FOIRE
D' Lannemer ou d'un nom semblable et qui était probablement le même que le Lannemer dont avait parlé le général Mercier dans la lettre où il est dit : « Si Lannemer vient, donnez-lui la même somme ».
La déposition du colonel Fleur est du 24 août. Le 26 août, une lettre d’une sœur de Mme Bodson apprenait que la villa de Villerville avait été achetée par elle, le 4 mars 1895, au Tribunal de Pont-l'Evêque, par conséquent après l'arrestation de Dreyfus, et non pour Mme Bodson.
Quant à Lannemer, il n’en est pas question dans la lettre de l'agent À que vous connaissez. Cette letire portait : € Si la mère vient. » Une erreur de la sténographie avait transformé les mots « la mère » en un nom propre : Lamer. Et aussitôl l'imagination du colonel Fleur avait créé l’ingénieuse hypothèse soumise au Conseil de guerre.
Elle en avait aussi créé une autre, tout aussi solide, au sujet d’un jeune homme anonyme, qui aurait copié dans une maison, dont l'adresse exacte était inconnue, des documents non spécifiés. Après l'arrestation de Dreyfus, ce jeune homme aurait reconnu dans les portraits publiés par les Journaux la personne qui lui faisait copier des documents. Le colonel Fleur aurait questionné sans succès le concierge ; mais un locataire savait que cette personne était connue sous le nom de M. Alfred, et une autre que M. Alfred faisait de grosses dépenses.
Le colonel Fleur avait, disait-1l, d’autres choses à faire connaitre ; mais c'étaient des thoses de seconde main, notamment qu'un Juif de Constantinople avait eu à payer 80.000 franes pour la propagande dreyfusiste.
Le Conseil de guerre ne crut pas devoir donner suite aux offres de preuve du colonel Fleur. Peut-être pensa-t1l et penserez-vous que l'appréciation de M° Demange aurait pu être moins indulgente.
Il fut donné lecture aux débats d’une déposition de M. Penot relative à une tentative de subornation du colonel Sandherr par MM. Mathieu et Léon Dreyfus, qui lui auraient offert une somme importante pour acheter sa conscience et étouffer l'affaire.
Le colonel Sandherr avait, en effet, reçu la visite des frères de Dreyfus ; fort heureusement 1l en avait immédiatement rédigé le compte rendu dans une note versée aux débats de l'affaire Esterhazy. M° Demange, en réponse à la déposition de M. Penot,
ne
demanda la lecture de la note du colonel Sandherr ; il établit ainsi que la déclaration de M. Penot était évidemment inexacte. Si MM. Mathieu et Léon Dreylus avaient prolesté devant le colonel Sandherr de l'innocence de leur frère, s'ils avaient dit qu'ils dépenseraient toute leur fortune pour trouver le véritable traître, pour arriver à la découverte de la vérité, il était certain qu'ils n'avaient point offert une somme d'argent au colonel Sandherr pour obtenir son concours.
Nous arrivons ainsi à un témoin, M. Cernusky, officier de cavalerie démissionnaire de l’armée autrichienne, qui vint, à la fin des débats, affirmer les rapports de Dreyfus avec des agents d'espionnage au service de puissances étrangères, La fausseté des déclarations de M. Cernusky est l’un des moyens nouveaux invoqués par le demandeur en revision et par M. le Procureur général. Nous examinerons bientôt ces déclarations à ce point de vue. Pour le moment, nous nous bornerons à dire qu’il n’en saurait résulter aucune charge contre Dreyfus.
Ce témoignage n’est pas seulement inexact ; M. le commandant Cuignet a dit et démontré dans votre dernière enquête que M. Cernusky était un faux témoin ou un fou.
Bien plus, d’après cet officier, 11 aurait été amené devant le Conseil de guerre par les partisans de Dreyfus.
Nous n'avons pas à discuter ici la thèse imprévue du commandant Cuignet. Nous en irons seulement cette conséquence évidente que M. Cernusky n'a certainement apporté dans le débat aucune preuve, n1 même aucun commencement de preuve contre Dreyfus.
Au cours de notre dernière enquête, deux autres témoins ont été entendus, le soldat Kadur, de la légion étrangère, et la dame Bastian dont les dépositions tendaient aussi à faire peser sur Dreyfus des soupçons d'ordre général.
Le soldat de la légion étrangère, qui a dit se nommer Kadur, qui a pris successivement plusieurs autres noms et dont l'identité n’est pas en définitive établie, après avoir été entendu plusieurs fois par commission rogaloire à Sidi-bel-Abbès, a réussi à se faire interroger à Paris le 12 mai 1904. C’élait sans doute tout ce qu'il désirait. Peu après, il a déserté. Il nous semble inutile de vous exposer ce qu'il inventa pour arriver à ses fins.
Quant à la malheureuse dame Bastian, dont la raison parait avoir sombré dans cette affaire, elle s’est souvenue, dans sa dépo-
sition du 28 mars 1904, que La veille de la Noël de 1893 ou du 1% janvier 1894, un autre domestique, nommé Joseph, lui avait montré chez le comte d'A... (lun des collaborateurs de l’attaché A) dans une soirée, un monsieur avee un binocle, le nez busqué, habillé en civil et Lui avait dit que c’élait un capitaine français € bon pour Allemand ». Après l'arrestation de Dreyfus, Henry lui avait, un soir, aux Champs-Elysées, montré sa photographie à la lueur d’un bec de gaz. La personne qu'elle avait vue chez le comte d'A... avait bien, a-t-elle dit, ce type de figure-là.
Tous ces faits, quoique tardivement révélés, ne sont pas impossibles. Un officier français au nez busqué et portant binocle pouvait fréquenter chez le comte d’A...; mais où est la preuve que cet officier fût Dreyfus ? Sa qualité d’israélite s'opposait à toute relation personnelle et intime avec le comte d'A..; la surveillance la plus assidue n’a jamais signalé aucun indice de sa présence chez ce personnage et il venait enfin de perdre son père, le 13 décembre 1893, c'est-à-dire quelques jours à peine avant la soirée à laquelle a fait allusion la dame Bastian.
La déposition de ce lémoin et celle du soldat Kadur sont à peu près d’égale valeur.
Nous n’avons pas fait figurer, parmi les témoins appelés contre Dreyfus, Savignaud qui fut amené devant le Conseil de guerre pour déposer non contre l'accusé, mais contre le lieutenant-colonel Picquart, et nous ne vous dirions rien de sa déposition si la démonstration de sa fausseté n'avait été invoquée comme un fait nouveau dans la requête en revision adressée à M. le Garde des Sceaux.
Savignaud avait été attaché en Tunisie, en 1897, au service du lieutenant-colonel Picquart en qualité de planton. Il a déclaré qu'il avait, à plusieurs reprises, porté à la poste des lettres à l'adresse de M. Scheurer-Kestner., Or, ce n'était pas Jui qui était chargé de porter la correspondance à la poste ; ce soin élait confié à l'ordonnance du colonel, un sieur Roques. De plus, il a été établi par une déclaration de M. Scheurer-Kestner qu'il a entendu parler pour la première fois du lieutenant-colonel Picquart par M° Leblois le 13 juillet 1897, qu'il l'a vu pour la première fois au procès Esterhazy, le 10 janvier 1898, et que, jusqu'à cette dernière date, 11 n'avait reçu aucune lettre de lui. Cette déclaration de M. Scheurer-Kestner, portée à la connais-
sance du Conseil de guerre, ne laissait aucun doute sur l'erreur : ou le mensonge de Savignaud. Elle a été confirmée par la production de la correspondance échangée du IT août au 27 octobre 1897 entre M. Scheurer-Kestner et M° Leblois.
Ce n’est pas dans de semblables témoignages que nous trouverons un obstacle à la revision; nous n’en trouverons pas davantage si nous scrutons les témoignages parvenus jusqu'à nous d’au-delà des frontières.
Les accusateurs de Dreyfus ont maintes fois interprété contre lui, ainsi que nous l’avons vu, des documents et des déclarations provenant de personnalités étrangères. Ils en avaient incontestablement le droit, Cornme le faisait remarquer M. Trarieux devant le Conseil de guerre, le témoignage des étrangers n’est pas repoussé du prétoire par la loi. Elle ne limite pas le champ des investigations dans lequel le juge doit rechercher toutes les preuves qui sont capables d’affermir et d'éclairer sa conscience.
Ce qui est vrai contre Dreyfus est vrai aussi en sa faveur. La recherche sincère de la vérité exige donc que l’on ne passe pas sous silence les déclarations favorables à la défense faites par des étrangers.
Dans les affaires de cette nature toutefois, ces déclarations ne peuvent être admises qu'avec prudence. « Ce sont des témoignages auxquels on ne peut a priori donner toute sa confiance. Il faut les examiner de près, il faut qu'ils cadrent avec les vraisemblances ; il ne faudra pas les accepter, par exemple, s'ils sont démentis par d’autres faits de la cause ».
La défense de Dreyfus aurait désiré que la justice miît tou en œuvre pour obtenir de l'étranger par voie diplomatique la communication, qui aurait pu être décisive, des notes énumérées au Bordereau. Elle a sollicité l'audition par voie de commission rogatoire des agents À et B. Les règles qui gouvernent les relations internationales et les convenances diplomatiques ont
paru interdire cette procédure. Elle a dù se borner à avoir recours aux déclarations officielles et spontanées des gouvernements eux-mêmes ou de leurs représentants, à des communications officieuses, à des confidences émanant de personnes en situation de connaître la vérité.
Tous ces documents, dont vous avez lu la reproduction intégrale dans le mémoire de M° Mornard, affirment l'innocence de Dreyfus. Il en est, parmi eux, qui sont considérés comme présentant une importance capitale. La pensée qu'ils expriment n'est point enveloppée de ces formules étudiées qui prêtent volontairement à l’équivoque ; les termes en sont d’une clarté absolue et l'esprit le plus subtil ne saurait y trouver des réticences qu'en les dénaturant.
On ne peut pas en discuter le sens. Il faut donc — ou les admettre comme l'expression d’une vérité dont l'humanité exigeait la révélation, — ou les rejeter comme des mensonges
imposés par la raison d'Etat.
Vous choisirez entre ces deux hypothèses avec cette liberté d'esprit et cette impartialité qui savent rester indépendantes de tout préjugé.
Vous avez vu, à propos de la dépêche du 2 novembre 1894, que les correspondances échangées entre les autorités italiennes attestent que Dreyfus n'avait Jamais eu de rapports directs ou. indirects avec un agent italien quelconque.
Les polémiques engagées au sujet de la pièce, dont Henry devait avouer plus tard la fabrication, mirent en cause l’attaché B, qu s’empressa aussitôt de protester et offrit même son témoignage en justice. Ces protestations et cette offre furent communiquées à notre Ministre des Affaires étrangères par M. le comte Tornielli, ambassadeur d'Italie, qui insista très vivement pour que l’attaché B fût entendu en justice ; l'ambassadeur citait un précédente affaire dont l'instruction avait été suivie à Marseille et dans laquelle le témoignage du même attaché B avait été recu; il ne parvint pas d’ailleurs à convaincre le Ministre qu'arrêtaient des considérations de politique générale et d'ordre juridique.
Une communication verbale relative à cette affaire eut lieu le 27 novembre 1897 ; elle fut suivie de deux lettres des 28 novembre 1897 et 15 janvier 1898, qui furent placées sous les yeux de la Cour en 1899 par M. Paléologue au nom du Ministre des Affaires étrangères.
Nous lisons dans la lelttre du 15 janvier 1898 le passage suivant :
J'ai mis sous vos yeux la déclaration formelle signée par M. le colonel P.., opposant les dénégalicns les plus absolues à ces récits. J'ai eu alors l'occasion de prier Votre Excellence de vouloir bien prendre en considération que ceux-ci ne pourraient rester sans démenti, car non seulement la correction de la conduite de l’altaché mililaire, mais même la reclilude personnelle de cet officier italien semblaient exposées au danger d'en souffrir attente.
C'est pourquoi, dans le même but amical, je pense qu'il ne saurait être superflu que je déclare une fois de plus à Votre Excellence, que M. le colonel P... n'a jamais eu, ni directement, ni indirectement, ni de près ni de loin, de rapports avec Alfred Dreyfus, dont il a appris l'existence uniquement par le procès que toute le monde connait.
Cette déclaration si formelle, consignée dans une pièce officielle, fut confirmée peu de temps après, publiquement à la tribune du Parlement par le Gouvernement italien.
Le 31 janvier 1898, le comte Bonini, sous-secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères, répondant à une question de M. del Balzo sur l’action de la représentation diplomatique à Paris dans l'affaire Dreyfus, s’exprimait en ces termes
Notre représentalion diplomatique à Paris n'a pas élé appelée à exercer dans l'affaire Dreylus une action quelconque ; car il s’agit d'une affaire d'une nature très délicate, ayant un caractère exclusivement intérieur, dans laquelle les représentalions élrangères, pour des raisons évidentes de correction internalionale, doivent garder une réserve d'autant plus grande que sont plus vifs l'intérêt el l'émotion suscilés en France.
Les journaux ont relaté le bruit suivant lequel des fonctionnaires de l'ambassade italienne auraient été cilés à déposer.
Aucun acle de ce genre n'a jusqu'ici elé nolifié. S'il élait notifié ultérieurement, il y aurait lieu d'examiner alors quelles instructions 1l conviendrait de donner à ces fonctionnaires, sous la réserve toujours des formes de procédure spéciale requises par lextralerritorialité.
D'ailleurs, je puis affirmer de la manière la plus explicile que, ni noire attaché militaire, ni aucun autre agent ou représentant du gouvernement ilalien n’ont eu jamais aucun rapport direct ou indirect avec Dreyfus.
Le texte de cette déclaration, transmis le 1% février 1898 au Ministère des Affaires étrangères par notre Ambassadeur à Rome, a été placé sous les yeux de la Cour par M. Paléologue en 1899 et par M. Fouques-Dupare le 2 juillet 1904 au nom du Ministre des Affaires étrangères. I] avait été publié par le journal Le Temps du 2 février 1898.
Les mêmes protestations furent formulées par l’attaché A et par l'Ambassadeur d'Allemagne, M. de Munster. M. Paléologue a déposé, le 9 janvier 1899, qu'il avait été chargé, le 17 novembre 1897, par le Ministre des Affaires étrangères, d'aller communi-
RES
quer au Ministère de la Guerre : 1° une déclaration de l’'Ambassadeur d'Allemagne aux termes de laquelle lattaché militaire allemand colonel S... protestait sur l'honneur n'avoir jamais eu, ni directement, ni indirectement, aucune relation avec Dreyfus ; 2 une dépêche émanant d'un représentant de la République à l'étranger et tendant à indiquer que, d’une part, le colonel S... n'avait pas eu de relations avec Dreyfus et, d'autre part, que le Gouvernement allemand ignorait naturellement s'il avait eu quelque relation suspecte avec un agent d'une autre puissance.
Les affirmations officielles des autorités allemandes ont suivi la même marche que celles des autorités italiennes.
Le 24 janvier 1898, M. de Bülow, secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères, faisait au Reichstag la déclaration suivante au sujet de l'affaire Dreyfus :
Vous comprendrez que je n'aborde ce sujet qu'avec de grandes précautions. Agir autrement pourrait être interprété comme une immixlion de ma part, comme une immixlion de noire part dans les affaires intérieures de la France ; et nous avons constamment, et avec les plus grands soins, évité jusqu'à l'ombre d’une pareille immixtion. Je crois d'autant plus devoir observer une réserve complèle à ce sujet, qu'on peut s'attendre à ce que les procès ouverts en France jettent la lumière sur toute l'affaire.
Je me bornerai donc à déclarer, de la façon la plus formelle et la plus catégorique, qu'entre l’ex-capitaine Dreyfus, actuellement détenu à l'Ile du Diable, et n'importe quels organes allemands, il na jamais existé de relation ni de liaison de quelque nature qu'elles soient. Les noms de Walsin-Esterhazy, Picquart, je les ai entendus pour la première fois dans mon existence, il y a trois semaines.
Quant à l'histoire de la lettre d'un agent mystérieux, soi-disant trouvée dans un panier à papiers, elle ferait peut-être bonne figure dans les dessous d'un roman ; naturellement, elle est tout imaginaire et n’a jamais eu lieu én réalité.
Enfin, je désirerais constater avec satisfaction que l'affaire, dite « affaire Dreyfus », si elle a fait beaucoup de bruit, n’a en rien troublé, à ma connaissance, les relations uniformément tranquilles qui existent entre l'Allemagne et la France.
Bien moins encore, je n'ai entendu parler de facilités parliculières qui auraient élé accordées de la part de l'Allemagne à l’ex-capitaine.
Cette déclaration communiquée au Ministère des Affaires étrangères et à la Cour dans les mêmes conditions que celle du comte Bonini, fut aussi publiée par le journal Le Temps, du 26 janvier 1898.
Au cours des débats devant le Conseil de guerre de Rennes, M° Labori, après avoir constaté que l’accusation venait de faire appel, pour lPaudition du témoin Cernusky, au témoignage d’un étranger, en provoqua la confirmation. Au début de l’audience du 9 septembre 1899, avant que M° Demange continuât sa plai-
doirie, M. Paléologue communiqua aux membres du Conseil la déclaration suivante que le Moniteur de l'Empire avait publiée la veille à Berlin en tête de sa partie officielle
Nous sommes aulorisés à renouveler les déclarations ci-dessous que, en ce qui concerne le capitaine français Dreyfus, le gouvernement impérial, tout en restant dans la réserve que commande la loyauté dans une affaire intérieure d'une puissance élrangère, mais pour sauvegarder sa dignité propre, a failes pour remplir son devoir d'humanilé.
L'ambassadeur, prince de Munster, a remis, sur l’ordre de l'Empereur, en décembre 1894 et en janvier 1895, à M. Hanolaux, Ministre des Affaires étrangères ; à M. Dupuy, président du Conseil, et au Président de la République, M. Casimir-Perier, des déclaralions réilérées que l'Ambassade allemande en France n'avail jamais entretenu de relations, ni directes ni indirectes, avec le capitaine Dreyfus. :
Le secrélaire d'Etat, M. de Bulow, a fait, le 24 janvier 1898, devant la Commission du Reichstag, la déclaralion suivante
« Je déclare de la facon la plus formelle qu'entre l'ex-capilaine français Dreyfus, actuellement détenu à lle du Diable, et n'importe quels organes allemands, il n'a jamais existé de relations, ni de liaisons de quelque nature qu'elles soient. »
On comprendra toule la portée de celte note, si l’on sait que M° Labori, après le rejet de sa requête tendant à faire entendre par commission rogaltoire les attachés À et B, avait adressé une dépêche télégraphique à S. M. l'Empereur d'Allemagne en lui demandant d'apporter son concours à la découverte de la vérité. La note du Moniteur de l'Empire est la réponse à cette dépêche ; vous en pèserez les lermes et vous apprécierez si cette déclarallon, inspirée au Gouvernement impérial par le besoin de sauvegarder sa dignité en remplissant un impérieux devoir d'humanité, peut être entachée d’une réticence ou.d'une obscurité quelconque.
M° Demange ne la connaissait pas encore lorsque, dans sa plaidoirie, 1l rappelait les dénégations officielles des attachés militaires et les déclarations à leurs parlements respectifs du comte Bonim et de M. de Bülow. Il n’en était pas moins en état de faire ressortir l'impossibilité morale que ces déclarations « faites solennellement en face du monde, renseignements pris », fussent inexactes.
Vous croyez, disait-il, que les attachés militaires auraient exposé la puissance de l'agent A, auraient exposé le Ministre des Affaires étrangères, et, par conséquent, disons-le, le Chef de l'Etat lui-même, car on ne parle là-bas qu'en son nom — ce n’est pas un gouvernement parlementaire là-bas, c'est bien le souverain qui parle à la tribune — vous croyez que l’attaché A l'aurait trompé ? qu'il lui aurait laissé faire cette déclaralion-là ?
Mais voyez un peu les conséquences! Voyez ce qui arriverait, s’il était démontré que l'agent A l’a trompé.
Vous croyez donc qu'il aurait risqué cela ? Songez un peu à son propre intérêt personnel. Vous pouvez croire cela ?
Eh bien, je dis que dans ces conditions-là, il me parait impossible que l'agent B, pas plus que l'agent A, aient exposé leurs gouvernements à faire des déclarations — entendez-le bien — qui altenteraient à la renommée morale de ces deux pays étrangers.
Messieurs, je ne puis pas croire, quels que soient les finesses et les mensonges de la diplomatie, que deux agents militaires eussent exposé leurs gouvernements à un pareil danger, à un pareil péril!
À côté de ces déclarations venues de si haut se plaçaient les affirmations catégoriques, réilérées de M. le comte Tornielli à M. le sénateur lrarieux, que ce dernier répéta devant le Conseil de guerre dans son éloquente déposition.
Les indications du même genre abondent d’ailleurs dans votre enquête de 1899 ou das les documents publiés à cette époque.
C’est M. Laroche, résident général des colonies, qui, le 16 janvier 1899, vous faisait le récit d’une conversation de l’amiral Duperré avec le frère de l'Empereur d'Autriche, l’archiduc Victor, qui avait donné sa parole d'honneur que le Gouvernement allemand n'avait jamais eu aucune relation avec Dreyfus.
C’est aussi M. Gabriel Monod qui vous faisait part des nombreux renseignements que, pendant son séjour à Rome, il avait reçus, sans les avoir d’ailleurs sollicités, de sources très diverses, mais {toujours de personnes dignes de foi, en situation de savoir la vérité et qu'il vous nommait. Ces personnes savaient toutes que les attachés militaires À et B n'avaient pas eu de rapports avec Dreyfus.
L'un et l’autre avaient aussi affirmé l'innocence absolue de Dreyfus au comte Casella et au colonel Schneider, qui avait été si longtemps convaincu de sa culpabilité. |
Au cours même des débats devant le Conseil de guerre, lattaché B, protestant contre une allégation du général Roget, affirmait sur son honneur de soldat et.de gentilhomme qu'il n'avait appris le nom du capitaine Dreyfus qu'à l'époque de son arrestation, et le Figaro du 24 août 1899 publiait l'extrait suivant d’une lettre adressée à Mme la marquise Arconati Visconti, fille de M. Alphonse Peyrat, par M. Ressmann, qui avait été ambassadeur d'Italie en France en novembre 1894 et qui fut remplacé par le comte Tornielli
Je sens la mort qui vient, mais elle ne me fait pas peur. Je souffre
tant! Je n'ai qu'un regret : c'est de mourir avant de voir proclamer l'innocence de ce malheureux Dreyfus !
La dernière enquête de la Chambre criminelle renferme de nombreux témoignages dans le même sens.
L'un d'eux émane du commandant de Fontenillat ; 1l reproduit un rapport adressé par cet officier supérieur au général Gonse le 6 novembre 1897, IL est ainsi conçu
Je me suis rendu le jeudi 4 novembre, à 6 h. 1/2 du soir, au domicile particulier du colonel B... pour le remercier d'avoir bien voulu me faire connaître que S. M. le Roi d'Italie avait daigné me décerner l'Ordre de la Couronne.
Après quelques minutes de conversalion banale, le colonel B... m'a dit : « À propos, savez-vous si l'interpellalion Dreyfus à eu lieu aujourd'hui : je viens d'envoyer chercher le Temps, et je n'y ai rien vu? — Je l'ignore, ai-je répondu ; je sors du Ministère et je suis venu directement chez vous sans parler à personne, — Le Gouvernement doit être bien ennuyé, à ajoulé alors le colonel. Voyez-vous, je suis persuadé, moi aussi, de l'innocence de Dreyfus. » Et comme je protestais, disant que l'affaire avail été jugée : « Je vais vous dire une chose, mais je désire qu'elle ne soit pas répétée; eh bien, À m'a donné sa parole d'honneur que Dreyfus était innocent. » Et comme je faisais un geste d'incrédulité, il a ajouté : « Je vous affirme que À m'a donné celte parole d'honneur, au cours d'un entretien que nous avons eu ensemble sur celle queslion. D'ailleurs, depuis, j'ai eu l'occasion de voir aussi d'autres personnes en état d’être bien renseignées et qui m'ont également assuré de son innocence. »
Ce rapport ne fut pas communiqué au Conseil de guerre. Le commandant Cuignet n’a avoué qu'il l'avait connu qu'après avoir vu son écriture sur la cote qui le renfermait. Il a alors expliqué que, par mesure générale, tous les témoignages étrangers devaient être exclus du dossier. La défense fait observer, non sans raison, que si cette mesure a élé prise pour les témoignages étrangers favorables à Dreyfus, elle ne l’a pas été pour les témoignages étrangers qui lui étaient défavorables.
Ces protestations de l’attaché À ont été maintes fois répétées. Attristé, semble-t1l, par le sentiment de sa responsabilité et par l'impuissance de sa parole d'honneur, 1l a souvent manifesté ses regrels de ne pouvoir faire éclater la vérité.
Vous avez lu dans l’enquête de votre Chambre criminelle la lettre de M. le colonel suisse Chauvet, qui a reçu ses confidences ; vous connaissez aussi ses lettres à M. Sandoz, de Mulhouse. Elles sont aussi explicites que possible. Il en est de même de sa lettre du 14 juillet 1901 à M. Reinach, où il déclare «€ qu'il n'a Jamais connu Dreyfus, qu'il ne l’a Jamais vu, qu’il n'a Jamais eu de relations avec lui, ni personnellement, ni par intermédiaire ».
ODEES
Ces affirmations sont corroborées par la déposition du lieutenant-colonel Péroz, de l'infanterie colomiale. Assistant en 1899 aux manœuvres impériales allemandes, cet officier supérieur a eu l’occasion de s’entretenir un jour avec le major Dahme, souschef du Service des renseignements au grand Etat-Major allemand en 1894, 1895 et 1896.
I ne semble pas qu'il eût très bien compris, dans tous ses détails, les explications qui lui furent données sur affaire Dreyfus ; sa première déposition devant la Cour de cassation a dû être reclifiée sur plusieurs points par le major Dahme ; mais celui-ci a reconnu, dans une lettre du 13 mai 1904, que le lieutenant-colonel Péroz avait très exactement reproduit les paroles suivantes par lui prononcées et qui restaient l'expression de la vérité :
C'est alors que le major Dahme m'a juré sur l'honneur, rien ne l'y obligeait, du reste, que jamais il n'avait entendu parler de Dreyfus autre-
ment que par les journaux français et par le procès Dreyfus ; que jamais, ni lui, ni son gouvernement n'avaient eu la moindre relation avec Dreyfus,
De nouvelles déclarations de M. de Munster, adressées celte fois à des personnes privées, n'ayant plus aucun caractère diplomatique, ont été versées au dossier. C’est d’abord une lettre du 13 mars 1898 à une dame appartenant à l'aristocratie hollandaise ; M. de Munster exprime le regret que ses affirmalions et celles de son gouvernement aient été méconnues, « Nous ne pouvons faire plus, ajoule-l. Si nous voulions même agir contre le droit international, nous ferions, j'en ai la conviction, plus de mal que de bien à la cause du malheureux Dreyfus ».
C’est ensuite une seconde lettre du 20 mai 1901 de M. de Munster à M. Reinach, qui avait sollicité des renseignements autorisés pour son « Histoire de l'affaire Dreyfus ». Nous vous rappelons les termes de celte lettre. Elle ne se borne plus à attester l'innocence de Dreyfus ; elle semble reconnaître que des relations existaient entre À et Esterhazy |
Cher Monsieur Reinach,
Le secret professionnel ne m'empêche pas de répondre à vos questions, car je connaissais moins que personne les relalions d'Esterhazy el de M. de S... Ce dernier savait que je ne permellais pas l'espionnage et ma laissé dans l'ignorance de ses rapports avec Esterhazy. Lorsque l'affaire Dreyfus a éclaté, j'ai demandé à S.. s'il sayait quoi que ce soit de Dreyfus. Il m'a assuré, de la manière la plus positive, qu'il n'avait Jamais eu de relations avec lui. J'ai fait écrire au Ministère de la Guerre et à l'Etat-Major à Berlin, et j'ai eu la réponse que l'officier Dreyfus
FA SRE
n'était pas connu, et que nos aulorités n'avaient jamais eu de relations avec lui. C’est à la suite de ces déclarations formelles que j'ai eu les conversations, avec le Président Casimir-Perier et M. Dupuy, que vous connaissez.
I.— Quant à voire première queslion, je ne puis pas vous donner d'ici les dates mêmes ; mais je sais que le colonel, qui a été en Allemagne pour assister à nos marœuvres, esl parti de Paris au commencement d'août et est rentré vers le 1" octobre.
IL. — J'ai su, par d'autres, que les relalions avec Eslerhazy ont commencé en 1893 et ne l'a pas revu jusqu'à la scène où Esterhazy a voulu que S... déclare qu'il avait reçu le Bordereau par Dreyfus. Esterhazy a alors tiré un revolver de sa poche, disant qu'il voulait se tuer, mais S... l'a simplement mis à la porte.
III. — Je ne crois pas que S... a connu Esterhazy avant 1893.
IV. — J'ignore comment l'offre de service est parvenue, si verbalement, ou par lettre.