‹ La revision du procès de RennesChapitre 52 sur 117 · ÉTAT - MAJOR · texte numérisé non relu

ÉTAT - MAJOR

Le Capilaine Mareschal, de l'État-Major de la 39% Division, à M. le Procureur général près la Cour de Cassation, Paris.

J'ai l'honneur de vous exposer ce qui suit :

Au cours de votre réquisitoire au sujet de l'affaire Dreyfus,vous m'avez mis en cause à propos de déclarations qu'aurait failes le nommé Wessel, ancien officier de l’armée allemande. L'accusation portée contre moi par Wessel est essentiellement calomnieuse et je puis le prouver.

J'avais pensé que les déclarations de Wessel ne seraient produites en public qu'après avoir été sévèrement contrôlées ; mais comme nulle enquête contradictoire n'a eu lieu, attendu qu'il ne m'a élé demandé jusqu'à présent aucune explicalion, j'estime que j'ai le droit de protester énergiquement contre des allégations que vous jugerez sans doute comme moi, de nature à porter alleinte à mon honorabilité. Ces allégations seront, sans doute, reconnues fausses dans un avenir plus ou moins éloigné ; mais, d'ici là, et pour ne laisser subsister aucun doute dans l'esprit de personne, je pense qu'il est de mon devoir el de mon intérêt de vous demander de vouloir bien contribuer à démentir les bruits abominables qui ont couru sur mon compte du fait des déclarations de Wessel.

Je me mettrai donc, avec l’assentiment de M. le Ministre de la Guerre, et dans un délai que je désirerais le moins long possible, à votre disposition pour vous prouver la fausselé des déclarations de Wessel.

À titre d'indication, et pour vous permettre des recherches avant l’enquête, je puis vous affirmer :

1° Que je n'ai jamais vu ni connu le nommé Cernusky ;

2° Que je n'ai jamais été à Bruxelles ;

3° Qu'il existe une déclaration écrite en allemand de la main de Wessel et signée par lui sous le pseudonyme de Kork.

Cette déclaration, qui a été traduite en français, a lrait, en effet, à Cernusky, mais il y est question d'une chose diamétralement opposée à celle qu'on me reproche.

Cette déclaration doit exister, ainsi que la suivante, dans les archives du Ministère de la Guerre (2? Bureau, section Statistique). Elle a d’ailleurs été mise en son temps sous les yeux de mes chefs hiérarchiques.

4° Qu'il existe une autre déclaration, celle-là, du sieur Przyborowsky --

(1) Eaq. crim. II. 131.

signée du pseudonyme Alex — relalive au mème sujet, et concordant avec celle de Wessel.

Ces deux déclarations que j'ai reçues, sans d’ailleurs les avoir provoquées, m'ont été remises, autant que je me rappelle, dans le courant du premier trimestre 1900.

5° Qu'en dehors de ces deux déclarations, Je n'ai jamais reçu des deux individus ci-dessus que des communications ayant trait exclusivement à mon service spécial.

6° Je pourrai d’ailleurs invoquer d’autres témoignages dès qu'il me sera permis de le faire.

Je suis bien convaincu, Monsieur le Procureur général, qu’en raison des preuves que j'invoque et qu'il vous sera facile de contrôler, vous voudrez bien contribuer à détruire l'impression fâcheuse qu'a causée le passage de votre réquisitoire en ce qui me concerne, et, après une enquête que je faciliterai par tous mes moyens, démentir les accusalions calomnieuses d'hommes tarés comme Wessel et Przyborowsky.

Signé : MARESCHAL.

D'après la requête en revision, les imputations dirigées contre le Service des renseignements, et, en particulier contre le capitaine Mareschal, reposaient sur les déclarations formelles qu'aurait faites l’agent d'espionnage Przyborowsky à Wessel, à la femme ou à la maîtresse de ce dernier, Mathilde Baumler, et à deux autres personnes.

Przyborowsky a été entendu six fois par voie de commission rogatoire et deux fois devant M. le conseiller Laurent-Atthabn (1). Il a démenti les déclarations qui lui étaient prêtées. Il à affirmé qu'il ne connaissait pas personnellement Cernusky ; qu'il ne l’avait, par suite, jamais présenté au capitaine Mareschal et qu'il n'avait parlé à personne de cette prétendue présentation.

Il a ajouté d’ailleurs qu’il était convaincu que le témoignage de Cernusky avait été préparé, sinon par le capitaine Mareschal, du moins par l’'Etat-Major (2). Le capitaine Mareschal est, au surplus, à ses yeux, un officier capable de tout et sur la parole duquel on ne peut compter. La preuve en est qu'il aurait chargé le témoin de lui procurer un document en pays étranger, et qu'après lavoir recu et photographié, 1l aurait refusé de Je payer, sous prétexte que la pièce n'avait aucune valeur. L’Etat-Major français devrait, de ce chef, à Przyborowsky six mille francs.

Des témoins ont été entendus pour établir que Przyborowsky avait réellement tenu les propos rapportés par Wessel et par Mathilde Baumler, ainsi que sur les présomptions que l’on prétendrait tirer de certains faits pour prouver la complicité du

(1) Enq. crim. tome 2.

@) Id-114195:

Service des renseignements dans le faux témoignage Cernusky.

Nous avons dù renoncer à démêler la part de vérité, en sup posant qu'il y en ait une, que peut renfermer l’imbroglio volontaire de ces témoignages, où fourmillent les contradictions, les réticences, les insinuations.

C'est qu'il ne s’agit pas ici de témoins ordinaires. Tous étrangers, vivant de méliers inavouables, principalement de lespionnage et du jeu, ils n’ont d'autre intérêt que d’obscurcir la vérité et de perpétuer les intrigues dont ils espèrent ürer profit.

Des joueurs (1), des espions, des escrocs de profession (?), tels sont les témoins qui accusent l'Etat-Major en général et le capitaine Mareschal en particulier d’avoir préparé le faux témoi gnage de Cernusky.

Nous ne pensons pas que les dires volontairement obscurs et confus de ces aventuriers cosmopolites puissent être admis de vant vous contre la parole d’un officier de notre armée.

Du reste rien ne démontre que ce témoignage ne soit pas l'œuvre de Cernusky seul. Il en possédait tous les éléments grâce à la publication des débats ; quant aux noms de Mosetig, de Schônbeck, d’Adamowitch, 1ls étaient bien connus dans le monde des espions qu'il fréquentait, ainsi que l'enquête l'a établi.

Si le témoignage a été inspiré, 1l l'a été par des personnes qui savaient, comme tous ceux qui avaient suivi les débats, le prix attaché à la preuve de la livraison de documents relatifs à l’organisation des chemins de fer, mais qui connaissaient mal le système de l'accusation. Le Service des renseignements n'aurait jamais désigné aucun des espions signalés avec Dreyfus, et surtout Guénée dont les rapports se trouvaient ainsi disqualifiés, n1 M Leblois, car cette désignation manifestement inexacte ne pou vait que rendre suspect l’ensemble des renseignements fournis, ni Hofmann, qui n'avait d'autre ütre à figurer dans cette liste que d’être un ennemi personnel de Cernusky, dont 1l avait fait demander lextradition par le Gouvernement autrichien.

C'était donc avec raison que le Ministre de la Guerre et le Garde des Sceaux avaient estimé qu'il ne convenait pas de s’arrèter aux déclarations de Wessel.

Cette solution s’imposait avec plus de force après le démenti

(1) Sur les moyens d'existence de Pzyborowski, Enq. crim. II. 65. (2) Sur la condamn. récente de Wessel à un an d’emprisonn., pour escroq. par le trib. correct.de Thorn., v. Le Temps, 1° juin 1905.

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