à la Sorbonne, crut cependant devoir y répondre. À ses yeux, la langue de Dreyfus, étonnante de netteté, de précision, de correction grammaticale, n'offre aucune ressemblance avec le style du Bordereau. En revanche, le Bordereau fourmille d’incorrections, de tournures exotiques, et des fautes de même nature se retrouvent dans les lettres d'Esterhazy.
La critique littéraire du Bordereau fouwrnirait donc plutôt une présomption en faveur de Dreyfus qu'une preuve contre lui.
Le système d'accusation présenté devant le Conseil de guerre de Rennes ne repose en réalité que sur les charges que nous venons d'exposer. Sans doute, des témoignages d'ordre général ne se rattachent à aucune de ces charges furent aussi produits : mais de brèvas explications suffiront pour vous convaincre que leur portée fut nulle.
Certains de ces témoignages, émanés de personnes qui ne savaient rien, mais qui n'en avaient pas moins la prétention de
jouer un rôle dans celle affaire, furent spontanés ; d’autres furent très probablement inspirés ; mais ce serait, à notre avis, faire une injure immérilée à l'intelligence des officiers qui ont si savamment édifié l'accusation de 1899, que de soupconner leur inspiralion dans des dépositions dont linsignifiance ou l’inexactütude ne pouvaient que compromettre la cause qu'ils défendaient. Ils durent les subir afin de ne pas décourager le zèle de certains de leurs amis ; nous imaginons qu'ils se seraient volonliers privés de concours aussi inubles, et même aussi dangereux.
M. Mertian de Muller, avocat à Lille, entendu sans prestation de serment, déposa que, visitant en touriste, le 5 novembre 1894, l’un des châteaux de Postdam, 11 avait été conduit dans une chambre à coucher, qui, d’après son guide, était celle de l'Empereur, Sur un guéridon, 11 avait vu le journal La Libre Parol: avec une annotalion au crayon bleu, en langue allemande. M. Mertian de Muller ne connaîil pas très bien cette langue ; toutefois 11 avait traduit l'annotalion par ces mots : « Le capitaine Dreyfus est pris. » Uetle traduction était-elle exacte ? M. Mertian de Muller, lui-même, ne saurait l’affirmer., Il ne se souvient en effet que de la partie du texte allemand qui correspond aux mots : «€ Le capitaine Dreyfus est... »: pour le surplus, sa mémoire est absolument rebelle.
Mais la traduction füt-elle exacte, que prouverait lanno tation ?
Si l'accusation est fondée, s1 Dreyfus a commis les actes de trahison si nombreux et si graves qui lui sont reprochés, on peut tenir pour certain que la nouvelle de son arrestation a ëté connue à Postdam autrement que par la voie de la presse et qu'elle n’a pas fait l’objet d’une simple annotation en marge d’un journal.
Si c’est, au contraire, par cette voie et par ce moyen qu'elle a été révélée à Postdam, comme le suppose M. Mertian de Muller, c’est qu'elle offrait seulement le caractère d'une informaüon intéressante, quoique sans gravité parüculière, qu'il était nécessaire, mais suffisant, de signaler d’un mot.
La déposition de M. Mertian de Muller est done bien loim d'apporter un appui quelconque à l'accusation. Elle est, tout au moins, insignifiante, et lon comprend très bien que le témoin. qui s’en rendait compte, ait protesté qu'il n'avait jamais demandé à être entendu par le Conseil de guerre.
M. Villon, industriel à Lyon, a offert ses révélations. Il à
tone
déposé à titre de simple renseignement. Au printemps de 1894, se trouvant à Berlin dans un restaurant, il aurait entendu deux personnes qui, dans une salle voisine, s’entretenaient à haute voix, en français, du frein hydraulique et du plan de mobilisation que devait livrer Dreyfus. Il aurait, quelques instants plus tard, constaté que ces deux personnes portaient un costume militaire et 1l aurait supposé, à raison de leur âge, que ce devaient être des officiers supérieurs.
Mais M. Villon, qui offrait ces renseignements en 1899, n'avait pas prévenu le rapporteur du procès de 1894 des faits qu'il prétendait connaître et 1l n’a pu donner aucune raison plausible de son silence. En réalité, 1l n’a pas pu entendre des officiers allemands s’entretenir au printemps de 1894 de la livraison par Dreyfus des secrets du frein hydropneumatiquz ou du plan de mobilisation, puisque le Bordereau qui annonce l'envoi de renseignements sur le frein est de fin août ou septembre 1894, et que la pièce relative à l’organisation des chemins de fer, qui se rattache au plan de mobilisation, faussement datée du mois d'avril 1894, est du 28 mars 1895.
Les faits invraisemblables rapportés par M. Villon sont done inexacls.
Il en est de même de ceux qu’un autre témoin, M. Germain, piqueur, a fait connaitre, toujours à tre de simple renseigne: ment. M. Germain a raconté qu'étant au service de M. Kullmann, industriel à Mulhouse, il avait accompagné dans une promenade à cheval son maître et un ami de ce dernier ; arrivés à Habsheim, ils s'étaient trouvés au milieu de troupes allemandes en manœuvre. Un officier s'était approché et avait salué M. Kullmanr et son ami. En revenant à Mulhouse, M. Kullmann et son ami auraient engagé en français une conversation et M. Germain en aurait retenu que, la veille, l'ami de M. Kullmann avait reçu du général allemand une gracieuse récepüion. Plus tard, M. Germain aurait reconnu cet ami dans l'allée des Poteaux, et le commandant d’Infreville le lui aurait désigné comme étant le lieutenant Dreyfus.
Mais M. Kullmann et le commandant d’'Infreville ont donné le démenti le plus formel à M. Germain. Le premier n’est jamais monté à cheval à Mulhouse avec Dreyfus ; le second ne la jamais désigné. M. Germain, dont le casier judiciaire permet de suspecter la moralité, s'était trompé, pour ne rien dire de plus.
oise
D'un autre côté, M. Kullmann a déposé que le colonel Sandherr, dont il était l'ami, n'avait pu se dispenser d'assister, sur l'invitation du général commandant à Mulhouse, à des exercices de Ur sur le champ de manœuvres. Personne n’en avait conclu ni pu conclure que le colonel Sandherr fût an traître. La déposition de M. Germain, même exacte, était donc sans portée.
La même observation s'applique à la déclaration du capitaine Lemonnier, D’après cet officier, la preuve de rapports très courtois entre les officiers allemands et Dreyfus résulterait d’un propos tenu par ce dernier. Dans une conversalion, en présence du commandant Maistre, il aurait dit qu'il connaissait fort bien la position d’Altkirch, voisine de Mulhouse, et qu'il y avait suivi à cheval des manœuvres exécutées par les Allemands.
Dreyfus a expliqué qu'il avait fait à l'Ecole de guerre une étude sur la position d’'Altkirch qui lui était, en effet, bien connue ; qu'avant la loi des passeports, 1l passait ses vacances à Mulhouse dont il parcourail les environs à cheval ; qu'il avait ainsi parfois aperçu des troupes qui manœuvraient sur la posion d'Altkirch ; mais qu'il n'avait jamais assisté ni officiellement, m officieusement à des manœuvres allemandes.
Et c’est bien dans ce sens que le propos a été tenu par lui, car le commandant Maisitre, qui s’est souvenu de la conversation, n’a gardé aucun souvenir de la prétendue parüicipalion de Dreyfus à des manœuvres allemandes.
Les récits du colonel Fleur devant le Conseil de guerre furent traités de «€ racontars » par M° Demange. Le colonel Fleur protesta contre cette expression. Elait-elle méritée ? Vous allez en juger.
Dreyfus avait déclaré qu'il n'avait jamais assisté à cheval aux manœuvres allemandes. Le colonel Fleur opposait à cette déclaration un propos qui, en novembre 1894, lui aurait élé tenu en chemin de fer par un inconnu se disant grand industriel à Mulhouse et d’après lequel on aurait vu Dreyfus assister À cheval, avec un général allemand, à des manœuvres dans les environs de cette ville.
Dreyfus avait déclaré qu'il n'avait loué aucune villa pour personne. Le colonel Fleur rapportait, d’après une personne « digne de foi, qui avait vérifié sur place », qu'une villa avait élé achetée pour Mme Bodson à Villerville et que Dreyfus y venait parfois ; Qil s'y rencontrait avec un individu qui s'appelait