RIRE
insinualions prêtées au colonel Henry, les articles des journaux, les récits faits dans les réunions publiques, les conversations qu'aurait tenues le colonel Stoffel et que M. Ferlet de Bourbonne aurait exactement ou inexactement rapportées ? Ce sont là des indications dont la valeur ne saurait être miée, s'il s'agissait 1ei de fixer l'étrange état d'esprit qui animait certains accusateurs de Dreyfus. Mais nous n'avons qu’à constater l'inamité de Ja légende, et c’est chose faite grâce à la déposiion de M. le Président Casimir-Perier, confirmée, au surplus, par M. Hanotaux et par M. Charles Dupuy.
L'enquête de votre Chambre criminelle a d’ailleurs montré qu'il ne pouvait exister sur ce point aucune contradiction.
Voici en quels termes s’est exprimé le général Mercier :
M. LE PRÉSIDENT. — Pouvez-vous nous dire s'il était question, à Rennes, d'un Bordereau sur papier fort, dont le Bordereau qui est connu ne serait qu'un décalque ?
LE TÉMoN. — Monsieur le Président, j'ai déjà répondu à cette question, au Conseil de guerre de Rennes. Je n'ai jamais eu connaissance d'une telle pièce officiellement, pendant que j'étais ministre, ni pendant que j'étais en activité de service.
Maintenant, pour vous dire toute la vérité, puisque vous me la demandez, quelques semaines avant le Conseil de guerre de Rennes, j'ai été prié par M. le colonel Stoffel, ancien attaché militaire à Berlin, d'aller le voir : il avait une communication à me faire. Je me suis rendu chez lui, Il n'a parlé alors, non pas d’un Bordereau annoté, mais d’une lettre de l'Empereur d'Allemagne au comte de Munster; il m'a dit avoir vu la photographie de cette lettre ; il m'en a récité le texte allemand ; il me l’a traduite en français, et m'a dil qu'il croyait devoir porter cela à ma connaissance.
Je lui ai répondu que l'authenticité de cette lettre me paraissait très douteuse, que son contenu même ne me paraissait pas avoir de garanties d'authenticité, et il m'a au qu'il en avait parlé au comte de Munster, avec qui il était personnellement très lié, et que le comte de Munster ne lui avail pas démenti l'authenticité de cette lettre.
Je lui ai répondu que cela ne me paraissai pas suffisant; que, dans tous les cas, s’il désirait qu'il fût fait état de ce qu'il venait de me dire, il faudrait que ce fût lui qui vint déposer devant le Conseil de guerre de Rennes, et qu'il décidät celui de ses amis en la possession de qui était la photographie de la lettre dont il me parlait, à venir apporter lui*ième celte photographie au Conseil de guerre et à expliquer comment elle était en sa possession.
Le colonel Stoffel m'a répondu qu'il ne voulait être mis en avant à aucun litre devant le Conseil de guerre de Rennes, ni son ami non plus. Par conséquent, il n’en a plus été question.
Voilà la seule connaissance que j'aie eue — et vous voyez de quelle facon vague — d'une soi-disant leltre de l'Empereur d'Allemagne, dans
laquelle il aurait été fait personnellement mention de Dreyfus. Mais jamais, dans aucun procès, ni dans celui de 1894, ni dans celui de 1899, il n'a été question comme pièce authentique d’un Bordereau quelconque autre que le Bordereau sur papier pelure.
M. LE PRÉSIDENT, — Par conséquent, rien n'a pu donner lieu à cette légende.
LE TÉMoIN. — C'est une légende complèlement inexacte ; rien, rien, rien
n'a pu y donner lieu.
Le général de Boisdeffre, le général Gonse, le général Zur- Hnden, le général Billot attestent aussi linexactitude de la légende. Pour le colonel du Paty de Clam, c’est une fable invraisemblable. Pour les autres officiers qui ont été mêlés à cette affaire, c'est € un roman, un canard, une divagalion ».
Le commandant Cuignet, lui aussi, affirme que « cette histoire n’est pas vraie »; d’après son opinion isolée, cependant elle aurait pu être vraie, car elle n’était ni fantastique, ni grotesque, ni ridicule.
Nous croyons sans peine qu'il en a été beaucoup parlé à Rennes pendant le procès, dans les salons, les cafés, les lieux de réunion, ainsi que nous le disent certains témoins. Mais est-il vrai, comme le pense M° Mornard, que celle légende ait obsédé Fesprit des juges au cours des débats ?
Il faut reconnaitre dans tous les cas que cette obsession ne s’est guère manifestée. On n’en signale, en effet, la trace pendant les vingt-cinq audiences du procès que dans les deux incidents suivants
A l'audience du 14 août, un dialogue s’est engagé en ces termes entre un membre du Conseil de guerre et le général
Mercier
UN MEMBRE DU CONSEIL DE GUERRE. — Mon général, n’a-t-on jamais fait l'hypothèse que le Bordereau sur papier calque pouvait être la copie d’un Bordereau original?
Le GéÉNérAL MERCIER. — J'ai vu celle hypothèse dans les journaux; mais elle n'a jamais élé faite à ce moment-là au Ministère de la Guerre. Nous avons toujours admis que le document sur papier pelure élail bien le documeat original du Bordereau.
LE MÊME MEMBRE DU CONSEIL DE GUERRE. — C'est bien dans une ambassade étrangère qu'on l’a trouvé ?
Le GÉNÉRAL MERCIER. — Dans une ambassade étrangère.
Et à l'audience du 16 août, les questions et les réponses suivantes ont été échangées entre Mme Vve Henry et un membre du Conseil de guerre.
UN MEMBRE DU CONSEIL DE GUERRE. — Ce papier que votre mari dépouillait le soir, tard, vous rappelez-vous si c'était du papier épais ?
M" V° Henry. — Je n'ai pas vu le Bordereau de près.
UN AUTRE MEMBRE DU CONSEIL DE GUERRE. — Voulez-vous nous dire, s'il vous plait, si, dans le bureau où travaillait le colonel Henry, il y avait
une table ?
sos
M"° V° Henry. — C'était dans la salle à manger.
LE MÊME MEMBRE DU CONSEIL DE GUERRE. — Il y avait une table, quand vous y éliez, vers onze heures du soir, et que le colonel Henry était occupé à travailler? Ce papier était sur la table?
M°° V° Henry. — Sur la table, tous les papiers étaient épars. Il y avait une loile cirée qui couvrait toute la table.
LE MÊME MEMBRE DU CONSEIL DE GUERRE. — N'y avait-il pas une partie de la table qui était dégarnie de la toile?
M°° V° Henry. — Non. Je tiens à dire, au sujet du faux, que mon mari
a cru, dans l'intérêt de la Patrie, pouvoir se servir des éléments verbaux qui lui avaient été donnés quelques jours auparavant pour ajouter une preuve nouvelle, convaincante et matérielle au dossier qui existait déjà. Vous m'avez compris ?
M° DEMANGE. — Non.
M°* V° Henry. -— Des renseignements verbaux qui lui avaient été donnés quelques jours auparavant.
Il ne fut d’ailleurs fait aucune allusion au Bordereau sur papier fort, ni par le commissaire du Gouvernement, ni par la défense.
Mais, dans le système de M° Mornard, l’abstention de la défense eut pour cause une erreur. Croyant encore à la loyauté de l'accusation, elle avait pensé à tort, que la réponse du général Mercier au membre du Conseil de guerre qui l'avait interrogé, excluait définitivement du débat l'hypothèse que le Bordereau sur papier calque était la copie d’un bordereau original. En réalité, 1l n’en était rien. Cette réponse est équivoque ; elle ne dément pas formellement l'hypothèse, qu'un article du Gaulois reproduisait le même jour, 14 août, dans une lettre ouverte adressée au général Mercier par un « collaborateur masqué » et que d’autres journaux avaient d’ailleurs formulée. L'hypothèse continuait donc:à hanter l'esprit des membres du Conseil de guerre et l'incident du 16 août en est la preuve.
Cette erreur nous semble inadmissible. Lorsque la défense se fit entendre, aux audiences des 8 et 9 septembre, en faveur de Dreyfus, Re articles de ] journaux ‘qui propageaient la légende du ten annoté sur papier fort ne lui étaient pas inconnus; elle était sous l'impression des débats, qui ne lui avaient pas révélé que le Conseil de guerre fût en proie à l’obsession de cette légende ; elle avait entendu les dépositions du général Mercier et avait pu apprécier, avec réflexion, leur portée. Si elle estima que cette légende était exclue du débat, c’est qu’en effet, elle en était exclue.
Elle n'aurait pu être trompée que par une communication secrète faite en dehors d’elle au Conseil de guerre. Nous savons que, d’après M° Mornard, cette communication secrète aurait eu
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lieu ; le forfait judiciaire de 1894 aurait été renouvelé en 1899.
À l'appui de cette si grave assertion, le mémoire de la défense rappelle d’abord la déposition de Mme Séverme devant la Chambre criminelle, le 18 avril 1904. M, Ferlet de Bourbonne aurait dit à ce témoin ‘que cinq épreuves photographiques du Bordereau annoté auraient été tirées, que l’une d'elles avait été montrée aux juges en 1894 et que la même communicalion aurait été faite, à Rennes, au Conseil de guerre par le général de St- Germain. Mme Séverine a d’ailleurs ajouté qu’elle croyait que, sur ce point, M. Ferlet de Bourbonne se trompait.
Ceux, a-t-elle dit, qui ont été méêlés à cette affaire, n'ont souvent pas agi par eux-mêmes; mais ont fait agir leurs femmes dans les milieux où on évoluait ; je crois que dans les salons de Rennes (ceci est une conviction, je n’en ai-pas la preuve, c'est l'impression que nous avions tous là-bas), je crois que, par les femmes à Rennes, on a agi sur les juges du Conseil de guerre, ce qui à permis à cerlains maris de dire qu'ils n'avaient rien fait et même de le jurer.
Entendu à son tour sur la révélation qu'il aurait faite à Mme Séverine, M. Ferlet de Bourbonne a déposé ainsi
M° Mornarp. — Le lémoin-pourraill nous donner des renseignements sur ce qui s'est passé à Rennes, à propos de ce qu'il vient de raconter à la Cour ?
R. — C'est là que Mme Séverine a brodé, laissant entendre quon aurait montré aux juges le Bordereau avec l’annotation de l'Empereur. Là-dessus, je ne sais rien; je sais ce qu'on a dit dans la presse qui a été à ce moment-là, comme vous le savez, très curieuse, très verbeuse ; mais je ne sais rien autre chose. Je ne suis jamais allé à Rennes; je n'ai jamais vu un juge de Rennes; je ne peux rien dire. là-dessus.
Nous n'avons pas besoin de faire ressortir que ces deux dépositions, bien loin de soutenir la thèse de la défense, lui sont plutôt défavorables,
M° Mornard invoque ensuite un récit emprunté à un livre publié par l'abbé Brugerette sous le pseudonyme « Abbé de Poli », intitulé « L'affaire Dreyfus et la Conscience chrétienne » et qui a été produit par M. J. Reinach :
Quant à Dreyfus, écrivait l'abbé X..… au sujet de son procès, j'en ai entendu parler, il n'y a pas longlemps par un juge de Rennes, ami intime de l’un de mes cousms, l'homme le plus indépendant du monde. Ce juge me disait : «Je connais des pièces absolument ignorées de tous ceux qui ont parlé de l'affaire, » Mais il n'a pas pu m'en dire davantage ; il a cru
néanmoins pouvoir m'assurer sur l'honneur que la piète en quéslion établissait de façon irréfutable la culpabilité de Dreyfus.
Mais il n'y a là qu'une déclaration anonyme, imprécise et dont il était impossible de vérifier l'exactitude.
En dernier lieu, M° Mornard invoque les dépositions de M. le docteur Roger Dumas et du commandant Merle, lun des juges du Conseil de guerre de Rennes. D’après le docteur Dumas, le commandant Merle, interrogé par lui au cours d’une conversalion, n'aurait pas osé dénier la communication secrète aux juges du Bordereau annoté. Il ne l'aurait pas, non plus, affirmée, mais il aurait gardé le silence, comme le général Mercier el comme le général de Boisdeffre dans vos enquêtes de 1899.
Le commandant Merle, en effet, n’a rien dit et 1l a donné devant votre Chambre criminelle les raisons de sa discrétion en ces termes
En 1903, dans les environs de Pâques, j'ai lu dans les journaux le comple rendu sommaire du discours prononcé par M. Jaurès, à une séance de la Chambre, dans laquelle cet honorable dépulé me prêtait des propos que j'étais censé avoir tenus au docteur Dumas.
Jai démenti publiquement par la voie du journal l'Eelair de Montpellier et d’une facon formelle avoir tenu les propos que le docteur Dumas me prélail.
Aujourd'hui, sous la foi du serment, je persiste dans ces démentis et je vous déclare que les propos dont vous venez de me donner connaissance, d’après la lettre de M. Dumas à M° Mornard, sont absolument fantaisistes el le résultat de l'imaginalion de M. Dumas.
En y réfléchissant, actuellement, je vois que ce Monsieur avait probablement une mission pour lâcher de me faire parler el de me faire tenir des propos que pour rien au monde je ne pouvais tenir, ayant pris pour règle de conduite de ne rien dire qui puisse être considéré comme portant atteinte au secret professionnel auquel j'étais astreint, comme juge du Conseil de guerre.
De sorte qu'il ny a de vrai dans tout ce que dit M. Dumas que ceci: nous nous sommes trouvés quelquefois ensemble, le docteur a essayé d'amener une fois, à Avignon, la conversation sur l'affaire Dreyfus, mais je lui ai répondu que je tenais à conserver la discrétion la plus absolue sur cette affaire et que je ne voulais en parler à personne, pas plus à lui qu'à un autre. Alors le docteur ajouta : « Je sais que vous avez tous élé de bonne foi; mais votre bonne foi a été surprise, parce que la déposition du général Mercier contient des choses qui ont élé reconnues fausses depuis. Je sais aussi qu'on vous a communiqué un Bordereau signé de l'Empereur d'Allemagne, et ce Bordereau aujourd'hui à élé reconnu faux. » ‘
Je lui ai répondu qu'il ait à cesser immédiatement toute conversation de ce genre, sans quoi nous serions obligés de rompre tous rapports. Cette conversalion a eu lieu à Avignon, au mois d'octobre 1902. C’est Ia seule fois qu'il a été question de l'affaire Dreyfus entre nous.
Cette déclaration est calégorique. Le commandant Merle a écouté le docteur Dumas ; mais il s’est obstinément refusé à lui répondre ; il ne lui a done rien dit qui impliquât une communication secrète au Conseil de guerre.
L’argumentation de M° Mornard croit pouvoir réussir cependant à découvrir dans ee silence même la preuve de cette com-